‹ La philosophie de l'histoire en AllemagneChapitre 44 sur 48 · Voy. Mémoire, i · texte numérisé non relu

Voy. Mémoire, i

(Test la pensée à laquelle il a donné une expression solennelle, dans une prière écrite à Tâge de vingt-cinq ans, peu de jours après son mariage : « Dieu éternel, omniprésent, éclaire-moi de ton Esprit-Saint, et remplis-moi de ta lumière céleste. Ce que j'ai senti et ce que j'ai désiré avec tant d'émotion dans mon enfance, ce qui pendant les années de ma jeunesse a grandi, entouré d'une clarté croissante, devant mon âme, je veux maintenant tâcher de le saisir d'une vigoureuse étreinte, l'examiner, le reproduire. La révélation de ta présence dans les énergies et les efforts de l'homme, ta marche inéhranlahle à travers le courant des âges, j'aspire à les reconnaître et à les suivre, autant que cela m'est permis dans ce corps terrestre. L'hymne de glorification qui s'élève vers toi de toute l'humanité, dans les temps anciens comme dans les temps récents, les douleurs et les lamentations de la terre, les consolations qu'elles trouvent en toi, je veux leur donner une voix et les faire éclater en plein jour. Envoie sur moi ton Esprit de vérité, pour que je puisse contempler les choses terrestres comme elles sont, sans voiles et sans masques, sans les oripeaux et les vains ornements humains, et que, dans la paix silencieuse de la vérité, je puisse te sentir et te reconnaître. » Le plan de sa vie d'études, qu'il soumit à Niebuhr, Tannée précédente, montre combien, même à cette époque, étaient larges et précises ses vues relativement à la méthode à laquelle il se proposait de demander la réalisation de son dessein, combien il comprenait qu'il ne pouvait atteindre son but qu'en combinant d'une façon beaucoup plus scrupuleuse et plus laborieuse

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qu'on n'avait tonte do le faire jusquo-là, les ressources de la philolop:ie, de Thistoire et de la philosopiiie. Son livre sur la Place de VÉgypte dans l'histoire universelle, ses différents traités sur l'histoire ecclésiastique, ses collections liturgiques , ses essais linj^uistiques , ses commentaires sur la Bible, etc., peuvent être regardés comme autant de parties d'un ensemble qui ne s'est jamais complètement développé hors du germe idéal qui s'y trouve dessiné. Les aphorismes philosophiques, dans la première édition de Hippolyte et son Epoque ; les deux volumes d'Esquisses de la philosophie de Vhistoire universelle appliquée au langage et à la religion, dans lesquels ces aphorismes ont reçu une plus grande étendue sous le titre de Christianisme et Humanité, enfin l'ouvrage en trois volumes Dieu dans Vhistoire peuvent être regardés comme des phases successives dans le développement de l'idée elle-même, la dernière œuvre étant la plus parfaite, celle dans laquelle il convient le mieux de considérer cette idée. 11 est clair que nous n'avons à nous occuper que des principes essentiels du livre, et, comme Bunsen a lui-même présenté ces principes sous une forme systématique dans V Introduction philosophique générale , notre tâche sera ici beaucoup plus facile que d'habitude.

Voici ce que prétend établir l'argumentation de Bunsen. Si nous ne considérons dans les systèmes des philosophes que ce qu'ils renferment d'essentiel, l'univers est toujours pour eux soit un produit du hasard, soit une manifestation extérieure de la pensée. Dans le premier cas, leur conception de l'univers est athée et ne laisse aucune place à l'exis-

tcnce d'une puissance de détermination morale; elle implique nécessairement non-seulement la négation de la présence et de la pensée divines dans la création, mais aussi la négation d'une loi morale, d'un ordre moral dans l'iiisloire. Dans le second cas, la conception est théiste ; elle suppose qu'une idée créatrice unit et pénètre la variété des phénomènes. La conception théiste enferme néanmoins deux doctrines différentes et mênje contradictoires l'une de l'autre : le déisme, et ce qu'on appelle, d'une manière plus rigoureuse, le panthéisme. Le déisme, tout en faisant de Dieu la cause du monde et de l'homme, étahUt entre eux et lui un abîme infini, et le considère comme existant tout à fait à part et dans des conditions absolument exclusives de tout développement dans l'espace et dans la durée, de la nature et de l'histoire. Le panthéisme, dans l'acception propre du mot, méconnaît que Dieu ait une réalité substantielle, agissant par elle-même, consciente et placée au-dessus du temps et de l'espace; il l'identifie avec la totalité des choses qui remplissent l'étendue et se produisent dans le temps. Sous cette forme, il ne satisfait ni la raison ni la conscience. Mais le mot panthéisme est souvent employé pour désigner cette doctrine que Dieu, bien qu'il soit la raison et la volonté éternelles, immuables, toujours égales à ellesmêmes, vit pourtant et agit sans cesse dans la nature et dans l'histoire, avec cette seule différence qu'elles sont finies et qu'il est infini. Cette doctrine , dit Bunsen , est seule la vérité.

Pour découvrir comment Dieu vit et opère dans l'huma-

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iiitô, pour découvrir la loi qui gouverne la succession des évcMiemcnts, la pliilosopliie est indispensable ; car, sans son secours, on ne peut déterminer en (luoi consiste le progrès ni où il faut le clierclier, et l'on ne peut davantage isoler, dans les faits, ce qui est essentiel de ce (|ui est accidentel. Mais la philosophie ne peut accomplir cette tache avec succès si elle n'est organiquement combinée avec la philologie et l'histoire. « Le principe du progrès de l'humanité a nécessairement sa racine dans la loi de la manifestation spontanée du divin. Découvrir et formuler cette loi, voilà l'objet suprême de la théorie philosophique du genre humain. Mais la solution de ce problème dans une forme concrète suppose le concours méthodique et organique de trois opérations distinctes. La première est l'opération philosophique ou spéculative; elle s'applique à la détermination des principes fondamentaux et de la méthode générale. La seconde est l'opération philologique, pour contrôler et organiser les faits contenus dans les annales de l'histoire, dont le langage n'est pas seulement le véhicule, mais le principe et le premier monument. La troisième est l'opération historique, qui organise définitivement les faits, selon le principe de développement. » L'école moderne allemande, selon Bunsen, fut la première à proposer, avec une conscience claire de ce qu'elles impliquent, ces questions : Y a-t-il quelque chose qu'on puisse appeler progrès dans l'histoire de l'espèce humaine? Si cette chose existe, où peut-on l'apercevoir? quelle en est la formule? « Trouver une solution vraie et positive, et non pas seulement néga-

tive, du problème de la philosophie de l'histoire, voilà, peut-on dire, ce qui a été et continue d^ôtre, consciemment ou inconsciemment, l'objet suprême de ce grand effort de l'esprit allemand qui a produit Goethe et Schiller dans la littérature, Kaiit, Fichte, Schelling et Hegel dans la pliilosophie, Lessing, Schlégel et Niebuhr dans la critique et l'investigation historiques... » Cette fin est telle qu'on ne peut l'atteindre qu'en partant de l'hypothèse d'un ordre moral du monde et de l'unité essentielle de la race humaine^ et qu'en suivant une méthode qui ne soit ni purement spéculative ni purement historique, car, dans le premier cas, elle ne nous mettrait pas en contact avec les faits réels, et, dans le second, elle ne nous découvrirait pas la loi de leur développement. Les procédés anglais et allemand doivent être réunis. La philosophie allemande de l'esprit doit être appliquée aux réalités historiques, et nulle autre méthode ne peut servir ici que celle qui est exclusivement baconienne. Les lois de l'évolution doivent être cherchées dans les phénomènes historiques qui sont devant nos yeux et dont il faut les dégager par un procédé graduel d'analyse et de synthèse ; mais elles ne peuvent être essentiellement et en elles-mêmes qu'une application de la raison et de la conscience de Dieu à ces grands faits universels qui témoignent de la conscience qu'a l'homme de la présence de Dieu dans l'histoire.

Notre auteur est ainsi conduit à traiter immédiatement après de la conscience de soi et de la conscience de Dieu, et à développer avec insistance ce qui peut être regardé comme

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le principe fondanienlal de la pliilosopliie de l'histoire, à savoir que la conscience qu'a l'honime de Dieu est la Corce motrice primordiale et constante dans l'histoire des nations, le souille vital du progrès qui porte la race humaine vers la vérité et la justice, l'instinct originel de l'humanité, qui, se développant progressivement de l'inconscience à la conscience, donne naissance au langage, aux formes d'organisation politique, à la civilisation. L'humanité n'est pas simplement un agrégat d'individus , car elle a un principe d'évolution qui lui appartient en propre, et elle avance conformément à l'idée placée dans son sein par Dieu môme; mais elle n'avance que par le moyen des individus. « La personnalité est le levier de l'histoire du monde. » Gomme les phénomènes de la conscience de Dieu se développent d'eux-mêmes dans l'humanité en une série organique, ainsi les différents individus qui d'époque en époque ont communiqué une vie nouvelle à la race forment une série progressive. « L'histoire n'a été féconde pour le bien que dans la mesure où elle a été le résultat de l'action et de la réaction harmonieuses de deux pôles, la vie de l'individu et celle de la communauté. La conscience de la race réside seulement dans les individus, mais elle n'y réside que dans la proportion où la vraie conscience collective du genre humain pris dans son ensemble se révèle à eux. Tout ce qui est grand sort de l'individu, mais seulement dans la mesure où celuici fait de son moi individuel une offrande à la communauté... » Le processus du développement historique est aussi caractérisé par l'action et la réaction, le concours et

Tantagonisme de rintuilioii et de la réllexion, de la conscience religieuse populaire et de l'investigation religieuse des philosophes. La relation de ces deux éléments l'un avec l'autre détermine une division de l'histoire en trois époques : la première est celle de la formation du langage et des mythes ; la seconde, celle de la formation des nations, de la science, de l'art : l'individualité s'y trouve en conilit avec l'intuition commune ; la troisième est celle de la réconciliation de la réflexion avec la foi par l'intermédiaire de la science et de l'art, en d'autres termes, l'époque où s'accomplit l'union du bien, du vrai et du beau.

Bunsen continue en montrant avec insistance que l'antithèse entre la pensée et la volonté, le contraste entre la prépondérance du côté spéculatif de la nature humaine et celle du côté pratique, sont manifestes dans le développement des nations. La conscience religieuse ne donne pas seulement naissance à la connaissance, aux arts, aux lettres et aux sciences, mais elle se révèle aussi dans la vie de la société et dans l'État, considérée comme l'expression suprême de la société organisée et légale. « On ne contestera pas, dit-il, que dans le cours de l'histoire l'idéal de cette conscience n'ait trouvé trois grands dépositaires dans trois nationalités : dans le peuple hébreu, pendant la période la plus ancienne; chez les Grecs, pendant la seconde époque; chez les Allemands, pendant la troisième. Mais c'est également un fait historique que, dans chacune de ces trois époques, ces trois dépositaires des pensées maîtresses de l'humanité se sont trouvés en présence de trois grands peu-

snirj.f.ïNT., nuNSEN i:t lasaulx 3C5

plos représentants de Taclion. A côte des Sémites Hébreux, marchent, à travers les phases successives de leur développement national, les Iraniens de la religion de Zoroaslre, les Bactriens d'abord, puis les Mèdes et les Perses. Le sémitisme prend pour la première fois une forme prédominante et active dans ce produit de Tintuilion sémitique, le mahométisme arabe conquérant du monde. A côté des Hellènes, avec leur puissance créatrice dans Tordre intellectuel et leur dévouement à la liberté, se tiennent les Romains, avec leur génie d'organisation légale et de gouvernement universel. Enfin, à côté des Germains, nous voyons les races latines, puis,- à un degré de parenté plus rapproché, les Anglais. Et, à cet égard, un autre fait remarquable saute immédiatement aux yeux : c'est que tous les dépositaires de la pensée, choisis par la Providence, ont été des nations fédérées, tandis que ceux de Vaction ont été des nations vivant sous un môme gouvernement; cela est d'accord avec une loi de l'histoire universelle qui ne pourra trouver son entier accomplissement que dans une véritable confédération d'États. »

A la fin de son Introduction philosophique générale, Bunsen trace une esquisse du reste de l'ouvrage : « Notre second livre exposera les principales formes de la conscience religieuse chez les Hébreux ; le troisième sera spécialement consacré à l'étude de celte même conscience chez les Aryas de l'Asie orientale, antérieurs au christianisme, et, comme introduction, on passera rapidement en revue leurs précurseurs dans le monde asiatique primitif, les Égyptiens, les Touraniens et les Chinois; le quatrième livre suivra la

môme investijçalion chez les Aryas de l'Asie Mineure et de l'Europe, antérieurs au christianisme, y compris les Grecs, les Romains et les Teutons ou Germains. Dans le cinquième livre, nous étudierons la conscience rehgieuse des Aryas chrétiens, et, dans le sixième, nous jetterons un coup d'œil général sur la route parcourue et nous résumerons les résultats auxquels nos recherches nous auront conduits. Dans nos expositions, nous adopterons, autant que possible, la méthode suivante. Notre tableau de chaque type national de la conscience religieuse commencera par V intuition populaire du Cosmos et se terminera (autant que, dans chaque cas particulier, nous pourrons la déterminer) par la spéculation philosophique sur l'ensemble de l'univers. Mais entre ces deux points extrêmes se place l'exposé des institutions politiques, des créations de l'art, de la culture littéraire, en entendant par là soit la littérature philosophique, soit la poésie ou la prose. » Bunsen explique très-nettement que l'ouvrage ne doit pas être regardé comme une philosophie de l'histoire universelle fondée sur les principes qu'il a posés. La philosophie de l'histoire doit être à la fois moins et plus que l'exposition historique du développement de la conscience religieuse de l'homme. « Elle doit être plus, en ce sens que, partant du point le plus élevé où l'on puisse se placer, elle se propose de découvrir et de formuler les lois universelles qui régissent le développement de la nature, humaine, et de montrer comment elles s'appliquent nonseulement à la rehgion, mais aussi au langage, à l'art, à la science, à la politique ; elle doit être moins, en ce sens que

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son bul n'est pas de marquer le rùle des principaux personnaf;es et des principales idées, dont l'histoire de la conscience religieuse chez l'homme ne peut se dispenser de s'occuper. » Si donc Bunsen croyait avoir exposé, dans Tintroduction dont j'ai donné le sommaire, les principes et le plan d'une philosophie de l'histoire, il se rendait parfaitement compte que dans son ouvrage môme, dans l'exposition qu'il avait présentée du développement de la conscience religieuse, il n'avait pas réalisé le programme d'une telle philosophie. Il ne donne pas son livre pour une philosophie de l'histoire, et nous ne lui ferons pas un reproche de n'avoir pas fait autre chose que ce qu'il voulait faire. En même temps, il croyait avoir fait beaucoup plus que de suivre simplement l'histoire d'une phase spéciale du développement humain. La conscience religieuse lui paraissait non pas seulement Tune quelconque des nombreuses forces historiques dont l'action se coordonne et se combine, mais le principe essentiel, régulateur et même créateur de l'histoire, et la vérité objective qui lui correspond n'est rien moins, selon lui, que la Divinité se manifestant et s'incarnant elle-même dans l'humanité. Le développement de la conscience religieuse, c'est-à-dire de la croyance à la présence divine dans le monde, à un ordre moral, effet de cette présence, contient nécessairement le progrès dans toutes les autres sphères ; il lui donne l'impulsion, la direction, lui impose une loi et un but, qu'il s'agisse du vrai, du beau ou du bien, ou, en d'autres termes, qu'il s'agisse du progrès dans la science, dans Tart, dans la morale ou la pohlique. Telle est la doc-

trinc de Bunsen. En conséquence, suivre l'histoire de la conscience religieuse de l'humanité d'une nation à l'autre, c'était, à ses yeux, se rapprocher en quelque manière et de très-près de l'exposition de la philosophie de l'histoire. Quant à la façon dont il a suivi cette histoire, dont il en a décrit les différentes phases, dont il a marqué la série organique des phénomènes qui la constituent, telè qu'ils se présentent dans les croyances et les cultes des principaux peuples du monde, il est à peine besoin de dire qu'il y a là beaucoup à admirer : largeur de conception, esprit sincèrement religieux et vraiment ouvert à la vérité, sympathie profonde et ardente pour tout ce qui est bon, critique hbre et hardie, fécondité d'aperçus et de vues originales, intelligence prompte à s'assimiler une masse énorme de connaissances. Et pourtant, je le crains, on peut dire que l'exécution est loin d'être irréprochable. L'ouvrage de Bunsen , avec tous ses mérites, est très-éloigné de la perfection. Même au point de vue de la recherche et de la constatation exacte des faits, il est fort inégal, et la pensée, souvent si saine et si vraie, est, dans maints autres passages, confuse et capricieuse ; parfois elle se perd entièrement dans la phraséologie métaphysique la plus aride, comme un courant d'eau se tarit dans un désert. Il est empreint d'une forte teinte panthéistique, et de simples conjectures sont trop fréquemment présentées comme des résultats définitivement acquis de l'investigation critique et historique.

Au point de vue de la science de l'histoire, le principal mérite de Bunsen fut peut-être d'avoir aperçu si clairement

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la nécessité d'appli(iucr, on les combinant mélliO(li(iucnîent, Ihisloire, la philologie et la philosopliii; , pour résoudre les principaux problèmes de cette science ; et en particulier d'avoii- si pleinement montré par la praticiue la puissance et la signification de la philologie comparée comme instrument d'investigation historique. Doué à un haut degré du génie linguistique, familiarisé de bonne heure avec les résultats de cette merveilleuse suite de recherches philologiques accomplies par une succession ininterrompue d'explorateurs depuis Leibnitz jusqu'à M. de Humboldt, possédant à fond plusieurs des langues humaines, ayant une connaissance suffisante de presque toutes, — Bunsen comprit, avec une largeur et une netteté d*intuition qui n'avaient pas encore été égalées jusque-là, que le langage, convenablement étudié, fournirait une moisson de résultats historiques d'une richesse et d'un intérêt extrêmes, qu'il était par lui-môme un document historique beaucoup plus ancien, plus digne de foi et plus important que tous ceux qui furent plus tard fixés par l'écriture, et que, soumis à une méthode exacte d'investigation, il dévoilerait des époques de vie intellectuelle et d'activité créatrice qui autrement seraient restées enveloppées d'un mystère impénétrable. Cette conviction, il ne la laissa pas demeurer stérilement au fond de son esprit; il ne se contenta pas de lui donner verbalement une expression générale ; mais il consacra de longues années de sa laborieuse jeunesse à étudier les langues de l'Egypte, de l'Asie, de l'Europe, et il appela

à son aide le talent d'hommes plus jeunes et moins engagés Flint. i[. — 24

que lui dans une diversité écrasante de travaux, tels que Max Millier, Aufrcclit, Charles Meyer, Lepsius, etc., dans l'intention expresse d'être en état de prouver que dans les dépôts successifs du langage se sont conservées comme des couches de Texistence mentale, dont quelques-unes sont beaucoup plus anciennes que tous les documents écrits ou monuments historiques, qui sont de plus « aussi parfaitement déterminées que celles de la géologie tout en étant infiniment plus intelligibles, parce qu'elles sont elles-mêmes intellectuelles et qu'elles manifestent elles-mêmes leur ordre de succession par la loi propre de leur développement. » Son enthousiasme, son talent merveilleux ne pouvaient être mieux employés (bien que peut-être le succès ne les ait pas complètement récompensés sur tous les points), qu'à la tentative de montrer, par la comparaison et l'analyse des différentes formes du langage humain, que celui-ci n'a qu'un seul principe de formation et une seule loi de développement, que son unité fondamentale démontre le fait que supposent nos traditions religieuses : c'est à savoir que la race humaine a une seule et même origine, un tronc commun, et que la civilisation est un tout organique^ et non un composé artificiel de fragments sans liens naturels entre eux ; « non un ensemble inorganique de développements divers, partis de commencements innombrables, suivant chacun un courant isolé et destinés simplement à disparaître pour faire* place à d'autres qui fourniraient la même carrière, par une rotation monotone. » Par cette méthode, Bunsen fait voir encore que l'origine du langage

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ne peut s'expli(iiicr ni par un matérialisme ni par un spiritualisme exclusifs, car elle suppose l'antériorité de la pensée à l'égard de la matière, l'action de l'intelligence sur la sensation ; qu'il lut dès le début un produit de la raison et non une simple imitation des sons naturels ou une manifestation extérieure de la joie ou de la douleur, du désir ou de la crainte, et que le cours de son évolution n'a fait que reproduire et continuer cette création môme, allant de l'état inorganique à l'état organique, et, dans l'état organique, de l'inconscience et de la généralité vague à la conscience et à l'individualité. Les langues de formation primitive, les langues monosyllabiques, comme le chinois, sont, selon Bunsen, véritablement inorganisées, chaque mot contenant implicitement en soi la signification et la valeur d'une phrase complète , en sorte que la pensée est pour ainsi dire contenue tout entière et dispersée à l'état de poussière dans les molécules isolées et inertes qui constituent le vocabulaire. Les langues de formation secondaire, les langues agglutinatives ou touraniennes, présentent des particularités analogues aux caractères qui distinguent l'organisation incomplète des végétaux, et les langues à inflexions sémitiques ou iraniennes sont complètement et intellectuellement organisées. Telle est peut-être la pensée qui sert comme de lien à toutes les recherches linguistiques de Bunsen dans ses deux livres : la Place de V Egypte dans l'histoire universelle, et le Christianisme et T Humanité. Ces recherches ont en conséquence un but commun, et l'un des plus élevés que l'on puisse concevoir. Qu'elles n'aient été, en réalité,

que l'œuvre d'un pionnier, c'est ce que Bunsen lui-môme comprit parfaitement ; qu'elles aient ouvert à d'autres une voie vers des régions qui passaient avec quelque raison pour inaccessibles, voilà ce qu'il n'est pas permis de mettre en doute, pas plus qu'on ne peut justement contester la merveilleuse puissance de conception et d'exécution dont elles témoignent.

Toutes compréhensives qu'aient été les vues de Bunsen sur la méthode de la philosophie de l'histoire, elles ne l'ont pas été assez. Il a trop exclusivement regardé Thomme comme un être spirituel, et n'a donné qu'une attention insuffisante à sa nature physique et aux rapports qui en résultent; il l'a simplement étudié tel que le langage et la religion nous le montrent; il a néghgé les enseignements que peuvent nous fournir sur lui la géologie, la biologie et particulièrement l'ethnologie. Il a été pleinement dans le vrai en pensant que nous pouvons trouver dans le langage et la rehgion des documents sur une période de l'histoire humaine antérieure de beaucoup à l'existence des monuments écrits les plus rudimentaires ; mais, quant à Phypothèse que nous ayons là d'une manière absolue les plus anciens monuments historiques, et que nous y trouvions ce que l'on peut savoir de la vie primitive de l'homme (hypothèse qui est certainement contenue dans l'argumentation de Bunsen), elle ne repose évidemment sur aucune preuve. Il est hors de doute que la terre a conservé dans ses tablettes de pierre d'innombrables créatures faibles et chétives qui ont vécu des millions de siècles avant que

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riiominc ait apparu à sa surface; il n'y a donc rien d'improbable en soi dans la supposition qu'elle ait pu conserver des traces de manifestations de l'activité humaine beaucoup plus anciennes que tous les mots ou toutes les croyances que pourraient découvrir la philologie ou la science des religions. En fait, les problèmes de la philosophie de l'histoire, je l'établirai soigneusement dans le volume suivant, ne peuvent ôtre résolus que par l'application méthodique et combinée des ressources de toutes les sciences et non de trois seulement d'entre elles.

11 me suffira de signaler comme erronée cette idée de Bunsen que la philosophie de l'histoire est une science spécialement allemande, parce que l'école allemande moderne en a la première saisi le problème fondamental avec clarté et profondeur. Il n'est pas vrai que cette école ait compris la première, ni qu'elle ait compris clairement le problème de la philosophie de l'histoire. Le présent ouvrage est d'ailleurs une preuve suffisante que la philosophie de l'histoire, quelque peu avancée qu'elle soit encore jusqu'ici, n'est pas exclusivement l'œuvre de l'Allemagne, mais le produit des efforts intellectuels tout au moins des quatre nations les plus civilisées de l'Europe durant les deux derniers siècles. La partie la moins satisfaisante des spéculations historiques de Bunsen est celle qui est relative aux lois générales du développement humain. La division de l'histoire en trois époques, dont la première est représentée par les Hébreux et les Iraniens de Zoroastre, la seconde par les Grecs et les Romains, la troisième par les Allemands, les peuples

latins et les Anglais; l'attribution du langage et de la mythologie à la première ôpocjue, comme caractère essentiel, de la poésie, de la statuaire, de l'art politique à la seconde, de la science à la troisième; la classification des nations en nations créatrices dans l'ordre spéculatif et intellectuel et en nations actives dans l'ordre pratique, en dépositaires de la pensée et dépositaires de l'action, selon qu'elles sont fédérées ou qu'elles \ivent sous un gouvernement unique, ce sont là évidemment autant de conceptions fondées sur des inductions fort hâtives qui reposent elles-mêmes sur l'aperception confuse d'un très-petit nombre de faits.

Pourquoi exclure de l'énumération les Touraniens et les Khamites ? Pourquoi en exclure les peuples qui ont parlé ces langues inorganiques qui ont précédé les langues organisées? En quoi les Hébreux ont-ils spécialement contribué à la formation du langage ou de la mythologie ? Ces mêmes Hébreux, les Phéniciens, les Arabes avant Mahomet, ontils été vraiment inférieurs, au point de vue de l'action, aux Bactriens, aux Mèdes et aux Perses ? Les Grecs ne se sontils pas hautement distingués dans presque tous les genres d'activité? La Grèce a-t-elle moins fait, même dans l'ordre de la science, que n'a fait jusqu'ici l'Allemagne ? La supériorité de la troisième époque sur la seconde n'est-elle pas aussi incontestable au point de vue religieux qu'au point de vue scientifique? Est-il absolument sûr que l'Allemagne ait plus ajouté au trésor intellectuel du monde que la France ou l'Angleterre? Peut-on à juste titre ranger la Suisse et les États-Unis parmi les dépositaires de la pensée et non parmi

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ceux de ractioii ? Toutes ces questions, Bunsen les néglige, et, sans tenir compte des règles et des barrières de l'induction, il saute à ses conclusions avec une rapidité et une témérité que Ficlite et^Sclielling eux-mêmes ont rarement surpassées.

lïl

Les contributions d'Ernest de Lasaulx ' à la philosophie de l'histoire témoignent d'un esprit qui, par bien des côtés, est de la môme famille que celui de Bunsen : profondément religieux et pourtant très-libre, extrêmement instruit et quelque peu fantaisiste, recevant très- vivement les impressions de toutes les phases de l'existence, plein des aspirations morales les plus ardentes. Cependant il est un point par lequel ces deux hommes différaient considérablement. Bunsen était porté par nature à la joie et à Tespérance, et, parmi tous les maux du présent, il ne désespéra jamais de l'avenir. Il voyait tout aussi bien dans l'histoire la réalisation de Tordre moral du monde, que dans l'univers physique celle des lois de la gravitation et de la lumière, et il avait la plus ferme confiance dans l'avènement prochain d'une nouvelle période de la vie sociale, fondée sur la religion, période où les royaumes de ce monde deviendront le royaume de Dieu et où le triomphe du principe divin sur la terre sera éclatant et universel. Au contraire, une

l. Pour sa vie et son caractère, voy. Souvenirs sur Ernest de Lasaulx, par le D' H. Holland, Munich, 1861.

teinte de mélancolie semble avoir assombri le caractère de Lasaulx, et ses conceptions bistoriques sont comme imprégnées de tristesse et de cbagrin. Une conscience vive et douloureuse du conflit qui existe entre le réel et l'idéal, une aperception intense de ce qu'il y a de vain et de décevant dans les affaires humaines, se font sentir dans ses pages. Il ne désespère pas absolument de l'avenir; mais il est tellement frappé du côté tragique de l'existence, de ces apparences des choses qui ont suscité toutes les théories fatalistes et pessimistes, qu'il ne nourrit pas un bien grand ni bien ferme espoir que la société arrive à réaliser graduellement sur la terre une vie pleine de noblesse et de beauté.

On peut dire de lui, aussi justement que de Bunsen, que la philosophie de l'histoire a été le but de toutes ses études ; malheureusement, on doit ajouter, ce qui est plus vrai encore de lui que de son compatriote, qu'il n'a laissé que des frag ments d'une telle philosophie. Ces fragments mêmes, en réahté, se rapportent surtout à l'antiquité classique, qu'il connaissait le mieux et d'après laquelle il appréciait trop exclusivement tout le reste. La plupart de ses travaux se trouvent dans les Dissertations de la classe de philosophie et de philologie de V Académie royale des sciences de Bamère. Je signalerai particulièrement Y Essai sur la géologie des Grecs et des Romains, contribution à la philosophie de ïhistoire^ dans le sixième volume; celui sur VHistoire et la Philosophie du mariage chez les Grecs, dans le tome YII, et celui sur la Philosophie de V histoire romaine, dans le tome IX. La leçon sur le Cours du développement de la me grecque et romaine et

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sur Célat présent de la lie allemande a clé faite devant l'Académie, le ^o août I8i", mais a été publiée séparément. Cependant le traité où sa théorie générale de l'histoire est exposée avec le plus de netteté et de largeur parut en 1856 ; il est intitulé : « Nouvel Essai d'une philosophie de l'histoire ancienne fondée sur la vérité des faits. »

Tous ces travaux sont d'une lecture singulièrement attrayante. Les pensées semblent jaillir sans effort de la plénitude surabondante d'une mémoire merveilleusement riche on connaissances, d'un jugement sain et vigoureux, d'une âme noble et élevée. A chaque page, on sent le soufQe et le mouvement de deux courants de vie intellectuelle, le courant romantique et le courant classique, qui se combinent et se confondent avec une harmonie rare, sans que pour cela disparaisse l'originaUté de l'esprit où s'opère cette union. Il faut ajouter pourtant qu'on chercherait en vain dans ces écrits un développement suffisant, achevé, méthodique de la pensée, une analyse approfondie des faits ou des théories, et trop souvent aussi une démonstration concluante des opinions émises.

C'est le Nouvel Essai du professeur de Lasaulx que je dois prendre comme base dans l'exposition de sa doctrine. On est immédiatement renseigné sur son caractère en voyant que l'auteur commence, non pas par essayer de déterminer ce que c'est que la philosophie de l'histoire, quelle en est la méthode, quels rapports l'unissent avec les autres sciences, mais par poser un certain nombre de propositions (il y en a sept) qu'il donne comme les postulats de la science, et

cependant, en réalité, tout l'objet de cette science, c'est précisément d'être en état de les démontrer. Des propositions telles que celles-ci : Phistoire a son principe et sa fin dans l'unité de l'amour créateur de Dieu; elle est un organisme comprenant des organismes moindres de natures diverses; elle est en rapport avec l'univers entier des êtres spirituels; son cours est gouverné par des lois; les plus grands faits qu'elle présente sont sortis d'humbles et imperceptibles germes, — ce sont autant d'assertions qui, dans la mesure où elles sont vraies, peuvent être prouvées historiquement, et le rôle de la philosophie de l'histoire n'est pas de les prendre pour accordées, mais de les démontrer. La première fournit un bon exemple de la témérité d'affirmation où peut en arriver un homme quand il s'est une fois persuadé que la supposition des principes est le commencement légitime et nécessaire de la science. « Dans la philosophie de l'histoire, comme dans toute science véritable, comme dans la vie humaine, la chose principale et qui décide de tout le reste, c'est de prendre Dieu pour point de départ, de le considérer comme ce qui est premier, et la nature comme ce qui est second. » Que Dieu soit premier, que la nature ne soit qu'après lui, que toute vérité vienne de Dieu et conduise vers Dieu, rien n'est plus certain; mais cela n'imphque pas nécessairement une croyance aussi insensée et aussi fausse que celle-ci, par exemple : qu'un chimiste devrait commencer l'étude de la chimie, non par celle des éléments ou des composés chimiques, mais par celle de Dieu.

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Notre auteur l'oiidc la possibilité d(3 la philosophie de Diisloire principalement sur deux allirmations. La première, c'est qu'une intelligence objective s'est imprimée sur les choses, et que rintelligence subjective de Thomme est capable de saisir cette intelligence objective, qui est un attribut de Dieu. Il me paraît beaucoup plus exact de dire que l'intelligence subjective de l'homme est capable de suivre dans les choses extérieures des détails d'organisation et de disposition qu'elle est en droit et même qu'elle est forcée de regarder comme les marques et les effets d'une intelligence objective. Quand nous énonçons cette vérité de cette manière, nous voyons du même coup que la science n'a besoin d'aucun postulatum théologique. Elle part des faits 'qui lui sont propres, de l'expérience, bien qu'elle puisse aboutir à montrer que ces faits sont de telle nature qu'ils doivent avoir pour cause la Pensée divine. — La seconde affirmation, c'est que l'histoire de l'Europe moderne est déjà assez avancée dans son cours pour qu'il soit possible de voir que les lignes de direction de son mouvement total convergent vers une fin unique, et de tirer du passé pour l'avenir une conclusion probable, fondée sur l'analogie de la vie des nations modernes avec celle des nations de l'antiquité. Il ne me semble pas, cependant, qu'il soit nécessaire de supposer quoi que ce soit à cet égard. Nous savons qu'une partie considérable dé l'histoire s'est écoulée et qu'elle a suivi un cours particulier ; et, si nous voyons qu'il nous est possible d'expliquer cette histoire jusqu'au point oii elle est parvenue et de rendre compte de la marche qu'elle a suivie, nous aurons par là une

science de Tliistoire, lors même que nous serions incapables de déterminée ou de prévoir l'avenir de l'humanité; de même qu'en géologie nous avons une science de l'histoire de la terre, malgré Timpuissance presque complète où nous sommes d'en tirer aucune induction certaine sur l'avenir de notre planète. Une science peut être positive dans la limite des faits qu^elle explique et pourtant rester nécessairement très-incomplète. Je dois de plus observer qu'un défaut marqué des générahsations historiques de Lasaulx, c'est qu'elles reposent souvent sur la seule analogie, qui ne peut jamais donner plus qu'une probabilité; c'est que presque invariablement elles sont établies d'après des parallélismes et des ressemblances du genre de celles dont Bacon dit : « Ce sont pour ainsi dire les premiers et les plus bas échelons pour s'élever à l'unité de la nature; on ne peut par leur moyen étabhr directement aucune loi, mais seulement découvrir un certain rapport des corps entre eux. » Lasaulx est beaucoup trop pressé de conclure que, parce que l'histoire moderne a été semblable à l'histoire classique sur quelques points particuliers, elle lui ressemblera sur tous les autres. On peut dire en fait que presque toutes les erreurs dans lesquelles il est tombé viennent directement ou indirectement de ce qu'il a pris Thistoire de la Grèce et celle de Rome pour des histoires normales, types et mesures de toutes les autres.

Lasaulx insiste éloquemment sur cette idée que le genre humain dans sa totalité doit être regardé comme un seul homme ayant une seule nature et une seule vie, un seul

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corps et une seule âme, une seule volonté et une seule raison générale; que chaque homme n'est tel que parce qu'il est membre de Tespôcc humaine, ou lils d'homme; que l'humanité se développe en tribus et nations dont chacune a son caractère propre et individuel correspondant à celui de son fondateur, et, conformément aux lois de la biologie, passe, comme l'humanité tout entière, de la naissance à la mort par les quatre phases de l'enfance, de la jeunesse, de l'âge mûr, de la vieillesse; que, pareillement, toutes les créations organiques de Thomme, langues, religions, arts, sciences, cités, États, formes politiques, développent et épuisent graduellement la somme de vitalité qui leur a été départie, croissent et fleurissent jusqu'à ce qu'elles aient atteint la maturité, pour décroître ensuite peu à peu et mourir; que la vie dans sa période d'expansion va du dedans au dehors, de bas en haut, tandis que sa décroissance se fait du dehors au dedans, de haut en bas; qu'ainsi, relativement à la société, la marche du progrès suit une échelle ascendante dont les échelons sont le paysan, le citoyen, le soldat, le prêtre, le noble, le prince, la dissolution ayant lieu suivant l'ordre inverse. Il approuve cette remarque de Bacon « que, dans la jeunesse d'un Etat, le métier des armes fleurit; dans sa maturité, la science, et, pendant un temps, les deux ensemble; dans l'âge du déclin, ce sont les arts mécaniques et le commerce. » lien fut ainsi, dit-il, en Grèce et à Rome; il craint qu'il en soit de même pour l'Allemagne. La prédominance de la spéculation lui paraît être un motif d'inquiétude ; la théorie ne précède pas

l'action, elle la suit. Quand les nations ont à peu près achevé leur œuvre, elles commencent à s'en rendre compte avant de disparaître. L'âge des penseurs est postérieur à celui des hommes d'action; les héros précèdent les philosophes, et les artistes, les critiques. — Dans ces aperçus, si nous avions le temps de les examiner, nous montrerions l'erreur plus ou moins mélangée à la vérité; mais Lasaulx, par défaut de la faculté d'analyse, est incapable de découvrir ce qu'ils renferment d'erroné. En fait, il distingue rarement ce qui est vrai d'une manière générale de ce qui l'est entièrement et absolument. Si cependant il avait vécu jusqu'en 1866 ou 1870, il aurait probablement cessé de craindre que la philosophie et la critique n'eussent rendu l'Allemagne impropre à la guerre.

Nous n'avons pas à nous arrêter longtemps à ses remarques sur les relations géographiques et historiques de l'Afrique, de l'Asie et de l'Europe, sur la filiation et les caractères de leurs habitants, sur la signification et le développement des langues qui s'y parlent. Il représente le mouvement de migration des hommes, des animaux, des plantes et des maladies pestilentielles de l'est à l'ouest comme une loi objective de la vie, le mouvement de rotation de la terre et des planètes sur leurs axes de l'ouest à l'est étant cause, selon lui, que le courant de la vie et les influences atmosphériques suivent la direction opposée. Il ne semble pas s'être souvenu qu'un nombre énorme de faits paraissent tout au moins établir que les animaux et les plantes ont rayonné hors de plusieurs centres spécifiques, et qu'on peut donner d'assez

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bonnes raisons pour expliquer que les maladies pestilentielles viennent ordinairement en Europe de l'est ou du sud-est, sans qu'il soit nécessaire de recourir à Tliypothèse d'une loi spéciale. Si les pays où les conditions et les causes qui engendrent les lléaux, tels que la peste noire et le choléra, existent simultanément et combinent leur action, si, disons-nous, ces pays se trouvent à l'est de l'Europe, il semble superflu d'invoquer une loi spéciale pour expliquer que ces maladies viennent de ces régions plutôt que de l'Occident; d'autant plus que, dans cette seconde hypothèse, elles auraient à traverser l'Atlantique (en admettant qu'elles prissent naissance seulement en Amérique); et qu'elles devraient franchir un continent tout entier et deux Océans, si le foyer d'origine était en Asie. — Une autre chose qui, d'après les affirmations énergiques de notre auteur, est une loi divine et universelle, c'est la guerre. Il accepte pleinement le mot de Démocrite : TidXstxoç TraxTip Tràvxojv. Toutes les grandes révolutions de l'histoire, tous les progrès importants de la civilisation sont dus, suivant lui, aux guerres entre les nations de l'Orient et celles de TOccident, entre celles du Nord et celles du Midi. En discutant les théories de Cousin, j'ai déjà eu l'occasion de distinguer ce qu'il y a de vrai et de faux dans cette doctrine. La guerre de l'homme contre son semblable n'est pas une simple continuation, une conséquence nécessaire du conflit des éléments naturels ou de la lutte de tous les êtres organisés pour l'existence. Une guerre comme celle dont on a récemment été témoin entre la France et l'Allemagne, loin d'être le résultat soit*

384 LA PFÏILOSOPIIIE DE I/FIISTOIRE

de celte rerum concordia discors, cliaiilée par les anciens poètes, soit de cette lutte pour l'existence sur laquelle insistent tant les naturalistes modernes, est un exemple d'un genre de discorde où certainement on ne peut voir une condition essentielle d'harmonie et qui implique une insouciante destruction des moyens d'existence.

Je me contenterai d'énoncer simplement les formules dans lesquelles Lasaulx voudrait faire tenir les phases diverses du développement humain. La formule du développement rehgieux, c'est, selon lui, le progrès des systèmes panthéistes de l'Orient et des systèmes polythéistes de l'Occident au système monothéiste des Juifs et des Arahes, et du monothéisme abstrait à la doctrine trinitaire du christianisme, qui n'est pas une religion nationale, mais universelle. Lasaulx ne prouve pas — ce qui pourtant a manifestement besoin d'être prouvé — que ces formes de religion représentent réellement les phases de l'histoire, que le polythéisme grec, par exemple, ait précédé le monothéisme juif. — A. l'égard du progrès politique, il adopte la formule de Hegel que, dans l'Orient, un seul homme est libre; que, dans le monde gréco-romain, quelques-uns seulement le sont; que, dans le monde germanique, la liberté est à tous. Quant à la succession des gouvernements ou des institutions politiques, il s'arrête à une formule fondée sur la classification qu'en fait Aristote en trois formes naturelles et trois formes corrompues, classification d'après laquelle l'ordre d'apparition de ces gouvernements est : monarchie, despo- Usme, aristocratie, oligarchie, démocratie, ochlocratie, cette

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dernière forme aboutissant à une complète anarchie. Il n'a pas montré qu'aucune de ces formules fût justitiée par les faits, et cette démonstration, je doute qu'il eût pu la faire. Les arts se sont produits, selon lui, dans l'ordre suivant : arcliitecture, sculpture, peinture (arts plastiques); musique, poésie, prose (arts d'expression). 11 renvoie la preuve à un traité spécial de la philosophi<? de l'art, qu'il avait préparé, mais qu'il n'a pas exécuté. Il représente la philosophie comme prenant naissance dans la religion et traversant le doute, pour arriver soit à un désespoir subjectif, soit à une réconciliation objective avec la religion : c'est là évidemment un tableau fort incomplet du développement philosophique, en admettant même qu'il soit exact dans les limites où il s'enferme, ce qui probablement n'est pas le cas.

La section de son livre qu'il consacre aux héros de l'humanité ne peut être appelée une discussion approfondie et philosophique du rôle et de la signification de ces personnages dans l'histoire; mais elle contient une glorification trèsbelle, et en général très -vraie, de leurs services.

Il traite assez complètement du déclin et de la chute des nations. Il admet que la vi^ d'un peuple puisse être brisée à une phase quelconque de sa carrière par la violence d'un peuple plus fort; et il émet en passant l'opinion que beaucoup de peuples n'ont pas vécu au delà de l'enfance, parce que les conditions extérieures leur étaient défavorables; mais l'idée sur laquelle il insiste principalement, c'est que, selon le cours de la nature, les nations, tout comme les

individus, doivent mourir de vieillesse; qu'à chaque nation Flint, II. — 25

386 LA PIIILOSOrniE DE L'HISTOIRE

a été départie une certaine somme de vitalité qui doit se développer graduellement et se manifester par la formation du langage, le progrès des croyances religieuses, la création d'une constitution politique et d'un gouvernement; par des exploits militaires, un code de morale, une production artistique d'un caractère déterminé, un système de spéculation métaphysique; mais par là s'épuise peu à peu cette somme de vie, en sorte que la nation n'a pas plus tôt atteint sa maturité, que ses forces commencent à décliner et qu'un processus de dépérissement se produit, qui se termine inévitablement par la dissolution. C'est là l'idée favorite de Lasaulx, et je ne vois aucune preuve suffisante pour la justifier. Les nations qui peuvent seulement paraître être mortes de vieillesse ne sont qu'en petit nombre. Je doute, en vérité, qu'il soit possible d'en montrer une seule qui ait succombé à la seule vieillesse, au seul dépérissement interne. Il est certain que si la constitution intime de la Grèce eût été plus robuste, elle eiit mieux résisté aux Romains; et que si la puissance vitale de Rome n'avait pas été minée, elle eût repoussé les Gotlis; mais il n'est pas certain, il n'est pas vrai en fait que la Grèce et Rome aient péri ur^iquement parce qu'elles avaient atteint le terme de leur existence. On n'a jamais donné, et il est probable qu'on ne donnera jamais aucune preuve satisfaisante que, par aucun moyen et dans aucune circonstance, ces nations n'auraient pu se relever, si elles avaient été laissées à elles-mêmes. Et puis, quel motif plausible a-t-on de supposer qu'une nation possède, comme un individu, une certaine somme déterminée de vitalité? Il n'y

SCHELLÎNG, IJUiNSEN KT LASAULX ;)87

nu a pas. Ce n'est que par une pure niélaphorc que l'on parle de la naissance d'une nation, ou de ce (ju'une nation, à sa naissance, apporte avec elle dans le monde. Dans une certaine mesure, une nation naît chaque jour. Elle se renouvelle continuellement. CluKiue homme nouveau apporte avec soi un petit contingent, chaque génération nouvelle un contingent considéral)le à la masse de force vitale d'une nation, et d'un siècle à Tautre restent ouvertes les sources du progrès intellectuel et moral. C'est une erreur d'attribuer à une existence collective, dont les parties changent incessamment par substitution, un caractère qui convient à un être individuel, parce que les parties de celui-ci se développent continuellement par croissance. Et, de toutes les causes improbables du dépérissement des nations, la moins probable peut-être, c'est ce prétendu épuisement, par les hommes héroïques, sages et pieux, de la vie qui aurait été à l'origine déposée dans leur sein. Les grands hommes, les hommes de bien, apportent de la vie aux nations et ne leur en enlèvent aupune parcelle. En fait, les nations meurent non par l'action de quelque loi fatale, mais parce qu'elles rejettent la vie. Même quand elles sont au plus bas, on peut leur jeter cet appel : Pourquoi voulez-vous mourir?

Lasaulx essaye de déterminer, et c'est par là qu'il conclut son traité, à quelle phase de leur vie se trouvent maintenant les nations les plus civilisées de l'Europe, et particulièrement l'Allemagne; mais il n'arrive à aucune solution précise. Il voit, dans la langue, la religion, la moralité sociale, la vie politique, des signes nombreux et divers d'un épuise-

ment et d'une corruption qui vont croissant, mais aussi des symptômes qui indiquent que, dans l'Europe moderne, rhunianité est encore saine au fond le plus intime de son être; tandis que, d'autre part, le christianisme permet de former et d'entretenir les plus hautes espérances. Il n'y a rien de spécialement caractéristique dans cette partie de sa doctrine.

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