CHAPITRE XIII
LAZARUS, LOTZE ET IIERMANN.
En France, au moins pendant les cent dernières années, les intérêts politiques ont exercé sur la vie intellectuelle de. la nation une influence plus puissante que les intérêts philosophiques; c'est le contraire qui s'est produit en Allemagne pendant la même période. De là un fait qui a dû maintes fois se présenter à l'esprit des lecteurs de cet ouvrage, fait significatif et caractéristique : c'est à savoir que, tandis qu*en France les doctrines historiques ont été presque toujours greffées sur les théories politiques, en Allemagne elles sont presque toujours sorties des théories philosophiques. En suivant le développement de la spéculation historique en France, nous nous trouvons naturellement conduits, nous pourrions presque dire contraints, à associer étroitement chacun des systèmes qui s'offrent à nous avec tel ou tel des partis politiques qui dans ce pays ont combattu pour la suprématie civile et sociale. En suivant le même développement en Allemagne, nous sommes naturellement obligés de
rapporter la succession des systèmes qui se présentent à celle des écoles philosophiques qui ont aspiré dans cette contrée à la suprématie intellectuelle.
Je ne rechercherai pas ici la cause de ce fait remarquable que je signale; je n'indiquerai môme pas comment il explique (et il les explique certainement) plusieurs des différences caractéristiques qui séparent la philosophie de Thistoire en France et en Allemagne; cette double tâche, je m'en acquitterai quand je ferai une revue générale du développement de la spéculation historique considéré dans toute son étendue, dans sa longueur comme dans sa largeur. Pour le moment, je veux seulement faire observer que si presque toutes les théories historiques qui se sont produites en Allemagne ont leurs racines dans quelque système philosophique, tous les systèmes philosophiques de rAllemagne n'ont pas donné naissance à des théories historiques. Je n'ai pas évidemment à m'occuperde ces derniers. Ce n'est qu'en tant qu'une philosophie générale a enveloppé une philosophie de l'histoire, que je puis en parler dans cet ouvrage, et dans ce volume en particulier je ne puis donner quelque attention à un système que s'il contient une philosophie générale de Fhistoire, une doctrine historique vraiment développée et complète. Je dois donc .passer sous silence non-seulement beaucoup de philosophes des plus éminents, mais encore des écoles philosophiques tout entières.
Ainsi je ne puis rien dire ici de Baader et de ses disciples. Je reconnais volontiers le mérite considérable et la portée
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de Baadcr coiiinio inclapliysicicn, coininc moraliste et, pardessus tout, connue théologien spéculatif. Je ne connais rien d'aussi propre à vérilier et à lortilier notre théologie, qui est aujourd'iiui dans un état de l'aihlesse et de torpeur déplorables, qu'une étude passionnée des mysticjues chrétiens , et particulièrement de Baader , le dernier grand Ihéosoplie parmi ceux qui furent en même temps philcsophes, et peut-être le plus grand de tous. Si ses disciples avoués furent peu nombreux, son influence a été subie par beaucoup, depuis Schelling jusqu'à nos jours, et en réalité elle s'est exercée sur presque tous les penseurs théologiens les plus profonds de l'Allemagne pendant ces trente dernières années. Nous ne trouvons pourtant pas, dans les écrits, de Baader, même une esquisse de ce qu'on pourrait appeler proprement une philosophie ou une science de l'histoire. On n'y trouve qu'un certain nombre d'affirmations, de vagues aperçus qu'une philosophie de l'histoire pourrait • mettre à profit ou qui même pourraient à la rigueur être combinés, développés, appliqués de manière à contribuer dans une mesure considérable à la constitution d'une philosophie de l'histoire d'un caractère analogue à celle de Krause; mais une pareille entreprise exigerait beaucoup de talent, et elle n'a pas encore été tentée. Quand nous en viendrons à l'examen des rapports qui unissent la science de Phistoire à la théologie, nous aurons à discuter quelquesunes des propositions formulées par Baader; pour le moment, n'ayant affaire qu'aux systèmes généraux, nous ne nous occuperons pas de lui.
Il en est de même pour Schopenliauer et ses disciples. Il n'y a pas de phénomène plus significatif dans Tiiistoire de la philosophie allemande moderne que la diffusion rapide de cette école pendant ces quelques dernières années et la popularité des écrits qui en sont sortis ; mais elle n'a pas encore produit de philosophie de l'histoire, et il n'est pas , probahle qu'elle en produise. A deux points de vue seulement, Schopenliauer mérite une place dans le présent ouvrage. Il a essayé d'établir qu'une science de l'histoire ne peut exister, parce que les phénomènes de l'histoire ne peuvent être que coordonnés, non subordonnés, — qu'ils sont tellement individuels qu'ils échappent à toute généralisation et à toute classification, — qu'enfin ils sont tellement variables et en môme temps si monotones qu'ils ne renferment aucune vérité durable ni aucun enseignement réel K Ces négations hardies appellent évidemment une réfutation. Mais, comme Schopenliauer n'est pas le seul qui ait nié la possibilité d'une science de l'histoire, comme son argumentation n'est même pas la plus plausible qu'on ait employée pour établir cette impossibilité, — j'aurai à discuter le problème en lui-même dans sa généralité, à exposer et à discuter les arguments de Schopenliauer, en même temps que ceux d'autres philosophes. — Schopenliauer nous intéresse beaucoup plus par sa conception générale du caractère de la vie humaine et de l'histoire, son triste et cynique pessimisme. Le pessimisme n'est pas une doctrine nouvelle; il est presque aussi ancien que la réflexion, et à