DIEU HORS DE L'HISTOIRE
fait ce qu’il ne voulait pas faire. Voilà un mystère qui s’impose à lui, qu’il le veuille ou non. Vainement fermerait-il les yeux pour ne le pas voir; tous ceux qui ouvriront les yeux, le verront. Herder ne veut pas que l’on explique ce mystère par l’intervention de la providence. M. Renan crie au miracle, c’est à dire à la bêtise humaine. Écartons donc la providence, et voyons ce qui nous restera. Il est constant que dans tel événement historique, le résultat a dépassé l’intention de ceux qui y jouèrent le rôle principal. Les réformateurs, par exemple, voulaient revenir au christianisme des premiers siècles, ils n’entendaient à aucun prix être des novateurs; et en réalité ils inaugurèrent la plus grande des révolutions, en faisant le premier pas hors du christianisme traditionnel. Voilà un fait qu’il est impossible de nier. L’historien se bornera-t-il à le constater? Cela ne se peut. L’esprit humain est poussé invinciblement à demander et à chercher la raison des choses. On ne lui imposera pas silence, alors que sa destinée est en jeu. Si on lui dit que l’action de la providence est un miracle, et partant une superstition, il la repoussera. Mais que mettra-t-il à sa place? La liberté? Non, puisque précisément la liberté est en défaut, ayant fait ce qu’elle ne voulait point faire. Que reste-t-il? Le hasard? Nous voilà bien avancés. Est-ce que l'esprit humain sera satisfait de cette réponse? Le hasard est un mot qui cache notre ignorance. Répondre à l’homme qui demande quelle est la loi mystérieuse qui préside à la destinée, que c’est le hasard, c’est répondre à l’ignorance par l’ignorance.
Si le hasard était seulement l’aveu de notre ignorance ! Il n’y a point d’erreur plus funeste; si nous devions choisir, nous préférerions le miracle à la fatalité de la force, car c’est à cela qu’aboutit le hasard dans l’histoire. Herder l’avoue. Il se demande quelle est la raison des guerres qui ont ensanglanté le monde et qui le couvrent encore de sang et de ruines! L’historien philosophe ne trouve qu’une réponse, la force. C’est la force ou la conquête qui fonde les États, c’est encore la force ou la conquête qui répand la civilisation, c'est même la force ou la conquête qui prépare l’œuvre des révélateurs. Donc c’est la force qui règne daus le monde (4). La force peut être destructive, comme elle peut être
(I) Herder, Meen zur Philosophie lier Geschichte, IX, 4,
IJiTItODCCTION .
bienfaisante; c'est le hasard qui décidera. En vérité, si l’histoire n’a pas antre chose à dire à l’homme que de lui prouver qu’il est le jouet de la force, elle ferait bien de garder le silence; car le spectacle de la force qui triomphe est fait pour le désespérer quand il ne le démoralise point.
Herder et ceux qui le suivent ont-ils bien réfléchi à quoi ils aboutissent, en bannissant Dieu de l’histoire? C’est en même temps le bannir du cœur de l’homme, de sorte que l’histoire devient une leçon d’athéisme. Herder se serait récrié contre cette accusation, lui qui était chrétien et pasteur. La conséquence est cependant évidente. Si Dieu n'intervient pas dans la destinée de l’humanité, il n’intervient pas davantage dans la destinée de l’homme, car l’humanité est une abstraction, ce sont les hommes qui la composent. Dire que Dieu inspire les hommes et qu’il n’inspire pas le genre humain, serait absurde. Si Dieu n’est pas dans le genre humanité, il n’est pas non plus dans l’homme. Que fait-il donc? Rien. Et l’on veut que les hommes adorent un Dieu qu’ils ne sen- . tent pas, qui n’est qu’une abstraction? Supposons que des ténèbres éternelles couvrent le monde ; si l’on venait dire aux hommes qu'il y a eu dans le principe des choses un soleil qui éclairait et vivifiait la création, que diraient-ils? Ils diraient ; « Que nous importe ce soleil? Nous ne savons pas qu’il existe, nous pourrions le nier, puisque nous ne le voyons pas et nous ne le sentons pas. » Un Dieu que les hommes ne sentent pas, ni en eux ni dans l’histoire, ressemblerait à ce soleil problématique. C’est le Dieu du vieux déisme ; l’esprit humain l’a répudié. Il ne veut pas davantage un Dieu miraculeux; il aspire à un Dieu qui vive en lui, pour l’inspirer et le guider.
On se demande pourquoi des écrivains religieux ont voulu bannir Dieu de l’histoire, en niant le gouvernement providentiel. L’idée est chrétienne, mais les chrétiens en ont singulièrement abusé. Us ont fait intervenir la providence par voie de miracle, pour attester une révélation miraculeuse. Il en est résulté que l’idée du gouvernement providentiel s’est confondue avec l’idée du miracle. Or, les hommes ne veulent plus entendre parler de mira- . clés; de là leur répugnance à admettre un gouvernement providentiel. Nous comprenons la répugnance, le dégoût même qu’inspire le rôle que les défenseurs du christianisme traditionnel font