DIEU HORS DE L’HISTOIRE
jouer à Dieu. Quand on entend invoquer l’action de Dieu pour attester la Saint-Barthélemy, on recule d’horreur, et l’on est disposé à maudire un régime providentiel qui ne sert qu’à maintenir la domination de l’Église par le sang et le meurtre. Quand on entend dire que Dieu a fait le miracle de la Salette, et qu’il continue à opérer des prodiges pour attester et répandre le plus niais des prodiges, on est tenté de maudire l’intervention de la providence qui ne sert qu’à aveugler les hommes pour mieux les exploiter. Mais l’abus que l’on fait du nom de la providence, ne prouve pas contre la providence. Il faudrait aller jusqu’à nier Dieu. On est allé jusque-là; mais les écrivains qui s’efforcent de bannir Dieu du cœur de l’homme et de l’histoire, croient-ils que la négation de Dieu soit le meilleur moyen de bannir la superstition et l’exploitation de la bêtise humaine? Vainement ils essaieront d’exiler Dieu de l’àme, il y est, il y vit, et les hommes sentent instinctivement qu’ils ne sauraient vivre sans lui. Ils ne se rallieront jamais à l’opinion de ceux qui le nient ou, ce qui revient presque au même, qui le veulent bannir du monde. Ils préféreront s’en tenir au Dieu miraculeux du christianisme traditionnel; ils s’y attacheront avec Une force nouvelle, quand ils sentiront leur croyance menacée. Que faut-il donc faire pour les guérir de leurs .préjugés et pour les soustraire au joug humiliant de la superstition, et à la domination de l’Église qui nourrit la superstition comme le meilleur instrument de son pouvoir? A l’erreur il faut opposer la vérité ; nous ne connaissons pas d’autre moyen de la guérir. Au Dieu miraculeux il faut opposer le Dieu immanent, qui donne aussi satisfaction au besoin de croire, puisqu’il devient le compagnon éternel de notre vie infinie; mais qui écarte toute intervention miraculeuse, et par suite la fraude et l’imposture qui forgent les miracles. Il faut donc prêcher et prêcher sans cesse aux hommes que Dieu est en eux, et qu’ils sont dans sa main. C’est dire que l’historien doit être le prédicateur de la Divinité, le héraut qui en proclame à chaque pas l’existence, et l’action bienfaisante.
INTRODUCTION
N° \. Le diable dam l'histoire
La philosophie de l'histoire trouve d’autres contradicteurs dans un camp opposé. Elle ne se conçoit pas sans l’idée du progrès. Or, ce dogme est la ruine du christianisme traditionnel, car il implique la négation de la vérité absolue, de la vérité révélée, il implique que l’homme a' pour mission, non de posséder la vérité que Dieu lui communique miraculeusement, mais de la chercher, en pleine liberté, bien que sous l’inspiration de Dieu. On conçoit donc que les défenseurs de la religion révélée repoussent l’idée de la perfectibilité avec ses funestes conséquences. Il y en a qui, de bonne foi ou par calcul, se déclarent partisans du progrès, mais ce n’est qu'une concession apparente qu’ils font à un besoin impérieux de l’humanité moderne. Il leur est impossible d’admettre le progrès religieux, ils doivent maintenir l'immutabilité de la foi révélée : croire que l'esprit humain puisse dépasser la parole de Dieu, serait une hérésie sans nom. Par la même raison, ils ne peuvent admettre le progrès moral, pas plus dans la doctrine que dans la pratique ; car à leurs yeux, la morale se confond avec la religion, et comment la moralité pourrait-elle se perfectionner, s’il est vrai, comme les orthodoxes le croient, que la nature humaine, corrompue par le péché originel, ne peut être réparée que par l’action surnaturelle de la grâce? Le dogme du péché originel suffirait à lui seul pour détruire l’idée du progrès et pour rendre impossible toute conception philosophique de l’histoire (1).
Un écrivain allemand converti au catholicisme a écrit une philosophie de l’histoire. Nous avons dit, dans le cours de ces Études, qu’il n’y a rien de philosophique dans l’ouvrage de Schlegel, que le titre. Son point de départ est naturellement la chute. Qu’est-ce que la chute? L’homme tenté par le diable succombe, l’état de perfection fait place à l’état de péché, la nature humaine est viciée. Il faut l’intervention miraculeuse de Dieu pour la sauver. La déchéance de l’humanité, suite du péché
(I) Voyei les paroles de Vlnet rapportées dans le tome XII* de mes Etudes sur l' histoire de l'humaniK , pag. 86.
LE DIABLE DANS L’HISTOIRE
d’Adam, et la réparation par Jésus-Christ, voilà toute l’histoire au point de vue catholique. Elle se termine par le jugement dernier, consommation finale qui immobilise la création : les uns vivent dans uno béatitude éternelle, les autres sont voués pour l’éternité aux tourments de l’enfer avec les démons qui les ont séduits. Telle est en deux mots la philosophie de l’histoire, d’après Schlegel, et il ne peut y en avoir une autre dans la doctrine catholique, puisqu’elle repose sur des dogmes révélés, la chute, la rédemption et le jugement dernier.
Nous disons que cette prétendue philosophie de l’histoire met le diable dans l’histoire à la place de Dieu. Elle maintient, il est vrai, l'idée chrétienne d’un gouvernement providentiel, mais cela n’empêche pas que le diable ne soit maître et seigneur de ce monde. C’est d’abord lui qui ouvre l’histoire par la tentation et la chute. Singulière philosophie de l’histoire, dit un spirituel disr ciple de Hegel, laquelle commence par regretter qu’il y ait une histoire (1)1 Quelle est; la destinée de l’humanité depuis la chute jusqu’à Jésus-Christ? Peut-on dire que Dieu la gouverne? Il condamne les hommes à la mort éternelle, ce qui veut bien dire qu’il les abandonne à Satan. En effet tous les peuples sont livrés à l’idolâtrie, et qu’est-ce que le culte des idoles, si ce n’est l’adoration des démons? Dieu se choisit un peuple, imperceptible minorité dans le genre humain. Ce peuple élu reçoit seul la révélation qui sauve. Le reste de l’humanité ignore Moïse et les prophètes; il n’y a d’autre gouvernement providentiel pour les nations païennes que la justice affreuse de Dieu qui les abandonne à l’esprit du mal (2).
La venue du Christ change-t-elle cet ordre de choses? inaugure-t-elle le gouvernement de la Providence? Si les paroles de celui qui est venu sauver les hommes s’étaient accomplies, il n’y aurait pas d’histoire, car la génération même qui l’écoutait, devait être témoin de la fin du monde. Toujours est-il que cette consommation arrivera, dès que la bonne nouvelle sera répandue dans toute la terre. Est-ce que pendant ce temps plus ou moins long, Dieu gouverne l’humanité? On pourrait le croire, puisque
(1) Gans, Préface de la Philosophie de l'histoire de Hegel , pag. xi.
(1) Schleyel, Philosophie der Geschichte. [Œuvres, l. XIII, pag. v, vi, ix, 43, 190-194.)
INTRODUCTION
Dieu s’est incarné pour sauver les hommes. Cependant il n’en est rien. Il y a dans l’Évangile une parole funeste qui reproduit sous l'empire de la loi nouvelle la division de l’ancienne : beaucoup sont appelés*, mais peu sont élus. A qui appartiennent ceux qui ne ne sont pas élus? A Satan. C’est donc toujours le diable qui est le maître du monde. Son empire va' en s’étendant jusqu’à ce que vienne la consommation finale. Il régnera dans la personne de l’Antéchrist, et s’il finit par être vaincu, il n’entraine pas moins avec lui dans les enfers l’immense majorité du genre humain : à Dieu le petit nombre des élus, à Satan la masse des réprouvés.
Nos lecteurs croiront que nous faisons la satire de l’idée que le catholicisme donne de la destinée humaine, et par suite de l’histoire. Si elle est ridicule et odieuse, ce n’est pas à nous qu’il faut s’en prendre; nous restons plutôt en dessous de la réalité. Un écrivain de la réaction, orateur illustre va nous dire ce qu'est la philosophie de l’histoire, quand on prend les dogmes catholiques au sérieux. Nous avons dit qu’il n’y a pas d’histoire sans la doctrine du progrès. Donoso Cortès dit au contraire que le dogme de la perfectibilité est une erreur fondamentale; et sur le terrain de la morale et de la religion, tout catholique doit être de son avis. Il part,. comme Schlegel, du dogme de la chute; ce qui est la négation du progrès. « L’homme, dès l’instant où il fut, eut une connaissance certaine de la fin pour laquelle il a été créé, de la voie par où il devait aller à cette fin, et des lois immuables sous lesquelles il devait vivre pendant son court pèlerinage. Il eut connaissance, en même temps, des lois qui devaient régir les sociétés humaines. La connaissance qui lui fut donnée de ces lois est ce qu’on appela révélation, et la révélation de toutes ces choses constitua l’homme d’un seul coup dans un état de civilisation parfaite et incomparable (1). »
La perfection existe donc dans le principe. Dès lors le progrès est impossible : comment perfectionnerait-on la perfection? Sans la chute, il n’y aurait pas eu d’histoire. Qu’est-ce que l’histoire après la chute? Le nom même du dogme l'indique : une déchéance qui ira croissant jusqu’à la consommation finale. Cependant dans sa charité infinie, le fils de Dieu est venu sauver
(I) Donoso Cortès, Esquisses Uislorxo-politiqufs, VIII. (OÉ’urrf» t. II, pat;. 504.)
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les hommes, et il a fondé une Église qui conserve le dépôt de la vérité. Cela suffit pour faire crouler toutes les théories frivoles et vaines des modernes rationalistes suivant lesquels «lavsociété et l’homme passent d’un progrès à un autre progrès, l’humanité opérant seule et par elle-même sa propre transformation, au moyen de tous ces progrès successifs (1). » Du haut de la vérité révélée, Donoso Cortès prend en pitié le dogme de la perfectibilité humaine. C’est, dit-il, une invention des philosophes, trompeurs de profession, qui leur sert à endormir les peuples, ces enfants qui ne sortent jamais de l’enfance (2). Ils leur ont fait accroire que la renaissance du quinzième sièclè fut un grand progrès, tandis que ce fut la restauration du paganisme littéraire, et qui dit paganisme dit empire du démon. « La civilisation moderne ne pouvait venir au monde sous de plus tristes auspices. Si on l’examine bien, cette civilisation n’est autre chose, dans l’ordre religieux, moral et politique, qu’une décadence progressive et continue (3). » N’est-ce pas dire que le diable régnera jusqu’à la fin des siècles? Que disent en effet les Écritures, s’écrie Donoso Cortès? « Que rAntechrist sera le maître de l’univers, et qu’alors viendra le jugement dernier (4). » Cette catastrophe suprême metlra-elle fin au règne de Satan? Elle l’établira au contraire, définitivement et pour toute l’éternité. Qu’esl-ce donc que la philosophie de l’histoire? Cest le triomphe naturel du mal sur le bien. Donc si l'homme seul agissait, comme le disent les empiriques appelés philosophes, le diable régnerait seul. Si à côté des damnés, il y a quelques élus, c'est grâce à l’action surnaturelle de Dieu, par le moyen d’une intervention directe, personnelle et souveraine. En définitive l’histoire est la lutte du diable avec Dieu, et le diable quoi qu'on le dise vajncu, est vainqueur : s’il n’a pas la qualité, il a la quantité.
Est-il nécessaire de répondre à ces folies? Pendant longtemps l’humanité les a prises au sérieux; aujourd’hui elle rit des croyances dont on lui a fait peur, quand elle était enfant. Elle ne croit plus au diable, et malgré la réaction de la superstition et de l’ignorance, elle n’y croira point. Elle est convaincue que c’est la
■ (I) Donoso Cortès, Esquisses. (/Md., psg, 507.)
(S) Idem, Œuvres, t. I, pag. 3G6.
(3) Idem, le Parlementarisme. (Ot'uumr, t. Il, pag. 257.)
(4) Idem Œuvres, I. I, pag. 348.
INTRODUCTION
pensée qui gouverne le monde, et la pensée c’est Dieu. Vainement des hommes aveuglés par leurs préjugés viennent-ils lui dire que le progrès est une décadence continue. C’est comme si une troupe d’aveugles venaient nier la lumière du soleil. Il y a décadence continue dans l’ordre religieux! En effet, les hommes ne croient plus ce que croyait Jésus-Christ; il n'y a plus de niais parmi les sots qui croient encore à la possession. Les hommes ne croient plus ce que croyaient les papes. Ces vicaires infaillibles de Dieu, qui ont le dépôt de la vérité absolue, croyaient à la sorcellerie. A leur voix des milliers de malheureuses, accusées d’un crime impossible, furent livrées aux flammes. On ne brûle plus les sorcières. Hélas ! la décadence dans l’ordre religieux est telle qu’on ne brûle même plus les hérétiques, et que bientôt on ne saura que par l’histoire ce que c'est que le saint tribunal de l'inquisition!
Même décadence dans l'ordre moral. Jadis on croyait que Dieu commandait le crime. L’Écriture, dite sainte, est remplie de vols, de meurtres, de pillages, commis sur l’ordre de Dieu. Depuis que des empiriques appelés philosophes ont enseigné l’humanité aux hommes, on ne croit plus à la sainteté du crime. La déchéance est évidente. Jadis, chez le peuple de Dieu, la polygamie régnait; aujourd’hui elle est punie par le code pénal, grâce à l'immoralité croissante qui envahit le monde. Saint Paul réprouvait le mariage, il ne l’admettait que comme une triste nécessité de notre nature corrompue, et à sa voix, des milliers de saints remplirent les déserts et les couvents, en tuant les instincts du corps au profit de Pâme. Les rationalistes ont mis fin à cette sainteté; ils prétendent que la nature, quand on veut la briser, résiste et que de là viennent ces crimes contre nature dont retentissent nos cours d’assises et nos tribunaux correctionnels. Ces trompeurs ont si bien trompé le monde, que l’on place le mariage au dessus de la virginité, et qu’au lieu d’y voir un remède contre la concupiscence, on y voit le lien des âmes et la condition du perfectionnement.
La décadence dans l'ordre politique est encore plus évidente. Qui ne sait que l’esclavage est consacré par l’Écriture sainte? Hélas! les empiriques ne lisent plus les livres saints, ils ignorent la parole de Dieu ; voilà pourquoi ils disent que Dieu a créé tous les hommes égaux, et que l’esclavage est le crime des crimes. Bientôt il n’y aura plus d’esclaves sur la terre; Jce sera un signe
LE DIABLE DANS L'HISTOIRE
SI
que la corruption est à son comble et que L’Antéchrist approche. Les philosophes, ces trompeurs de profession, prêchent la liberté aux hommes, pour les séduire, et surtout la libre pensée. En cela ils sont les organes de Satan, le patriarche des libres penseurs. Les droits de l'homme et les garanties politiques qui les assurent découlent de la même source, source empoisonnée qui donnera la mort éternelle à ceux qui y boivent.
Il faut laisser là ces charlatans, et rentrer dans le sein de notre sainte mère l’Église. Voilà bientôt deux mille ans qu’elle crie aux hommes : « Moi seule j’ai la parole de vie. Entrez dans ma boutique. Vous y trouverez le salut éternel. Je ne vous demande rien que l’abdication de votre raison, et l’abandon de vos biens périssables, en échange desquels je vous donnerai la béatitude éternelle, marché d’or, dans lequel vous ne perdrez que ce qui vous perdrait, et vous gagnerez une félicité telle .que l’imagination ne peut la concevoir. Les empiriques disent que c’est un bonheur imaginaire dans un ciel imaginaire. Gardez-vous de les croire, à moins que vous ne teniez à brûler dans les feux de l’enfer, avec Satan, père de toute philosophie. »