CHAPITRE PREMIER
§ 1. Le gouvernement miraculeux de la Providence. — Boaniet.
N" 1. Notion de Dieu
Le gouvernement providentiel est une croyance chrétienne. Il y a des historiens, des libres penseurs qui la répudient comme une superstition. En effet, il y a un élément superstitieux dans le gouvernement providentiel, tel que les écrivains catholiques le conçoivent. Mais tout est-il superstition dans l’idée que Dieu vit en nous et dans l'humanité? La question, telle que nous venons de la poser, est l’expression d'une croyance qui tend à devenir générale. Il faut donc faire pour la philosophie de l’histoire ce que l’esprit humain fait pour tous les dogmes du christianisme traditionnel, séparer les éléments erronés, transitoires, des éléments vrais et éternels qu’ils renfermenl. Le passé n’est pas plus l’erreur absolue que le présent ou l’avenir n’est la vérité absolue. Il y a une part de vérité jusque dans nos égarements, et il y a aussi une part d’erreur dans la face de la vérité que nous apercevons. Le travail de notre perfectionnement consiste à dégager la vérité de l’erreur. C’est ce travail que l’humanité est appelée à faire pour le christianisme.
DIEU DANS L’HISTOIRE
L’idée même du gouvernement providentiel est-elle une superstition? Elle signifie que Dieu est dans l’histoire. Si ce n’est pas Dieu, il ne reste que le hasard. Il faut donc choisir entre le hasard et Dieu. Bossuet va nous dire, dans son magnifique langage, ce que c’est que le hasard : « Il n'y a point de hasard dans le gouvernement des choses humaines, et la fortune n’est qu’un mot qui n’a aucun sens. Rien ne domine que Dieu. Comme tout est sagesse dans le monde, et que la sagesse est infinie, il ne reste plus de place pour le hasard (1). » « Ne parlons plus de hasard ni de fortune, ou parlons-en seulement comme d’un nom dont nous couvrons notre ignorance. Ce qui est hasard à l’égard de nos conseils incertains, est un dessein concerté dans un conseil plus haut, c’est à dire dans ce conseil éternel qui renferme toutes les causes et tous les effets dans un même ordre. De cette sorte tout concourt à la même fin ; et c’est faute d’entendre le tout que nous trouvons du hasard ou de l’irrégularité dans les rencontres particulières (2). »
Il faut choisir, disons-nous. Si l’on croit à Dieu, on ne peut pas croire au hasard, et ceux qui croient au hasard, ne peuvent pas croire à Dieu, ou s’ils y croient, c’est à un Dieu qui ne se manifeste que par des lois générales et éternelles. Autant vaut éliminer Dieu et ne maintenir que les lois générales. Telle n’est pas l’idée chrétienne. « Il y a, dit Bossuet, une providence particulière dans le gouvernement des choses humaines. » On lit dans l’Écriture , sainte que l'homme dispose ses voies, mais que Dieu conduit ses pas. Bossuet ajoute : « On a beau compasser dans son esprit tous ses discours et tous ses desseins, l’occasion apporte toujours je ne sais quoi d’imprévu ; en sorte qu'on dit et qu'on fait toujours plus ou moins qu’on ne pensait. Et cet endroit inconnu à l'homme dans ses propres actions, et dans ses propres démarches, c’est l’endroit secret par où Dieu agit, et le ressort qu’il remue. S’il gouverne de cette sorte les hommes en particulier, à plus forte raison les gouverne-t-il en corps d’Etat et de royaume (3). » Le fait que les indi-
(I) Bossuet , la Politique tirée de l'Écrit uro sainte, liv. vu, article 6, propositions S et 6.
(S) Idem. Discouis sur l'histoire universelle. [Œuvres, édition de Grenoble, t. IX, pag. 368.)
(3) Idem, Politique tirée de l'Écriture sainte, liv. vu. (Œuvres, t. IX, pag. 901}
vidus et les peuples font toujours plus ou moins qu'ils ne pensaient, ne saurait être nié; il est écrit sur toutes le pages de l’iiisioire. A qui faut-il attribuer ces résultats parfois tellement contraires aux intentions des hommes qui les ont produits, qu’ils auraient reculé d’horreur, s’ils avaient pu les prévoir? Si ce n’est pas à Dieu, c’est encore au hasard. Or, le hasard n’est pas une réponse. Donc c’est à Dieu, et il y a une providence particulière. Si cela est vrai dans la doctrine catholique, cela l'est encore davantage dans la doctrine de l’immanence. Ceux qui croient que Dieu est en nous, que Dieu est dans le monde, doivent croire aussi que Dieu agit en nous et dans le monde. Donc dans tout ce que nous faisons, il y a une part de Dieu. C’est l’histoire qui nous révèle l’action de Dieu sur l’humanité. *
Jusqu’ici la philosophie est d’accord avec le christianisme traditionnel; nous parlons de la philosophie qui enseigne l’immanence de Dieu. Le dissentiment commence, et il est profond, quand il s’agit de déterminer le mode de l’action que Dieu exerce sur les individus et les peuples. Aux yeux des philosophes Dieu vit dans les hommes, il intervient incessamment dans tout ce qu'ils font; ce n’est pas seulement en tant qu’ils font plus qu'ils ne pensaient, que Dieu agit; il concourt encore à ce que les hommes font, quand ils veulent ce que Dieu veut, car ils le veulent par lui, sous son inspiration et sous sa conduite. Par cela même que l’action de Dieu est constante, elle est aussi régulière ; sa providence particulière se confond avec sa providence générale ; il n’y a point de miracles. Telle n’est pas la croyance catholique ; la providence particulière quelle admet est essentiellement miraculeuse, elle vient défaire ou corriger ce que Dieu a fait en donnant des lois générales au monde. Écoutons Bossuet.
« Pour se faire connaître dans le temps que la plupart des hommes l’avaient oublié, Dieu a fait des miracles étonnants, et a forcé la nature à sortir de ses lois les plus constantes ; il a continué à montrer par là qu'il en était le maître absolu, et que sa volonté est le seul lien qui entretient l’ordre du monde. » Ne dirait-on pas un roi, un despote qui se plaît à violer les lois que lui-même a données, afin de bien persuader ses sujets que lui seul est le maître, et que tout doit plier devant sa volonté arbitraire? Pourquoi Dieu agit-t-il ainsi par coups d’État? Le motif est aussi singulier que
DIEU BANS L’HISTOIRE
la chose. « La stabilité du bel ordre, dit Bossuet, que Dieu avait mis dans le monde ne servait qu’à persuader aux hommes que cet ordre avait toujours été et qu’il était de soi-même. Dieu a voulu renverser cet ordre dans des occasions éclatantes, pour leur montrer que lui en est l’auteur, et que c'est lui qu’ils doivent adorer (1). » Ainsi l’action constante, incessante de Dieu, fait oublier Dieu aux hommes 1 II faut qu’il trouble l’ordre que lui-même a établi pour ouvrir leurs yeux ! Ce n’est pas l’ordre qui les frappe, c’est le désordre! Que les hommes raisonnent ainsi dans leur enfance, on le comprend, car ils ignorent la beauté de cet ordre et des lois qui régissent le monde. Le moyen de la leur faire connaître, ne serait-il pas d’éclairer leur raison, au lieu de la troubler en l’épouvantant par des prodiges? C'est l’ignorance de l’ordre qui les éloigne de Dieu ; l’ordre, du moment qu’ils l’aperçoivent, les ramène à Dieu, pour toujours. S’il y avait des miracles, ils éloigneraient de Dieu l’homme qui réfléchit, car il se dirait que ce n’est pas un être parfait qui a présidé à la création ; en effet, l’ordre qu’il a établi est imparfait, puisque lui-même est obligé de le changer, de le corriger. Et qu’est-ce qu’un Dieu imparfait sinon la négation de Dieu ? Voyons les faits et gestes de ce Dieu miraculeux. C’est Bossuet qui parle (2) :
« L’homme, chassé du paradis, fut laissé à lui-même ; ses inclinations se corrompirent, ses débordements allèrent à l’excès, et l’iniquité couvrit toute la face de la terre. » Ainsi le gouvernement providentiel consiste à ne pas gouverner. Dieu abandonne le genre humain aux séductions de l’esprit du mal. Et pourquoi? C’est pour que le genre humain connût, par une longue expérience, le besoin qu’il avait d’un Sauveur. Il paraît que les hommes dépassèrent les prévisions de Dieu; il se repentit de les avoir créés. Le voilà qui médite contre eux une vengeance terrible, le déluge universel; cela leur apprendra que le monde ne va pas tout seul. Dieu qui a tout fait, va tout défaire, en noyant tous les animaux avec tous les hommes, c’est à dire qu’il va détruire la plus belle partie de son ouvrage. Convenons que ce Dieu est singulièrement imprévoyant. Que n’a-t-il inspiré ses créatures pour les
(*) Bossuet, Discours sur l'histoire unirerselie. ; Œuvres, l. IX, pag. 143 et suit.) (3) Idem, Ibid. ( Œuvres , t. IX, pag. 140.)
BOSSUET
guider dans la voie du bien, au lieu de les livrer à elles-mêmes! Il n’aurait eu besoin ni d’un déluge ni d'un sauveur.
Dieu est au moins un être très changeant et très imparfait. Tout en se repentant d’avoir fait les hommes, il ne veut pas les détruire entièrement. Le monde se renouvelle, la terre sort encore une fois du sein des eaux, mais, dans ce renouvellement, il demeure une impression éternelle de la vengeance divine. Jusqu’au déluge, toute la nature était plus forte et plus vigoureuse; maintenant elle est affaiblie , les herbes et les fruits n’ont plus leur première force, la vie humaine se diminue. « Ainsi devaient disparaître et s’effacer peu à peu les restes de la première institution; et la nature changée avertissait l’homme que Dieu n’était plus le même pour lui depuis qu'il avait été irrité par tant de crimes. »
Quelle conception de Dieu et de son gouvernement ! Il défait le monde qu’il a fait, puis il le refait, mais amoindri, imparfait. Il y a une raison de ces changements, mais la raison est encore plus indigne de Dieu que ses variations incessantes; c’est la vengeance. Le Tout-Puissant se venge de pauvres, misérables créatures qu’il a abandonnées à elles-mêmes! La vengeance! voilà tout le gouvernement providentiel de Bossuet, jusqu’au déluge ; que dis-je ? Dieu s’y est pris de manière à ce que le souvenir de sa vengeance ne s’éteignît jamais parmi les hommes. Après cela Dieu serepent d’avoir exercé sur le genre humain une justice aussi rigoureuse, il promet solennellement de ne plus jamais envoyer de déluge pour inonder toute la terre ; c’est un vrai traité qu’il fait avec les hommes et jusqu’avec les animaux tant de la terre que de l’air. L’arc-en-ciel est le signe de cette nouvelle alliance. Un Dieu qui se repent d’avoir fait l’homme! Un Dieu qui se venge! Vengeance tellement effroyable que lui -même en est épouvanté! Dieu qui se repent de nouveau de s’être trop vengé! Dieu qui fait un traité avec tous les êtres vivants, même les animaux! Est-ce Bossuet qui parle, ou est-ce l’homme, dans son enfance, qui se crée un Dieu à son image, passionné, mobile, imparfait comme lui î
Notre question est l’expression de la vérité. Un des peuples enfants passe, dans la tradition catholique, pour le peuple élu, le peuple de Dieu. Il reçoit une loi de Dieu, qui lui révèle la vérité
DIEU DANS L'HISTOIRE
dont les autres peuples n’ont aucune connaissance. Comment en douter? « Dieu écrit de sa propre main, sur deux tables qu’il donne à Moïse en haut du mont Sinaï, le fondement de cette loi, c’est à dire le Décalogue qui contient les premiers principes du culte de Dieu et de la société humaine. Il dicte au même Moïse les autres préceptes (1)... » Dieu qui écrit et qui dicte! Pourquoi, au lieu d’écrire les premiers principes de la religion et de la société sur deux tables, ne les grave-t-il pas dans la conscience du peuple élu? Et pourquoi y a-t-il un peuple élu? Ne dirait-on pas un roi qui a des favoris? Et ici il ne s’agit pas d’une de ces préférences dont à la rigueur ceux qui en sont frustrés, peuvent se passer; il s’agit de la vérité, condition de salut. Dieu la révèle à un petit peuple inconnu, tandis qu’il laisse tout le reste du genre humain dans les ténèbres de l’erreur! Passons sur ce qu’il y a de capricieux ou d’arbitraire dans le gouvernement de ce Dieu, et suivons-le dans l’histoire de son peuple de prédilection.
N° 2. Dieu et le peuple élu
Dieu délivre sou peuple élu de la captivité d’Egypte, et le conduit dans la Terre promise. Cette terre est occupée par d’autres nations. Dieu ordonne aux Israélites de les chasser, que dis-je? de les exterminer : « Dieu les a livrées entre vos mains, afin que vous les exterminiez de dessus la terre. Vous ne ferez jamais de traités avec elles, et vous n’en aurez aucune pitié. » Tel est le langage du Dieu de Bossuet! Il est écrit encore dans les livres saints : « Vous ne ferez jamais de paix avec ces nations ; et vous ne leur ferez aucun bien dans toute l’éternité. » Voilà, dit Bossuet, une guerre à toute outrance, à feu et à sang, irréconciliable commandée au peuple de Dieu. Il se trouve que les hommes sont plus humains que leur Dieu. Saül épargne les Amalécites, un de ces peuples chananéens que Dieu a maudits. Que fait le Dieu de veugeance? Il punit Saül sans miséricorde, pour avoir été miséricordieux (2). Si des bourreaux se réunissaient pour écrire leurs sentiments sur Dieu, ils 3e représenteraient Dieu comme un bour-
(I) Bossuet. Discours sur l'histoire universelle. [Œuvres, t. IX. pag. 5Î.) (î) Idem, Politique tirée de l'Écriture sainte. ( Œuvres , t. IX, pag. 931.)
• U DOCTRINE. — BOSSUET. 59
reau, et ce Dieu-bourreau ne différerait guère du Dieu de Bossuet!
Pour mieux dire, c'est un peuple barbare, à moitié sauvage, qui écrit ses annales; et il se représente Dieu d’après ses sentiments et ses idées. Mais ces grossières conceptions sont consignées dans une Écriture dite sainte; il faut donc que le Dieu de vengeance, le Dieu-bourreau, reste pour l’éternité le Dieu de l’humanité. Autant vaudrait lui imposer le culte des fétiches! A vrai dire, le Dieu de Bossuet a les allures d’une divinité de sauvages. « Il fait la guerre pour son peuple du haut des cieux d’une façon extraordinaire et miraculeuse. «Nous recommandons ce Dieu miraculeux aux écrivains qui accusent le gouvernement providentiel de reproduire la superstition du miracle. Le miracle remplace l’action des hommes par l’intervention de Dieu. Écoutez le Dieu de Bossuet : « Ne craignez pas, dit Moïse, ce peuple immense dont vous êtes poursuivi. Le Seigneur combattra pour vous, et vous n'aurez qu'à demeurer en repos. » Et le Seigneur fait ainsi : « A la fameuse journée, dit Bossuet, où le soleil s’arrêta à la voix de Josué, pendant que l’ennemi était en fuite, Dieu fit tomber du ciel de grosses pierres comme une grêle, afin que personne ne pût échapper, et que ceux qui avaient évité l’épée fussent accablés des coups d’en haut (1). » Dieu s’amusant à jeter des pierres du haut des cieux sur jdes malheureux qui fuient, afin d’achever leur extermination! Voilà une belle occupation pour la Providence!
On sait les horreurs de cette guerre à toute outrance, de cette guerre à feu et à sang que Dieu commanda à son peuple élu et qu’il dirigea du haut des cieux. Intervertir les lois de la nature, arrêter le soleil, pour exterminer des peuples maudits, voilà le miracle, et le gouvernement providentiel de Bossuet. Ce n’est pas tout. Les horreurs de la guerre sacrée sont célébrées comme l’œuvre de Dieu. Écoutons Dieu gourmandant par la bouche de Moïse, les Israélites qui avaient fait des prisonniers : « Moïse se mit fort en colère contre les chefe, et leur dit : N’avez-vous pas laissé vivre les femmes?... Tuez les mâles d’entre les petits enfbnts et tuez toute femme qui aura eu compagnie d’homme (2). »
II) Bossuel, Politique lirée il* l'Écriture suinte. [Œuvres, t. IX, pag. 953-955.) (î) Nombres, xxxi, 7-tî, U-18.
DIEU DANS L’flISTOIRE.
Notre cœur se révolte en vain contre cette horrible boucherie commandée par Dieu ; la parole de Dieu fait taire le cri de la conscience. Calmet, le savant bénédictin, nous apprend que la guerre des Israélites contre les Chananéens n’était pas proprement une affaire de peuple à peuple, où les lois de l’humanité dussent avoir lieu; c’était, dit-il, la guerre de la vengeance du Seigneur contre une nation dont les crimes étaient montés à leur comble (1). Nous croyons aujourd’hui que la justice de Dieu se confond avec sa bonté, et que les punitions qu’il inflige sont un instrument d’éducation. Grave erreur! L’Écriture sainte nous enseigne que la justice de Dieu consiste à exterminer les coupables.
Le peuple élu s’établit dans la Terre promise, grâce aux prodigieux combats que Dieu combattait pour lui du haut des cieux. Bossuet dit que l’action miraculeuse de Dieu est nécessaire pour sauver les hommes de l'idolâtrie. A en juger par l’histoire des Israélites, les miracles n’ont guère d’efficacité ; à chaque instant ils délaissent le Dieu qui a opéré tant de prodiges en leur faveur, pour adorer des idoles. Cela n’empêche pas Dieu de continuer son régime surnaturel : la moitié des prodiges qu'il accomplit suffirait pour convertir tous les incrédules du monde. Le peuple élu fut insensible à ces témoignages éclatants de la protection divine. « L’idolâtrie ruina Israël; elle entraînait souvent, dans Juda même, et les princes et le gros du peuple. » Ils sentent, mais en vain, la force invincible de la main de Dieu qui s'appesantit sur eux. « Les rois d’Égypte, les rois d’Assyrie et de Babylone servent d’instrument à sa vengeance. L’impiété s’augmente, et Dieu suscite en Orient un roi plus superbe et plus redoutable que tous ceux qui avaient paru jusqu’alors : c’est Nabuchodonosor, le plus terrible des conquérants. » Cela n’empêche pas les Juifs d’écouter les prêtres des idoles, de préférence aux saints prophètes que Dieu leur envoie pour prêcher pénitence (2). Il faut que Dieu ruine Jérusalem et que les débris des Juifs soient transportés à Babylone pour qu’enfin le peuple élu laisse là ses idoles.
C’est la justice de Dieu, dit-on, et la justice est une des faces du gouvernement providentiel. Oui, si la justice est digne de
(I) Calmet, Dissertations sur l'Écriture sainte, t. I, pag. 208.
(St) Bossuet, Discours sur l'histoire universelle. ( Ûb'uvres , t. IX, pag. 171 etsuiv.)
U DOCTRINE. — BOSSUET
Celui qui ne punit que pour corriger. C’est bien là la justice que Dieu exerce dans le gouvernement de son peuple élu. Mais il a deux poids et deux mesures. Écoutons Bossuet : « Qui n’admirerait la Providence divine, si évidemment déclarée sur les Juifs et sur les Clialdéens, sur Jérusalem et sur Babylone? Dieu les veut punir toutes deux; et afin qu’on n’ignore pas que c’est lui seul qui le fait, il se plaît à le déclarer par cent prophéties. Jérusalem et Babylone, toutes deux menacées, dans le môme temps et par les mêmes prophètes, tombent l’une- après l’autre dans le temps marqué. Mais Dieu découvre ici le grand secret des deux châtiments dont il se sert : un châtiment de rigueur sur les Chaldéens, un châtiment paternel sur les Juifs, qui sont ses enfants. L'orgueil des Chaldéens est abattu sans retour. Dieu ne leur laisse aucune ressource, 'il n’en est pas ainsi des Juifs : Dieu les a châtiés comme des enfants désobéissants qu’il remet dans leur devoir par le châtiment, et puis, touché de leurs larmes, il oublie leurs fautes (1). » Ce que Bossuet admire, la conscience moderne le réprouve ; elle ne veut plus d’un Dieu qui a tant d’indulgence pour ses élus, et qui est sans pitié pour le reste du genre humain. Voilà à quoi aboutit l’unité des hommes! Il y en a que Dieu traite comme ses enfants; les autres ne sont donc pas ses enfants. Il punit les uns pour les sauver, les autres pour les perdre.
Quelle est la destinée du peuple élu, objet d'une si constànte sollicitude et d’une prédilection si marquée? « Peuple monstrueux, s’écrie Bossuet, qui n’a ni feu ni lieu, sans pays et de tout pays; autrefois le plus heureux du monde, maintenant la fable et la haine de tout le monde; misérable sans être plaint de qui que ce soit; devenu dans sa misère, par une certaine malédiction, la risée des plus modérés. » Pourquoi le peuple élu est-il devenu un peuple maudit de Dieu? « C’est, dit Bossuet, afin de faire durer l’exemple de sa vengeance (2). » « La race d’Israël, ajoute Lamennais, est marquée d’un signe plus terrible que celui de Caïn ; sur son front, une main de fer a écrit : Déicide (3) ! » Voilà à quoi a abouti le gouvernement providentiel, pour le peuple qui seul
(I) Bossuet, Discours sur Tbistolrc universelle. [Œuvres, t. IX, pag. 176.)
(J) Idem, Sermon sur la bonté et la rigneur de Dieu à l'égard des pécheurs. (3) Lamennais, Essai sur l'indifférence en matière de la religion, chap. xxm.
DIEU DANS LHISTOIRE
entre tous a été l’objet de l’éducation miraculeuse que Bossuet déclare nécessaire pour ramener les hommes à Dieu : le peuple de Dieu méconnaît les prophéties, il se rit des miracles, il met à mort le Fils de Dieu qui est venu pour le sauver! Il valait bien la peine de multiplier les miracles et les prophéties!
Il y a aussi, si nous en croyons les écrivains catholiques, une marque du gouvernement providentiel dans la malédiction qui pèse sur la malheureuse race d'Israël. « C’est une chose étonnante, dit Pascal, et digne d’une étrange attention, de voir le peuple juif subsister depuis tant d’années, et de le voir toujours misérable : étant nécessaire pour la preuve de Jésus-Christ, et qu’ils subsistent pour le prouver, et qu’ils soient misérables, puisqu’ils l’ont crucifié (1). » Bossuet célèbre également ce profond dessein de Dieu par lequel les juifs subsistent encore au milieu des nations, où ils sont dispersés et captifs. « Mais ils subsistent, dit-il, avec le caractère de leur réprobation, déchus visiblement par leur infidélité des promesses faites à leurs pères, bannis de la terre promise, n’ayant même aucune terre à cultiver, esclaves partout où ils sont, sans honneur, sans liberté, sans aucune figure de peuple (2). « Si cet horrible tableau était l’expression de la vérité, que prouverait-il? L’inanité du gouvernement providentiel tel que le christianisme le conçoit. Quoi ! Dieu témoigne par des faits éclatants sa prédilection pour le peuple élu, il le conduit à la vérité à force de miracles, il lui envoie des prophètes jiour lui annoncer la venue de son Fils, et quand le Fils de Dieu vient témoigner de sa mission par des prodiges inouïs, les juifs crucifient leur Dieu! Qui ne se demanderait à quoi sertie gouvernement miraculeux? A maintenir les juifs dans une servitude éternelle, afin qu'ils témoignent toujours en faveur du crucifié! Les écrivains catholiques ont triomphé trop tôt de la misère des juifs. A qui cette misérable condition doit-elle être imputée? A la sauvage intolérance du christianisme traditionnel. Grâce à la philosophie, l’humanité a fait place à la persécution. L’Assemblée constituante a mis fin à l’esclavage des juifs; elle a proclamé leur égalité; la grande voix de la Révolution a anéanti par là et les
<<) Pascal. Pensé™, XIX,
li) Bossuet. Discours sur l'histoire universelle. (Œuvres, t. IX, pag ÏI7.)
U DOCTRINE. — BOSSUET
prophéties, et les décrets des conciles, et les paroles des papes, toutes autorités sacrées ; elle a mis à néant le prétendu gouvernement providentiel qui se manifeste par l’action miraculeuse de Dieu.
Les miracles sont une chose imaginaire; dès lors le gouvernement qui se fonde sur les miracles doit aussi être imaginaire. Bossuet nous en fournit une singulière preuve. Il s’agit du dénombrement ordonné par l'empereur Auguste, lequel dénombrement amena à Bethléem la sainte Vierge. Ainsi s’accomplit la parole du prophète qui prédit que le Messie naîtrait dans la ville de David. Malheureusement pour les prophètes et pour Bossuet leur interprète, Auguste ne songea jamais à faire un dénombrement : tout, dans ce fait miraculeux, est donc fable et fiction. Écoutons maintenant l’aigle de Meaux célébrer, dans son pompeux langage, un fait imaginaire, pour y fonder un gouvernement providentiel tout aussi imaginaire : « Que faites-vous, princes du monde , en mettant tout l’univers en mouvement, afin qu’on vous dresse un rôle de tous les sujets de votre empire? Vous en voulez connaître la force, les tributs, les soldats futurs, et vous commencez, pour ainsi dire , à les enrôler. C’est cela ou quelque chose de semblablable que vous pensez faire; mais Dieu a d’autres desseins que vous exécutez, sans y penser, par vos vues humaines. Son Fils doit naître à Bethléem , humble patrie de David ; il l'a fait ainsi prédire par son prophète, il y a plus de sept cents ans, et voilà que tout l’univers se remue pour accomplir cette prophétie (1). »
Il y a dans ces paroles de Bossuet un dédain superbe pour les vains desseins des hommes. Voilà les plus puissants des princes, ceux qui s’intitulent les empereurs du monde, qui s’agitent, qui se remuent, pour dénombrer leurs sujets. Aveugles conducteurs d’aveugles ! Ils préparent l’avénement du prince de la paix qui mettra fin à leur empire! Bossuet rabaisse l’homme pour exalter Dieu. Mais comme ce gouvernement miraculeux devient ridicule, quand on le met en face de la réalité des choses! La prophétie est un fait imaginaire, le dénombrement est une fiction, le voyage à Bethléem est une fable , tout le gouvernement de la providence , tant célébré par le plus magnifique des orateurs est un rêve. Que
(I) Bossuet, Élévations sur les mystères, XVI, 3. ( Œuvres , t III, pag. 610.)
DIEU DANS l’iIISTOIRE.
la leçon profite aux historiens! Qu’ils laissent là les prophéties et les miracles, œuvre de l'imagination, et qu’ils s’inspirent de l’étude des faits; ils y apercevront à chaque pas la main de Dieu. Tandis que ffe gouvernement miraculeux de la révélation chrétienne rapetisse l’histoire et la fausse.
N° 3. Dieu et les Gentils
Bossuet a écrit un discours sur l'histoire universelle; il s’y arrête avec complaisance sur la vraie Église à laquelle il ne trouve rien de comparable. Mais la suite des empires, dit-il, n’est guère moins profitable à tous ceux, princes ou particuliers, qui contemplent dans ces grands objets les secrets de la divine providence. Les empires ont été fondés par les Gentils, leur histoire est l’histoire proprement dite, dans laquelle les Juifs disparaissent en quelque sorte. Bossuet renverse la réalité des choses; à l’entendre, les peuples païens, leurs guerres, leurs révolutions, n’ont de raison d’être que si on les met en rapport avec la destinée du peuple de Dieu. Voyons ce gouvernement providentiel à l’œuvre. La base étant imaginaire, tout l’édifice ne peut être qu’un rêve.
La plupart des empires, dit Bossuet, ont une liaison nécessaire avec l’histoire du peuple élu. Dieu s’est servi des Assyriens et des Babyloniens pour le châtier, des Perses pour le rétablir, d’Alexandre pour le protéger, des Romains pour soutenir sa liberté. Quand les Juifs ont méconnu Jésus-Christ et l’ont crucifié, ces mêmes Romains ont prêté leurs maius, sans y penser, à la vengeance divine, et ont exterminé ce peuple ingrat (1). En vérité, Herder n’avait pas tort d’écarter de l’histoire le prétendu gouvernement de la providence , tel que le conçoivent les écrivains catholiques, et parmi eux le plus grand. Quoi! les bouleversetnents du monde n’auraient pour objet que de châtier, de rétablir, de protéger, ou d’exterminer un petit peuple qui figure à peine dans l’histoirel
(I) Bossuet. Discours sur l’histoire universelle. ( Œuvres , t. IX, pag. Î9t.)
Quoi! Alexandre esl allé en Asie pour prendre la défense des Juifs! Si au moins Bossuet nous disait pourquoi le peuple élu a été mis en rapport avec toutes les nations qui ont joué un rôle dans le développement religieux de l’humanité. Oui, en un certain sens, ce peuple était un peuple élu ; il avait sa mission, et il n’y en a pas de plus haute. Dans son sein devait naître le Christ, il fallait donc qu’il s’appropriât les fruits du traVail religieux de toute l’antiquité. Ne serait-ce pas pour cela qu’il passa un siècle en Égypte , qu’il fut mis en contact avec la race aryenne, puis avec la philosophie grecque? Il y avait dans cette destinée merveilleuse un magnifique sujet pour le génie de Bossuet. Mais l’Église au nom de laquelle il parle ne lui permettait pas de voir des précurseurs du Christ dans les révélateurs et dans les sages de l’antiquité. Les Juifs seuls ont une mission religieuse; eux seuls sont le peuple élu; les autres nations ne sont que des instruments dans la main de Dieu, pour châtier, rétablir, protéger, et enfin pour exterminer les Juifs!
Les plus grands personnages de l’histoire ancienne sont représentés par Bossuet comme de simples instruments dont Dieu se sert pour exercer sa redoutable justice : « Considérez, dit-il, les César et les Alexandre, et tous ces autres ravageurs de provinces, que nous appelons conquérants : Dieu ne les envoie sur la terre que dans sa fureur. Ces braves, ces triomphateurs, ne sont ici-bas que pour troubler la paix du monde par leur ambition démésurée (1). » La justice de Dieu est sans doute un élément de son gouvernement providentiel. Mais la justice divine est-elle une fureur? N’at-elle d’autre objet que de châtier et d’exterminer? Que devient, dans cette horrible conception, la destinée des peuples? L’histoire n’est plus qu'un immense champ de carnage, sur lequel des bourreaux s’entr’égorgent. On ne peut lire sans horreur ces paroles de Bossuet (2): « Quand deux peuples se font la guerre, Dieu veut sans doute se venger de l’un , et souvent de tous les deux. Dieu châtie les uns par les autres, et il châtie ordinairement ceux par lesquels il châtie-les autres. » Nous avons tort de dire que les peuples sont des bourreaux qui s'entre-tuent; ils sont les victimes,
(1) Bossuet, Sermon pour la circoncision de Notrc-Seigneur. (Œuvres, I. V, pag. Î58.)
(3) Idem, Œuvres, t. VI, pag. 833. (Sermon.)
DIEU DANS LUISTOIRE.
c’est Dieu qui est le bourreau. « Nous voyons, dit Bossuet, ep la personne de Nabuchodonosor, ce roi impie , et ensemble victorieux, ce que c'est que les conquérants. Ils ne sont la plupart que les instruments de la vengeance divine. Dieu exerce par eux la justice, et puis il l’exerce sur eux-mêmes... Tout tombe, tout est abattu par la justice divine, dont Nabuchodonosor est le ministre : il tombera à son tour; et Dieu qui emploie la main de ce prince pour châtier ses enfants, et abattre ses ennemis, la réserve à sa main toute-puissante (1). »
Bossuet n’exalte que la puissance de Dieu et sa vengeance. On a dit que ce Dieu vengeur est celui de la Bible plutôt que celui de l’Évangile. Le reproche dénote un libre penseur. Est-ce que la Bible n’est pas la parole de Dieu ? Donc le Dieu de la Bible est le vrai Dieu, et nous devons encore adorer aujourd’hui le Dieu de vengeance, bien que notre conscience se révolte contre l’idée d'un Dieu qui se venge de ses ennemis. Ce qui est certain, c’est que Bossuet, qui s’inspire de l’Écriture sainte, nous montre la puissance de Dieu et non sa providence. Cette puissance ressemble au pouvoir arbitraire d’un monarque absolu qui se plait à faire voir que lui est le maître : « Dieu forme les royaumes pour les donner à qui il lui plait (2). » « Comme il donne les royaumes, il les coupe par la moitié, quand il lui plaît. » « Par ces actes extraordinaires, Dieu ne fait que manifester plus clairement ce qu’il opère dans tous les royaumes de l'univers, à qui il donne des maîtres tels qu'il lui plait (3). » Ne dirait-on pas que le Dieu de la Bible a été à l’école de Louis XIV, et qu’il signe ses décrets éternels comme le roi de France ses édits : car tel est notre bon plaisir? Il y a une différence de puissance entre le monarque du ciel et les princes de la terre, mais du reste, ils procèdent de la même façon.
Il arrive que les monarchies s’écroulent. Le siècle où Bossuet mourut vit la fin de l'antique royauté. De petits esprits s'en sont pris aux philosophes. Ils oublient que c’est Dieu qui fait tout : « Il envoie l’esprit de révolte quand il veut renverser les trônes .
(I) Bossuet, Discours sur l'histoire universelle. (Œuvres, t. IX, pag. 173.) (3) Idem, iOtd. ( Œuvres , I. IX, pag. 173.)
(5) Idem, Politique tirée île l'Écriture sainte. (Œuvres, t. IX, pag. 898.)
BOSSUET
Sans autoriser les rébellions. Dieu les permet, et punit les crimes par d’autres crimes, qu’il châtie aussi en son temps, toujours terrible et toujours juste (1). » Bossuet , à la vue de ces catastrophes, célèbre la puissance de Dieu : « Le Seigneur Dieu frappe Israël, comme on remue un roseau dans l’eau... Tant est grande la facilité avec laquelle il renverse les royaumes les plus florissants. » Mais cette puissance est arbitraire, et la justice de Dieu est aussi capricieuse que son autorité souveraine. Ce que Bossuet célèbre comme la justice divine, la conscience humaine le réprouve comme la plus horrible iniquité. Insistons un instant sur ce côté du gouvernement providentiel, tel que le catholicisme le conçoit, et n'oublions pas que c'est dans la justice que la Providence se manifeste presque exclusivement, au point de vue de la doctrine catholique.
Il y a une première sentence prononcée par Dieu sur le genre humain et c’est elle qui a décidé pour toujours sa destinée. Adam désobéit à Dieu ; il est puni. Rien de plus juste. Mais comment Dieu le punit-il? Dieu le frappe, non seulement en sa personne, mais encore dans ses enfants; nous sommes tous maudits dans notre principe, notre naissance est gâtée et infectée dans sa source. La conscience humaine, épouvantée d'un pareil arrêt, s’est demandé avec angoisse quelle était cette justice qui punit des innocents d’une faute commise avant qu’ils eussent reçu la vie. Bossuet répond : mystère. Il ne veut pas que l’homme examine les règles terribles de la justice divine par laquelle il est maudit avant de naître. « Adorons, dit-il, le jugement de Dieu, qui regarde tous les hommes comme un seul homme dans celui dont il veut tous les faire sortir. Regardons-nous aussi comme dégradés dans notre père rebelle comme flétris à jamais par la sentence qui le condamne (2).» Bossuet a beau imposer silence au cri de la conscience qui se révolte contre son Dieu. Les hommes se demanderont toujours pourquoi ils sout maudits pour une
(t) Bossuet, Politique tirée de l'Écriture sainte. ( Œuvres , l. IX, pag. 900.) (3) Idem, Discours sur l'histoire universelle. [Œuvres, l. IX, pag. 138.)
DIEU DANS LHiSTOIRE.
faute dont ils sont innocents ; ils compareront toujours la justice divine qui condamne des innocents avec la justice humaine qui ose à peine condamner les coupables, et ils voudront savoir pourquoi la justice des hommes est plus indulgente et plus juste que la justice de Dieu. La question est capitale, car la destinée de l’humanité est en cause. Eh bien, les plus profonds penseurs du christianisme sont dans l'impuissance de répondre, et quand malgré eux ils font une réponse, ils compromettent la justice de Dieu et jusqu'à son existence. Pascal avoue qu’il n’y a rien qui choque plus notre raison que de dire que le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qui, étant si éloignés de cette source, semblent incapables d’y participer. Il avoue que cet écoulement ne nous paraît pas seulement impossible, qu’il nous semble même très injuste. « Car, s’écrie-t-il, qu’y a-t-il de plus contraire aux règles de notre misérable justice, que de damner éternellement un enfant incapable de volonté, pour un péché où il parait avoir si peu de part qu’il est commis six mille ans avant qu’il fût un être? » Pascal ne s’inquiète pas de cette iniquité et de cette absurdité. Qu’importe que le péché soit folie devant les hommes? On le donne comme tel. « Que vient-on nous reprocher le défaut de raison en cette doctrine? nous la donnons pour être sans raison (1) ! »
Cette réponse n’a pas satisfait la conscience humaine; elle revient à dire avec Tertullien que le dogme est vrai parce qu’il est absurde ; or l’humanité moderne n’adore plus l’absurde, pas plus dans l’Écriture que hors de l’Écriture. Chose remarquable! Bossuet n’ose plus exalter la croyance du péché originel, à raison de ce qu’elle est absurde. Il essaie de trouver une explication que la raison puisse accepter. Les règles de la justice humaine, dit-il, peuvent nous aider à entrer dans les profondeurs de la justice divine : « Il était juste, dit-il, que Dieu punit Adam, non seulement en lui-même, mais encore dans ses enfants, comme étant une portion des plus chères de sa substance (2) » Voilà ce grand génie qui cherche dans l’injustice humaine une analogie pour excuser l’injustice divine. Les hommes ont longtemps puni les coupables
(1) Patcal, Pensées, article vm et xn, 3.
(3) Uossuet, Élévations sur les mystères, Vil, 3. {Œuvra, t. III, pag. 437.)
U DOCTRINE. — BOSSUET
dans leurs enfants ; mais ils ont fini par répudier cette barbare iniquité. Dieu serait-il moins juste que les hommes? Si notre justice est misérable, comme dit Pascal, que dire de la justice de Dieu? Ou y aurait-il deux justices, et ce qui soulève notre sens moral, serait-il juste aux yeux de Dieu? On se perd dans ce dédale d’iniquités. En désespoir de cause, Bossuet nous impose encore une fois silence; il ne veut pas que nous mesurions la justice de Dieu sur celle des hommes : elle a, dit-il, des effets bien plus étendus, bien plus intimes. Nous n’en doutons pas. Est-ce à dire que ce que la justice humaine réprouve comme une barbarie révoltante, devienne un acte de justice en Dieu?
Telle est la justice de Dieu. La destinée du genre humain est écrite dans une sentence divine que les plus profonds penseurs de l’Église avouent être une folie aux yeux de la raison. Pendant des siècles, la raison s’est courbée devant cette folie. Mais ce temps est passé. L’Église et ses défenseurs ont pris soin d’ouvrir les yeux aux hommes sur les horribles conséquences de cette folie. Quand on aveugle la raison et que l’on vicie la conscience, il ne faut plus s'étonner si l'homme fait le mal tout en croyant faire le bien. Les annales de l’Église sont remplies de crimes, elles dégouttent de sang. Eh bien, il s’est trouvé des ministres de Dieu, et parmi eux des infaillibles, qui ont justifié, qui ont divinisé le crime. Au seizième siècle, une conspiration se trame contre la reine Élisabeth; il s’agit de détrôner et au besoin de tuer une princesse hérétique (1). Le pape et Philippe II sont complices. Que dis-je? c’est Pie V qui en fait la proposition au roi catholique, en lui disant que; l'affaire concerne la gloire de Jésus-Christ et son honneur. Philippe II applaudit, il voit dans une tentative d’assassinat, la cause de Dieu. Dieu se fait donc meurtrier pour accomplir ses desseins ! Voilà le gouvernement miraculeux en action.
(I) Voyez les détails et les témoignages authentiques dans le tome IX* de mes Etudes ■sur l'histoire de t humanité, pag. 31 et suis..
dieu dans l'histoire.
L’ambilion de l’Église est le but, tous les moyens qui y peuvent conduire, quand ce seraient des crimes, sont par cela même justifiés, divinisés.
Quand un pape canonisé était aveuglé à ce point qu'il recommandait au roi catholique un crime, pour le service de Dieu et le bien de son Église, quel devait être l’aveuglement du bas clergé? Un affreux massacre ensanglanta la ville de Sens. C’est un moine qui. excita les catholiques à courir sus aux huguenots. Quand les assassins eurent achevé leur sainte tâche, un miracle vint remplir leurs âmes de joie, ce qui fit dire aux zélés que Le massacre était apppouvé comme de la propre bouche de Dieu. Dieu complice de l’assassinat ! Ces affreuses leçons de meurtre étaient débitées dans toutes les chaires de vérité : « C’était, dit un témoin oculaire, la jurisprudence des moines et prêcheurs de cé temps, auxquels les parricides et assassinats les plus exécrables étaient censés des miracles et œuvres de Dieu (1). » Le meurtre est donc élevé à la hauteur d'un fait divin, c’est le moyen habituel et par lequel la Providence gouverne les choses humaines. Voilà à quoi aboutit le gouvernement miraculeux de Dieu !
Les masses incultes, fanatisées par cette incessante prédication du meurtre, prirent au sérieux la sainteté de l’assassinat. De là le massacre de la Saint-Barthélemy. Le pape, organe infaillible de Dieu, éternisa la mémoire de ce crime par un tableau, où on lit cette inscription : « Le pape approuve la mort de Coligny. » Un cardinal, moins réservé que le saint-père, ou plus enthousiaste, fit graver sur une église à Rome ces abominables paroles : que l’extermination des huguenots s’est accomplie « par la grâce de Dieu. » Faut-il s’étonner s’il se trouva à la cour du pape un apologiste de la Saint-Barthélemy qui exalta les auteurs du massacre, déclarant qu’ils étaient dignes de gloire éternelle ? Il ne s’agit pas d’une gloire mondaine; le souverain Rédempteur les a choisis pour ministres et exécuteurs de sa volonté. Le plus horrible crime qui souille les annales du genre humain devient une œuvre divine : « Le tout a été une œuvre et volonté de Dieu. C’est la main puissante de Dieu qui a protégé les massacreurs; c’est par un miracle singu-
(I) Voyez mou Etude sur les guerres de religion, pag. 146.
BOSSUET
Tl
lier que trois mille huguenots périssent, sans qu’une seule goutte de sang catholique soit répandue (1). »
Un massacre qui épouvantera la postérité jusque dans les siècles les plus reculés, est célébré par un pape, par un cardinal, et par un apologiste catholique comme l’œuvre de Dieu! Voilà à quoi aboutit le gouvernement miraculeux de la Providence. Dieu fait des miracles, dans l’ancienne Loi, pour exterminer les ennemis du peuple de Dieu. Pourquoi n’en ferait-il pas, sous l'empire de la Loi nouvelle, pour exterminer ses ennemis? Car les ennemis de l'Église sont les ennemis de Dieu; et les ennemis de Dieu méritent-ils de vivre? C’est ainsi que l’histoire se transforme en boucherie et Dieu en bourreau. Quel est le dernier but de ce gouvernement miraculeux? Les défenseurs de l’Église diront que c’est le salut des hommes. Comment les hommes feraient-ils leur salut quand ils sont réduits à l'état d’instruments? Là où tout est miracle, rien ne se fait par l’homme, Dieu fait tout. Que devient la liberté humaine? et à quoi la sacrifie-t-on?
N° 4. Le fatalisme catholique
Les catholiques accusent les libres penseurs qui professent l’immanence de Dieu d’être panthéistes, et qui dit panthéisme, dit fatalisme; de sorte que nous qui mettons la liberté de penser sur notre drapeau, nous détruirions la liberté! Si Dieu est immanent dans le monde et dans l’humanité, dit-on, c’est lui qui fait tout, par sa toute-puissance ; que reste-t-il alors à la libre activité de l’homme? Chose singulière! Ces reproches s’adressent, à la lettre, à la doctrine de Bossuet. Nous lui laissons la parole : « Dieu nous a révélé que lui seul il fait les conquérants, et que seul il les fait servir à ses desseins. Quel autre a fait un Cyrus, si ce n’est Dieu qui l’avait nommé, deux cents ans avant sa naissance, dans les oracles d'Isaïe : « Tu n’es pas encore, lui disait-il; mais je te vois, et je t’ai nommé par ton nom : tu t’appelleras Cyrus. Je marcherai devant toi dans les combats; à ton approche je mettrai
(1) Voyez les témoignages ilans mon Etude sur les guerres de religion, pag. 156 et soiv.
DIEU DANS L’HISTOIRE
les rois en fuite, je briserai les portes d’airain. C’est moi qui étends les eieux, qui soutiens la terre, qui nomme ce qui n’est pas, comme ce qui est. » C'est à dire : c'est moi qui fais tout, et moi qui vois, dès l’éternité, tout ce que je fais (1). »
Si Dieu fait tout, et s'il voit, dès l'éternité, tout ce qu'il fait, que devient la liberté humaine? Bossuet répond dans son magnifique langage : « Dieu tient du plus haut des cieux les rênes de tous les royaumes; il a tous les cœurs en sa main : tantôt il retient les passions, tantôt il leur lâche la bride, et par là il remue tout le genre humain. Veut-il faire des conquérants? II fait marcher l’épouvante devant eux, et il inspire à eux et à leurs soldats une hardiesse invincible. Veut-il faire des législateurs? 11 leur envoie son esprit de sagesse et de prévoyance ; il leur fait prévenir les maux qui menacent les États, et poser les fondements de la tranquillité publique. Il connaît la sagesse humaine, toujours courte par quelque endroit; il l'éclaire, il étend ses vues, et puis il l’abandonne à ses ignorances; il l'aveugle, il la précipite '4 il la confond par elle-même : elle s’enveloppe, elle s’embarrasse dans ses propres subtilités, et ses précautions lui sont un piège. Dieu exerce par ce moyen ses redoutables jugements, selon les règles de sa justice toujours infaillible. C'est lui qui prépare les effets dans les causes les plus éloignées, et qui frappe ces grands coups dont le contrecoup porte si loin. Quand il veut lâcher le dernier, et renverser les empires, tout est faible et irrégulier dans les conseils. L’Égypte, autrefois si sage, marche enivrée, étourdie et chancelante, parce que le Seigneur a répandu l'esprit de vertige dans ses conseils; elle ne sait plus ce qu'elle fait, elle est perdue. Mais que les hommes ne s’y trompent pas : Dieu redresse quand il lui plaît le sens égaré... (2). »
Les libres penseurs qui croient à un Dieu immanent, se gardent bien de tenir ce langage ; ils ne disent pas que c’est Dieu et Dieu seul qui fait les conquérants. Dieu n'a pas besoin d'allumer les passions humaines ; elles sont naturelles à l’homme, mais Dieu veille à ce que la fougue des conquérants et leur égoïsme tournent au bien de l’humanité. Les libres penseurs se gardent encore
(!) Bossuet, Oraison funèbre de Louis de Bourbon. (Œuvres, t. VH, pag. 756.) (SJ Idem, Discours sur l'histoire universelle. ( Œuvres , t. IX, pag 361.)
LA DOCTRINE. — BOSSÜET.
plus de dire que Dieu aveugle la sagesse humaine; ils croient au contraire qu’il 4’éclaire toujours, mais que les hommes résistent à ses inspirations. Il y a donc à distinguer la part des hommes et la part de Dieu, c’est à dire que la liberté humaine et la providence divine concourent dans l’histoire, sans que nous puissions comprendre comment Dieu fait servir nos erreurs et nos fautes à ses desseins. Mieux vaut avouer notre ignorance que dire avec Bossuet que c’est Dieu qui répand l’esprit de vertige dans les conseils des hommes. N'est-ce pas dire que Dieu fait le mal pour en tirer le bien? Voilà une doctrine qui est pour le moins aussi funeste que le panthéisme, car elle amoindrit Dieu, elle l’abaisse: ce qui conduit les incrédules à le nier. Pour les ramener à Dieu, il faut leur montrer sa main dans tout ce que nous faisons, mais une main qui guide, et non un pouvoir qui anéantit notre liberté ; il faut leur montrer que les fautes et les crimes qui remplissent l’histoire sont l’œuvre des hommes; et que si, malgré nos égarements, nous avançons toujours dans la voie de la perfection, c’est à la providence de Dieu que nous devons ce bienfait.
Bossuet ne nie point la liberté humaine; comment donc se fait-il qu’il l’annule devant la toute-puissance de Dieu ? Il faut chercher la cause de ces inconséquences dans les profondeurs du dogme chrétien. La destinée des individus et des peuples tient à l’économie qui doit procurer le salut des hommes. Tout est subordonné à la loi du salut. Or le salut n’est pas l’œuvre de l’homme, il est l'effet de la grâce, et la grâce est l’action miraculeuse de Dieu ; l’homme n’y est pour rien ; donc, dans la grande affaire de sa vie, il est dominé par une puissance supérieure;’ il n’est libre qu’en apparence ; c’est Dieu seul qui agit. Le même fatalisme de la providence règne aussi dans la destinée des peuples ; car les empires, leur grandeur, leur décadence et tout ce qui se fait dans le monde, a une liaison intime avec la loi du salut. Nous avons entendu Bossuet subordonner l'antiquité tout entière au peuple de Dieu, parce que le peuple élu garde le dépôt de la vérité révélée. A partir de Jésus-Christ, tout est subordonné à la révélation chrétienne. Si l’homme n’est pour rien dans l’économie qui prépare et accomplit son salut, comment les législateurs et les conquérants y seraient-ils pour quelque chose? On ne peut pas même dire que Dieu leur abandonne les choses indifférentes, car
DIEU DANS L’HISTOIRE
il n’y a pas de choses indifférentes, tout a un rapport à la loi du salut. C’est dire que tout [est déterminé par Dieu avec une puissance irrésistible.
Les défenseurs du christianisme traditionnel diront que nous altérons le dogme chrétien, ou que nous ne le comprenons pas. Un Père de l’Église, celui qui passe pour le docteur de l’Occident, saint Augustin va répondre pour nous. L’illustre évêque ne manque point de professer la liberté ; on l'accusait de la détruire ; il l’établit sur une autorité irrécusable, celle de l’Écriture sainte. Mais c’est une liberté dérisoire. Les hommes ont été libres en Adam, car Adam pouvait ne pas pécher. Depuis qu’Adam a péché, leur liberté consiste à faire le mal. L’homme déchu conserve le libre arbitre; mais sa volonté n’est efficace que pour le mal; elle est impuissante pour le bien, à moins que, par une grâce particulière. Dieu ne l’ait affranchie de la puissance du péché. On ne peut pas même dire que le petit nombre des élus éclairés par la grâce, soient libres; car ce n’est pas à eux qu’ils doivent leur élection, et quoi qu’ils fassent, Dieu les sauve. Qu’est-ce donc que la liberté humaine? Elle ne sert qu’à justifier la damnation des hommes; ils ont été libres en Adam, et cette liberté leur a servi à se damner.
L’homme n’étant pas libre, il est impossible que les peuples le soient. Saint Augustin a le premier écrit une philosophie de l’histoire, au point de vue chrétien. Nous l’avons analysée ailleurs (1). C’est toujours la division des élus et des réprouvés qui y domine. Les élus constituent la cité de Dieu. Comment se forme-t-elle ? Par le développement de sa libre activité? Cela est impossible, puisque l'homme est impuissant à faire son salut. La cité de Dieu est en germe dans le peuple de Dieu ; la cité terrestre se compose de la Gentililé. Quant aux Gentils, ne connaissant pas la loi révélée, ils sont sous la servitude du péché. Est-ce que les Juifs sont plus libres? Ils sont aussi fils d’Adam, partant réprouvés; ce n’est donc pas le peuple élu qui prépare l’avénement du Christ. Les malheureux descendants d'Israël sont des instruments dans la la main de Dieu ; si Dieu leur envoie un prophète, Moïse, et une
(i) Voyez les témoignages dans mon Etude sur le chrtstianime , S* édition, pag. 511, 515 et sniv.
révélation, ce n’est pas pour les sauver, c’est pour leur faire sentir la nécessité d’un Sauveur. Le péché, loin de diminuer sous l’empire de la loi ancienne, va en augmentant ; si dans le dernier âge, celui où nous vivons, l’humanité peut faire son salut, ce n’est pas à ses efforts qu’elle le doit, c’est à une intervention miraculeuse de Dieu, à l’incarnation de Jésus-Christ (1).
Ainsi, dans l’histoire comme dans la théologie, saint Augustin aboutit à annuler le libre développement de l’espèce humaine. Il n’y a point de philosophie de l'histoire sans progrès, et le dogme du progrès implique que les individus et les peuples font euxmémes leur destinée, sous la main de Dieu. C’est donc la philosophie qui maintient la liberté humaine; le christianisme traditionnel ne la proclame que pour l’absorber dans l’action divine. Quelle est la raison dernière de ce fatalisme religieux? Le salut des hommes, répond le Père de l’Église. Nous croyons volontiers que saint Augustin était convaincu que hors de sa doctrine il n’y avait point de salut. Mais qu’est devenue la loi de salut dans le monde réel? L’Église a dit : hors de mon sein, il n’y a point de salut. Cette fameuse maxime a assujetti les hommes pendant des siècles au joug d’une Église ambitieuse et cupide. L’humanité porte encore aujourd’hui des traces de sa longue servitude. C’est la libre pensée seule qui peut l’affranchir.
§ 2. Le fatalisme antique. — Vico
N° 1. Vico et le christianisme traditionnel
Bossuet n’avait pas l’ambition d’écrire une philosophie de l’histoire. Le Discours qui a acquis tant de célébrité était destiné à l’instruction du dauphin; il devait lui montrer la suite de la religion et des empires, en raccourci, comme dit Bossuet : « Les histoires particulières représentent la suite des choses qui sont arrivées à un peuple, dans tout leur détail; mais, afin de tout entendre, il faut savoir le rapport que chaque histoire peut avoir avec les autres, ce qui se fait par un abrégé, où l’on voie, comme
(I) Voyez les détails et les témoignages dans mon Etude sur le christianisme, 2* édit., |>ag. 566 et suiv.
DIEU DANS LHISTOIRE
d’un coup d’œil, tout l’ordre des temps. » Vico eut une plus haute ambition; il donna le litre de Science nouvelle à l’ouvrage qu’il écrivit sur l’histoire. La philosophie de l’histoire est, en effet, une nouvelle science; ignorée de l’antiquité, et encore bien plus au moyen âge, elle date de l'époque moderne. Cela se conçoit. Elle repose sur l’idée d’un développement progressif de l'humanité; or ce n’est que dans le dernier siècle que le dogme du progrès a été hautement proclamé et introduit dans l’histoire.
La Science nouvelle de Vico est-elle à la hauteur de son ambition! Quand l’ouvrage parut, il resta ignoré; les contemporains n’y firent aucune attention. On l’a réhabilité de nos jours. Quinet dit que « Vico le premier a posé les lois universelles de l’humanité (1). » Michelet est tout aussi admiratif : « Dans l’ouvrage de Vico, dit-il, a lui pour la première fois sur l’histoire, le Dieu de tous les siècles et de tous les peuples, la providence (2). » Nous nous défions des réhabilitations; elles se comprennent pour un personnage historique, dont les actions ont été mal appréciées par les contemporains, parce qu’ils ignoraient les vrais mobiles qui l’inspiraient. Mais un écrivain n’a rien à cacher; il livre sa pensée à la publicité la plus complète; grâce à l’imprimerie, elle se répand dans le monde entier. Si c’est une grande pensée qui se produit, il faudrait supposer un singulier aveuglement pour qu’elle fût méconnue dans le monde savant tout entier. Nous croyons que Vico ne mérite pas le glorieux titre d’initiateur qu’on lui a donné ; tout ce que l’on peut dire, c’est que son livre a signalé une lacune, mais il ne l’a pas comblée.
Est-il vrai que Vico a le premier montré Dieu dans l’histoire? Nous venons d’entendre Bossuet. On ne dira pas qu’il amoindrit l'action de Dieu, puisqu'il écrit que Dieu a tout fait. Mais l’idée du gouvernement providentiel ne suffit point pour créer la philosophie de l’histoire. Cette idée date de Jésus-Christ. Cependant ce n’est qu’après dix-huit siècles de christianisme qu’elle s’est produite dans le domaine de l’histoire; et les écrivains qui en ont déduit une science nouvelle, ne procèdent pas du christianisme : ce sont des libres penseurs. Cela prouve qu’il faut encore un autre
(I) Quinet, Introduction à la traduction de Herder, pag. <8. (2j Michelet, Introduction & l’histoire universelle (notes).
LA DOCTRINE. — VICO
élément pour fonder la philosophie de l’histoire; il faut le concours de la liberté humaine, et il faut le développement progressif des individus et de l’humanité. Tant que la libre activité de l’homme n’est pas reconnue, le gouvernement de la providence absorbe tout. Que sera-ce si ceux qui célèbrent la toute-puissance de Dieu, croient à un Dieu qui aime à se manifester par des prodiges? Alors toute philosophie devient impossible, dans l’histoire aussi bien que dans l'esprit humain; car philosophie et miracles sont deux idées inalliables. Vico a-t-il évité l’écueil contre lequel Bossuet a échoué? avait-il la croyance du progrès qui manque h l’aigle de Meaux? Lui-même va nous exposer sa doctrine. Le lecteur décidera qui l’a le mieux jugé, ses contemporains ou ceux qui l’ont réhabilité.
Il y a une justice que nous rendons volontiers à Vico; aucun écrivain n’a une conviction plus profonde de l’action divine dans les choses humaines. On lit dans un de ses discours : « Toute science vient de Dieu, retourne à Dieu, est en Dieu (1). » En 1719, à une ouverture solennelle des études, Vico dit qu’il se propose de traiter ce sujet : « Tous les éléments du savoir divin et humain se réduisent à trois : connaître, vouloir, pouvoir. Leur principe unique est l’esprit; l’œil de l’esprit est la raison qui reçoit de Dieu la lumière du vrai éternel (2). » En développant cette idée, Vico établit que les principes de toute science viennent de Dieu; que la divine lumière, ou le vrai éternel, pénètre dans toutes les sciences. « Je montrerai, dit-il, que toute origine vient de Dieu, que toute marche ramène à Dieu, que toute essence est en Dieu, et que tout enfin, hors Dieu, n’est que ténèbres et erreur (3). » Vico, dit lui-même, dans les fragments qu’il écrivit sur sa vie, que l’idée de la Providence divine sert de base à la Scienza nuova. « Ainsi se trouvent réfutés, ajoute-t-il dans la Nouvelle Science, Épicure et ses partisans, Hobbes et Machiavel, qui abandonnent le monde qu hasard. Zénon et Spinoza le sont aussi, eux qui livrent le monde à la fatalité... La Science nouvelle sera donc, sous l’un de ses principaux aspects, une théologie civile de la providence divine,
(Il Michelet, Discours sur le système et U Vie de Vico.
(3) Vie de Vico, écrite par lui-méme (traduction de Michelet).
(3J Vico. Scienza nuova, liv. r, chap. iv (traduction de Michelet).
DIEU DANS J.'HISTOIRE
laquelle semble avoir manqué jusqu’ici. Les philosophes ont ou entièrement méconnu la providence, comme les stoïciens et les épicuriens, ou l’ont considérée seulement dans l’ordre des choses physiques; mais c’était surtout dans Yéconomie du monde civil qu’ils auraient dû chercher la providence. La Science nouvelle sera, pour ainsi parler, une démonstration de fait, une démonstration historique de la providence, puisqu’elle doit être une histoire des décrets par lesquels cette providence a gouverné, à l’insu des hommes et souvent malgré eux, la grande cité du genre humain (1). »
On croirait, à .première vue, entendre un organe du Dieu immanent. Mais, quand il est question du gouvernement providentiel, il faut avant tout demander comment agit la providence. Est-ce par l’intermédiaire de l’homme, avec son concours, alors c’est réellement le Dieu immanent qui parle par la bouche de l’historien. Mais, si Dieu agit par voie miraculeuse, ce n’est plus l’homme qui est le sujet de l’histoire ; Dieu seul occupe la scène. Or c’est bien ainsi que Vico l’entend. Le dix-huitième siècle n’était pas un siècle de foi ; en Italie, comme ailleurs, les incrédules pullulaient. Ils reprochèrent à l’auteur de la Science nouvelle d’avoir approprié son système au goût de l'Église romaine. Vico n’osa pas repousser le reproche ; il l’accepta en ajoutant que c’était un caractère commun à toute religion d’être fondée sur le dogme de la providence (2). Oui, il n’y a pas de religion sans providence, comme il n’y a pas de religion sans Dieu. Mais quelle idée la religion donne-t-elle de Dieu et de la providence? Voilà ce qui importe avant tout. Or la providence de Vico est la providence miraculeuse du christianisme traditionnel, ce qui exclut toute philosophie.
La Science nouvelle n’est point nouvelle, elle est vieille de dixsept cents ans, c’est la science de saint Augustin, la science de saint Paul, la chute et ta grâce. Vico dit que l’homme a été créé dans un état de perfection, qu’il en est déchu par le péché d’Adam. C’est le principe fondamental du christianisme historique ; et ce principe est aussi celui de l’historien italien. Si l'homme est in-
(1) Vico, Scicnza nuova, liv. i, chap iv (traduction île Michelet). (S) Michelet, Appendice de la Vie de Vico.
LA DOCTRINE. — VICO
juste, c’est par l’infirmité d’une nature déchue. Ce premier mystère admis, les autres en découlent par voie de nécessité. Pour relever l'homme déchu, il faut un réparateur : nouveau mystère, l’incarnation du Fils de Dieu. Puis viennent la grâce et les sacrements qui la procurent (1). Qu’est-ce que cette histoire surnaturelle a de commun avec l’histoire réelle? L’histoire surnaturelle, fondée sur les dogmes chrétiens, est une histoire imaginaire ; il y a plus, elle vicie l’histoire réelle, en introduisant la fiction dans le domaine de la réalité, en subordonnant les faits à la foi.
C’est ainsi que l’histoire du peuple de Dieu devient une histoire fictive, où tout est miracle, c’est à dire imaginaire. La Bible est pour Vico la vérité absolue, en matière d’histoire, comme en matière de foi. De là des assertions, auxquelles la science a donné de singuliers démentis. « Les Hébreux ont été le premier peuple, et ils ont conservé sans altération les monuments de leur histoire depuis le commencement du monde (2). » Donc la Bible nous offre la plus ancienne histoire, et la seule qui soit vraie (3). Que dirait Vico, s’il pouvait lire les inscriptions gravées sur des monuments égyptiens antérieurs au déluge? L’autorité qu’il accorde à l’histoire dite sacrée, le conduit à placer le peuple de Dieu au dessus de toutes les nations, de sorte que l’historien italien reproduit, au dix-huitième siècle, les erreurs que Bossuet avait professées au dix-septième : « Les Gentils eurent seulement les secours ordinaires de la providence; les Hébreux eurent de plus les secours extraordinaires du vrai Dieu, et c’est le principe de la division de tous les peuples anciens en Hébreux et Gentils. » Vico ne se contente pas d’enseigner l’erreur, il critique Grotius pour s’étre approché de la vérité en disant que les nations païennes avaient connu l’équité naturelle dans sa perfection idéale, oubliant, dit-il, l’assistance particulière que reçut du vrai Dieu un peuple privilégié (4). Logiquement cela aboutit à une histoire miraculeuse du peuple de Dieu, telle qu’on la lit dans nos catéchismes. Voilà ce que devient la philosophie de l'histoire quand on veut rester dans
(I) rico, de Constantia philosophie. (Opéré, t. III, pag. 166 et suiv , édition de Ferrari.)
(9) Idem , Scienza nuova, liv. i. cbap. i (traduction de Michelet).
(3) Idem, de Constantia philologie, cap. vin. (Opéré, t. III, pag. 30t.)
(4) Idem, Scienza nuova, liv. I, chap. a (traduction de Michelet).
DIEU DANS L’HISTOIRE
la tradition chrétienne! Vico est-il au moins un chrétien convaincu, logique, comme Bossuet? Chose singulière! Il reproche à Grotius d’élever trop haut la sagesse païenne, et lui-même s'est laissé séduire par une erreur de l’antiquité qui est peu compatible avec le christianisme! Il répudie le fatalisme des stoïciens, . et lui-même s’est laissé égarer par un préjugé stoïcien, au point de faire de ce préjugé la base de sa Science nouvelle! C’est la fameuse théorie des ricorsi.
N° 2. Les Ricorsi
La philosophie de l’histoire n’est digne de ce nom que lorsqu’elle a pour point de départ la doctrine du progrès. Mais le progrès est incompatible avec la révélation surnaturelle. Au point de vue du christianisme l’histoire n’est qu’une suite de miracles, dans lesquels l’homme reste purement passif. C’est le vice de la doctrine de Bossuet, c’est aussi le vice du système de Vico. L’aigle de Meaux plane dans les conseils de Dieu, et de cette hauteur imaginaire, il professe un superbe dédain pour les vaines agita- • tions des hommes, qui obéissent aux desseins de Dieu, comme des instruments, alors qu’ils s’imaginent agir librement. On retrouve ce dédain très peu philosophique chez Vico. Il admet à la vérité que les hommes ont fait eux -mêmes le monde social. Cette maxime aurait pu le sauver des égarements du fatalisme catholique, s’il l’avait appliquée à l’étude des faits; mais il retombe immédiatement dans l’ordre d’idées que nous venons de rencontrer chez Bossuet. Tout en posant comme principe incontestable de la Science nouvelle, que les hommes ont fait eux- mêmes le monde social, il ajoute que le monde n’en est pas moins sorti d’une intelligence qui s’écarte souvent des fins particulières que les hommes s’étaient proposées, qui leur est quelquefois contraire et toujours supérieure (1). Cela encore est admissible, mais s’il y a dans notre destinée une volonté de Dieu, il faut montrer aussi quels sont ses desseins, il faut que la loi du progrès préside aux efforts incessants que les hommes font sous la main de Dieu,
(I) Vico, Scienza nuova, liv. v, cbap. 4.
U DOCTRINE. — V1CO
pour atteindre leur but final. Or Vico ignore entièrement l’idée du progrès.
Il y avait chez les anciens un préjugé qui devait avoir de profondes racines, puisqu’il existe partout, en Orient comme en Occident. Ils ignoraient la loi du progrès, qui seule donne la moralité à l’histoire; ne voyant devant eux aucun idéal vers lequel l’humanité avance à travers les agitations et les souffrances, ils crurent que les événements historiques étaient des faits sans but, sans signification morale, que les hommes tournaient toujours dans le même cercle, que les mêmes maux les attendaient toujours. Ils appliquèrent cette désolante doctrine à la création entière : après la révolution d’un certain nombre de siècles, toutes les choses devaient se renouveler, les astres rentrer dans leurs premiers orbites, les individus et les peuples recommencer leur première existence. C’était la négation absolue du progrès et de la perfectibilité. Ceux qui prenaient cette conception au sérieux, devaient désespérer de la vie, la prendre en dégoût, en haine. Tels furent les Indiens. Ils étaient comme possédés de la pensée d’une éternelle renaissance, accompagnée toujours des mêmes misères. Pour échapper à cette fatalité éternelle, ils ne trouvèrent d’autre moyen que l’anéantissement de l’àme, ou son absorption dans le grand tout. On conçoit cette passion du néant. La nécessité de renaître sans cesse et de souffrir toujours transporte l’enfer des chrétiens dans la vie réelle; certes, si les damnés pouvaient former un vœu, ils préféreraient leur anéantissement à l'éternité du mal. On trouve la même conception chez les Grecs, notamment dans l’école des stoïciens : « Les astres, disaient-ils, se retrouveront un jour dans la même position où ils étaient du temps de Socrate. Le même Socrate reviendra au monde, il souffrira les mêmes accusations, il sera condamné par les mêmes juges; et cela se répétera ainsi à l’infini (1). »
Voilà un cercle fatal de retours éternels, qui ressemble aux cercles de l’enfer imaginés par le Dante. Eh bien, les ricorsi de Vico sont tout aussi désespérants; c’est la croyance antique transformée et appliquée à la destinée des peuples. L’existence de
(I) Voyei sur celle doctrine le tome I" de mes Etudes sur l'histoire de l'humanité , 2* édition, pug. 7*, 91!), 188, suiv., 281.
DIEU DANS L’HISTOIRE
chaque nation forme un cercle invariable et qui se reproduit sans cesse. Vico distingue trois époques dans la vie des sociétés hu- * maines. La première est improprement appelée barbarie par les historiens; c’est plutôt la religion qui y domine, les législateurs et les princes sont pour ainsi dire des dieux. C’est l’âge divin. Il fait place à l’âge héroïque ; dans cette seconde époque, il y a du divin encore, mais l’homme y paraît aussi, sous la forme de héros; le héros est un demi-dieu, l’intermédiaire entre la Divinité et l’humanité. Enfin dans la troisième époque, l’homme domine, la société civile se constitue. Mais à peine un peuple est-il arrivé à ce dernier développement, qu'il finit, il se dissipe comme les feuilles de l’arbre tombent en automne. Un nouveau peuple remplace celui qui a achevé son existence, et parcourt identiquement les mêmes cercles. Ce sont ces perpétuels retours de l’histoire que Vico appelle ricorsi.
Les ricorsi, comme la grande année des anciens, sont la négation radicale du progrès. On ne peut pas appeler progrès le développement des trois âges dans le sein de chaque peuple, car c'est un cercle sans issue. Le progrès implique une marche incessante dans la voie du perfectionnement. Il n'y a pas de mort, pas de fin, pas de point d’arrêt, pas plus pour les peuples que pour les individus; ce que nous déplorons comme la mort n’est qu’une transformation. A vrai dire, les peuples ne meurent pas; ils se transforment, et le développement progressif de l’humanité continue toujours à travers ces morts et ces renaissances. Les peuples ne sont donc pas une manifestation passagère comme les feuilles d’un arbre ; leurs travaux et leurs souffrances ne se dissipent pas comme la cendre des tombeaux; l'humanité, et par conséquent les hommes en profitent. De là suit que la vie du genre humain n'est pas une suite de cercles toujours les mêmes, c’est une ligne qui se prolonge indéfiniment, et dont chaque point se relie à celui qui le précède et à celui qui le suit.
Dans la doctrine des ricorsi, il n’y a point d’histoire, parce qu’il n’y a point de développement. C’est le même tableau qui se représente sans cesse. Les peuples se suivent sans qu'il y ait aucun rapport entre eux, aucun lien. Cette fausse conception vicie jusqu’à l’histoire de chaque peuple. Vico a une prédilection pour l’antiquité, et parmi les nations anciennes pour Rome. Rien de
U DOCTRINE