‹ La philosophie de l'histoireChapitre 14 sur 41 · LA D9CTR1KE. — FRÉDÉRIC II · texte numérisé non relu

LA D9CTR1KE. — FRÉDÉRIC II

Quelle impression le spectacle des choses humaines laissa-t-il à Frédéric? Le mépris des hommes. Il écrit à ses intimes : « L'homme restera, malgré les philosophes, la plus méchante béte de l’univers. Il y aura toujours des guerres, comme il y aura toujours des procès, des banqueroutes, des pestes et des tremblements de terre. » On conçoit qu’un roi guerrier ne croie pas à la paix perpétuelle. Mais ne pourrait-on pas croire, sans être un rêveur, que l’empire de la force brutale va en diminuant, et que (es tendances pacifiques gagnent une influence tous les jours croissante ? L’homme n’est pas seulement la plus méchante bête de Vtmiver*s c’est encore la plus sotte, et l’une de ses grandes sottises, c’est la superstition. Frédéric était libre penseur. N’aura-t-il pas pitié de cette pauvre espèce humaine? Ne fera-t-il pas un effort pour la délivrer des chaînes honteuses que les erreurs religieuses lui imposent? fl écrit à la duchesse de Saxe-Gotha : « Il n’y a point d’idée plus extravagante que celle de vouloir détruire la superstition. Les préjugés sont la raison du peuple, et ce peuple imbécile mérite-t-il d’être éclairé (1)? » Frédéric écrit à Voltaire : « Plus de la moitié des hommes sont faits pour l’esclavage du plus absurde fanatisme. Le vulgaire ne mérite pas d’être éclairé (2). » Frédéric écrivait ces désolantes paroles quelques années avant la Révolution. La terrible convulsion de 89 et de 93 inaugura une ère nouvelle. Ce ne sont plus les rois qui président à la destinée des nations, elles se chargent elles-mêmes de ce soin. La Révolution a proclamé les droits de l’homme, droits naturels, parce qu’il les tient de la nature, c’est à dire de Dieu. En même temps, la philosophie a enseigné que l’homme allait toujours en se perfectionnant. C’est dire que l’histoire n’est pas le récit des folies humaines, mais la manifestation du plan divin qui dirige l’éducation dB l’humanité.

N° 3. le hasard détrôné. — Kant

On dit que les rois s’en vont. Sa Majesté le Hasard ne s’en iraitelle avec cette noble compagnie? Les peuples ont pris la place des

ftj Frédéric, Œuvres, t. XV*II, pig. «5.

(S) Idem, «Euvre», t. XXIH, pag 89, 109, Ht.

DIEU DANS L’HISTOIRE

rois, et Dieu est remonté sur un trône usurpé par la fortune. Pour mieux dire, il n’a jamais cessé de régner. Ce sont les hommes qui dans leur aveuglement n’ont pas vu la main qui les guidait. S’ils ne l’ont pas vue, le misérable régime des princes n’en serait-il pas une des grandes causes? Là où les intérêts et les passions d'un individu dominent, les sociétés se rapetissent. C’est tantôt un favori, tantôt une favorite qui décide, en apparence du moins, de la destinée des nations. De là la croyance que les petites causes produisent les grands événements, ce qui aboutit à glorifier l’aveugle hasard. Là où la grande voix du peuple se fait entendre, les petites intrigues de cour disparaissent; les passions restent, mais elles ont plus de grandeur; et si elles égarent les masses, l’inévitable expiation vient les remettre dans la voie du devoir, qui est aussi celle de leur perfectionnement.

Cinq ans avant la Révolution, un philosophe allemand écrivit quelques pages sur la philosophie de l’histoire (1). Kant était digne de traiter ce magnifique sujet. L’étude de l’histoire ne lui avait pas inspiré le mépris des hommes. Il espérait avec tout le dixhuitième siècle, que l’espèce humaine irait toujours en se perfectionnant. C’est cette généreuse espérance qui lui fit concevoir l’idée d’un projet de paix perpétuelle, au milieu des horreurs de la Révolution. C’est aussi cette conviction qui donne tant de prix aux principes qui d’après lui régissent l’histoire. Kant commence par mettre le hasard hors de cause. Il avoue que, si l’on s’en tient à l’individu, tout parait confus et sans règle; mais si l’on considère l’espèce, on y reconnaît un développement continu de dispositions originelles, et par suite une marche régulière de toutes choses. Quoi de plus déréglé, au premier abord, de plus soumis au hasard que le nombre des naissances, des mariages et des décès? Cependant les tables dressées dans de grands pays attestent que ces faits obéissent à des lois constantes. Il en est de ces apparentes irrégularités comme des variations de l’atmosphère : aucune en particulier ne peut être prévue d’une manière précise, ce qui n’empêche pas qu’elles ne procurent d’une façon régulière le soleil et la pluie.

(IJ Kant, Idcen iu clner allgemeinen Geschichte in welUiürgerlicher Absicht (1784). (Dans les Œuvres de Kant, t. IV, pag, Î9I et sniv., édition de Leipzig, 1838.)

U DOCTRINE

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