‹ La philosophie de l'histoireChapitre 15 sur 41 · KANT · texte numérisé non relu

KANT

le chaud et le froid qui sont nécessaires à la croissance des plantes et à toute l'économie de la nature.

Il y a donc des lois constantes au milieu des variations infinies qui résultent de nos intérêts et de nos passions. Kant ne se fait aucune illusion sur les hommes ; il reconnaît qu'ils n'agissent pas d’après un plan raisonnable. On ne peut se défendre, dit-il, d’une certaine déplaisance, quand on voit leurs faits et gestes exposés sur le grand théâtre du monde, et quand on ne trouve qu’un tissu de sottises, de vanités puériles, souvent de méchancetés et de cet esprit de destruction qu'ont les enfants. Lorsqu’on s’en tient au jeu arbitraire des passions humaines, on ne sait quelle idée se former de notre espèce. Mais n’y aurait-il pas au dessus de la mobilité des intérêts individuels, une loi de la nature à laquelle les hommes obéissent, à leur insu? Le fait que nous venons de rappeler prouve qu’il en est ainsi. Reste à suivre cette loi dans l’infinie diversité des faits historiques. Kant n’entreprend pas cette oeuvre pour laquelle il lui semble qu’il faudrait le génie d’un Newton ou d’un Kléper. Il se borne à proposer quelques idées, en attendant que la nature produise un homme qui soit en état de concevoir l’enchaînement des faits historiques.

Une chose est certaine, c’est qu’il ne peut plus s’agir du hasard. Nous appelons hasard la loi que nous ignorons. Il y a un plan caché de la nature dont l’histoire nous découvre l’accomplissement. Ce qui fait penser aux hommes qu’ils sont les jouets de l’aveugle fortune, c’est que leur expérience est trop courte pour qu’ils y voient quelque chose de fixe et de régulier. Il en est des événements historiques comme de la marche des astres ; ce n’est que par des observations séculaires que l’on parvient à découvrir les lois qui la régissent. 'La difficulté est plus grande encore pour les faits historiques, car elle se complique du libre arbitre, des intérêts et des passions. Cela explique pourquoi les anciens croyaient à la fatalité. Us n’avaient pas encore vu un de ces immenses bouleversements qui changent la face de l’humanité. Le christianisme, puis l’invasion des Barbares inaugurèrent une ère nouvelle. On ne pouvait plus dire que l’histoire est la répétition éternelle des mêmes erreurs et des mêmes crimes. L’errèur du paganisme faisait place à la vérité chrétienne et la servitude de l’empire à la liberté des Germains. Voilà un nouveau champ d’ob-

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servations. Elles suffisent déjà pour nous faire apercevoir la marche vers un perfectionnement des choses humaines. L'expérience n’est pas complète, mais ce que nous savons nous autorise à affirmer que ta nature qui a mis dans l'humanité certaines dispositions, veille aussi à ce qu’elles soient développées. Quel sera le dernier terme de ce progrès? Une organisation de l’humanité qui soit en harmonie avec la mission que la nature a donnée à l’homme.

Qu’est-ce que cette nature qui donne à l’espèce humaine certaines facultés et qui lui prescrit des lois qui ont pour objet de les développer? Ce n’est certes pas ce que nous appelons vulgairement la nature, c’est à dire le monde physique, car la nature de Kant agit avec intelligence, elle conçoit un plan et elle le suit. Le philosophe finit par donner à la nature le nom qui lui convient, en prononçant cette parole profonde que l’histoire est la justification de la providence. Ce plan de la nature auquel l’humanité concourt est donc un plan divin qui préside à son éducation. Celui qui l'a dressé, est aussi l’éducateur qui nous conduit vers le but de notre destinée. L’histoire ainsi conçue cesse d’étre un spectacle sans moralité, sans but, fait pour désespérer ceux qui ont du cœur, et pour confirmer les égoïstes ambitieux dans leur conviction que le monde est fait pour être trompé. L’histoire devient une glorification de Dieu. « A quoi sert, dit Kant, de vanter la magnificence et la sagesse de la création dans le règne de la nature physique, si l’histoire de la race humaine doit demeurer une objection éternelle contre la providence? » Si Dieu n’est pas dans l’histoire, il n’est pas davantage dans la nature. Qu’est-ce que la nature, sinon le théâtre de l’activité humaine? Et comment veut- on que Dieu soit dans le monde physique, quand il n’est pds dans le monde moral ? Dieu est partout, ou il n'est nulle part. L’homme, depuis qu'il a conscience de lui-même, sent que Dieu est en lui, et qu’il vit en Dieu. Voilà le dernier mot de la philosophie, et ici elle se confond avec la religion. Demanderons-nous qu’elle est la conception la plus consolante tout ensemble et la plus vraie, celle de Sa Majesté le Hasard, ou celle d’un gouvernement providentiel ?

LA DOCTRINE. — MONTBSOUIEU.

§ 4. Le fatalisme de la nature

N° 1. Le climat. — Montesquieu

Le gouvernement providentiel doit se concilier avec la liberté humaine, sinon il aboutirait également à une espèce de fatalisme. Chose singulière! On croirait que l’homme doit tenir avant tout à sa liberté; on croirait que, loin de l’abdiquer, il renoncerait plutôt à l’idée d’une éducation dirigée par la providence. Cependant, ta plupart des écrivains qui se sont occupés de la philosophie de l'histoire diminuent et altèrent plus ou moins la liberté humaine. Nous avons vu le fatalisme catholique à l’œuvre; il maintient la liberté en apparence, en réalité il absorbe l’homme dans la toutepuissance de son Dieu miraculeux. Le fatalisme antique, cela va sans dire, ne peut pas respecter la liberté, puisqu’il en est la négation. Inutile de rappeler Sa Majesté le Hasard, qui ne nie rien et n’affirme rien, mais abandonne tout au gré d’une puissance aveugle. Voici un nouveau fatalisme qui a pris diverses formes et qui compromet aussi plus ou moins la liberté, c’est le fatalisme de la nature, du climat, des races.

Hippocrate, le prince de la médecine, a le premier fait la remarque « qu’à la nature du pays correspondaient la forme du .corps et les dispositions de l'àme (1). » Prise dans un sens général, cette maxime est d’une incontestable vérité. L’homme n’est pas un pur esprit, il est corps et âme. Est-ce que l'àme est indépendante du corps? Les idéalistes les plus décidés n’oseraient le dire. Il y a action et réaction entre l’âme et les organes dont elle se sert, organes sans lesquels elle devient impuissante. Ge sont là des vérités triviales. Si le corps agit sur l’âme, par cela même la nature extérieure a action sur l'homme. Qui songerait à le nier? « Qui de nous, dit un philosophe spiritualiste, pense que les lieux, la terre

(1) Hippocrate, des Airs, des Eaux et des Lieux, g 34. ( Œuvres itHtppocrate, traduction de Liltri, t. II. pag. 91 .)

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qu’il habite, l’air qu’il respire, les montagnes ou les fleuves qui l’avoisinent, le climat, le chaud, le froid, toutes les impressions qui en résultent, en un mot, que le monde extérieur lui est indifférent et n’exerce sur lui aucune influence?... Quelqu’un peut-il penser, continue M. Cousin, que l’homme des montagnes ait et puisse avoir les mêmes habitudes, le même caractère, les mêmes idées, et soit appelé à jouer dans le monde le même rôle que l’homme de la plaine, que le riverain, que l’insulaire? Croyez-vous que l’homme que consument les feux de la zone torride, soit appelé à la même destinée que celui qui habite les déserts glacés de la Sibérie? Eh bien, ce qui est vrai des deux extrémités de la zone glacée et de la zone torride, doit l’être également des lieux intermédiaires et de toutes les latitudes (1). »

Tant que l’on reste sur le terrain de ces considérations générales, tout le monde est d'accord. Mais quand de la théorie on descend dans les faits, les difficultés s’accumulent. Ne risque-t-on pas d'attribuer au climat seul des résultats qui sont dus à mille influences diverses? Hippocrate dit que les Asiatiques sont moins belliqueux et d’un naturel plus doux que les Européens. La cause, d’après lui, en est surtout dans les saisons qui n’éprouvent pas de grandes vicissitudes, ni de chaud, ni de froid, mais dont les inégalités sont peu sensibles. « Là en effet, ni l’intelligence n’éprouve de secousses, ni le corps ne subit de changements intenses; impressions qui rendent le caractère plus farouche et qui y mêlent une plus grande part d’indocilité et de fougue qu’une température toujours égale. Telles sont les causes d’où dépend, ce me semble, la pusillanimité des Asiatiques. C’est pour cela aussi que les habitants de l’Europe sont plus courageux. Les secousses fréquentes que donne le climat, mettent la rudesse dans le caractère et y éteignent la douceur et l’aménité. Une perpétuelle uniformité entretient l’indolence; un climat variable donne de l’exercice au corps et à l’âme ; or, si le repos et l’indolence nourrissent la lâcheté, l’exercice et le travail nourrissent le courage (2). » Quand Hippocrate parlait de la lâcheté des Asiatiques et du

(i) Cousin, Coun de rhUtoire de It philosophie, VIII* leçon.

(X) Hippocrate , des Airs, des Eaux et des Lieux. {(JE uvres, t. II, pag. 63, 83, traduction de Lltiri.

courage des Européens, il songeait sans doute à la lutte glorieuse qu’une poignée de Grecs soutinrent contre les immenses armées des Perses. Mais quelques siècles se passent ; la vertu guerrière de la race hellénique s’éteint, tandis que les Perses résistent aux Romains qui ont vaincu le monde. Il se passe de nouveau quelques siècles; un peuple obscur sort d’un désert de l'Asie, et en quelques années il envahit les trois parties du monde. Il faut donc que d’autres influences que le climat agissent sur les hommes. Hippocrate le reconnaît. Là même où il attribue au climat la lâcheté des Asiatiques et le courage des Européens, il ajoute que les institutions contribuent à entretenir la pusillanimité des uns et l’humeur guerrière des autres. « La plus grande partie de l'Asie, dit-il, est soumise à des rois; or, là où les hommes ne sont pas maîtres de leurs personnes, ils s’inquiètent, non comment ils s’exerceront aux armes, mais comment ils paraîtront impropres au service militaire. Aussi en Asie, tous ceux, Grecs ou Barbares, qui, exempts de maîtres, se régissent par eux-mêmes, sont les plus belliqueux de tous, car ils s’exposent aaux dangers pour leurs propres intérêts; ils recueillent le fruit de leur courage et subissent la peine de leur lâcheté. »

Hippocrate n'est donc pas fataliste; il l’est si peu qu'il appelle le législateur à réagir contre l’influence malfaisante du climat. « 11 y a des peuples, dit-il, qui n’ont pas naturellement le courage et l'aptitude au travail ; mais les institutions peuvent faire naître ces qualités dans leur âme (1). » Ces paroles sont remarquables; elles impliquent une confiance illimitée dans la puissance de l’homme. C'était bien là l’opinion des Hellènes. A Sparte, Lycurgue donna aux femmes la même éducation qu’aux hommes, et Platon aussi, dans sa cité idéale, veut qu’il y ait égalité complète entre les deux sexes. C'était dépasser la réalité des choses. Il y a des influences de la nature que l’homme ne peut pas dompter, il ne peut pas détruire l'œuvre de Dieu; tout ce qu’il lui reste à faire, c’est d’accommoder les lois aux exigences du climat. C’est le conseil que Platon donne au législateur dans son dialogue des Lois. « II ne faut pas, dit-il, que les lois soient contraires au climat. Ici les hommes sont d’un caractère bizarre et emporté, à cause des

(1) Hippocrate, des Airs, des Eaux et des Lieux, §Î4.

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vents de toute espèce et des chaleurs excessives qui régnent dans les pays qu'ils habitent; ailleurs, c’est la surabondance des eaux qui produit le même effet; ailleurs, c’est la nature des aliments que fournit la terre, et qui n’influent pas seulement sur le corps pour le fortifier ou l’affaiblir, mais aussi sur l'âme pour y produire les mêmes effets... Le législateur habile aura égard dans ses lois à ces différences, après les avoir observées et reconnues autant qu’il est donné à un homme de le faire (1). » Cette dernière recommandation s’adresse aux historiens aussi bien qu’aux législateurs. Ils se sont trop hâtés d'attribuer à des influences physiques des faits qui ont leur principe dans mille autres causes. Il y a plus, ils ont rendu le climat responsable de faits qui n’existent pas, ou qui n’ont pas la portée qu’ils leur attribuent. C’est le défaut que l’on peut reprocher â Montesquieu.

L’auteur de YEaprit' des Lois a eu un précurseur au seizième siècle. Bodin est peu connu, il mérite de l’être. Dans la question du climat, il est supérieur à Montesquieu. Il se trompe dans les détails, nous les laissons de côté; mais il pose nettement les principes. Bodin commence par répéter le conseil que Platon donne au législateur; il faut « qu’il accommode la forme de la chose publique à la nature des lieux, et les ordonnances humaines aux lois naturelles. » Puis il constate l’action du climat, et il entend par là toutes les influences de la nature. « Or, tout ainsi que nous voyons en toute sorte d’animaux une variété Jbien grande, et en chacune espèce quelques différences notables, pour la diversité des régions; aussi pouvons-nous dire qu’il y a presque autant de variété au naturel des hommes, qu’il y a de pays ; voire en mêmes climats, il se trouve que le peuple oriental est fort différent à l’occidental. Et qui plus est, en même climat, longitude ou latitude, on aperçoit la différence du lieu montueux-à la plaine; de sorte qu’en mêmes villes la diversité des hauts lieux aux vallées tire après sa variété d’humeurs et de mœurs aussi (2). »

(t) Platon , les Lois, li». v, à la (ln.

(3) Bodin, delà République, liv. v,chap. i.

Bodin donne ici même un exemple qui montre combien il est téméraire de généraliser des faits particuliers ou accidentels, puis de les attribuer à l’influence du climat. Il prétend que « les villes assises en lieux inégaux sont plus sujettes aux séditions et changements que celles qui sont situées en lieu du tout égal. » Il cite la ville de Rome qui a sept montagnes, et « qui ne fut jamais guère sans quelque sédition. » Bodin oublie que les séditions cessèrent à Rome, après l’établissement de l’empire, bien que les sept montagnes restassent à leur place. Nous n’avons qu’à regarder autour de nous pour trouver des démentis à ce prétendu fait. L’influence du climat, quoique mal observée, n’en est pas moins incontestable.

Il faut que le bon architecte accommode son bâtiment à la matière qu’il trouve sur les lieux. Il est vrai que « la raison et l’équité naturelle ne sont pas bornées ni attachées aux lieux, en tant que la raison est universelle; mais il y a aussi une raison particulière des lieux et des personnes qui mérite une considération particulière. Ainsi a à faire le sage politique qui n’a pas à choisir le peuple tel qu’il voudrait. »

. Est-ce à dire que le législateur soit lié par le climat comme par une loi supérieure qu’il doit observer? C’était l’opinion de quelques écrivains anciens, tels que Polybe et Galien, qui disaient que « le pays et la nature des lieux emportaient nécessité aux mœurs des hommes. » Bodin, au contraire, croit que la liberté humaine, la loi, l’éducation, ont plus de puissance que de nature; il en cite un exemple remarquable : « Qui voudra voir combien la ' nourriture, les lois, les coutumes ont de puissance à changer la nature;il ne faut quevoir les peuplesde l’Allemagne, qui n’avaient, du temps de Tacite, ni police, ni religion, ni science, ni forme de république, et maintenant ils ne cèdent pas aux autres peuples en tout cela. » Bodin résume sa doctrine par une conciliation des opinions contraires. Le3 peuples ont des inclinations naturelles, mais elles n’emportent pas nécessité, toutefois le législateur doit les ménager : « il doit traiter et capituler » avec des influences qu’il ne dépend pas de lui d’anéantir. » L’écrivain français évite donc le fatalisme, que l’on a reproché, et non sans raison, à Montesquieu. Peut-être la parole de Montesquieu dépasse-t-elle sa pensée; il aime à parler par sentences, ce qui donne un caractère absolu à ses affirmations. Il faut d’abord l’entendre.

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loi

« S’il est vrai, dit Montesquieu, que le caractère de l'esprit et les passions du cœur soient extrêmement différents dans les divers climats, les lois doivent être relatives et à la différence de ces passions et à la différence de ces caractères (I). » Tel est le premier chapitre du livre que l'illustre écrivain consacre aux lois dans le rapport qu’elles ont avec la nature du climat. On voit de suite l'écueil contre lequel il échoue. Montesquieu cherche la raison des lois, établies chez les divers peuples. Quand il a trouvé une raison telle quelle qui explique une loi, il n’est pas loin de croire que l’explication est une justification. De ce qu'une loi existe et a sa raison d’être, on ne doit point conclure qu’elle existera toujours. L’humanité est soumise .à une loi générale qui domine toutes les institutions particulières, celle du développement progressif de ses facultés. Dès lors les lois aussi doivent être progressives ; c’est la mission du législateur de les modifier, au fur et à mesure qu’un progrès se réalise dans les sentiments et dans les idées, et il doit favoriser ce progrès. À ce point de vue, les lois ne sont plus que des accidents, et les raisons qui les ont fait établir, n'ayant rien d’immuable, ne peuvent pas être érigées en principes éternels. Tel est, à notre avis, le défaut capital de l’fîsprit des Lois. Montesquieu aime à généraliser les faits, en les élevant à la hauteur d’une doetrine, et cette doctrine affecte les allures 4e la vérité absolue. Moyen sûr de se tromper, car c’est oublier que l’homme marche vers un idéal, que partant toutes les institutions ne sont qu’un point dans une ligne infinie. Ajoutez-yune science très imparfaite : nouvelle source d’erreurs. Des faits incertains, ou même faux deviennent des maximes, des axiomes. Hâtons* nous de donner des exemples pour que l'on ne nous accuse pas d’une rigueur Injuste.

Montesquieu demande quelles sont les causes pour lesquelles la religion, les. mœurs, les manières, les lois, sont immuables dans les pays d’Orient. Il ne doute pas un instant de cette immutabilité, et si on l’en croyait, elle serait éternelle; car la cause en

(I) Montesquieu , Tu l'Esprit des Lois, Ut. xnr, eiup. i.

est éternelle, c’est le climat. Les peuples des pays chauds sont timides comme les vieillards. Quand la chaleur est excessive, le corps est absolument sans force. Pour lors l’abattement passera à l'esprit même; les inclinations y seront toutes passives; la paresse y fera le bonheur. Les Indiens croient que le repos et le néant sont le fondemeut de toutes choses et la fin où elles aboutissent. Ils regardent donc l’entière inaction comme l’état le plus parfait et l’objet de leurs désirs. Ils donnent au souverain Être le surnom d’immobile. » Montesquieu trausforme ce fait particulier en une loi générale ; « Si avec cette faiblesse d’organes qui fait recevoir aux peuples d’Orient les impressions du monde les plus fortes, vous joignez une certaine paresse dans l’esprit, naturellement liée avec celle du corps, qui fasse que cet esprit ne soit capable d’aucune action, d’aucun effet, d’-aucuue contention, vous comprendrez que l’âme qui a une fois reçu des impressions, ne peut plus en changer. C’est ce qui fait que les lois, les mœurs et les manières, même celles qui paraissent indifférentes, comme la façon de se vêtir, sont aujourd’hui en Orient comme elles étaient, il y a mille aus (1). »

L’immutabilité de l’Orient est donc un axiome, et il a été accepté comme une vérité absolue par les philosophes qui aiment les formules générales. « L’Orient est immobile, dit Ballanche, parce qu’il devait être la source éternelle de nos destinées progressives, Le sol sur lequel on bâtit ne doit pas toujours trembler. » Cousin donne une autre raison : « Un immense continent, enceint d’un océan immense qui, au lieu d’attirer l’homme, le décourage, paraît destiné par la nature à devenir le théâtre de l’immobilité. » Cette immobilité est celle du despotisme religieux et politique. Il faudrait donc dire que la nature a condamné l'Orient à être éternelleirient esclave. Heureusement que le fait même que l’on impute au climat est un préjugé né de notre ignorance des choses orientales. Les philosophes qui rendent l’immensité du continent et l’immensité de l’océan responsables d’une immutabilité imaginaire, auraient bien dû se rappeler que l’Orient a inauguré le commerce, symbole de l’activité et de l’intelligence; les cités phéniciennes ont servi d’intermédiaire entre les peuples de l’Asie et de l’Europe, et

(I) Montesijuleu, I Esprit des Lois, II», xiv, ch*p. il-*.

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l'échange des marchandises est aussi un échange des idées. Là ne se borne pas l’erreur de l'opinion traditionnelle. La religion surtout est immobile en Orient, dit-on. On entend parler de la religion des Brahmanes. Or, il se trouve que le brahmanisme n’a pas toujours régné dans l'Inde. La religion des Védas en diffère essentiellement ; les plus anciens livres sacrés ne connaissent pas les castes, cette expression politique de l’immutabilité religieuse. Dans le sein même du brahmanisme a surgi un réformateur dont la doctrine agita l'Inde pendant des siècles; expulsé de la péninsule, le bouddhisme a converti à sa foi une grande partie du monde asiatique. Le christianisme aussi est né dans l’Orient, et si l’une de ses confessions parait immobile, il est certain que cette immobilité n’est pas de son essence, puisque une autre confession, la vraie héritière du Christ, arbore le drapeau du progrès. Enfin le mahométisme procède encore de l’Asie, et il a bouleversé les trois continents. En définitive, l’immutabilité de l'Orient est une fiction, et l’influence du climat est une fiction entée sur une fiction (1).

Il y a un autre préjugé dans la doctrine de Montesquieu, qui est plus funeste encore. Le chapitre premier du livre qui traite du rapport que les lois de la servitude politique ont avec la nature du climat, pose comme axiome que la servitude politique ne dépend pas moins de la nature du climat que la civile et la domestique : « Nous avons déjà dit que la grandq chaleur énervait la force et le courage des hommes, et qu’il y avait dans les climats froids une certaine force de corps et d’esprit qui rendait les hommes capables des actions longues, pénibles, grandes et hardies. Cela se remarque non seulement de nation à nation, mais encore dans le même pays d'une partie à une autre. Il ne faut donc pas être étonné que la lâcheté des peuples des climats chauds les ait presque toujours rendus esclaves, et que le courage des peuples des climats froids les ait maintenus libres. C’est un effet qui dérive de sa cause naturelle (2). » Montesquieu exalte les peuples du Nord auxquels nous devons notre liberté, et nous nous joignons

II) Voyez les témoignages dans le tome I" de mes Etudes sur l' histoire de t humanité, pag. 96 et suiv. de la 2* édition.

(2) Montesquieu , de l'Esprit des Lois, liv. ivu, cliap. 1 et 11.

volontiers à ce qu’il dit : « Le Goth Jornandès a appelé le nord de l’Europe la fabrique du genre humain. Je l’appellerai plutôt la fabrique des instruments qui brisent les fers forgés au Midi. C’est là que se forment ces nations vaillantes qui sortent de leur pays pour détruire les tyrans et les esclaves, et apprendre aux hommes que la nature les ayant faits égaux, la raison n’a pu les rendre dépendants que pour leur bonheur (1). »

Si le fait était vrai ainsi que la cause à laquelle Montesquieu l'attribue, la philosophie de l’histoire se réduirait à la loi du fatalisme. C'est dire qu’il n’y en aurait pas. De toutes les erreurs de Montesquieu, c’est celle-ci qui est la plus funeste, car elle justifie le despotisme religieux et politique, et elle décourage les peuples dans les efforts qu’ils font pour conquérir la liberté. Et qu’est-ce que la vie sans la libertéîllne existence végétative comme celle des plantes; sans la liberté, mieux vaudrait ne pas vivre. Mais est-il vrai que les peuples du Midi sont condamnés à une servitude éternelle? Montesquieu a trouvé l’esclavage dans l’Inde, et il transforme ce fait particulier, accidentel, en une loi générale. Dans l’Inde même, la servitude n’a pas toujours régné, puisque les castes n’y ont pas toujours existé. Et dans l’Asie occidentale, les Arabes sont-ils esclaves ? Les Hellènes qui fondèrent sur ses côtes les brillantes cités où naquirent des poètes et des historiens immortels, étaient-ils esclaves? En Europe aussi il y a des pays chauds. Est-ce que la Grèce, est-ce que l’Italie ont toujours été courbées sous le joug de- la tyrannie? Ce sont les peuples du Nord qui ont brisé les chaînes de l'Europe. Est-ce à dire que la liberté soit le privilège des Germains? Au moment où Montesquieu écrivait sa théorie des climats, l’Allemagne n’en jouissait guère ; et s’il avait vécu jusqu’à la fin du dix-huitième siècle, il aurait vu un peuple du Midi porter les semences de la liberté dans les pays du Nord.

Nous accusons Montesquieu d’enseigner le fatalisme. Le reproche n’est vrai que pour la tendance de sa doctrine. En principe il maintient la liberté. Il a un chapitre intitulé : « Que les mauvais législateurs sont ceux qui ont favorisé les vices du climat, et les bons sont ceux qui s’y sont opposés. » Il accuse le législateur des

(I) Montesquieu, de l'Esprit des Lois, liv. xvit, cliap. ».

Indiens qu’il appelle Foé, « d’avoir suivi ce qu’il sentait, lorsqu’il a mis les hommes dans un état extrêmement passif. Sa doctrine, dit-il, née de la paresse du climat, la favorisant à son tour, a causé mille maux. Plus les causes physiques portent les hommes au repos, plus les causes morales les en doivent éloigner (I). » En parlant de la puissance physique de certains climats qui pousse les hommes à violer la loi naturelle de pudeur, Montesquieu ajoute : « C’est au législateur à faire des lois civiles qui forcent la nature du climat et rétablissent les lois primitives (2). » Voilà les vrais principes, tels qu’Hippocrate les avait formulés, tels que Bodin les avait reproduits. Mais dans l’application que Montesquieu en fait, il oublie l’action du législateur pour ne mettre en évidence que l’irrésistible influence du climat. Écoutons-le luimême : « Vous trouverez dans les pays du Nord des peuples qui ont peu de vices, assez de vertus, beaucoup de sincérité et de franchise. Approchez des pays du Midi, vous croirez vous éloigtier de la morale même; des passions plus vives multiplieront les crimes; chacun cherchera à prendre sur les autres tous les avantages qui peuvent favoriser ces mêmes passions. Dans les pays tempérés vous verrez des peuples inconstants dans leurs manières, dans leurs vices mêmes et dans leurs vertus; le climat n’y a pas une qualité assez déterminée pour les fixer eux-mêmes (3). » Si l'on prenait ces paroles au pied de la lettre, il en faudrait conclure que tous les peuples qui vivent sous une certaine latitude, sont condamnés par la nature elle-même à vivre éternellement dans le vice, le crime, l’ignorance et la misère. Les peuples situés dans les climats tempérés d’Europe, d’Amérique et d’Asie seront condamnés, de leur côté, à changer éternellement de mœurs, de lois et d’opinions ; à passer du vice à la vertu, de la vertu au vice, des lumières à l’ignorance, de l’ignorance à la lumière, de la liberté au despotisme et du despotisme à la liberté. Tout cela par une puissance fatale qui n’a ni but, ni moralité. Autant vaut dire que c’est l’aveugle hasard qui gouverne toutes choses. Car, il faut bien le remarquer, Montesquieu ne se demande jamais d’où vient cette

(1) Montesquieu, de l'Esprit des Lois, liv. xiv, chip. v. (3) Idem, ibld., lis. xvi, chap. xii.

(3) Idem, ibid., lit. xiv, chap. n.

puissance irrésistible du climat, il ne recherche pas si elle est en rapport avec la mission que les divers peuples ont à remplir dans le développement de l’humanité. Il y a divers climats ; nous ne savons pas pourquoi. Ces climats exercent une influence, le plus souvent malfaisante sur l’homme; ici surtout le fatalisme devient désespérant, et l’on se demande avec anxiété ce que c’est que oette nature qui, au lieu de venir en aide à l’homme, lui oppose des obstacles qu’il ne peut pas vaincre. En un mot, où est Dieu dans cette théorie des climats, et que fait-il?

Le système de Montesquieu a été attaqué par tout le monde; c’est le cri instinctif de la conscience qui se soulève contre une doctrine dans laquelle il n’y a de place, ni pour la liberté de l’homme, ni pour l’action de Dieu. Voltaire a écrit un commentaire sur Y Esprit des' lois; il exalte l’auteur au point de dire qu’il a retrouvé les titres du genre humain qui étaient perdus. Si Montesquieu n’avait écrit que les pages qu’il consacre au climat, il ne mériterait certes pas cet éloge; car qu’est-ce que l’humanité quand on lui enlève la liberté, pour la rendre esclave d’une puissance aveugle? Voltaire revendique vivement la liberté humaine; il ne veut pas croire qu’il y ait un seul pays dans le monde, où la fortune et les droits des citoyens dépendent du chaud et du froid; il ne veut pas croire que les plus belles parties de la terre soient faites pour être habitées par des despotes et des esclaves. Le climat ne change guère; les hommes devraient donc aussi rester immuables; cependant nous les voyons changer du tout au tout, bien qu’Hs soient plaoés sous les mêmes influences. Voltaire demande s’il y a rien de plus bizarre que de voir aujourd’hui à Rome, des zocolanti, des récollets, dans ce même capiloie où Paul Émile triomphait de Persée et où Cicéron fit entendre sa voix. Convenons donc, dit-il, que le climat fait les hommes blonds ou bruns, mais que c’est le gouvernement qui fait leurs vertus et leurs vioes (i).

(I) Voltaire, Commentaire sur l'Esprit des lois. (ÛEuwm, t. XXVI, pag. 594, ilt .)

DIEU DANS l'hISTOIKE.

Ed attribuant au législateur la principale influence, Voltaire sauvegarde la liberté de l'homme, mais il ne pénètre poiut<dans les profondeurs du problème soulevé par Montesquieu. Le climat n’a-t-il aucune influence ? Voltaire a trop de bon sens pour le nier. Dans le cqmmentaire même sur ï Esprit des lois, il avoue que le climat étend son pouvoir sur la force et la beauté du corps, sur le génie, sur les inclinations ; nous n'avons jamais entendu parler, dit-il, d’un Newton Topinambou. Ailleurs il va plus loin; on lit dans son Essai sur les Mœurs : « Les Indiens ont toujours été aussi mous que nos septentrionaux étaient féroces. La mollesse inspirée par le' climat ne se corrige jamais, mais la dureté s’augmente (1). » Voilà Voltaire d’accord aveo Montesquieu. C’est qu’il n’a point de doctrine sur le rapport qui existe entre le climat et les dispositions, intellectuelles ou morales, lesquelles varient évidemment d’un pays à l’autre. Il n’y voit pas la main de Dieu, et il ne dit pas si l’homme peut et doit réagir sur la nature. Son bon sens ne lui dit qu’une chose, c’est que l’action du climat est incontestable, mais que Montesquieu l’a exagérée.

Il y a d’autres écrivains, politiques et philosophes, .qui ont tranché la difficulté, en niant l’influence du climat. Mably critique amèrement la doctrine de Montesquieu. « Une prétendue philosophie, dit-il, prenant ce qui se fait d’insensé dans le monde pour la règle de ce qui doit se faire, est venue au secours de nos préjugés et leur a donné je ne sais quel air de raison propre à éterniser leur empire. » Le reproche est fondé. Mais Mably devient injuste quand il ajoute : « Des charlatans ont flatté nos caprices; et voulant nous instruire avant que d’être sortis eux-mêmes de leur ignorance, leur bel esprit n’a pu leur fournir que des sophismes, que nous avons pris pour des vérités. » Montesquieu n'est pas un charlatan, et il ne songe pas à flatter nos caprices. Plus historien que philosophe, il justifie facilement les institutions pour lesquelles il trouve des raisons d’être ; encore faut-il ne pas oublier ce qu’il dit quelque part, qu’il explique, mais qu’il ne justifie point. Mably, de son côté, est plus philosophe qu’historien. Il ne veut pas que l’on cherche les lois et les établissements qui doivent faire" le bonheur des hommes, dans des choses extérieures à

(I) Voltaire, Essai sur les mœurs, chap. ut.

tll

l’homme ; il trouve très ridicule que des lois soient bonnes au dixième degré de latitude, et mauvaises au trentième. Le législateur, s’écrie-il, ne devrait-il pas plutôt consulter les affections de notre cœur qu’un thermomètre pour savoir ce qu’il doit ordonner ou défendre? La nature des climats change-t-elle la nature de notre cœur? L’homme n’a-t-il pas partout les mêmes besoins, les mêmes organes, les mêmes sens, les mêmes penchants, les mêmes passions et la même raison (1)?

Mably n’ose cependant pas nier toute action du climat; il veut bien croire que dans un lieu nos passions soient plus impérieuses et dans un autre plus disciplinables; mais cela n'empêche pas que le législateur n'ait partout la puissance de les régler. Un philosophe anglais, plus osé, doute absolument de l'influence des causes physiques sur le caractère des nations. Hume invoque les faits. De petits peuples qui se touchent, diffèrent souvent du tout au tout. Les Athéniens se distinguaient autant par leur bonne hu- • meur, leur esprit et leur politesse, que les Thébains par leur froideur, leur bêtise et leur rusticité ; cependant Athènes n'était qu’à une petite journée de Thébes. Il y a bien plus. Plutarque discourant des effets de l’air sur l’esprit humain, dit qu’il y avait très peu de ressemblance entre les habitants du Pytëe et ceux de la haute Athènes. Autre fait. Voyez les juifs par toute l’Europe, et les Arméniensdans tout l'Orient : ils sont partout les mêmes. Nous ne dirons pas avec Hume que les uns sont fourbes partout et les autres partout honnêtes gens; mais le fait que les juifs ont conservé leur caractère sous tous les climats, ne peut être contesté. Il y en a un autre qui en est comme le revers. Deux nations d’origine, de religion, de mœurs différentes, habitent le même pays, pendant des siècles; elles subissent l’influence du même climat, mais si elles ne se mêlent pas, la diversité, l'opposition subsisteront : tels sont les Grecs et les Turcs (2).

Ces faits prouvent une chose, c’est qu’il y a des causes morales, politiques ou religieuses, dont la puissance est telle qu’elles dominent l’influenee du climat. Mais ils ne prouvent pas que l’influence

(1) Mably, de la Législation ou principes des lois, üt. i, cbap. i. (OEuvrh, t. XII, pag 24 et saiv. de l'édiUoa in— 12.)

(2) Hume, Essais moraux et politiques, XX. ( Œuvres philosophiques, t. VI, pag. 237, 242, 243 de l’édition in-12.)

Il*

WEU ÜASS L’HISTOIRE.

du climat est nulle. Prise dans ce sens absolu, la doctrine de Hume n’est qu’un paradoxe ingénieusement développé. Les faits pareuxmémes ne disent rien; tout dépend de leurs causes. Puis ne risque-t-on pas de prendre pour un fait permanent ce qoi n'est qu’un fait passager? Les faits vont toujours en se transformant; i( en résulte que tel fait, qui passait pour une vérité au dix-huitième siècle, se trouve démenti au dix-neuvième, à la suite d’une plus longue expérience. Nous en citerons un exemple très curieux. Les hommes, dit Hume, ne quittent pas leur caractère, en quittant leur pays natal; iis le conservent aussi bien que leurs lors et leur langage; on reconnaît dans les colonies anglaises le type de la mèrepatrie. Il n’y a certes pas de race plus fortement trempée que les Anglo-Saxons; ils transportenten tout pays leurs mœurs et leurs principes politiques. Les Anglo-Américains paraissent identiques avec leurs ancêtres; cependant qui le croirait? leur constitution physique se rapproche tous les jours plus de la nature des populations indigènes; physiquement parlant, les Yankees tendent à devenir des sauvages. L'altération qui se remarque dans les traits, n’auraitelle pas d’influence sur le moral? Par les traits et par le caractère, dit un Anglo-Américain, nous sommes devenus des Hurons (1).

En présence d’un fait aussi considérable, l'on ne saurait plus nier l’action toute-puissante du climat sur l’homme. Cette singulière transformation de la race anglo-saxonne nous met sur la voie de la vraie difficulté que présente le problème. Il y a un rapport entre le climat et la constitution physique et morale des peuples. Les Anglo-Américains ne sont plus des Anglais, bien qu'ils ne se soient pas mêlés avec la population indigène; ils ne deviendront certes pas des sauvages, mais il est tout aussi certain qu’ils formeront une nationalité nouvelle. Quelle est la raison de ce rapport entre le caractère des nations et le pays qu'elles habitent? Ce rapport a-t-il son principe en Dieu ? Ceux qui croient que Dieu est dans le monde, dans ta nature physique, extérieure, aussi bien que dans l’homme, n’hésiteront pas à répondre : Qui, le lien intime qui unit les peuples et. le pays qu’ils habitent, vient de Dieu. Il eu est des peuples comme des individus. L'homme est une intelli-

(I) Vuyei les témoignages dans la Revue des lieux Mondes, 1361, 1. 1, suiv.

(Article de Jf. de Quatrefage.)

gence servie par le corps, a-t-on dit. Il est évident que l’organe doit être en harmonie avec la fonction qu’il a à remplir. Qui établit cette harmonie entre le corps et l’âme? Est-ce le corps qui fait l’âme, ou est-ce l'âme qui fait le corps? Si nous devions choisir entre les deux hypothèses, nous donnerions la préférence à la dernière, en ce sens que le corps n’est que l’instrument, c’est à dire l’élément accessoire, bien que nécessaire. Il est plus vrai de dire, croyons-nous, que Dieu donne à l’àme l’instrument dont elle a besoin selon ses facultés et selon la mission qu’elle a à rem- )>lir. N’en serait-il pas de même des nations? Elles aussi ont besoin d’un organe matériel ; il leur faut un territoire, qui est comme leur corps; ce territoire n’est pas seulement le théâtre de leur activité, il leur fournit aussi les matières premières qui leur sont nécessaires pour remplir leur mission. Si un peuple est doué du génie industriel, s'il est appelé à transformer les éléments de la nature. Dieu le placera dans un pays où il trouvera un auxiliaire dans la nature même. Nous demandera-t-on ce que c’est que ce génie inné aur peuples, et de qui ils le tiennent? Le génie ou l’esprit national est la marque de la mission particulière que la nation a à remplir : elle le lient de Dieu, et la nature lui vient en aide comme un instrument providentiel.

Maintenant nous comprendrons pourquoi les climats diffèrent d’un pays à l’autre. Il y a une loi qui régit toute la création ; c’est l'unité dans la variété. Le but assigné à l’espèce humaine est le même pour tous les hommes. Il existe un idéal de perfection vers lequel tous tendent, mais chacun par une voie qui lui est particulière, Dieu nous a si richement doués qu’il est impossible à un seul homme de réaliser l’idéal de perfection que notre nature recèle. De là la variété infinie des caractères, des dispositions, des facultés. De là aussi la nécessité de la division du genre humain en nations. Chaque nation a ses facultés spéciales, et sa mission qui est en harmonie avec les qualités de l’intelligence et du cœur dont Dieu l’a dotée. Le concours de toutes ces forces individuelles et nationales est nécessaire pour conduire les hommes et les peuples vers le terme idéal que la providence leur a assigné. Ainsi une admirable harmonie règne là où en apparence il y a uue diversité sans but.

Quand on se place au point de vue providentiel , on s’explique

DIEU DANS L’HISTOIRE

facilement l’action que le climat exerce sur les hommes et sur les peuples. Elle est providentielle, mais non fatale. Le fatalisme exclut la liberté, tandis que le gouvernement de la providence n’a d’autre objet que de guider la liberté et de l’inspirer. Le fatalisme du climat immobilise les hommes et les choses. Il en est tout autrement de l’éducation que Dieu dirige. La nature n’est qu’un instrument dont il se sert, et dont les hommes aussi sont appelés à se servir. Elle n’est pas immuable, elle se transforme, au moins dans certaines limites. La transformation de la nature extérieure peut donc accompagner le progrès que l’homme accomplit dans le domaine intellectuel et moral. Cela se fait nécessairement. Dans l’enfance des sociétés la liberté de l’homme est latente, en quelque sorte, il n’en a pas conscience; l’action de la nature est alors toute-puissante, l’homme la subit, sans qu’il s’en doute; il craint d’y toucher, comme si modifier la nature était une entreprise sacrilège. Mais l’humanité a pour mission de développer ses facultés et par suite sa liberté, kans laquelle il n’y aurait pas de développement possible. A mesure que la liberté s’accroît, l’empire de l’homme sur le monde augmente, et par suite la domination que le climat exerce perd de sa force fatale. L’influence du climat ne disparaîtra jamais entièrement, pas plus que l’influence du corps sur l'i\me. Mais cette influence n’est plus une tyrannie, du moment où l’homme a conscience de l’harmonie divine qui préside à son développement. La nature lui sera un appui; elle pourra aussi être un obstacle, mais l’obstacle se change en appui quand l'homme sent qu’il doit ou qu’il peut le vaincre ou du moins le combattre.

Nous revenons à Montesquieu. Il y a encore un reproche à lui faire. C’est qu’il limite et restreint trop le grand problème qu’il a soulevé; il ne parle que du climat et du terrain. Il y a mille autres influences, qui tiennent à la nature. La question doit donc être élargie. Un écrivain allemand l’a fait. Herder nous mettra sur la voie des difficultés qui se présentent en foule [quand on examine les rapports entre l’homme et le milieu où il est appelé à vivre’et à se développer.

HERDER

N° 2. La nature. — Herder.

Herder est célébré par les Allemands comme le fondateur.de la philosophie de l’histoire. « Personne, dit Bunsen, ni avant ni après lui, n’a embrassé le sujet sous toutes ses faces. Lui seul s’occupa de l’homme physique aussi bien que de l’homme moral. Des esprits médiocres lui en ont fait un reproche, en l’accusant de matérialisme ou de fatalisme; il faut le glorifier, au contraire, d’avoir étudié l’homme complet, corps et âme (1). » Cousin abonde dans ces éloges: l’ouvrage de Herder, selon lui, est le premier grand monument élevé à l’idée du progrès perpétuel de l'humanité en tout sens et dans toutes les directions (2). Moins enthousiaste que les Allemands, Cousin ajoute une réserve. Il reproche à Herder le manque de précision et un caractère général d’indétermination et de vague qui nuit à l’impression de ses grandes qualités. H en résulte, dit-il, que les couleurs du livre sont extrêmement brillantes, mais qu'il y a plus d’éclat que de lumière.

Nous payons volontiers notre tribut d’admiration à un des beaux génies des temps modernes. Mais Herder est poète plutôt qu’historien, plutôt que philosophe. De là l’éclat de son style qui fait illusion sur la profondeur de la pensée. II n’est pas vrai que lui, le premier et le seul, ait conçu la philosophie de l’histoire. Celte science nouvelle, comme Vico l'appelle avec raison, repose sur deux idées, sans lesquelles elle n'existe point : le progrès, qui implique que les hommes et les peuples font eux-mêmes leur destinée : le gouvernement providentiel qui donne à l'humanité un guide dans celui de qui elle lient son existence, sans que cette éducation divine porte atteinte à sa libre activité. Nous allons demander à Herder ce qu’il pense du gouvernement providentiel et du progrès. Il est difficile de répondre, et toute réponse absolue serait inexacte, en ce sens qu’elle déprécierait outre mesure, ou qu’elle placerait trop hau{ l’auteur des Idées sur la philosophie de

(t) Bunien, Hippolytus und seine Zcit, t. I, pag. 263,

(2) Cousin, Cour» de l'histoire de la philosophie, Xt* leçon.

DIBD DANS L'HISTOIRE.

Vhistoire. I! faut suivre sa pensée nuageuse dans tous ses détours : l’inspiration est toujours généreuse, mais l’idée reste indécise et parfois insaisissable. Si l’homme, comme on dit, est un être contradictoire, l’ouvrage de Herder est la vraie expression de la nature humaine.

Herder croit-il à la Providence, et au gouvernement providentiel? La question implique un doute, et le doute semble injurieux pour un esprit religieux comme Herder. On lit dans l’Introduction de ses Idées que l’étude de l’histoire conduit à Dieu; en écrivant son livre, dit-il, il a éprouvé une confiance sans bornes dans la sagesse éternelle et dans la bonté du Créateur, et il serait heureux si son livre pouvait communiquer cette impression, ne fût-ce qu’à un seul de ceux qui le liront; partout il a trouvé la présence cachée du Créateur dans ses ouvrages, partout les grandes analogies l’ont conduit aux vérités de la religion. Herder termine sa Préface par un hymne poétique à Dieu : « Grand Être, suprême et invisible dispensateur de nos destinées, je dépose à tes pieds le livre le plus imparfait qu’un mortel ait jamais écrit. Il a osé suivre la trace de les pas. Qu’importe que ces feuilles se dissipent et que mes paroles s’évanouissent? Tes pensées resteront et peu à peu tu les dévoileras à tes créatures , sous des formes de plus en plus parfaites (1). »

Qui ne dirait en lisant ces lignes qui perdent leur charme dans une pâle traduction : l’ouvrage de Herder doit être la preuve vivante de Dieu dans l’histoire? Mais si Dieu est dans l’histoire, il y a aussi un plan divin auquel les hommes et les choses obéissent, bien que les individus et les peuples n’en aient pas toujours conscience. Il arrivera donc que les hommes ne voudront pas ce que Dieu veut. Toute la philosophie de l’histoire se résume dans cette opposition qui ira sans cesse en diminuant, mais ne disparaîtra jamais. Qu’est-ce que Herder en pense? Il ne veut pas que l’historien parle d’un plan caché et de desseins mystérieux. Le destin manifeste ses vues par ce qui arrive; c’est dans les faits tels qu’ils s’accomplissent que nous découvrirons la raison des

(I) Herder, Idcen zur Philosophie der Getchichle, Vorrede. (Œuvres, L XXVIII, pag. 9, 10, édition de Gotta, 1853.)

LA DOCTRINE. — IIERDER.

choses (1). Qu’est-ce à dire? Que l’homme veut toujours ce que Dieu veut? Le contraire se lit à toutes les pages de l'histoire, et il n’y aurait pas d’histoire', qu’il suffirait de considérer l’imperfection humaine et la perfection divine, pour comprendre que l’harmonie complète^entre l’homme et Dieu est impossible. fl y a donc nécessairement une part à faire à Dieu dans les faits historiques. Elle est un secret pour ceux qui sont acteurs dans l’histoire, mais le secret se dévoile successivement, comme Herder lui-même le dit dans sa Préface.

Laissous là laj théorie et interrogeons les faits. Alexandre de Macédoine est une des grandes figures de l’histoire. Sa courte existence se concentre dans l’expédition d'Asie. Qu’est-ce que cette guerre merveilleuse? Herder répond qu’AIexandre alla en Asie, parce’qu’il était fils de Philippe, parce qu’il trouva l’expédition préparée par son père, et parce qu’elle était désirée par la nation. Avec soiqcaractère, son ûge, et l’impression qui lui restait de la lecture d’Homère, il n’avait rien de mieux à faire. Gardez-vous bien, ajoute l’historien philosophe, d’attribuer cette hardie entreprise aux inspirations d'une puissance supérieure; vous courriez danger de transformer ses plus noires folies en desseins divins, et vous diminueriez l’éclat de son génie en ôtant à ses actions leur spontanéité et leur liberté. « L’histoire, dit Herder, est la science de ce qui est, et non de ce qui peut être d’après les vues secrètes de Dieu. » S’il en est ainsi, alors il faut mettre Dieu hors de l’histoire. Qu’est-ce donc qu’AIexandre, et pourquoi l’appelle-t-on le Grand, malgré ses criminelles folies? Est-ce que par hasard les derniers résultats de son expédition, résultats auxquels certes le héros grec ne songeait point, ne seraient pas des faits? Et ces résultats, l’hellénisme répandu jusque dans le lointain Orient, la voiejpréparée au christianisme, ces faits immenses n’auraient pas .été prévus par la sagesse infinie que Herder célèbre dans sa Préface, mais dont il ne veut plus entendre parler dans son livre? Ce n’est pas à dire que les desseins de Dieu vont justifier les actions insensées du, jeune conquérant. Non, il les a commises librement, et il en rendra compte. Mais l’histoire justifie

(l| Herder, ideen tur Philosophie der Gcschichte, xut, 7. [Œuvres, t. XXIX, pag 151.)

ni F. (J dans l’histoire.

la providence en montrant que sa main nous conduit vers le terme de notre destinée à travers nos erreurs et nos crimes.

Le peuple-roi prend la place des Hellènes. Sa vie entière se passe en luttes sanglantes. Quelle est la signification du sang qui coule à torrents pendant huit siècles? Les hommes épouvantés de celte boucherie, ont cherché avec anxiété si elle ne cachait pas quelque dessein de Dieu. La guerre n’était-elle pas un instrument de civilisation dans l’antiquité? Les Romains initiés à la culture intellectuelle par les Grecs, qu'ils avaient vaincus, n’en furent-ils pas à leur tour les missionnaires armés? Ne vivons-nous pas encore aujourd’hui, nous descendants des Barbares qu’ils ont arrachés à la barbarie, de la vie du peuple qui nous a initiés à la vie de l’intelligence? Sa langue ne s’esl-elle pas confondue avec la nôtre? Son droit n’a-t-il pas passé dans nos Codes? El notre religion, l’aurions-nous si les légions n’avaient pas préparé la voie au Prince de la paix? Herder se révolte contre toutes ces suppositions. La culture romaine, s'écrie-t-il, nous consolerait des brigandages romains ! Demandez îi la Sicile, elle a payé cher les discours de Cicéron contre Verrès. Faut-il que des millions d’êtres périssent pour que de leurs cendres s’élève une fleur qui sera dissipée au premier souffle des vents? Le droit romain ! Il ne convenait qu’à Rome. Instrument de son despotisme, il a anéanti ou dénaturé l’individualité des peuples auxquels il fut imposé. La religion ! « Je vénère, dit Herder, les bienfaits qu’elle a répandus sur le genre humain, mais je ne crois pas que la main des hommes ait préparé une seule voie à ses conquêtes dans l'empire romain. Ce n’est pas pour le christianisme que Romulus a fondé sa cité; bien moins encore les guerres sanglantes du peuple-roi eurent-elles pour but d’annoncer au monde le règne du Christ. N’est-ce pas outrager la majesté divine, de supposer que pour étendre le règne de la vérité et de la justice, elle n’ait eu d’autre moyen que le joug oppresseur et les mains ensanglantées des Romains (1)! » Nous demanderons à notre tour à Herder ce que deviennent la bonté et la sagesse infinies de Dieu qu’il a célébrées dans sa Préface. Pendant huit siècles, Dieu aurait donc abandonné le monde au

(I) Herder, Ideen mr Philosophie (1er Gescbichte, xiv, (i. [OE livres, l. XXIX, pap. 408-SI I.)

HERDER

brigandage, sans se soucier du sang qui coulait, des ruines que l'on entassait! Que dis-je, pendant huit siècles? Il faut dire que la violence règne, depuis que l’humanité existe, et l’on ne voit pas qu’elle aura une fin. En vérité, nous ne voyons pas comment le spectacle des abus delà force peut conduire à Dieu, et comment l’historien qui les décrit peut vénérer la bonté et la sagesse divines.

Demandez à Herder ce que sont les conquérants? Il vous répondra qu’ils sont semblables aux bêtes sauvages qui remplissent les déserts d’Afrique. L’historien philosophe ne fait aucune distinction entre ceux que l’humanité a appelés grands, dans son admiration ou dans sa reconnaissance, et ceux qu’elle flétrit comme les fléaux de Dieu : Alexandre et Attila sont mis sur la même ligne. Pourquoi y a-t-il de ces bêtes malfaisantes? C’est demander pourquoi à côté des vaches et des moutons il y a des lions et des tigres. La nature le veut ainsi, dit Herder. Mais la nature, c’est Dieu. C’est donc Dieu qui crée ces êtres nuisibles que les hommes, dans leur bêtise, admirent, tandis qu’ils devraient les traquer comme les loups. Les loups, on peut à la rigueur les exterminer; tandis qu’il y aura toujours des hommes qui semblent nés pour détruire. Et si leurs guerres ne cachent pas un dessein divin, il faut dire que Dieu crée des êtres destructeurs pour accomplir une œuvre de destruction. S’il en est ainsi, nous devrons plier sous la nécessité, mais nous ne voyons pas qu’il y ait lied d’adorer la bonté infinie de Celui qui envoie ces tigres à face humaine, rien que pour ravager et détruire (1).

Il faut insister sur ce désolant spectacle, pour que les hommes sachent ce que devient leur destinée quand on bannit Dieu de l’histoire. Les annales de l’Orient, dans la haute antiquité, ne sont autre chose qu’une suite de conquêtes, qui ressemblent à des bouleversements de la nature physique. Il y a cette différence à l'avantage des ouragans et des tremblements de terre, que ce sont des accidents purement matériels, tandis que les ravages des conquérants sont des folies et des crimes. Cyrus ouvre l’ère de ces héros. Sou fils est un vrai insensé, il détruit pour le plaisir de détruire;

(1) Herder, lilcen zur Philosophie der Geschichte, xv , 2. [Œuvree , t. XXIX,

pag. 2îi.)

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DIEU DANS LHISTOIRF..

les voyageurs maudissent encore aujourd’hui ce fou furieux qui a couvert l'Égypte de ruines, sans que l’on puisse découvrir une ombre de raison dans ses actions. Y en a-t-il davantage chez Darius, qui passe pour un sage, et à juste titre, si on le compare à Cambyse? Il ne reste à l'historien qu'à pleurer des larmes d’indignation, quand il voit des despotes insensés verser le sang à flots, d'abord pour étendre les bornes de leurs empires monstrueux, puis verser encore des flots de sang pour maintenir une domination que rien ne justifie, que rien n'excuse : on ne trouve partout et toujours que du sang et des ruines (1).

Nous dirons plus loin quelle fut la mission providentielle de ces conquérants. 11 faut voir la main de Dieu dans les maux qui frappent l’humanité, si l’on veut échapper au désespoir. Quand on exile Dieu de l’histoire, on ne sait pas ce qu’il faut déplorer le plus : la sanglante folie des conquérants, ou la folie plus grande encore des peuples’qui adorent comme des héros les destructeurs du genre humain. Herder est 5 la recherche d’expressions déshonorantes pour les couvrir d’infamie : « Ce sont des égorgeurs, des bourreaux couronnés; les meilleurs sont pleins d’artifice et d’audace, et sacrifient tout à leur ambition. Rien ne prouve mieux la misérable condition, disons mieux, l’infériorité de la race humaine; il faudrait appeler la terre qu'elle habite la planète de de Mars ou de Saturne qui dévore ses propres enfants (2). »

Voici les destructeurs par excellence qui se disent le peuple de Mars, et dont le premier roi fut allaité par une louve. Herder a une véritable haine pour les Romains; il les poursuit de ses invectives depuis leur berceau jusqu’à ce qu’ils aient fait la conquête du monde. C’est une guerre permanente de huit siècles. Quelle est la raison de tout ce sang et de toutes ces ruines? Demandez à l’Italie : vous y chercherez des peuples qui étaient plus civilisés que leurs barbares vainqueurs, et vous ne trouverez plus que le nom des Étrusques. Des nations entières exterminées ! Qui peut nous djre ce que l'humanité a perdu, dans les arts et les sciences, par la destruction des cités grecques? Le grand Arcty-

(1) Herder, Ideen rar Philosophie der Geschichte, xii, S. [Œuvres, t. XXIX, pag. St el suiv.j

;S) Idem, Md., u, t. (OEuvret, t. XXVIII, pag. 375.)

IIEKDER.

lîl

mède, tué par un légionnaire, protestera toujours contre la prétendue mission civilisatrice des légions romaines. On vante le courage et l’indomptable persévérance de Rome dans sa lutte avec Carthage : regardez-y de près, et vous conviendrez que son histoire est une histoire de démons. Ce qui nous reste de la Grèce, ce sont des ruines que les vainqueurs incultes ont remportées en triomphe, pour que dans les cendres de leur propre cité périt un jour tout ce que l’humanité a produit de beau. Qu’est-ce que les Romains ont donné en compensation à l’Orient? Ils ont dévasté le pays, brûlé les bibliothèques, les autels, les temples, les villes. Quels brigands! Rome est un antre de voleurs et d’assassins (1)1

La force brutale ne règne pas seulement sur les champs de bataille, c’est encore elle qui fonde les États et les diverses formes de gouvernement. Qui a établi la monarchie dans toute l’Europe? Le droit du plus fort. Des conquêtes violentes, et encore des conquêtes, et toujours des conquêtes, telle est la source de ce que nous appelons notre droit public. Vainement, pour colorer l’œuvre de la violence, les légistes ont-ils imaginé un consentement tacite des victimes de la force. Qu’est-ce que le consentement là où il n’y a point de liberté? Le plus fort prend ce qu’il veut, et le plus faible donne ou souffre ce qu’il ne peut empêcher. Voilà le contrat sur lequel reposent nos sociétés (2). En présence de ce déluge de maux, Herder prend en pitié la misérable condition des humains : « Partout nous ne rencontrons que des ruines, sans pouvoir dire si ce qui s’élève à leur place vaut mieux que ce qui a été renversé. Les nations fleurissent et meurent. Pourquoi ? Les Romains furent-ils plus heureux ou plus sages que les Grecs? Nous-mêmes le sommes-nous plus que les uns et les autres? La nature de l’homme ne change jamais. Dans la dix millième année de son histoire, il naîtra avec des passions comme il est né avec des passions aux premiers jours du monde. Triste destinée! Le genre humain est enchaîné pour toujours, malgré sres longs efforts.

(1) Hertttr, Ideen zur Philosophie der Gescbichte, ht, 3. (Œuvres, t. XXIX’ pag. 177-184.)

(1) Idem, Ideen zur Philosophie der Geschichte, iz, ♦. ( Œuvres , t. XXVIII> pag. 373.)

ni dieü'dans l’histoire.

à la roue d’Ixion, au rocher de Sisyphe, ou condamné au supplice de Tantale (1) ! »

Voilà les angoisses du doute et les cris du désespoir. Si le tableau que Herder trace de l’histoire est l’expression de la vérité, il faut dire que l’homme a raison de douter et de désespérer. Cependant, après avoir dit que le monde a toujours été en proie à la force, l’historien philosophe ajoute qu’il ne faut pas s'attacher à l’apparence des choses, qu’il faut pénétrer àu delà de la surface, dans le profondeur des événements. Celui qui voit Dieu dans un bjrin d’herbe, et dans qp grain de poussière, peut-il croire que Dieu ne soit pas dans l’histoire? Est-ce que l’homme ne fait point partie de la création? Si les astres obéissent à une loi admirable, si Dieu dirige leur course, pourquoi l’homme seul serait-il sans loi et sans Dieu (2)?

Nous applaudissons à ces belles paroles, mais elles nous mettent dans une étrange perplexité. Herder dit que Dieu est dans l'histoire, et il ne veut pas que l’historien l’y cherche. Qu’est-ce donc que ce Dieu qui est en nous, mais qu’il ne nous est pas permis de voir? Si c’était le Dieu-Providence qui inspire les individus et qui guide les peuples, pourquoi Herder s’opposerait-il à ce que l’historien le montrât aux hommes dans la vie de l’humanité, comme les naturalistes le montrent dans toute la nature? Ne serait-ce pas là le meilleur moyen de faire taire le doute, et de mettre l’espérance à la place du désespoir ? Ou le Dieu de Herder n’est-il pas le Dieu-Providence? Les lois auxquelles l’homme obéit sont-elles des lois générales, comme celles qui régissent les astres? Ce n’est plus là l'action de la providence qui ne cesse pas un instant de nous inspirer et de nous guider; c’est plutôt l’empire des lois générales qui, de toute éternité, gouvernent le monde moral comme le monde physique. Cela aboutit à mettre Dieu hors de l’histoire. Ou le Dieu de Herder serait-il le Dieu de Spinoza, qui est à la vérité dans le monde, mais de manière que l’humanité n'a plus d'existence indépendante? L’homme obéit aussi,

(1) Herder , Ideen zur Philosophie der Geschichte, liv. xv. {Œuvres, I. XXIX, pag. 32i.)

(SJ Idem, Mcen xur Philosophie der Geichiclite , liv. xv. {Œuvres, l. XXIX* pag. SIS.)

dans cet ordre d’idées, à des lois, mais que lui importe, s’il n’est qu’une manifestation passagère de l’Être universel?

Nous posons plus de questions que nous ne donnons de ré- • ponses. C’est que la pensée de Herder est si flottante, que l’on risque de la dépasser ou de l’altérer, en la précisant. Nous avons dit ici même que, si Herder répugne à admettre une action particulière de la providence, c’est parce que la religion traditionnelle représentait Dieu intervenant miraculeusement dans les affaires humaines. Cela est vrai, mais est-ce la seule raison pour laquelle Herder ne veut pas que l’historien cherche ce que Dieu veut, par opposition à ce que les hommes veulent? Nous ne le croyons pas. Lui qui est une âme religieuse, pouvait maintenir l’action de la providence, tout en repoussant la voie surnaturelle qui avait perdu tout crédit au dix-huitième siècle. Il maintient en effet Dieu dans l’histoire, mais n’est-ce point nominalement? « Le Dieu que je cherche dans l’histoire, dit-il, doit être le même que celui que je trouve dans la nature, car l’homme n’est qu’une petite partie du tout auquel sa destinée est liée. Les lois auxquelles l’homme est soumis sont donc des lois naturelles (I). » N’est-ce pas dire qu’elles sont générales? Et, si elles sont générales, ne doit-on pas repousser comme une superstition ce que les chrétiens appellent grâce et gouvernement providentiel? C’était l’opinion des philosophes du dix-huitième siècle; Herder la partageait. Nous lisons dans ses Idées : « Dieu ne vient à notre secours que par notre raison et par nos facultés. Quand il eut créé le monde, il forma l’homme et lui dit : Sois mon image, un Dieu sur la terre. Sois le maître et seigneur. Fais tout ce que ta nature te permet de faire de noble et de bon. Je ne puis pas t’aider par des miracles, puisque je place ta destinée en tes mains; mais les lois saintes et éternelles que j’ai données à la nature viendront à ton aide (2). » Voltaire voyait des miracles dans la grâce et dans le gouvernement partiticulier de la providence ; Herder paraît être de cet avis, car ce qu’il maintient, ce sont des lois générales. Dieu agit lors de la création, c’est à dire à l’origine pour nous éternelle des choses.

(I) Herder, Ideen mr Philosophie der Geschichte , xv, n* v. (OEuorei, t. XXIX, . , pag. 451.)

(ï) Idem, Ibid., xv, t. [Œuvres, t. XXIX, pag. 241.)

124 DIEU DANS l’hISTOIHE.

Après cela il abandonne l’homme à lui-même. C’est en définitive mettre Dieu hors du monde et de l'histoire.

Que devient l’histoire quand on en bannit la Providence? Il est certain que sans gouvernement providentiel, sans éducation divine, il ne peut plus être question d’une philosophie de l’histoire. Les Allemands font un titre de gloire à Herder, de ce qu’il a compris la nature dans ses spéculations sur l'humanité. Sans doute, puisque l’homme n’est pas un esprit pur, il faut tenir compte du corps. Mais il y a un écueil dans cet ordre d’idées, c’est que la puissance de la nature ne domine la faiblesse de l’homme, et que la philosophie de l’histoire ainsi considérée ne devienne une philosophie de la nature. C’est l’écueil contre lequel Herder a échoué. Il dit dans ses Idées : « Toute l’histoire de l’humanité est une pure histoire naturelle (1) des forces humaines, d’actions et d’inclinations qui dépendent des lieux et des temps. » Que deviennent dans cette conception les deux éléments essentiels de la philosophie de l’histoire, Dieu et l’homme? Dieu n’y figure que comme créateur; dès que le monde est créé, Dieu s'en retire, pour laisser agir les lois qu’il lui a données. Quant à l'homme, il devient un produit de la nature; tout ce qu’il fait est déterminé avec une telle puissance que la liberté humaine s’efface. C’est le fatalisme de la nature. Écoutons Herder; il va nous dire si nous le jugeons trop sévèrement.

Il y a deux mondes, celui de la matière et celui de l’esprit. Quel rapport ont-ils entre eux? L’un est immobile comme l’espace où il déploie ses pouvoirs. Ce n’est pas qu’il ne s’y produise des modifications; les saisons changent, ainsi que les climats; les bienfaits comme les fléaux de l’ordre physique varient; mais ce mouvement apparent n’empêche point qu’il n’y ail une éternelle identité, et par conséquent un éternel repos. Le monde moral a un lien intime avec le monde matériel. Sur ce point il n’y a aucun doute, mais quelle est l'étendue de la puissance que la nature exerce sur

(t) « Eine reine Naturgeschichtc. > (Herder, Ideen, xui, 7; t. XXIX, des Œuvres complètes, pag. 1 50 )

l’homme? Nous disons que la nature n’est que le milieu où l’homme est appelé à déployer son activité; c’est un instrument que Dieu lui a donné pour agir. Herder fait procéder le monde moral du monde physique; on pourrait presque dire qu’il fait des deux mondes un seul et même être. L’homme est l’abrégé et en quelque sorte le point central de toutes les forces organiques; par suite les lois de son espèce ne sont autres que celles de la nature inerte. Ne suivra-t-il pas de là que l’histoire de l’humanité n’offre qu’un mouvement apparent? Car ce n’est pas l’homme qui se meut, il n'est que la manifestation de la nature (1).

Voilà pourquoi Herder commence sa philosophie de l’histoire par la nature. La demeure de l’homme, avec toutes les influences physiques qui l’accompagnent, détermine d’avance sa destinée. « Avant qu’aucune action eut paru dans le monde, les chaînes des montagnes, les replis des terrains, les sinuostiés des rivières et des fleuves marquaient déjà, en traits ineffaçables, la physionomie future de l’histoire. » De sorte que celui qui aurait pu démêler les penchants et les déterminations des hommes, dans les mille circonstances physiques d’où elles dépendent, aurait pu écrire l’histoire avant qu’il y eût une histoire. N’est-ce pas dire que l’histoire est une vaine apparence, qu’il n’y de réalité que celle de la nature? Dès lors l’homme, de roi de la création, en devient l’esclave. S’il parle, s’il agit, c’est moins comme être intelligent et libre, comme ayant une puissance propre, que comme organe de la nature universelle, laquelle se réfléchit et se personnifie en lui. En définitive Herder n’écrit pas l’histoire de l’humanité, il célèbre le triomphe de la nature physique sur l’humanité.

Tel est le reproche qu'un philosophe français adresse à Herder (2). Ce qui, aux yeux des Allemands, était son titre de gloire, devient sa condamnation. Herder va nous dire lui-même qui a raison. Peut-être ni les uns ni les autres, tellement il y a de mobilité et de vague dans ce beau génie. La nature produit des races diverses; l’une d’elles, les nègres, est regardée généralement comme une race inférieure; mais est-elle au moins édu-

(I) Quinet , Introduction aux Idées de Herder. (Traduction de Herder, t. I, pag. 22.) t% Bordas- Demoulin, Mélanges philosophiques et religieux, pag. 353.

ISO

DIEU DANS L’HISTOIRE

cable et perfectible? ou est-elle destinée à végéter éternellement comme une plante de l’Afrique, plutôt qu’à vivre de la vie de riutelligence? La nature, répond Herder, ne pouvait pas accorder le don de la raison supérieure au nègre ; son existence sous le soleil brûlant qui allume des passions tout aussi brûlantes, est nécessairement matérielle. Il n’est pas fait pour la vie de l’intelligence La nature qui a créé l’Afrique, devait y placer des nègres (1). » C’est, comme on voit, le cercle fatal du Dante. Et ce cercle fatal se reproduit partout, tantôt comme un fléau, tantôt comme un bienfait. Pour mieux dire, le fatalisme de la nature est toujours bienfaisant, en ce sens que l'homme se trouve toujours en harmonie avec la nature et jouit du bonheur qu’il peut avoir. La plante d’Europe, quoique moins brillante que celle d’Amérique, n'envie pas le sort de sa sœur. Le nègre n’envie pas davantage le sort du blanc.

Les habitants du nord de l’Asie sont destinés par la nature à être nomades, et par conséquent plus ou moins barbares; leur nom change, mais leur caractère et leurs mœuas restent identiques. Ils ont toujours été et ils resteront peut-être toujours à demi sauvages; la nature du pays le veut ainsi. Aussi sont-ils aujourd’hui, ce qu’ils étaient dès la plus haute antiquité (S). Les Mongols sont aussi un produit de la nature : ce sont des Chinois et ils resteront des Chinois, avec leurs petits yeux, leur court nez, leur front aplati, leurs grandes oreilles et leur ventre protubérant. Ne demandez pas à leur organisation autre chose que ce qu’elle a produit; ce serait une injustice évidente et une impossibilité absolue. N’essayez pas même de les modifier. L’aiguille aimantée n’a pas la même déclinaison en Chine qu'en Europe; c’est dire qu’on tenterait vainement de transformer les Chinois en Européens; quand même pendant des milliers d'années on les soumettrait à nos lois, à notre éducation, on ne changerait pas le caractère natif de la race, et l’influence de la nature. Les Chinois sont soumis à l’empire des coutumes, à ce point qu’ils ressemblent à des machines; ils resteront des machines quand même on voudrait

(1) Berder. Ideen rur Philosophie der Geschichte, vi, *. ( Œuvres , t. XXVIIt, pag. 337.)

(3) Idtm Ibid-, xi. Œuvre, i, l. XXIX, pag. 3.)

leur donner plus de liberté (1). Toujours le cercle fatal du Dante.

Cette influence fatale de la nature qui condamne les uns à rester toujours des sauvages, qui condamne les autres à rester toujours des barbares, ou ce qui est pis encore, des machines civilisées, nous semble à nous autres, Européens, une malédiction de la nature; et comme la nature, dans la croyance de Herder, est l’oeuvre de Dieu, il faudra dire que Dieu a créé une grande partie de l’espèce humaine pour végéter dans un état qui ressemble à la vie de la plante ou de la brute. Il y a, il est vrai, à côté des race3 maudites, d’autres peuples privilégiés, les élus de Dieu. Ils sont aussi un produit de la nature, mais à eux elle a prodigué ses fhveurs. Vous voulez savoir pourquoi l’Europe est le siège de la civilisation. Herder répond que c'est le produit de la nature. Le sol de l’Europe est accidenté, boisé, coupé par de3 fleuves et des golfes, par des montagnes et des vallées. C’est une excitation à la libre activité de l’homme. On peut dire que la Méditerranée à elle seule a fait la culture européenne. En creusant ce bassin, la nature traça en môme temps la voie par laquelle la civilisation devait se répandre. Ce n’est pas seulement une voie de communication; sans cette mer, l’Europe aurait eu la destinée de l’Afrique. Si les Phéniciens ont inauguré le commerce, si les Grecs ont initié l’humanité à la vie de l’intelligence, c’est à la mer Méditerranée qu’il en faut rendre grâces (2).

N’est-ce pas là le fatalisme en plein? Que ce soit le fatalisme de la nature ou celui du hasard, qu’importe au point de vue de la destinée humaine? Elle est toujours dominée par une puissance qui détermine le caractère, les mœurs, les facultés des hommes et des peuples. Cela est si vrai que Herder prononce le mot de hasard, en parlant des causes qui firent des Phéniciens un peuple commerçant (3). Si le hasard a produit sur les côtes de la Phénicie cette prodigieuse activité que l'histoire admire, n’est-oe pas au

(1) Herder, Ideen zur Philosophie .1er Geschicbtc, xi, I. {Œuvres, t. XXIX,

|Mg. 8, 15.)

(S) Idem, tdeen zur Philosophie der Ccschichte, i, 6. (Œuvres, t. XXVIII, pop. il et suiv.); ni, i. I. XXIX, pag. 73.

(3) Idem, Ideeu aur Philosophie der Gescbichte, xu, 4. ( Œuvres , t. XXIX, pag. 71.)

DIEU DANS L’HISTOIRE

hasard aussi qu’il faut rapporter la brillante culture de la Grèce? Que ce soit Sa Majesté le Hasard qui règne, ou dame Nature, nous nous demandons ce que devient le progrès, sans lequel l'histoire est une lettre morte. Cousin dit que l’ouvrage de Herder est le premier grand monument élevé à l’idée du progrès. Il est vrai que Herder admet le développement des facultés que la nature dépose dans chaque peuple. Mais c’est un développement très restreint, et qui ne mérite pas même le nom de progrès.

Herder vient de nous dire que les nègres resteront toujours des nègres, et les Chinois des Chinois, que les habitants du nord de l’Asie seront toujours des nomades ou des chasseurs à demi sauvages. Où donc est le progrès? Le nègre peut se perfectionner comme nègre, mais il restera toujours nègre. Le Chinois pourra devenir une machine plus ou moins savante, mais il sera toujours une machine. Il y a plus. Le grand mobile du progrès, c’est le besoin que l’homme éprouve d’aller toujours en se perfectionnant : c’est ce que nous appelons le bonheur. Eh bien, ce mobile manque absolument à l'humanité, dans la doctrine de Herder. Comme il parque les nations dans un cercle fatal d’où elles ne peuvent plus sortir, il a dû, pour ne pas aboutir au désespoir, supposer que Dieu a donné aux hommes, dans les divers pays, tout le bonheur dont ils peuvent jouir. Il le dit des nègres, en traçant un tableau poétique de leur existence. La nature leur a refusé les dons de l’intelligence, mais elle leur a donné des compensations : « Le Noir passe ses jours, exempt de soucis, dans une contrée qui lui distribue sa nourriture avec une libéralité qui ne s’épuise jamais. Son corps se meut avec souplesse au sein des eaux, comme s’il était né pour cet élément. Que lui font les joies inquiètes de l’àme dont il n’éprouve pas le besoin? La nature l’a pris sous sa garde, et a fait de lui ce qui convenait le mieux et à son pays et au bonheur de sa vie (1). » S’il en est ainsi, les nègres seraient bien fous d’aspirer à une civilisation supérieure; pour mieux dire, ils n’en éprouvent pas même le besoin, pas plus que le roseau ne désire de devenir un chêne. Ce qui est vrai des nègres est vrai de toutes les races et de tous les peuples. Les Japonais ignorent les causes

(t) Herder , Ldec-n zur Philosophie der Geschichte, vi, S. ( Œuvre s, t. XX VIH, pag. 237.)

HERDER

de l'éclipse du soleil. Ils ont sur cela une fable puérile, et mille • autres croyances superstitieuses. N’avons-nous pas notre ignorance savante? et les superstitions nous font-elles défaut? Tout considéré, nous sommes quittes. Il n’y a pas jusqu’au fléau du despotisme qui est un moindre mal, pour les peuples de l’Asie que pour nous; on peut à peine dire que c’est un mal ; c’est une condition naturelle du pays, comme le climat et toutes les influences physiques (1). Nous ne sommes pas malheureux parce que nous vivons sous un ciel gris et pluvieux; les Asiatiques ne sont pas malheureux de vivre sous le régime de la force. Donc, ils auraient grand tort de vouloir la liberté; qu’en feraient-ils? En définitive, nous aboutissons à l’immobilité la plus complète. Nous voilà loin du progrès que Herder, dit-on, a le premier montré dans la m’arche de l’humanité.

C’est le fatalisme de la nature qui empêche Herder de concevoir le vrai progrès de l’espèce humaine. Alors même qu’elle se développe, on ne peut pas dire qu’il y ait progrès, pas plus qu’on ne dira qu’il y a progrès dans la nature physique; quand le gland devient chêne, il croit par les forces inhérentes à sa nature, mais il ne progresse pas. Il y a encore un autre préjugé chez Herder, qui vicie l’idée du progrès. Il dit que chaque race, chaque nation se développe selon ses instincts et ses facultés, selon les temps et les lieux; mais il ne croit pas qu’il y ait une éducation du genre humain, il n’admet pas d’idéal pour l’humanité. C'est nier l’idée d’humanité, l’idée d’une nature commune à tous les hommes et d’un but commun. Dès lors que reste-t-il? Des individus sans lien entre eux, pas plus qu’il n’y en a entre le chêne et le hêtre. L’homme est décidément une plante, qui porte dans chaque pays les fruits que d’après la nature du climat et du sol elle peut pro- . duire (2).

Voilà une doctrine que l’on peut de bon droit qualifier de fatalisme de la nature. Nous l’avons déjà combattue dans le cours de ces Études (3). Ici nous nous bornons à constater, qu’elle exile

(1) Herder, Idcen zur Philosophie der Geschichte, xi, S. ( Œuvres , t. XXIX, pag. 33 et suiv.; XI, pag. 36.

(2/ La comparaison est de Herder, Ideen zur Philosophie der Geschichte, tii, 2, t. XXVIII, des OEuvres complétés, pag. 262.

(3) Voyez mon Etude sur ta Philosophie du dix-huitième siècle, pag. 136 et suiv.

DIEU DANS L’HISTOIRE

* Dieu de l’histoire, et qu’en même temps elle compromet, disons mieux, qu'elle annule la liberté de l’homme. Pourquoi Herder ne veut-il pas que Dieu inspire les individus et qu’il dirige l’éducation des peuples? C’est parce que l’homme doit lui-même faire sa destinée; c’est pourquoi Dieu l’a doué des facultés du corps et de l’intelligence dont il a besoin pour remplir sa mission. Cela suppose la libre activité de l'homme. En effet, si l'on bannit Dieu du monde, ce ne peut être que pour y faire la part plus large à l’humanité. Or il se trouve que Herder, tout en repoussant l’assistance de Dieu que l’on appelle grâce ou gouvernement providentiel, détruit la liberté de l’homme, loin de la grandir. Comment en serait-il autrement, quand l’homme est assimilé aune plante, à un arbre? Il valait bien la peine de chasser Dieu de l’histoire pour aboutir à un pareil résultat !

Faut-il donc dire avec les adversaires de Herder qu’il est un matérialiste? On ne peut pas même dire qu’il professe le fatalisme. Logiquement, sa doctrine y conduit; mais il n’y a rien de logique dans les Idées sur la philosophie de l’histoire; tout y est indécis et et vague. Par cela même un jugement absolu qui condamne l’auteur serait injuste. Il ne faut ni l’exalter comme le fondateur d’une science nouvelle, ni le déprécier comme fataliste. Celui qui repousse le gouvernement providentiel, au point de bannir Dieu de l’histoire, celui qui repousse le progrès de l’humanité, et n’admet pas même un progrès individuel, ne mérite certes pas la gloire d’avoir fondé une science qui n’existe qu’à condition de maintenir tout ensemble l’action de Dieu sur l’homme et la liberté humaine. La philosophie de l’histoire n’est autre chose que l’éducation progressive de l’humanité, ce qui implique que l’homme fait lui-même sa destinée sous la main de Dieu.

Qui croirait que ces idées se trouvent aussi chez Herder? Oui, après qu’il a fait de l’homme une plante, il revendique sa liberté. Après qu’il a banni Dieu de l’histoire, il dit que Dieu dirige l’éducation de l’espèce humaine. La contradiction est flagrante, mais peu importe. Constatons cette autre face de la doctrine de Herder.

HERDER

D’abord c’est rendre justice à un beau génie ; puis il est bon de • montrer que le fatalisme de la nature est répudié, dans ses conséquences extrêmes, par celui-là même qui l’a exposé avec le plus d’éclat. Herder, en parlant de l’influence du climat, critique la théorie de Montesquieu. Le climat est un des éléments de la nature; on ne saurait nier qu’il agisse sur l’homme physique et par suite aussi sur l’homme moral. Mais de là à rapporter à l’action du chaud ou du froid toutes les institutions civiles et politiques des peuples, il y a un abîme. 11 y a mille autres influences qui combattent, neutralisent ou modifient celle du climat; n’en pas tenir compte c’est s’exposer à l’absurde et même au ridicule : on a pu, avec quelque raison, se moquer de l’auteur de l 'Esprit des lois qui fonde un système politique sur une langue de mouton. Herder dit qu’il faudrait participer de la sagesse divine pour démêler dans l’infinité des mobiles qui influent sur l’homme ce qui doit être attribué à chacun. Ce qu’il importe de remarquer, c’est que l’homme de son côté agit sur la nature. Que l’on compare l’Europe d’aujourd'hui à ce qu'elle était à l’époque où d’immenses forêts couvraient son sol. Le climat a changé, ainsique les mœurs et les institutions des peuples. Hérodote dit que l’Égypte est un don du Nil. Non, le Nil aurait fait de l’Égypte un marais aussi inutile que nuisible; c’est l'industrie humaine qui, mettant à profit un instrument de culture que Dieu avait créé, a modifié la nature et l’a transformée. Bien loin que les hommes soient dominés par la nature, ce sont eux qui la domptent, en soumettant la matière à l'empire de l’intelligence. A quoi se réduit donc l'influence du climat? 11 incline, dit Herder, il ne contraint point (1).

Voilà la liberté humaine sauvegardée par Herder dans l’ouvrage même où il met l’homme sur la même ligne que les plantes. Dieu aussi va reparaître, et prendre la place qui lui appartient dans la vie de l'humanité. La nature, avec toutes ses influences est un instrument d’éducation. Pour le développement physique de l’espèce humaine, cela n’a jamais été contesté. Or, l’éducation physique n’est que l’un des éléments de l’éducation. Si la nature elève l'homme physique, elle élève par cela même l'homme intel-

(l< Herder, lieen mr Pbih»cphit itcr Geschicht-, vu, 3. iOEvvres, t. XXVIII, pag. 267, «uiv.; 272 et suiv.)

DIEU DANS L’HISTOIRE

lectuel et moral. Mais la nature elle-même, de qui procède-t-elle? Voltaire dit que tout ouvrage suppose un ouvrier. Tel est aussi le sentiment delïerder. Quand on considère un vaisseau, dit-il, on est forcé de croire à un dessein de celui qui l’a construit. Celui qui a créé lq nature, et qui y fait régner l’unité au milieu d’une infinie diversité, n’aurait-il pas eu un dessein en diversifiant les climats, les territoires, les montagnes et les fleuves, les océans et les plaines? N’aurait-il pas mis en harmonie les forces de la nature et celles de l’intelligence? n’aurait-il pas établi un rapport entre la mission des divers peuples et le sol qu’il leur assigne comme demeure? Et ce lien intime n’aurait-il pas pour objet de faire l’éducation du genre humain? S’il y a un dessein de Dieu dans la nature, il y a par cela même une providence, et un plan providentiel qui se déroule dans les faits historiques (1).

Voilà la vraie philosophie de l’histoire. Comment se fait-il que Herder n'ait pas poursuivi cette idée dans toutes ses conséquences, et n’en ait pas montré la réalisation dans les faits historiques? Sont-ce les préjugés du dix-huitième siècle contre tout ce qui s’appelle grâce et gouvernement providentiel qui l’ont égaré? Ou inclinait-il au panthéisme qui détruit tout ensemble la notion de Dieu et celle de l’individualité humaine? Nous croyons que la première supposition est la vraie. Herder tenait trop au développement individuel pour être panthéiste. C’est plutôt le sentiment de l’unité qui lui manque. Ce qui lui fait surtout défaut, c'est la notion du Dieu immanent. Il sent d'instinct que Dieu est l’éducateur du genre humain, mais il n’ose pas donner suite à cette idée, de crainte de retomber dans la superstition d’un gouvernement miraculeux de la providence. La croyance d’un Dieu immanent peut seul nous sauver et des écarts du panthéisme et des erreurs du christianisme traditionnel.

tl) Herder, Ideeu zur Philosophie der Geschichte, ix, 1. [OEuvres, I. XXVIII, pag. 3*6.

N° 3. La Race. — Renan

Au dix-neuvième siècle, la race a remplacé le climat et la nature dans les spéculations philosophiques sur l’histoire. Tout devient une question de race, les plus grands intérêts de l’humanité, la religion et la liberté. Vous êtes catholique ou protestant, non par grâce divine, comme le croyaient les orthodoxes, non par conviction, comme le voudraient les rationalistes, vous l’êtes, parce que vous avez du sang germain ou du sang latin dans les veines, a Les peuples de race teutonique, dit un écrivain anglais, sont protestants, tandis que ceux de race celte sont catholiques. Là où le sang germain est le plus pur, les progrès du protestantisme furent plus faciles et plus prompts; là où il était mêlé au sang celtique, le progrès fut plus difficile, et là où l'élément celte dominait sans mélange, comme en France, le papisme finit par l’emporter, mais en subissant des modifications dont l’honneur revient à l’influence libérale de l’esprit teutonique (1). » Ce que les uns disent de la religion, les autres le disent de la liberté. Il y a des nations destinées à être libres, ce sont celles qui ont du sang germain dans les veines; d’autres sont prédestinées à la servitude, avec plus ou moins d'égalité, sous le despotisme : « Permis d’être libres aux Anglais, aux Américains, aux Hollandais, aux Suisses, aux Suédois, aux Norvégiens, voire même aux Belges qui parlent flamand ; mais il n’en est pas de même des races latines : la liberté est un poison pour les Français, les Italiens et les Espagnols. A eux, il faut l’unité; leur destinée est d’obéir à un César qui réunit en ses mains toutes les forces de la nation (2). »

La race est aussi un élément de la nature; et comme la nature tout entière agit sur l’homme, il est évident que la race doit jouer un grand rôle dans le développement de l’humanité. Nous avons

(I) Norlh-American review, la Race anglo-saxonne. (Revue britannique , 185Î, t. LUI, p*g. *19.)

(î) Laboulatje, le Parti libéral, son programme et son avenir, pag. 1 59.

VA

DIEU DANS L’HISTOIRE

dit plus d’une fois dans le cours de ces Études que la liberté moderne a ses racines dans les forêts de la Germanie; cela est devenu presque un axiome historique. Il est tout aussi certain que les anciens se faisaient une fausse idée de la liberté, en la confondant avec l’exercice de la puissance souveraine. Les Romains transmirent celte erreur aux peuples que l’on appelle latins parce qu’ils ont été initiés à la civilisation par Rome. Il est vrai encore que le protestantisme domine chez les ipeuples du Nord, tandis que jusqu’ici il a une existence faible et débile chez les nations du Midi.

Mais si l’influence de race ne peut être méconnue, en faut-il conclure qu'elle détermine la destinée des peuples avec une puissance irrésistible? Ce serait un nouveau fatalisme, et le plus irrémédiable de tous, puisque le sang qui coule dans nos veines ne dépend pas de notre choix, notre liberté n’y est pour rien. Et d’autre part cette action serait éternelle, puisque les races sont de Dieu ou de la nature; l’homme n’y peut rien changer, à moins qu’on ne suppose que le sang germain se répandra dans le monde entier, pour renouveler l’humanité, ce que les plus passionnés parmi les germanistes n’ont pas encore osé espérer. Reste à voir si réellement l’élément de race a la puissance immense qu’on lui attribue. 11 en est de la race comme du climat; on se prévaut de faits mal observés, incomplets, pour , les ériger en théorie, ou lois générales. Le protestantisme a été extirpé dans les pays du midi par le fer et par le feu; décorera-t-on du nom d’influence de race cette œuvre de la violence brutale? Louis XIV était-il un latin fanatique et les huguenots du Midi étaient-ils des Germains? Chose singulière, c’est dans le midi de la France, là où l’influence de l’élément germanique est presque nulle, que la Réforme s’est maintenue. Si donc les dragonnades ne sont pas parvenues à exterminer le protestantisme, ce n’est pas au sang germain qu’il faut en faire honneur. La liberté serait-elle essentiellement germanique? Qu’on nous explique alors comment il se fait que la nation qui est purement germanique, a vécu pendant des siècles sous le joug avilissant de petits princes, dont plusieurs portaient la tonsure et ne valaient pas mieux pour cela. Qu’on nous explique encore comment il se fait que c’est un peuple de race latine qui a inauguré l’ère de 89, ère de liberté et d’affranchissement universel. Ce

qu’il y a de plus singulier c’est que ce peuple latin a porté les germes de liberté chez les Allemands, qui malgré le sang germain étaient esclaves des prêtres et de despotes grands ou petits.

Nous n’avons pas besoin de faire appel aux faits pour combattre l’influence excessive que l’on attribue aux races dans le développement de l’humanité. Il suffit de la notion du progrès pour renverser cet échafaudage paradoxal. Admet-on que les hommes et les peuples vont sans cesse en se perfectionnant, alors il faut croire aussi qu’ils ont un but idéal dont ils s’approchent sans cesse; leur existence entière n’est qu’une éducation sans fin. Dès lors il ne saurait y avoir dans les races un obstacle au développement des facultés humaines; la race doit concourir au progrès, loin de le rendre impossible. Or, que deviendrait le progrès politique, s’il y avait des peuples prédestinés à la servitude? Que deviendrait le progrès religieux, s'il y avait des peuples condamnés à croupir éternellement dans les superstitions du christianisme catholique? Si la vie de l’humanité est une éducation divine, Dieu n’élèvera-t-il pas toutes les nations à la vérité et à la liberté? Y aurait-il encore des races élues et des races maudites? Ce serait revenir au système des castes, le plus odieux des régimes, puisqu’il tend à rendre Dieu responsable des iniquités qui régnent dans le monde.

Non, l’influence du climat n’est pas fatale ni éternelle. Il faut dire de la race ce que nous avons dit du climat. L’homme, dans son enfance, subit l’action des éléments extérieurs avec une puissance irrésistible. L’enfant peut -il résister aux instincts qu'il porte en lui, et aux impressions qu’il reçoit? C’est comme si l’on disait qu’il dépend de lui d’être noir ou blond. L’arme que Dieu a donnée à l’homme pour combattre la nature, pour se l'asservir, c’est la raison. Mais la raison ne se développe que progressivement. Donc les peuples ne s’affranchissent que petit à petit de la tyrannie de la nature. Ils finiront par la dominer. Est-ce à dire que l'influence de race cessera entièrement? Cela est impossible. Car les races jouent un rôle considérable dans le plan divin qui préside à l’éducation du genre humain. Dieu l’a partagé en nations, et il a doué chacune d’elles d’aptitudes particulières, parce que chacune a une mission particulière à remplir. L’élément de variété ne disparaîtra jamais, parce qu’il est de l’essence de la

DIEU DANS l’histoire.

création. Donc il y aura toujours des races diverses, et partant une diversité dans le développement intellectuel et moral qui a son principe dans la race. Si nous disons que cette influence va en diminuant, c’est en ce sens que l’homme, dans sa marche progressive, a conscience de la volonté divine; sa liberté consiste à vouloir ce que Dieu veut, à vouloir par conséquent ce que veut la nature, le climat, la race, sauf à corriger les erreurs qui ont leur source dans un principe de race. Tous les peuples arriveront à la liberté et à la vérité, mais chacun les concevra d’une manière différente. Du jour où ils comprendront que la race et tous les éléments de la nature sont des instruments providentiels de leur éducation la fatalité sera brisée : ils useront de ces instruments, eé ne seront pas les instruments qui domineront ceux qui s’en servent.

Y a-t-il plusieurs races inégales, d’origine diverse? Ou le genre humain est-il un, le même dans tous les pays, quelle que soit la diversité de couleurs, d’aptitudes, de caractères, de mœurs et d’institutions? La science n’a pas encore donné une réponse définitive à ces questions. On connaît la solution du christianisme. Les philosophes l'ont vivement attaquée. Mais à une hypothèse, ils n’ont guère fait que substituer une autre hypothèse. Nous ne pouvons tenir aucun compte de ces opinions contraires. C’est pour cela que nous avons laissé la question des races de côté dans nos Éludes. Ici nous nous bornerons à constater un fait que tout le monde reconnaît. Il y a des races diverses; la couleur même de la peau les trahit . il y a des peuples blancs, il y en a qui sont noirs, jaunes ou rouges, et leur destinée est tout aussi diverse que leur couleur. La race noire ett une des plus anciennes, en supposant que les diverses race! soient apparues à des dates différentes sur la terre; et cependant on ne la voit pas jouer un rôle dans la marche de l'humanité. Elle n’a pas d’histoire, parce qu’elle est toujours la même. Ce sont des peuples enfants ; la force a abusé de leur faiblesse pour les asservir. Est-ce que l’enfant, parce qu’il est faible, doit être esclave? Il a droit à être élevé à la vie intellectuelle et morale. Avant de dé-

clarer les nègres incivilisables, il faudrait que l’on eût employépour les civiliser d’autres moyens que les boissons fortes et les chaînes. Les peuples de la race jaune sont susceptibles d'une certaine culture, matérielle plutôt qu’intellectuelle. Quant à la race rouge, à laquelle appartiennent les indigènes de l’Amérique, elle dépérit et s’éteint; bientôt l’histoire perdra son souvenir. La race blanche occupe seule la scène (1).

La supériorité de la race blanche est éclatante ; ses œuvres l’attestent. De là on s’est trop hâté de conclure que les autres races sont inférieures par leur nature. On ne s’est pas aperçu que, s’il en était ainsi, il faudrait leur refuser la qualité d'hommes. Si la vie de l’homme est une éducation progressive, la perfectibilité doit être un attribut essentiel de la nature humaine. S’il y avait des peuples non perfectibles, ce serait une autre espèce. Personne n’ose aller jusque-là. Les partisans les plus décidés de la race blanche admettent l'unité de l’espèce humaine. Dès lors toutes les races sont perfectibles. Cette perfectibilité ne peut pas avoir une autre limite pour les jaunes ou les noirs que pour les blancs; sinon il y aurait une différence radicale entre les races, ce qui nous conduirait de nouveau à une diversité d’espèce. Si le genre humain est un, ses facultés sont identiques, et également développables; seulement le progrès peut être arrêté, entravé par des influences accidentelles. Si ce n'est qu’un obstacle accidentel, il disparaîtra. Il y aura dans la grande famille humaine des aînés, et des frères plus jeunes, il n’y aura plus de supérieurs ni d’inférieurs, plus de maîtres ni d’esclaves. Le frère aîné doit aider son jeune frère dans le travail de son perfectionnement. Telle est aussi la mission des peuples dont la civilisation a devancé les autres. Les blancs ne sont pas les seigneurs et maîtres du monde, ils n’ont aucun privilège, mais une charge, celle de présider à l’éducation de leurs frères moins avancés.

Ce qui prouve que la civilisation, pour mieux dire la perfectibilité, n’est pas un privilège de la race blanche, c’est qu’il y a de grandes Inégalités dans le sein même de cette race. D’abord les deux souches qui la divisent diffèrent grandement. On appelle l’une ariane, d’un mot sanscrit qui signifie vénérable, seigneur de

(t) Bluntschli, AUgemeines SUaUrcçht, t. I, pag. 70 et «uiv.(3* édition).

l'humanité; le mot est ambitieux, et la race l’est aussi. L’autre est appelée sémitique, du premier fils de Noë ; elle est, dit-on, inférieure à l'autre. Il faut ajouter que la différence de couleur entre les races, dites blanches, et les autres, noires et jaunes, n’est pas aussi tranchée qu’on le croit; il y a des blancs qui sont presque noirs. Et la civilisation aussi est loin de former l’apanage de tous les blancs. Les Arabes, après le magnifique élan qu’ils prirent sous Mahomet, sont retombés dans leur antique barbarie; les populations de la Perse et de l’Indo-Chine passeraient également pour barbares aux yeux d’un Européen libre penseur. N’avonsnous pas nos barbares en Europe même (1) ?

Nous laissons de côté ces accidents des races, pour nous en tenir aux grandes divisions. M. Renan a attaché son nom à la question des races, en établissant dans son savant ouvrage sur les langues sémitiques, les différences qui séparent les Sémites et les Ariens. A s’en tenir à la diversité des langues, on pourrait croire que ce sont deux races distinctes. Mais, au point de vue de la physiologie, la race sémitique et la race indo-européenne présentent le même type : « Elles possèdent en commun, dit M. Renan, et à elles seules, le souverain caractère de la beauté. » Sous le rapport des aptitudes intellectuelles et des instincts moraux, il y a des différences tranchées; mais elles n’empêchent point de ranger les Sémites et les Ariens dans une même catégorie, les uns et les autres ont joué un rôle dans l’œuvre de la civilisation générale, comme races perfectibles, ce que l’on ne peut dire ni des nègres, ni des nations tartares : ils forment par excellence la famille civilisée. Mais quoiqu’ils appartiennent à la même race, les Sémites et les Ariens ne sont point sur un pied d’égalité. M. Renan va nous dire que les Ariens sont les privilégiés parmi les habitants de la terre, tandis que les Sémite» sont plutôt une race inférieure qui déchoit pour faire place aux Indo-Européens (2).

Voici en grands traits l'histoire de l’humanité, au point de vue des races. D’abord paraissent les races inférieures, elles couvrent

I) Voyez les observations spirituelles de Lélul , dans un Mémoire sur l'Inégalité des races humaines. (Séances et travaux de l'Académie des Sciences morales et politiques, !865. 1. III, pag. i07 et suiv.)

(3) Henan, Histoire générale des langues sémitiques, 1. 1", pag. A79-48I.

• le sol à une époque anté-historique ; comme elles n’ont pas laissé de souvenirs, elles appartiennent au domaine de la géologie plutôt qu’à l’histoire : « Partout les Ariens et les Sémites trouvent sous leurs pas, en venant s’établir dans un pays, des races à demi sauvages qu’ils exterminent, et qui surviven^dansles mythes des peuples plus civilisés sous forme, de races gigantesques ou, magiques nées de la terre, souvent sous forme d’animaux. Les parties du monde où ne se sont pas portées les grandes races, l’Océanie, l’Afrique méridionale, l’Asie septentrionale, en sont restées à cette humanité primitive. Puis viennent les premières races civilisées, mais leur civilisation est empreinte d’un caractère matériel : instincts religieux et poétiques peu développés : grande aptitude pour les arts manuels : esprit positif tourné vers le négoce, le bien-être et l’agrément de la vie : pas d’esprit public ni de vie politique : ces races comptent trois ou quatre mille ans d’histoire avant l’ère chrétienne. Leur civilisation a disparu sous les efforts des Sémites et des Ariens ; elle ne s’est conservée qu’en Chine. Enfin paraissent les grandes races nobles, Ariens et Sémites, venant de l’Imaüs, l’une en Bactriane, l’autre en Arménie, deux mille ans environ avant l’ère chrétienne. Très inférieurs d’abord aux Couschites et aux Chamites, pour la civilisation extérieure et matérielle, ils l’emportent infiniment sur eux pour la vigueur, le courage, le génie poétique et religieux. Les Ariens eux-mêmes l’emportent sur les Sémites. Ceux-ci n’ont qu’une mission religieuse; ils convertissent presque tous les peuples ariens à leurs idées monothéistes. Une fois cette mission accomplie, la race sémitique déchoit rapidement et laisse la race arienne marcher seule à la tête des destinées du genre humain (1). »

Pourquoi les Ariens l’emportent-ils sur les Sémites ? La religion est comme le sens spécial de la race sémitique. « C’est la gloire de cette race d’avoir atteint, dès ses premiers jours, la notion de la Divinité que tous les autres peuples devaient adopter à son exemple et sur la foi de sa prédication. » Il n’y a qu’un Dieu, et ce Dieu unique est un monarque absolu. Telle est la théodicée du livre de Job, et elle n’a pas changé depuis lors. Comment les Sémites se sont-ils élevés tout d’abord à une conception de la Divinité, à

(IJ Renan , Histoire des langues sémitiques, pag. 494.

DIEU DANS L'HISTOIRE

laquelle l’Inde n’est pas encore arrivée, malgré ses révélateurs et ses philosophes? Il n’y a qu’une réponse à faire. Les Sémites ont trouvé le monothéisme dans les instincts les plus impérieux de leur esprit et de leur cœur. Si la religion est le sens particulier aux Sémites, si c’est là leur mission historique, on peut dire que la philosophie est le lot cfc la race indo-européenne. Depuis les siècles les plus reculés jusque dans les temps modernes, du fond de l’Inde jusqu’aux extrémités de l’Occident et du Nord, cette race a essayé d’expliquer Dieu, l’homme et le monde par un système rationnel : l’école philosophique a sa patrie dans la Grèce et et dans l’Inde. Les Sémites sont le peuple des religions destiné à les créer et à les propager : « N’est-il pas remarquable que les trois religions qui jusqu’ici ont joué le plus grand rôle dans l’histoire de la civilisation, les trois religions marquées d’un caractère spécial de durée, de fécondité, de prosélytisme, sont nées toutes les trois parmi les peuples sémitiques? Il n’y a que quelques journées de Jérusalem au Sinaï et du Sinaï à la Mecque. » Tandis que la recherche réfléchie, indépendante, sévère, courageuse, philosophique, en un mot, de la vérité, est le partage des Indo- Européens.

Jusqu’ici nous ne voyons pas en quoi consiste l’infériorité des Sémites. La religion et la philosophie sont au fond identiques, ce sont deux formes diverses de la même vérité. Parfois hostiles, toujours rivales, on ne peut pas dire que dans leur essence l’une soit supérieure à l’autre. La philosophie recherche la vérité, et elle a aussi l’ambition de la posséder, mais elle ne prétend pas que ce qu’elle considère comme vrai soit l’expression de la vérité absolue; elle prétend encore moins l’imposer à l’esprit humain. La religion est plus ambitieuse. Le judaïsme, le christianisme et le mahométisme proclament à l’envi leur universalité, c’est à dire que. tous les hommes, également créés par Dieu, sont appelés à l’adorer de la même manière. A ce point dexvue, la philosophie l’emporte sur la religion; l’une professe la liberté, l’autre aboutit nécessairement à l’intolérance. « Les Sémites, aspirant à fonder un culte indépendant des variétés provinciales, devaient déclarer mauvaises toutes les religions différentes de la leur. » Cette intolérance est étrangère non seulement aux spéculations philosophiques des Indo-Européens, mais même à leurs religions. Ils n’ont

jamais pris leur mythologie comme la vérité absolue, ils n’ont pas essayé de la propager, ni de l’imposer. Voilà pourquoi on ne trouve que chez eux l’esprit d’examen et la liberté de penser. Certes, la tolérance indo-européenne partait d’un sentiment plus élevé de la destinée humaine, et d’une plus grande largeur d’esprit. De la tolérance est née la liberté, de l’intolérance le despotisme religieux et politique. La religion même des Sémites, bien qu’elle prêche l’unité de Dieu, a quelque chose d’étroit et de faux. Dieu est séparé du monde; il le domine, comme le potier dispose du vase qu’il a façonné; ce n’est pas assez dire, il intervient dans le monde pour suspendre les lois que lui-même lui a données. Les Indo-Européens animent et divinisent la nature; il y a un écueil dans cette conception, le panthéisme; mais il y a aussi le germe d’une notion plus parfaite de la Divinité, celle du Dieu immanent qui inspire les hommes et les guide dans les luttes de la vie (1).

Il y a dans les tendances religieuses et philosophiques innées aux deux races un principe de supériorité pour les nations indoeuropéennes. M. Renan n'hésite pas à déclarer que la race sémitique, comparée à la race indo-européenne, représente une combinaison inférieure de la nature humaine. Les Sémites comprennent merveilleusement l’unité; ils ne savent pas. atteindre la multiplicité. Aussi la race sémitique n’a-t-elle ni cette hauteur de spiritualisme que l’Inde et la Germanie seules ont connue, ni le sentiment de la mesure et de la parfaite beauté que la Grèce a légué aux nations latines, ni cette sensibilité délicate et profonde qui est le trait dominant des peuples celtiques. La conscience sémitique est claire mais peu étendue (2). Là ne s’arrête point la différence entre les deux races. C’est la pensée qui gouverne le monde. Les copceptions religieuses et philosophiques déterminent la destinée des peuples. Dans la vie civile et politique, las Sémites se distinguent par le même caractère de simplicité que dans leur religion; ils n'ont jamais fondé ni grands empires, comme ceux d’Égypte et de Perse; on ne trouve chez eux ni .commerce ni esprit public, rien de ce génie qui définit l'homme

(i) Renan, Histoire îles langues sémitiques, 1. 1, pag. 3-7, *63, 485. (ï) Idem, Ibid., t. I, pag. 4 et suiv.

DIEU DANS l’histoire.

un animal politique. La société sémitique est celle de la tente et de la tribu : aucune institution politique et judiciaire : l'homme libre, sans autre autorité et sans autre garantie que celle de la famille. Si l’on veut trouver la mesure de l’esprit sémitique, il faut visiter l’Arabie; elle présente le singulier spectacle d’une société se soutenant à sa manière, sans aucune espèce de gouvernement. C’est l’idéal de Proudhon réalisé, l'anarchie (1). Chez les peuples indo-européens, il y a lutte permanente entre les divers éléments de la société, l’aristocratie et la démocratie, l’Église et l’État, la royauté et le peuple. La victoire reste aux nations déclarées souveraines; l’individu y est libre, mais au sein d’une société savamment organisée.

M. Renan signale une dernière différence entre les deux races : les Sémites, dit-il, entendent la moralité d’une façon fort différente de la nôtre. Le Sémite ne connaît guère de devoir qu’envers lui-même. Cela ne veut-il pas dire que l’égoïsme est sa morale! Poursuivre sa vengeance, revendiquer ce qu’il croit être son droit, est à ses yeux une sorte d’obligation. Mais ne lui demandez pas de tenir sa parole, de rendre la justice d’une manière désintéressée. Rien ne tient dans ces âmes passionnées que le sentiment indompté du moi. Cela parait peu conciliable avec le caractère religieux des peuples sémitiques : à vrai dire leur religion est un devoir spécial, consistant en certaines observances, qui n’ont qu’un lien fort éloigné avec la morale. De là ces caractères étranges de la Bible, réputés saints et se souillant de meurtre et d’adultère. De là le mélange bizarre de sincérité et de mensonge, d’exaltation religieuse et d’égoïsme qui nous frappe dans Mahomet (2).

Il y a bien des choses ingénieuses et vraies dans la comparaison que M. Renan établit entre la race sémitique et la race indoeuropéenne. Mais il lui manque une base réelle, celle des faits.

(1) Renan, Histoire des langues sémitiques, 1. 1, pag. 13 et suiv.

(3) Idem, IOtd., t. I, pag. 15 et suiv.

M. Renan s’en est tenu à la surface des choses ; quand il trouve sur son chemin un de ces faits que tout le monde connaît, et qui contrarie son système, il l’écarte comme une exception, ou même il l’altère. Est-il vrai que l’Inde et la Grèce ont eu le privilège des cultes mythologiques, si privilège il y a? M. Renan oublie que le peuple sémitique par excellence, les Israélites, avaient un penchant si décidé pour l'idolâtrie, qu’il fallut les efforts séculaires des prophètes pour les ramener sans cesse à l’adoration du Dieu unique, le seul vrai Dieu. M. Renan préfère les Arabes, comme les vrais représentants de la race sémitique. Est-il vrai, comme il le dit, que c’est une erreur de croire que Mahomet ait fondé le monothéisme dans sa patrie? M. Renan avait besoin d’une Arabie monothéiste, avant Mahomet. Il affirme hardiment que le culte d’Allah suprême a toujours été celui des Arabes, donnant ainsi un démenti aux faits les plus constants et â Mahomet lui-même (1).

Il n’est pas plus vrai que le Dieu des Sémites soit un monarque absolu, à la façon des rois de l’Orient. Si le Dieu d’Israël est le maître, il est aussi le père des hommes; il ne suffit pas de le craindre, il faut l’aimer de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses forces. Il n’est pas vrai non plus que la religion des Sémites soit étrangère à la morale. Faut-il rappeler à M. Renan ces paroles de la Bible : « Aime ton prochain comme toi-même? » Faut-il lui rappeler les amères plaintes des prophètes contre le culte extérieur, et leur spiritualisme exalté? Quant à Mahomet, il prêche la morale des œuvres à chaque page, à chaque ligne du Coran. Est-il vrai que la race sémitique nous ait légué l’intolérance? Un philosophe français, israélite d’origine, répond : «Je crains qu’aucune nation, aucune croyance n’ait rien à envier aux autres, en fait d’intolérance. L’homme est si plein d’orgueil, dit M. Franck, qu’il ne souffre pas la contradiction de ses semblables et qu'il est toujours prêt à identifier ses opinions avec la gloire de Dieu. Est-ce que, par un privilège particulier, l’intolérance serait étrangère aux nations indo-européennes? M. Renan n’a-t-il pas lu les imprécations horribles que les Lois de Manou lancent contre les populations impures, c’est à dire infidèles? a-t-il oublié que le bouddhisme a été étouffé dans des flots de sang, par des mains*

(I) Voyei le tome V* de mes Eludes sur l'histoire de l'humanité, pag 417 et suiv.

1*4 DIEU DANS l’üISTOIRE.

ariennes, au sein de l'Inde (I)? Enfin, nous ne croyons pas davantage à la supériorité des religions indo-européennes sur les religions sémitiques. Si nous n’adorons plus le Dieu isolé et séparé du monde que Moïse appelle le seul vrai Dieu, nous n’adorons pas non plus le Dieu qui se confond avec le monde et qui absorbe l’homme. Si nous devions faire un choix, nous donnerions la préférence à la religion qui sauvegarde l’individualité humaine, sans laquelle il n’y a plus de vie, plus de civilisation, plus de progrès. A ce litre, le monothéisme sémitique l’emporte sur le panthéisme indien. La conception n’est pas complète, il faut ajouter que ce Dieu unique est dans le monde, mais sans se confondre avec lui. Cette idée emprunte au panthéisme ce qu’il a de vrai. En ce sens on peut dire que la philosophie moderne, ou la religion de l’avenir, procède des deux grands courants de l’humanité; elle se rattache à la race arienne et à la race sémitique.

Nous revenons au parallèle des deux races. Est-il vrai que les nations sémitiques soient toujours restées étrangères à l’industrie, au commerce, à l’art de fonder et de gouverner les États? Qui ne se rappelle les Phéniciens, nation sémitique, dont le nom est devenu synonyme de commerçant? Les Arabes, ce type de la race sémitique, selon M. Renan, se sont également livrés au commerce, depuis la plus haute antiquité, et au moyen âge ils ont prouvé que la libre pensée n’est pas le monopole des Indo-Européens. Qui a initié les peuples germaniques à la science, à la philosophie? Des penseurs arabes et jujfs. Ce sont les Arabes qui ont construit l’Alhambra, ce sont eux qui ont fondé le brillant empire des Kalifes. Les Carthaginois ont lutté pendant un siècle et demi avec le peuple- roi. Annibal est-il inférieur à n’importe quel guerrier indo-européen? Et le gouvernement carthaginois n’a-t-il pas été comparé par Aristote à celui de Sparte, qui a eu longtemps le privilège d’être admiré parles philosophes de race arienne (2)?

La supériorité morale que M. Renan reconnaît à la race indoeuropéenne n’est pas mieux établie. Chose singulière, le portrait qu’il trace de l'Arabe du désert ressemble trait pour trait aux

(I) Franck , Rapport sur l'ouvrage de M. Renan, lu à l'Académie des Sciences moraies et politiques. (Séances, 1856, l. IV, pag. 374.)

(!) Idem, Ibid. (Séances de l'Académie des Sciences morales et politiques, 1856, t. IV, pag. 37! et suiv.)

Germains. L’habitant de la Germanie ne connaissait aussi que son individualité, son moi; il ne respectait aucun lien comme indissoluble, il allait jusqu’à rompre à sa volonté les liens que crée le sang, en abdiquant sa famille (1). Si l’individualisme germanique a fini par plier sous la loi du devoir, c’est grâce à l’influence du catholicisme et du droit romain. Peu importent les destinées différentes des deux races; il nous suffit de constater que les facultés morales sont identiques. Et comment en serait- il autrement? Gonçoit-on que Dieu ait créé une race qui ignore la loi du devoir? Il peut y avoir diversité dans la manière de comprendre la morale; mais s’il y a uh Dieu, et s’il vit en nous, il nous inspirera partout et toujours la loi du devoir.

L’histoire ne peut pas accepter l’idée de races privilégiées, de peuples élus. Toutes les races sont élues, car Dieu vit en toutes. ‘Mais toutes n'ont pas la même mission; et toutes ne paraissent pas au même moment sur le théâtre de Phistoire; elles viennent successivement remplir la lâche que Dieu leur a confiée. Quelle est la loi qui préside à cette lente transformation, à celle éducation divine? Le progrès. Donc, plus nous remontons le cours des âges, plus nous trouverons l’humanité imparfaite. Est-ce à dire qhe les premières races qui ont couvert le globe aient été des races inférieures? Non certes. C’est l’initiative, en toutes choses, qui est la plus difficile et la plus méritoire; ce sont donc les comraeneements de la civilisation qui doivent le plus exciter notre admiration. Que l’on songe aux efforts prodigieux d’intelligence et de volonté, qu’il a fallu déployer pour découvrir les plus simples éléments de l’industrie, pour organiser une ébauche de l’État? Eh bien, les premiers ouvriers de toute culture ont été ces peuples barbares que M. Renan relègue parmi les races inférieures. Les nations indo-européennes ont trouvé partout une ancienne civilisation, qu’ils ont mise à profit. Dernières venues dans la carrière, elles se sont approprié les travaux de ceux qui les avaient devancées. Est-ce à dire qu’elles soient d’une nature supérieurë aü* populations qu’elles ont asservies, exploitées ou exterminées?

Si lës Indo-Européens avaient cette supériorité native, ils devraient la déployer partout où ils s’établissent. Est-ce là ce que

(I) Voy-i le tome V* de mes Etudes sur l'histoire de l'humanité , ï* édition.

l’histoire nous apprend? Les Ariens, quand ils paraissent sur la scène, sont barbares; tels furent les conquérants de l’Inde, tels furent les Hellènes de la Grèce, tels furent les Germains de l’Europe. Que l’on songe aux influences qui ont dû concourir pour civiliser les peuples du Nord. Là où les Ariens n’ont pas rencontré ces circonstances favorables, ils sont encore aujourd’hui barbares. Les peuples slaves parlent les dialectes les plus voisins du sanscrit; ils présentent des types de physionomie les plus analogues à ceux de l’Hindoustan; cependant la plupart de ces populations sont à peine entrées dans la société civilisée; il y en a qui sont encore dans un état de barbarie. Il y a mieux. Nous connaissons l’antique souche de la race indo-européenne; c’est une population au teint blanc, aux cheveux blonds, aux yeux bleus, à la stature élancée, parlant une langue qui se rapproche du sanscrit, professant une religion analogue à l’ancien culte védique. Se distingue-t-elle par sa civilisation? Ce sont de grossiers barbares qui vivent misérablement du produit de chétifs troupeaux (1).

Il suffit de rétablir les faits, pour ruiner le système des races. Considéré comme philosophie de l’histoire, il est aussi funeste que faux. Il aboutit à une inégalité radicale des diverses familles humaines. Vainement M. Renan dit-il que l'unité du genre humain n’est plus contestée, il l’admet en théorie et il la détruit en fait. C’est ainsi que les jurisconsultes romains parlaient d'un lien de charité qui . embrasse tous les hommes, et ils mettaient les esclaves sur la même ligue que les brutes. M. Renan aussi compare les populations inférieures qui les premières ont habité le globe aux animaux. Les races matérielles, dit-il, qui les ont remplacées ne sont susceptibles que d’une culture matérielle. Les blancs euxmêmes ne sont pas égaux; il y a une race privilégiée à laquelle appartient l’empire du monde. Ne croirait-on pas entendre le législateur indien disant que Dieu a créé les brahmanes de sa bouche, les kchattryas de son bras, les vâiçyas de sa cuisse, et les çoudras de son pied? Le système des races reproduit la division des castes ; il recule au delà de l’esclavage. En effet, l’esclave peut devenir l’égal de son maître; tandis que celui que Dieu a

(IJ Sudre, la Doctrine des races. (Séances de l’Académie des Sciences morales et poil tiqus, 1839, t. IV, pag. 69-7*.)

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