RENAN
créé inférieur, ne peut jamais songer à l’égalité ; il ne lui reste qu’une chose à faire, c’est de plier sous le joug, si mieux il n’aime disparaître du sol qu’il a arrosé de sa sueur. Toujours la conception indienne. Le monde a été créé pour la caste dominante, dit Manou. Le monde a été créé pour la race aryenne, dit M. Renan. Que devient l’unité du genre humain dans cette doctrine?
Demanderons-nous ce que devient la liberté? « Le système des races conduit au fatalisme du sang, dit un philosophe français (1). Il n’y a pas plus de liberté pour la race élue que pour les races maudites. Si l’Indo-Européen est supérieur au Sémite, c’est par son organisation physique. » La matière détermine l’intelligence. Peut-on dire qu’il y a progrès dans cette succession de races? Le progrès implique la libre activité de celui qui le réalise. Dès lors il ne peut être question d’un vrai progrès là où règne le fatalisme de la matière. Une race prend la place de l’autre, comme les animaux que nous connaissons ont remplacé les monstres antédiluviens. Y a-t-il progrès du mastodonte au bœuf? Il n’y a pas davantage progrès des races animales aux races intelligentes. Il y a un travail de la nature, dans lequel nous ne sommes pour rien, et auquel nous ne comprenons rien. Un système qui détruit le progrès aussi bien que la liberté, est par cela même condamné. Avant d’apprécier quelle est en définitive l’influence de la race sur les destinées de l’humanité, il faut voir les conséquences auxquelles elle conduit au sein même de la race privilégiée, et dans la partie du monde qui est le siège de la civilisation.
Qu’il y ait des différences d'aptitude et de mission entre les Indo-Européens et les Sémites, cela est d’une haute importance pour la philosophie de l’histoire, mais cela touche assez peu les peuples européens, car tous appartiennent à la race aryenne. Ce qui nous intéresse davantage, c’est que dans le sein même de cette race il y a des éléments divers, hostiles, et leur hostilité se reproduit dans le domaine de la science : l’élément latin et l’élé-
(I) Franc/c, Rapport sur l'ouvrage de M. Renan. (Séances de l’Académie des Sciences morales, 1586, t. IV, pag. Ï77.)
DIEU DANS L’HISTOIRE
ment germanique. La domination romaine a eu cette puissante influence d’imposer sa langue aux populations barbares de l’Europe occidentale. Or, la langue est l’expression des idées et des sentiments d’un peuple, la langue est pour ainsi dire tout le peuple : en parlant la langue latine, les Gaulois et les Espagnols sont devenus aussi latins que les Italiens. De là les nations latines. A côté d’elles il y a les peuples d’origine germanique; et comme les Germains, après avoir renversé l’empire de la ville éternelle, ont envahi l’Europe entière, il y a des éléments germaniques jusque chez les nations latines.
Que le génie latin diffère profondément du génie germanique, personne ne le contestera. Nous mêmes nous avons dit bien souvent, dans le cours de nos Études, que l’humanité moderne doit aux Germains l’esprit de liberté qui la distingue des anciens. Les Romains et les Grecs sont aussi célébrés pour leur amour de la liberté; leurs républiques ont été longtemps enviées par ceux auxquels la liberté esi chère; mais on a fini par s’apercevoir que les anciens se faisaient de la liberté une idée toute différente de celle que les peuples modernes y attachent. Chez les anciens, être libre voulait dire être souverain. Les citoyens exerçaient la puissance souveraine, en cela consistait leur liberté. Chez les peuples modernes, être libre veut dire que l’on jouit de certains droits que Dieu a donnés à l’homme, comme tel, et dont aucune puissance humaine ne saurait le dépouiller. Quelle est la vraie notion de la liberté? Nos constitutions répondent à la question ; elles s’ouvrent toutes par une déclaration des droits de l’homme et du citoyen. N8us ne nous croirions pas libres si nous ne jouissions de la liberté religieuse, de la liberté de la presse, si nos personnes et nos biens n’étaient à l’abri de tout arbitraire, l’arbitraire fût-il celui de la loi. Tandis que les anciens, tout en étant souverains, ne reconnaissaient pas de droits naturels à l’homme ; le citoyen tenait ses droits de l'État, et l'État pouvait l’en dépouiller; de sorte que le citoyen était souverain tout ensemble et esclave. La liberté qui peut dégénérer en servitude est une fausse liberté. C’est donc la liberté moderne qui est la vraie. 11 faut seulement ajouter que les droits de l'homme ont besoin d'une garantie; cette garantie se trouve dans l’exercice de la puissance souveraine par la nation ou par ses mandataires.
De qui les peuples modernes tiennent-ils cet esprit de liberté? Il faut pénétrer dans les profondeurs du génie germanique, si l’on veut, en trouver la racine. C’est l’esprit d’individualité des Germains qui a produit la liberté moderne. En veut-on la preuve? L’origine historique de nos droits remonte au moyen âge, à la féodalité, et le régime féodal est essentiellement germanique. Quand on dit que les peuples modernes tiennent leur passion de liberté individuelle des Germains, on entend parler surtout des peuples d’origine germanique. Quant aux peuples de civilisation latine, ils sont restés imbus de l’idée que les Romains se faisaient de la liberté; ils se croient libres quand ils sont souverains, et confondent volontiers la liberté avec l’égalité. Il en est ainsi du moins de la France. De cette opposition de sentiments entre la nation française et les nations germaniques est née une doctrine, si toutefois elle mérite ce nom, qui considère les Latins et les Germains comme des races distinctes, ayant une destinée différente, les uns aimant l’égalité, fût-ce sous le régime du despotisme, les autres tenant avant tout à la liberté.
A cela ne se borne pas l’opposition des Latins et des Germains. Les races ont leur ambition ; chacune veut être la race privilégiée entre toutes, la race élue. Cette rivalité se fait jour jusque dans le domaine de la science. Écoutez les germanistes : « Tout ce qu’il y a de beau et de grand dans notre civilisation, procède des Germains; à eux appartient l’empire du monde. Les nations latines dépérissent; la France, bien qu’elle aime à s’appeler la grande nation, est en pleine décadence. L’avenir est à la race germanique. Deux fois déjà elle a sauvé l’humanité de la mort, en brisant le despotisme de Rome païenne, et en brisant un despotisme plus avilisant encore, celui de Rome catholique; elle la sauvera encore de la décrépitude qui la menacerait sous le régime des nations latines (1). » Les Latins ont un esprit tout aussi envahissant. Ils méprisent les rudes Barbares qui foulèrent l’empire, pour le dévaster. Ils sont fiers de leur civilisation, héritage de l’antiquité; ils aiment l’égalité avec passion, et disent que les hommes ne sont pas libres tant qu’ils y a entre eux une inégalité quelconque.
(*) Comparez le tome V* de mes Etudes sur l'histoire de l'humanité, î* édition, t. V, pig. 19 suiv., 93 et suit.
DIEU DANS L'HISTOIRE
ISO
La liberté, mélangée d’aristocratie, n’a aucun attrait pour eux, ils préfèrent l'égalité sous un César. Plus d’une fois les nations latines ont aspiré à l’empire du monde, et elles n’ont pas encore abdiqué leur ambition.
Ainsi une lutte de race se reproduit au sein de populations qui, en réalité, appartiennent à la même race. Il y a certes des différences de génie entre les Latins et les Germains, comme il y en a entre les Indo-Européens et les Sémites. Mais, si l’on veut élever ce fait à la hauteur d'une théorie, on aboutit aux conséquences funestes que nous venons de signaler. Il faut se féliciter des excès auxquels a conduit le système des races; ils en prouvent la fausseté mieux que le raisonnement. On commence par diviser l’humanité en une race dominante et des races inférieures. Au sein de la race privilégiée, il y a une souche plus noble, ceile des Indo- Européens : à eux appartient l’empire du monde. Puis, dans cette race élue, on fait une nouvelle distinction; tous sont appelés, mais tous ne sont pas élus : les uns grandissent et étendent leur domination sur toute la terre, les autres déclinent et déchoient. Aux Germains seuls l’empire du monde! Mais parmi les Germains n’y aurait-il pas des élus? des êtres distingués par une capacité supérieure? D'élus en élus, nous arriverions li une aristocratie peu nombreuse qui revendiquerait la domination sur tout le genre humain. En vérité, la liberté gagnerait beaucoup à ce beau système! Tout devient une question de sang. Celui qui a du sang latin dans les veines, doit se contenter du régime des Césars : heureux s’il n’est pas entraîné fatalement à une inévitable décadence! Celui qui a du sang germain dans les veines, sera libre; plus il en aura, plus il le sera. Il y aura donc dans le sein d'une même nation des hommes libres par excellence, les purs Germains; d’autres qui le seront moins, ou qui ne le seront pas, parce qu’ils ont du sang latin dans les veines. Encore une fois l'iuogalité radicale, la caste ou l’esclavage!
Que devient, dans cet ordre d’idées, le progrès, que devient l’éducation de l’liumanité?Le sang déterminant tout, il faudrait corriger le sang pour perfectionner l’homme. En supposant que cela soit possible, pourrait-on appeler progrès et éducation le résultat d’une infusion de sang germain? Peut-on dire que les animaux progressent, quand on parvient à obtenir une espèce nouvelle par
un croisement de races? Pour l’homme, cela est même impossible. Car le sang germain en se mêlant au rang latin s’affaiblit; la race supérieure, en s’unissant à la race inférieure déchoit donc, il y a décadence et non perfectionnement. Que resterait-il donc à faire aux hommes de sang pur? Garder soigneusement la pureté du sang, éviter tout mélange, toute alliance qui pourrait la souiller. Nous voilà revenus au régime des castes, à l’odieuse distinction des êtres purs et des êtres impurs, ce qui, en définitive, est le régime de l’immobilité absolue.
Quel rôle Dieu joue-t-il dans ce système? C’est Dieu qui est le principe de la division du genre humain en races essentiellement diverses. C’est donc Dieu qui veut qu’il y ait des races d’hommes qui ressemblent à des animaux ; puis dés races qui ne s’élèveront jamais au dessus d’une culture matérielle plus ou moins perfectionnée; enfin des races privilégiées, et dans leur sein des élus parmi les élus. Dhns ces sociétés d’élus, le sang et la matière détermineraient d’avance la supériorité radicale des uns, l’infériorité radicale des autres. N’est-ce pas transporter dans l’histoire la distinction des élus et des damnés? La consciencè humaine se révolte contre le paradis et l’enfer. Elle se révoltera bien plus encore contre une doctrine qui tend à faire de celte conception imaginaire une affreuse réalité. Hûtons-nous d’ajouter que Dieu nous a révélé ses desseins dans les faits qui se déroulent successivement dans la vie de l’humanité. L’histoire donne un démenti absolu au système des races.
Depuis la plus haute antiquité un spectacle frappe l’historien, c’est le mélange des populations qui habitent la terre. La guerre d’abord, puis le commerce les mêlent incessamment. Il en résulte un mouvement prodigieux de peuples, et une fusion incessante des races qui couvrent le globe. Voilà des milliers et des milliers d’années que ce mouvement continue. Et à quoi tend-il? Est-ce à parquer chaque race dans un certain territoire? est-ce à séparer dans chaque État les hommes suivant leur origine? Il tend, au contraire, à constituer les nations par le mélange des races ; de sorte qu’à la limite extrême de cette œuvre séculaire, la distinction des races cessera, pour faire place à la division des nationalités. Dès maintenant, dans les États d’Europe, il serait impossible de distinguer un homme de race germanique d’un homme de race
DIEU DANS L’HISTOIRE
latine. Il n'y a pas une seule nation qui représente une race exclusive. Au point de vue de la théorie des races, il faudrait voir dans ce mélange impur, une dégénération, une déchéance. Loin de là; ce sont les nations les plus mêlées qui sont les plus progressives. Prenons les deux extrêmes. C’est au mur qui l’entoure que la Chine doit son isolement tout ensemble et son immobilité, la pureté de son sang et sa décrépitude. L'Angleterre, au contraire, n’est séparée du reste du monde qu'en apparence, la mer qui la baigne, loin de l’isoler, l'a mise en rapport avec tout le genre humain, par la guerre, l’industrie et le commerce : il n’y a pas de nation plus mêlée, il n’y en a pas de plus progressive.
L’histoire nous révèle les desseins de Dieu et de son. gouvernement providentiel. Il serait absurde de nier l’influence de race; elle est un de ces éléments de variété que Dieu a répandus à pleines mains dans la création. Mais il y a une unité supérieure qui domine celte diversité. L’humanité est une, malgré les différences de race; le but qu’elle poursuit est un, malgré les voies diverses que Dieu a ouvertes pour l’atteindre. Il a fallu celte diversité, à raison de la richesse infinie de nos facultés. Chaque nation a sa tâche dans le développement des facultés humaines. Chacune d’elles représente un élément de l'humanité, e£ c’est le concours harmonieux de tous ces éléments divers qui constitue l’unité humaine. Dieu veille à ce qu’ils concourent tous au même but. C’est en Dieu qu’est le principe de l'unité, car il est dans toutes les nations et toutes les nations vivent en lui.
Voilà ce que l'histoire nous apprend. Elle justifie Dieu, en ce sens que le spectacle du gouvernement providentiel nous réconcilie avec notre destinée. Il n’y a point de purs ni d'impurs aux yeux de Dieu; chaque peuple a sa mission, et toute mission est sainte, celle des rudes pionniers qui les premiers ont commencé la lutte de l’industrie contre la nature, aussi bien que la mission des peuples qui brillent par les dons de l’intelligence. C'est toujours la même humanité qui remplit les fonctions diverses suivant les temps et les lieux. Elle se développe progressivement, sous la main de Dieu. Dans cette marche incessante vers le but que Dieu lui a assigné, il y a progrès continu vers l’unité, c’est à dire vers ce but idéal. Mais la diversité subsistera toujours ; si les races se fondent, les nations ne périront pas; mais elles auront tous les
jours plus la conscience qu’elles travaillent à une œuvre commune. Aucune d’elles ne se croira supérieure à l’autre. Si l’une a le génie de la religion et une autre celui de la libre pensée, elles se rappelleront que la philosophie et la religion sont sœurs et qu’elles poursuivent un même but, qu’elles ont en vue la même perfection. Si l’une d’elles a l'esprit de liberté et une autre l'esprit d’égalité, elles sauront qu’il n’y a de vraie égalité qu’au sein de la liberté, mais que la liberté aussi est incomplète quand l’égalité n’est pas entière. Le commerce que Dieu établit entre elles communiquera à toutes le fruit du travail de chacune. Les Sémites ont donné la religion à l’humanité, et on ose dire qu’ils sont une race inférieure, alors que la religion est l’instrument providentiel de notre éducation! A leur tour les Indo-Européens viendront corriger avec leur esprit philosophique ce que les religions ont d’étroit et d’exclusif; ils donnent à l’humanité un don aussi précieux que la religion, la libre pensée. Les Germains nous ont apporté l’esprit de liberté, et l’humanité n’oubliera jamais ce bienfait ; les Latins apprendront h être libres, à l’école de leurs frères, et ils donneront aux Germains l’égalité, le droit, l’unité qui manquent aux nouveaux venus. Toutes les nations doivent arriver à la liberté et à l’égalité, et toutes doivent allier le sentiment religieux à la libre pensée. Voilà le terme idéal de l’éducation à laquelle préside la providence. Cette philosophie de l’histoire, en même temps qu’elle justifie Dieu, console et fortifie les hommes. Tandis que le fatalisme de race, de nature ou de climat désespère les hommes qui le prennent au sérieux, et les fait douter de Dieu, parce qu'il bannit Dieu de l’histoire, ou lui fait jouer un rôle si odieux, que les hommes sont tentés de désirer qu’il n’y ait point de Dieu.
§ 5. Le fatalisme révolutionnaire. — T hier,.
On accuse les historiens de la Révolution française de fatalisme. On dit qu’ils prennent toujours parti pour le vainqueur contre le vaincu, pour la Constituante contre la royauté, pour la République
1)1 bU DANS LHIST01RE.
contre les constituants, pour la Terreur contre les girondins, pour les coups d’État du Directoire contre les royalistes, pour les violences de Buonaparte contre le régime directorial, pour les excès de l'empereur contre l’Europe, et pour l’Europe coalisée contre l’empereur. A quoi aboutit cette glorification de la victoire? C'est glorifier le triomphe de la force; c’est crier avec le vieux Gaulois, malheur aux vaincus, et vive le vainqueur! C’est habituer les hommes à plier sous la force, que dis-je? à l’adorer, comme l’expression de la volonté de Dieu, ou de l’empire du destin. C’est détruire l’idée de droit; dès lors, c’est rendre la liberté impossible. Nous ne demanderons pas ce que devient la philosophie de l’histoire dans le fatalisme de la force. Peut-il encore être question de philosophie, c’est à dire de la pensée libre, là où règne la force brutale? Peut- il être question d’un gouvernement providentiel, alors que l’on fait de Dieu le complice de toutes les violences qui triomphent?- Autant vaudrait adorer Sa Majesté le Hasard. Il ne peut pas davantage s’agir de progrès, car le progrès implique la libre activité de l’homme, et dans le fatalisme de la force, il n’y a plus de place pour la liberté. '
Le fatalisme de la force est la plus avilissante des doctrines. Mais la justice demande que l’on ne rende pas les historiens de la Révolution responsables des erreurs et des excès qui ont conduit à l'adoration de la force. A vrai dire, ils sont les organes des sentiments et des idées qui régnent dan la société française. C’est la Révolution avant tout qui est coupable. Quand nous accusons la Révolution, nous n’entendons certes pas répudier le magnifique élan de 89 ni la philosophie qui l’a préparé. Ce sont nos idées les plus chères qui ont triomphé en 89, et les hommes qui ont donné leur vie pour les faire triompher, nous les vénérons comme les martyrs, comme les saints de l’humanité. Mais la Révolution n’est pas restée fidèle à l’esprit de liberté qui animait les philosophes et les constituants. Une erreur fatale surtout l’égara. Elle voulut établir la république sur les ruines de la royauté, or la France n’était pas républicaine, de là une lutte acharnée entre une minorité enthousiaste de liberté, de démocratie, et la masse de la nation restée monarchique. Les démocrates crurent quelle salut de la France, que le salut du genre humain, dépendait du maintien de la république. Devant cet immense intérêt disparaie-
• LA QOCTRINE. — TH1BRS.
IM
saient les intérêts, les droits mêmes des individus. Le salut public est la loi suprême : à cette idole la Convention, puis le Directoire, enfin Napoléon immolèrent les droits les plus précieux des citoyens, c’est 5 dire que pour sauver la liberté ils anéantirent la liberté. Il reste à la France la souveraineté du peuple et l’égalité. Mais qu’est-ce que la souveraineté du peuple, là où le peuple n’a plus de droits? et qu’est-ce que l’égalité là où règne le despotisme?
. Les Français payèrent cher le semblant de souveraineté et d’égalité qui leur resta comme fruit des héroïques luttes de la Révolution : ils perdirent le sentiment du droit, et ne conservèrent que le culte de la force. Ils avaient vu tour à tour les girondins recourir à la force pour détruire la monarchie, les démocrates de 93 dresser la guillotine en permanence pour anéantir les, ennemis de la République, le Directoire faire coup d'État sur coup d’État pour empêcher les royalistes d’arriver au pouvoir, enfin un soldat de génie régner sur le monde par la force. Comment la nation n’aurait-elle pas cru au droit du plus fort? La France n'est pas seule coupable. Qu’est-ce que la politique royale, depuis que les rois sont les maîtres, sinon une débauche de force? Au dix-huitième siècle on vit un roi libre penseur, une impératrice incrédule et une reine dévote se liguer pour enlever à une nation généreuse la liberté et la vie. Si l’intelligence et la puissance avaient égalé leur bon vouloir, les rois coalisés contre la Révolution auraient traité la France comme ils avaient traité la Pologne. Ce sont leurs attaques incessantes qui excusent les excès; dqs révolutionnaires et de Napoléon, ou qui du moins les expliquent. Et quand, grâce à l’héroïque soulèvement des peuples, 1& coalition vainquit l’invincible, elle imita ses violences dans un congrès qui aurait dû se donner pour mission de rétablir et de consolider l’empire du droit. Comment les hommes, témoins des abus dp la. force commis par ceux-là mêmes qu’on leur apprenait à révérer comme les organes de Dieu, n’auraient- ils pas fini par adorer la force?
Voilà les vrais coupables. Les rois ont, pendant des siècles, donné l’exemple de la violence brutale; la Révolution a eu le tort dp, le, suivre ; en faisant tomber la tète d’un roi sur l’échafaud, elle aurait dû répudier l’héritage de la politique royale. Les historiens
1(6 DIEU DANS l’hISTOIRB.
aussi se sont laissé entraîner par l’influence des faits et par l'autorité de ceux qui présidèrent aux destinées de la Fiance révolutionnaire. Ils sont excusables sans doute d’avoir obéi à la tendance générale des esprits ; mais il faut ajouter qu’ils ont manqué à la mission qui incombe à l'histoire en face de la force triomphantfe; loin de joindre ses acclamations à celles des contemporains, elle doit élever la voix en faveur du droit éternel. M. Thiers mérite ce reproche; on ne le lui a pas épargné, et nous nous associons à l’accusation. Il est même plus coupable que les acteurs de la Révolution; ceux-ci partageaient nécessairement les passions au milieu desquelles ils vivaient, ils étaient dominés par les circonstances. Et après tout, les faits auxquels ils prêtèrent leur concours, quand même la force y régnait, n’ont point cette action démoralisante que la doctrine exerce quand elle élève la violence à la hauteur d’une théorie. Ce ne sont pas les faits qui gouvernent le monde, ce sont les idées. Un fait est remplacé par un fait contraire, la force est renversée par le droit; mais quand les hommes confondent la force avec le droit, alors il n'y a plus de place pour le droit ni pour la liberté, il n’y a plus d'avenir pour les sociétés.
M. Thiers, dit un de ses critiques le plus sérieux, a une immense admiration pour tout ce qui s’élève, brille et possède la force. Il adopte successivement chaque parti, à mesure qu’il triomphe de ses rivaux, pour lui donner tort lorsqu’il tombe. C’est ainsi qu’il exalte et qu’il réprouve successivement les constitutionnels et les girondins, Danton et Robespierre, les thermidoriens et le Directoire. Tu ne réussis pas, donc tu as tort. Voilà, dit M. Lanfrey, toute la philosophie de l’histoire de M. Thiers. A côté du sourire éternel pour ceux que la fortune favorise, jamais un mot de pitié pour ceux qu'elle écrase, jamais un mot de respect pour les infortunes imméritées, jamais une protestation contre les triomphes que la popularité décerne à ses favoris et le grossier encens dont elle les enivre, jamais un retour en faveur de la grandeur intellectuelle et morale, jamais un blâme pour les
bassesses officielles, jamais un dédain pour la populace en habits brodés. C’est une vraie idolâtrie de la force (1).
Nous ne nous associons pas à ce qu’il y a de personnel dans cette appréciation passionnée; mais nous applaudissons de tout cœur à la réprobation de l’idolâtrie qui s’adresse au plus fort. Sans doute, s’il y a un Dieu, et un gouvernement providentiel, on doit croire au triomphe définitif de la vérité, de la liberté môme sur cette terre. Mais la victoire est le prix de la lutte et des épreuves. Dans cette lutte il est bien évident que le droit ne peut pas toujours l’emporter. Si Dieu est dans le monde et le dirige, les passions humaines y jouent aussi leur rôle, et par suite les erreurs et les excès; Dès lors le triomphe d’un jour ne décide rien pour le vainqueur, pas plus que la défaite ne témoigne contre le vaincu. Socrate a bu la ciguë, et Jésus-Christ a été crucifié. S’il s’était trouvé à Athènes et à Jérusalem des historiens adorant la force, ils auraient applaudi au supplice du sage et à l’infamie dont le fort voulait couvrir le faible! Ils auraient applaudi aux empereurs païens qui cherchèrent à étouffer le christianisme dans le sang, et ils se seraient rangés du côté des bourreaux contre les martyrs! Il y avait en effet de ces apologistes de la force à Athènes, ils s’appelaient sophistes. Le mot est devenu une injure. Ne nous hâtons pas trop d’applaudir la force; le droit est de Dieu, et Dieu est plus fort que la force. Seulement il est patient dans sa justice, parce qu’il est éternel. Patience donc! la victime d’aujourd’hui sera demain le martyr couronné. La victoire définitive restera au droit -et à la vérité; en prenant parti pour la vérité et pour la liberté, nous serons sûrs de ne jamais nous tromper dans nos jugements sur les hommes et les choses.
M. Thiers est-il fataliste? Il pourrait se défendre de professer le fatalisme du succès ou de la force, car il ne l’enseigne pas ouvertement. Mais il s’est laissé séduire par le sophisme révolutionnaire du salut public au point de tout justifier, à commencer par la Terreur. , Après l’insurrection du 31 mai contre les girondins, il écrit : « La généreuse députation de la Gironde expire, lorsque le danger plus grand a rendu la violence plus urgente , et la modération moins ad-
(i) Lanttey. dans la Revu » nationale, t. IV (1861), pag. 537.
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missible (1). » Voilà précisément le langage que tenaient les. hommes de la Montagne; mais si la modération leur paraissait! funeste, était-ce une raison pour envoyer les modérés à l'échafaud? et est-ce une raison pour que l’historien se prononce pour les vainqueurs? Il ne cache pas scs sympathies pour la Gironde; il avoue que la Terreur fut la plus atroce des tyrannies, mais il' ajoute « qu’il faut tenir compte du danger de l'État (2). » Le danger de l'État provoqua d’horribles massacres; qu’en pense M. Thiers? Il expose les sophismes par lesquels les révolutionnaires essayèrent d’excuser, de justifier les massacreurs : « On s’éiait habitué à considérer les suspects comme des ennemis irréconciliables qu’il fallait détruire pour le salut de la république. » Les suspects étaientils coupables? Ils n’avaient d’autre tort que de penser d'une certaine manière, et souvent même ne pensaient pas autrement que leurs, persécuteurs. Pourquoi l’historien ne flétrit-il pas cet abominable régime? Il le qualifie d 'atroce, il est vrai, mais il a des excuses pour les atrocités : « Les premiers meurtres commis en 93 provenaient, d’une irritation réelle, et motivée par le danger. » M. Thiers dit qu’on fut obligé de construire cette machine formidable pour résister à des ennemis de toute espèce. Question de nécessité : « Pourquoi d’affreuses circonstances avaient-elles obligé de créer un gouvernement de mort, qui ne régnerait et ne vaincrait que par la mort (3)? », Ainsi il y a des circonstances qui permettent, que dis-je? qui obligent d'immoler des milliers d’innocents, des femmes, des enfants! La nécessité, non seulement explique tout, mais justifie tout !
La république est sauvée par le meurtre, par la guillotine. Mais, chose remarquable, la victoire ne lui profite guère. A peine un gouvernement régulier est-il installé, que la réaction royaliste commence; l’échafaud n’a pas converti la. nation. Il faut de nouveau sauver la république. Le Directoire inaugure les coups d’État. Qu’en pense M. Thiers? L’illégalité était flagrante. Est-ce que l’historien la condamne? « La légalité, dit-il, était une illusion à la suite d’une révolution comme la nôtre. » Triste aveu! Cela ne prouverait-il pas que la guillotine est un mauvais instrument de liberté?
(I ) Thiers, Histoire de la Révolution française, cbap. sait. (2) Idem, ibid., chap. xxvm.
(5) Idem, ibid., chap. m. (T. II.)
Ce n’était autre chose que le règne de la force; au plus fort donc l’empire ! L’homme fort va arriver sur la scène; le Directoire lui prépare la voie et l’historien français justifie d’avance son avé* nement : « Ce n’est pas à l’abri de la puissance légale que tous les partis pouvaient venir se soumettre et se reposer; il fallait une puissance plus forte, pour les réprimer, les rapprocher, les fondre et les protéger tous contre l’Europe en armes : cette puissance, c’était la puissance militaire (1). » Ainsi il y a une puissance plut forte que celle des lois, la puissance militaire; c’est à dire que la force devait régner. Est-ce ainsi que la guillotine et les coups d’État sauvèrent la république ?
Le coup d’État de fructidor conduisit fatalement au 18 brumaire. C’est par la force, en violant la Constitution qu’il avait juré d'observer, que le général Bonaparte arrive au pouvoir. Qu’en pense M. Thiers? Un coup d’État est un crime; mais déjà nous» savons qu’il y a des crimes que les circonstances rendent nécessaires. L’historien de la Révolution nous dit que le 18 brumaire no fut pas un attentat, pas môme une faute; c’est un acte hardi, mais nécessaire qui termina l’anarchie. Tel n’est pas l’avis des républta cains qui gémissent de tant de sang inutilement versé pour fonder! la liberté en France. Ne serait-ce pas précisément ce sang versé qui empêcha la liberté de s'établir? Les républicains croyaientavoir sauvé la république par l’échafaud, et il se trouva qu’ils la livrèrent à un soldat heureux! M. Thiers «lit que les républicains' se trompaient, que la Révolution nous donnera un jour la liberté,, mais quelle ne pouvait pas être elle-même la liberté : c’était une lutte violente contre l’ancien ordre de choses, or la guerre n’admet pas les formes et?, l’esprit de la liberté (2). M. Thiers à son tour ne s’est-il pas fait illusion? Hélas! la question n’en est plus une; La Révolution n’a pas encore donné la liberté à la France; il fauti que la France abandonne les traditions révolutionnaires, si ellei veut la conquérir. Do coups d'Élat en coups d’État, elle a abouti au césarisme (3). Elle acclame aujourd'hui ce qu’elle flétrissait hier, et elle flétrira demain ce qu’elle acclame aujourd’hui; non coa-
ti) Thiers, Histoire de la Révolution française, t. Il, chap. mit. (t) Idem, ibtd., L II, chapitre dernier.
(?) Écrit en 1 867.
DIEU DANS L’HISTOIRE
tente de plier sous la force, elle l’adore! Voilà comment la force a préparé l’empire de la liberté. Que dire de l’historien qui aide à égarer la conscience publique, en excusant, en justifiant la victoire de la force sur le droit!
La force s’incarne dans un homme de guerre sans pareil. Il n’est plus question de liberté, mais de puissance, de gloire, de domination, Napoléon foule aux pieds les droits des peuples, comme la Terreur avait sacrifié les droits des individus. Qu’en pense M. Thiers? Il n’a que des éloges pour le premier consul : il l’exalte, il le porte aux nues. Cependant c’est le premier consul qui força l’Italie à plier sous son ambition, en changeant sa constitution quand il plaisait à Napoléon de changer celle de la France. C’est toujours la force qui règne. Rien de plus légitime, à entendre M. Thiers. Le premier consul se fait élire président de la république cisalpine. Nous avons dit comment se fit l’élection (1). M. Thiers, qui entre dans les détails les plus minutieux quand il raconte une bataille, néglige les incidents qui pourraient compromettre la gloire de son héros : « C’était une idée toute simple, dit-il, encore plus utile à la Cisalpine qu’à la grandeur du premier consul. » En effet, Bonaparte ne voulait que le bonheur de l'Italie. Singulière façon de faire le bonheur d’une nation que de lui enlever la liberté! Quand le premier consul devint empereur, le président de la république cisalpine voulut être roi d’Italie. Les Italiens y répugnaient : ils avaient tort et Napoléon avait raison. Il est vrai, dit M. Thiers, que c’était dans l’intérêt de la politique française qu’il changea la république en royaume; mais n’était-ce pas un grand bienfait pour les Italiens, que d’entendre ainsi la politique française (2)? » La domination étrangère un bienfait! Ce ne fut pas l’avis des Italiens. La domination française les prépara si peu à l’indépendance, qu’en 1814 ils se remirent sous le joug de l’Autriche, et chassèrent leurs bienfaiteurs.
Napoléon voulut aussi être le bienfaiteur de l’Espagne. Il avait encore raison, selon M. Thiers. « La pensée de régénérer l'Espagne aurait été vraie, juste , réalisable si déjà l’empereur n’avait entrepris au nord plus d’œuvres qu'il n'était possible d’en accomplir
(!) Voyei le tome XV* de mes Eludes sur l'histoire de C humanité. (S) Thiers , Histoire du Consulat et de l'Empire.
en plusieurs règnes. La grandeur du résultat l'aurait absous de la violence ou de la ruse qu'il aurait fallu y employer. » On sait que les violences et les ruses ne manquèrent pas à Bayonne. Si M. Thiers les condamne, c’est que Napoléon échoua. Tout eût été pour le mieux s’il avait réussi. Écoutons l’historien français : « Assurément si on jugeait ces actes d’après la morale ordinaire qui rend sacrée la propriété d’autrui, il faudrait les flétrir à jamais, comme on flétrit le criminel qui a’ touché au bien qui ne lui appartient pas, et môme en les jugeant d’après des principes différents , on ne peut que leur infliger un blâme sévère. Mais les trônes sont autre chose qu’une propriété privée. On les ôte ou on les donne quelquefois.au grand avantage des nations dont on dispose ainsi arbitrairement, seulement il faut prendre garde, en voulant jouer le rôle de la Providence, d'y échouer (1). » Ainsi le tout est de réussir. Si Napoléon avait réussi , le blâme sévère se serait changé en louange, et l’historien aurait glorifié le bienfaiteur de l’Espagne, comme il a glorifié le bienfaiteur de l’Italie. La morale ordinaire se serait tue devant la grandeur du résultat. Qu’importe que Napoléon ait employé la violence et la perfidie pour détrôner les Bourbons d'Espagne! Cela se serait fait au grand avantage des Espagnols, et la fin ne justifie-t-elle pas les moyens? C’est la politique de Machiavel, et c’est la bonne. Les Espagnols ne furent pas de cet avis ; ils préférèrent leur indépendance aux bienfaits que leur apportait un conquérant. Ne serait-ce pas là la vraie politique, celle qui inscrit sur son drapeau le droit et la liberté?
Napoléon voulut être le maître du continent. Politique glorieuse qui n’eut qu’un tort, celui de ne pas réussir. M. Thiers ne se demande pas si la domination de l’Europe n’eût pas violé les droits des nations. Il ne sait ce que c’est que les nationalités. II devrait au moins savoir, puisqu'il est historien, que toute domination universelle est fatale aux peuples qui la subissent. A-t-il oublié la décrépitude de l’empire romain? Napoléon y«voyait le beau idéal de la civilisation, l’unité des Codes, celle des principes, des opinions, des sentiments, des vues, des intérêts. Il n’oublie qu’une chose, la liberté; et la liberté peut-elle exister pour les peuples sans indépendance? L'unité, telle que'Napoléon la concevait,
(t) Thiers, Histoire du Consulat et de l'Empire, liv. ans
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telle que son historien l’admire, n’est pas un idéal, c’est l’uniformité plutôt que l’unité, et l’uniformité est un principe de déca* dence, parce qu'elle lue toute vie individuelle. Il est inutile d’insister sur cette chimère, comme Napoléon lui-méme l'appela, quand il fut trop tard. Mais l’historien n’aurait-il pas dû la combattre, alors qu’il s’adresse à une nation qui s’est toujours montrée folle de gloire militaire et de conquêtes?
M. Thiers est dominé, sans qu’il s’en rende compte, par le fatalisme de la force. Nous allons dire à quoi ce fatalisme aboutit. Constatons la funeste influence que celte tendance exerce sur le sens moral de l'historien français. Pour être digne de sa haute mission, l’historien doit être l’organe de la justice éternelle; il doit toujours et contre tous maintenir haut et ferme le drapeau du droit. Il n’y a pas deux morales, il n’y en a qu’une. Il n’y a pas une politique de la nécessité qui justifie tout, la guillotine, les coups d’État, et les violences de la conquête. L’historien doit appeler brigandage ce qui est brigandage, et assassinat ce qui est assassinat, sinon il corrompt la conscience de ses lecteurs, et que reste-t-il quand le sentiment du droit et du devoir est éteint? La force et rien que la force. M. Thiers va nous dire lui-méme si nous le jugeonë trop sévèrement.
Le jugement du duc d’Enghien viola toutes les règles de la justice; c’est un de ces meurtres légaux qui sont mille fois plus criminels que l’assassinat, parce qu’ils empruntent les formes et l’apparence du droit. Qu'en pense M. Thiers? Tout en plaignant la victime, il la juge avec une sévérité excessive. D’un jeune homme, d’un enfant, il fait un implacable ennemi de la Révolution, qui attendait sur les bords du Rhin le renouvellement de la guerre civile; il rappelle que les lois de la république et de tous les temps punissaient de la peine capitale le fait de servir contre sa patrie. Il a des ménagements, des excuses sans fin, pour celui qui viola toutes les lois; il loue le cœur généreux de cet homme extraordinaire, au moment où il livrait une victime innocente à une commission militaire, c’est à dire à des bourreaux. Enfin l’historien a des paroles d’excuse, de compassion pour les juges! Ils étaient affligés plus qu’on ne peut le dire, ces malheureux (1). Pour
(I) Thiers, Histoire itu Consulat et (le l'Empire.
le coup, notre conscience se révolte, et nous nous écrions avec un critique sévère mais juste : « Plaindre la victime est d’une sensibilité banale et vulgaire; le véritable homme d’État saura s’élever au dessus de ce lieu commun de la pitié, et il plaindra surtout les magistrats qui cédèrent à la triste nécessité de l’envoyer au supplice (1). »
M. Thiers a fait école. « Les écoliers, comme il arrive toujours, n’ayant point le talent des maîtres, croient les surpasser en exagérant leurs principes. Il s’est formé, dit Chateaubriand, une petite secte de théoristes de Terreur, qui n’a d’autre but que la justification des excès de la Révolution : espèce d'architectes en ossements et en têtes de morts, comme ceux qu’on trouve à Rome dans les catacombes. On transforme les événements en personnages; on ne dit pas : admirez Murat; on dit : admirez ses œuvres. Le meurtrier n’est pas beau, c’est le meurtre qui est divin. Les membres des comités révolutionnaires pouvaient être des assassins publics, mais leurs assassinats sont sublimes; vous voyez les grandes choses qu'ils ont produites (2). » Quelles sont ces grandes œuvres? « Les hommes de la Terreur, dit-on, ont sauvé la France, ils ont sauvé la république, la liberté et avec elle l’avenir de l'humanité. Qu’importe que ce régime ait été illégal, il n’en a pas moins servi la liberté. Dans l’état où se trouvait la France, il fallait que la république périt ou que le gouvernement devînt un gouvernement de sang. Pour ne pas succomber à la violence des moyens employés contre elle, la liberté devait recourir à des moyens plus violents encore. » Telle est la théorie des apologistes de la guillotine. Elle a été combattue par un homme à qui la liberté doit beaucoup, .et elle ne lui devrait que ce service, qu’il faudrait le glorifier. Nous laissons la parole à Benjamin Constant (3).
(I) Lanfrey, dans l;i Revue nationale du lOjuin 1861. (T. IV, pag.3î8.)
(3) Chateaubriand, Eludes ou Discours historiques, t. I, Préface.
(3) Benjamin Constant, des Effets des régimes qu’on a nommes révolutionnaires, rein-
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Quand on fait l’apologie de la Terreur, on la confond avec les mesures qui ont existé à côté de la Terreur. On oublie que dans les gouvernements les plus tyranniques, il y a une partie légale, répressive et coercitive qui est très légitime, puisqu’elle est le fondement de la société. Est-ce la Terreur qui fit marcher les Français îi la frontière? est-ce la Terreur qui rétablit la discipline dans les armées? est-ce la Terreur qui frappa les conspirateurs d’épouvante et qui réduisit toutes les factions à l’impuissance? En envoyant les Français ù la frontière, elle fit ce que tout gouvernement a le droit et le devoir de faire; mais quand les comités décrétaient arbitrairement la mort contre de prétendus traîtres, quand ils immolaient les généraux et qu’ils décimaient les armées, dira-t-on qu’ils organisaient la victoire, alors qu’ils remettaient le sort de la guerre à la frénésie? En livrant les conspirateurs aux tribunaux, les comités remplissaient encore un devoir, mais quand ces tribunaux décidaient sans formes, sans défense, sans appel, ils ne jugeaient pas, ils assassinaient. On prétend que cette justice, par cela môme qu’elle était aveugle, faisait trembler tout le monde. Oui, mais il eut suffi que les coupables tremblassent; le supplice de vieillards et de jeunes filles était-il nécessaire pour effrayer les conspirateurs? Sans doute, lorsqu’un juge condamne à la fois un innocent et un coupable, la terreur s’empare de tous les coupables comme de tous les innocents, mais les coupables auraient également tremblé, quand le crime seul eût été frappé. On dit que le régime de la Terreur par son atrocité redoubla la soumission à l’autorité, dans ce qu’elle avait de légitime. Cela est évident; mais il n’en résulte pas que ce redoublement d’effroi fût nécessaire, et que le gouvernement n’eût pas eu par la justice régulière les moyens suffisants pour forcer l’obéissance. Est-il vrai que cet abominable régime prépara la France à la liberté? Les faits, hélas! attestent qu’il la prépara à subir un joug quelconque : il a courbé les têtes, mais en dégradant les esprits, en flétrissant les cœurs.
11 faut insister sur les sophismes que M. Thiers et ses disciples ont empruntés à la Terreur pour expliquer, puis pour excuser et
tiremenl au ulul et il ta liberté de la France. (Dant Ici Mélanges de littérature et de politique, t. II.)
LA DOCTRINE. — TRIBRS.
justifier la suspension de toute liberté. La Révolution est une bataille, disait Robespierre et répètent ses apologistes. Non, répond Chateaubriand, la comparaison est défectueuse. Sur un champ de bataille, si on reçoit la mort, on la donne. L’exécuteur des hautes œuvres combat sans péril, lui seul tient le glaive; on lui amène l’ennemi garrotté. Je ne sache pas que l'on ait jamais appelé duel ce qui se passait entre la jeune fille de Verdun et le bourreau. Le voleur qui m’attend au coin d’un bois joue au moins sa vie contre la mienne; mais le révolutionnaire qui envoyait à la place du supplice des tombereaux remplis de femmes, quels risques courait-il avec ces faibles adversaires?
La nécessité des circonstances, tel est le grand mot avec lequel on veut effacer les taches de sang qui souillent les hommes de la Terreur. Cette nécessité que l’on invoque ne prouve qu’une chose, c’est que la conscience générale est viciée, à force d'être témoin de la violation répétée du droit. Si nous avions encore une ombre de sens moral, jamais l’idée ne nous serait venue de penser que le crime soit utile, que l’injustice soit nécessaire. Ne disons pas, continue Chateaubriand, que, si dans les révolutions tel homme innocent ou illustre n’avait péri, il en eût arrêté le cours, et qu’il ne faut pas sacrifier la patrie à un individu. Supposons que cet homme de génie ou de vertu eût pu ralentir le mouvement, il est évident que le crime ou l'injustice le retardent mille fois plus. Ce n’est pas en tuant la liberté, que l’on sauve la liberté ; ce n’est pas en habituant les hommes à plier sous la force, fût-elle criminelle, qu’on leur apprend à être libres.
Non, si l’on sépare la vérité morale des actions humaines, si l’on retranche la morale de la politique, et si ces funestes maximes prennent racine dans les consciences, on prépare des générations de lâches et d’égoïstes. Que leur importe la liberté? Une seule chose les touche, leur intérêt, et il y a toujours moyen de sauvegarder l'intérêt, à travers toutes les vicissitudes de la force. Un poète populaire les a flétris, en représentant Paillasse sautant pour tout le monde. Il suffit d’avoir les yeux tournés vers le soleil levant, et d’être toujours avec le parti qui triomphe. Que l’on imagine une nation imbue de ces sentiments dégradants; resterait-il encore un espoir aux amis de la liberté? Il n’y aurait plus dans le monde politique d’autre loi que la force, ni dans l’ordre moral
DlfcU DANS LHISTOIRE.
d'autre règle que l’intérêt du moment. Une société pareille marcherait vers une mort certaine, mais une mort honteuse, la mort dans la pourriture (1).
Il nous faut encore suivre le fatalisme de la force dans une dernière conséquence; ce n’est pas la moins affligeante, mais aussi elle doit ouvrir les yeux aux plus aveugles. La Révolution devint l’héritage d’un soldat de génie. Il enivra de gloire une nation folle de gloire. Et que devint la liberté? On veut que Napoléon ait préparé le règne de la liberté, tout en tuant ce qui restait de la liberté en France. S'il en était ainsi, il faudrait dire qu’il a fait précisément le contraire de ce qu’il voulait faire. Il aurait été un instrument. Mais de qui ou de quoi? Un des organe? les plus sérieux de la démocratie va répondre à notre question : « Les grands hommes, dit Louis Blanc, ne sont que les serviteurs aveugles d’une force invisible, qui leur confie, en le leur laissant ignorer à eux-mêmes, l’accomplissement des plus vastes desseins (2). » Qu’est-ce que cette force invisible? Mettons que ce soit la providence, les grands hommes seraient donc des instruments dans la main de Dieu. C’est ce que Bossuet nous a déjà dit, mais l’école démocratique y met plus de franchise; elle dénie ouvertement la liberté à ceux que la force invisible choisit pour exécuter ses desseins. Louis Blanc veut bien avouer que le vulgaire des hommes sont libres, mais il n’en est pas de même de ceux qui laissent de fortes traces sur le monde : «Comme ils ne peuvent faire un pas sans pousser quelque peuple en avant et que de leur existence dépend celle d’un grand nombre d’hommes, il est difficile de croire que ce soit d’eux-mêmes qu’ils tirent l'impulsion qu’ils impriment autour d’eux. Celte impulsion vient d’en haut. » Si cette conception était particulière à un écrivain, il ne vaudrait pas la peine de la combattre. Elle est si absurde que l’on se demande comment un homme de sens y a pu attacher sou nom. Quand Bossuet dit que les conquérants sont des instruments dans
(1) Comparez Chateaubriand, Éludes ou Discours historiques, 1. I, Préface.
(ï) Louis Blanc le Nouveau Momie, journal historique el politique, u*2, (S août t Si*».
LA DOCTRINE. — THIBRS. J«7
la main de la providence, il veut abaisser l’homme, pour faire régner Dieu seul. Cela se comprend. Mais l’école démocratique n’a pas envie, que nous sachions, d’humilier les peuples afin de les soumettre à un vicaire de Dieu sur cette terre. Aussi maintient-elle la liberté pour les masses, elle la refuse seulement aux hommes prédestinés qui les guident. Ici est l’absurdité. Quoi! La liberté, le plus beau don de Dieu, la faculté sans laquelle l’homme ne vit plus, serait l’apanage du vulgaire, et Dieu ne l’aurait pas accordée à ses élus! La liberté ne grandit-elle pas, à mesure que l’intelligence et l’àme s’élèvent! Si la liberté manque à ceux qui conduisent l’humanité, elle n’est plus qu’un vain mot, môme pour ceux à qui on la laisse en apparence. Il faut s’écrier avec le prophète : Aveugles conducteurs d’aveugles! Les grands hommes accomplissent des desseins qu’ils ignorent; et l’on veut que la foule qui leur obéit, en sache plus qu’eux ! Tous suivent donc en aveugles fa force invisible qui les entraîne malgré eux vers une destinée qu’ils ne comprennent pas. C’est le fatalisme en plein.
Nous ne savons si Louis Blanc veut exalter les grands hommes, ou s’il veut les abaisser. Il a contribué en tout cas à répandre dans la nation française le culte de Napoléon. L’empereur est l’héritier de la Révolution, il continue son œuvre. Ses merveilleuses victoires sont une nécessité providentielle. Le mouvement de 89 eût été incomplet sans l’empereur. Il est l’homme de la Providence, il est le sauveur, le Messie. Nous avons exposé ailleurs la marche ascendante du culte idolâtrique que la France voue à Napoléon (1). C’est la dernière manifestation du fatalisme de la force; et ce qui se passe sous nos yeux nous apprend ce que la liberté y gagne. S’il est vrai que !es grands hommes sont les serviteurs aveugles d’une force invisible, la moralité disparaît de l’histoire, et la liberté disparaît du monde. Ce n’est plus Napoléon qui fait le 18 brumaire, c’est la force invisible qui le pousse. Ce n’est pas l’empereur qui livre le duc d’Enghien à une commission militaire pour l’envoyer à la mort, c’est une force invisible qui l’entraîne et qui le domine. Ce n’est pas un homme de guerre qui imprime les traces de ses bottes au front des rois, c’est cette même force invisible. Ne l’accusez pas d’avoir foulé aux pieds les droits des na-
(!) Voyri le tome XV’ de mm Eludes sur l'histoire de rhumanlU.
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lions, d’avoir employé la perfidie et la force pçur atteindre ses fins. Savait-il ce qu'il faisait et où il allait? Il voulait dominer sur l’Espagne et il l’a affranchie. II était despote, et il a çépandu la liberté à pleines mains. Tl détestait les démocrates et il a préparé l’avénement de la démocratie. En définitive. Napoléon est l’incarnation de l’aveugle fatalité. Quand Louis Blanc écrivit cette théorie du fatalisme, la France venait de rétablir la république, et l’historien pouvait croire que l’empire avait préparé le règne de la liberté. Deux ans plus tard, l’héritier du nom de Napoléon met fin à la république, la France l’acclame; des millions de votes viennent légitimer le coup d'État qui rétablit l’empire. Faut-il demander si le règne du neveu de l'empereur est le règne de la liberté? Malheur aux peuples qui se livrent à un de ces hommes qui se disent les serviteurs d'une force invisible! Ces hommes-providence, ces sauveurs ne les sauvent qu’au j)rix de ce que l’homme a de plus cher, de sa liberté.
Nous n’accusons pas les sauveurs, les peuples sont plus coupables qu’eux. Le despotisme devient une triste nécessité quand l’anarchie a dissous tous les liens sociaux. Lorsqu'un peuple ne peut pas se sauver lui-même, il faut bien que la force vienne le sauver. Comment se fait-il qu’une grande nation ne trouve plus en elle la puissance de faire son salut? C’est que le fatalisme de la force règne dans son sein depuis des siècles; or le fatalisme énerve les intelligences, et il abaisse les âmes. Il n’y a qu’un moyen de les relever, c’est de bannir la force du mdnde et de l’histoire, pour y replacer Dieu. Non, cette force invisible que l’on nous représente inspirant, entraînant les grands hommes et avec eux l’humanité, n’est pas le Dieu que le "genre humain adore. La providence ne fait pas de coups d’État, elle n’emploie pas le crime, la violence et la trahison pour accomplir ses desseins. Un Dieu pareil fait horreur. Disons mieux, ce n’est pas Dieu. Telle est la conséquence funeste du fatalisme que nous déplorons. On bannit Dieu du monde et de l’histoire, et on ne s’aperçoit pas qu’en enlevant Dieu aux hommes on leur enlève le principe de vie. 11 faut leur montrer Dieu dans l’histoire, pour qu’ils le sentent aussi en eux-mêmes; non un Dieu qui agit comme l’aveugle destin, mais un Dieu-providence qui fait l’éducation du genre humain; non un Dieu qui détruit notre liberté, mais un Dieu qui lui donne