‹ La philosophie de l'histoireChapitre 17 sur 41 · THIERS · texte numérisé non relu

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des forces toujours nouvelles. La vraie philosophie de l’histoire est un enseignement de Dieu. Mais il y a encore un écueil dans cette conception : il faut éviter, erf montrant Dieu dans le monde, de le confondre avec le monde. Il ne vaudrait pas la peine d’échapper à la fatalité, si l’on devait échouer contre le panthéisme.

§ 6. Le fataliime panthéiste. — Hegel

La philosophie de l’histoire se lie intimement à la conception de Dieu. Elle se résume en deux idées, le gouvernement providentiel et le progrès. Cela suppose un Dieu qui vit en nous, mais sans se confondre avec nous. Nous l’appelons le Dieu immanent, pour le distinguer du Dieu des orthodoxes qui vil hors du monde et n’y intervient que par voie de miracles. Mais l’immanence de Dieu n’est-elle pas synonyme de panthéisme? Le mot se trouve chez les panthéistes; reste à savoir s’ils y attachent le même sens que nous. Or, le panthéisme nie ou il détruit l'individualité humaine, tandis notre croyance la plus ferme est l’existence infinie et progressive de l’homme. Dans la doctrine du panthéisme, il ne peut pas être question de philosophie de l’histoire. Il y aurait contradiction logique à parler d’un gouvernement providentiel, alors que l’idée de providence implique un Dieu personnel, c’est h dire un Dieu ayant conscience de lui-même, et dirigeant l’éducation du genre humain avec conscience. Quant au progrès, il ne se conçoit pas pour l’individu sans une existence infinie, distincte de Dieu, et se manifestant librement. Or, le panthéisme absorbe l’homme en Dieu, il lui enlève sa liberté, il dépouille Dieu luimême de la personnalité, et partant de la liberté.

Ce reproche s’adresse-t-il au philosophe illustre dont nous avons inscrit le nom parmi les fatalistes? Il est difficile de porter un jugement absolu sur Hegel. On sait qu’après sa mort, son école se divisa en partis ennemis; il y eut des orthodoxes qui prétendirent que la doctrine de leur maître était identique avec le christianisme traditionnel, ce qui ferait de la philosophie une seconde

DIEU DANS L’HISTOIRE

édition du catéchisme. Un autre parti, tout aussi extrême, nia Dieu et l’immortalité individuelle, pour ne laisser subsister que l’humanité. Les athées ou panthéistes purs prétendaient que leur doctrine était celle du maître. Voilà une singulière contradiction. Comment le même penseur peut-il être tout ensemble orthodoxe et athée ou panthéiste? Il nous semble que cela prouve au moins une chose, c’est que la doctrine de Hegel manque de netteté et de précision ; peut-être faudrait-il dire que l’homme manquait de courage et de franchise. Toujours est-il que nous trouvons chez lui des opinions contradictoires : tantôt on le dirait partisan du gouvernement providentiel et du progrès, tantôt on le croirait fataliste décidé L'impression définitive qui reste c’est que le philosophe allemand est panthéiste, et que Dieu et la liberté ainsi que le progrès ne sont pas pour lui ce qu’ils sont pour ceux qui croient à un Dieu conscient et à une vie infinie de l’individu.

Hegel a écrit une philosophie de l’histoire. Il part de ce principe que c’est la raison qui gouverne le monde. Ce principe est aussi le nôtre. Mais il faut voir quel sens on lui donne. Les athées mêmes reconnaissent que des lois rationnelles régissent la nature et l'homme; et l'athéisme est la négation la plus radicale de la théorie qui voit Dieu dans l’humanité et dans l'histoire. Cette raison à laquelle Hegel attribue le gouvernement du monde est-elle la providence divine? Oui, en apparence. Le philosophe allemand bannit le hasard de l’histoire, et il met à la place l’idée qui a conscience d'elie-méme. Voilà bien le Dieu que nous appelons personnel, non parce qu'il ressemble aux personnes humaines, mais parce qu’il a conscience de ce qu’il fait. La raison qui gouverne le monde n’est donc pas un système de lois qui président à la destinée des peuples comme aux mouvements des astres : c’est une providence. Le mot est de Hegel, et il ajoute cette parole profonde que l’histoire est une théodicée, et qu’elle est la justification de Dieu. Il y a un dessein de Dieu dans la vie de l'humanité; la providence le poursuit, non en* se mettant à la place des hommes, non en détruisant leur liberté, mais en faisant servir leurs intérêts particuliers, leurs passions égoïstes au bien général. En ce sens, on peut dire que l’histoire est l’œuvre de Dieu. Hegel termine sa Philosophie de l'histoire par ces paroles que les adorateurs du Dieu immanent peuvent signer : « L’histoire justifie Dieu, en

HEGEL

ni

montrant qu’il se manifeste dans la vie de l’humanité; non seulement rien ne se fait sans Dieu, mais tout ce qui se fait est son œuvre (1). »

En même temps Hegel écrit que l’histoire est le développement de l’idée de liberté. La liberté, dit-il, est l’essence de l’esprit humain. Dans le monde oriental un seul est libre, le despote; les peuples sont sa chose. Dans les cités grecques et à Rome, les citoyens sont libres, mais ils ne le sont qu’en abandonnant les travaux matériels à des esclaves. L’homme n’est devenu libre que par le christianisme et par les races germaniques. Cela implique que la liberté se développe progressivement. Hegel le dit (2), Le progrès est donc une loi de l’humanité, ainsi que le gouvernement providentiel. Voilà les bases de la philosophie de l’histoire. Suivre le progrès dans l’histoire et le plan divin qui s’y réalise, telle est la mission de l’iiislorien. C’est ce que nous avons essayé de faire dans le cours de ces Études. Nous sommes donc d’accord, en apparence, avec Hegel. Est-ce à dire que nous soyons panthéistes, ou que Hegel ne le soit pas? Il faut s’entendre. Les mots ne disent rien par eux-mêmes, tout dépend du sens que l’on y attache. Demandons à Hegel les applications qu’il fait de ses principes. Ici le tableau change du tout au tout; le progrès se traduit en immobi1lité, et la justification de Dieu devient la justification de tout ce qui existe. Dans cet optimisme universel, la notion du devoir moral s’affaiblit, au point que l’on ne sait plus ce qui est bien et ce qui est mal; la responsabilité humaine s’efface, c’est un nouveau fatalisme, malgré les mots de liberté, de Dieu, et de progrès que le philosophe conserve, mais ce ne sont que des mots.

On connaît la formule qui résume la philosophie de l’histoire de Hegel. « Tout ce qui est rationnel <^t réel ; tout ce qui est réel est rationnel (3).» N'eét-ce pas élever la réalité, avec ses erreurs, ses

(I) Hegel, Philosophie lier Geschichte. pag. IÎ-I7, pag. 547 (2* édition).

(ï) « Die Weltgeiehichte isl der KurUclirlU un Bewusslacio der Freihcil. » [Hegel, Philosophie der Geschichte, pag. St.)

(S) Hegel, Grnndlinien der Philosophie des Reehls, pag. 17.

DIEU DANS LH1ST01RE

imperfections et ses misères, à la hauteur d'un idéal de vérité? Cet idéal ressemble plus à l’enfer du Dante, d’où toute espérance est bannie, qu’à la vie de l’humanité, s’il est vrai qu’elle soit progressive, et si Dieu, la perfection même, préside à son éducation. Les hommes n’ont jamais vu dans le monde réel l’incarnation de l’idée. Ce qui les frappe, au contraire, c’est l’infinie distance entre ce qui existe et ce qui pourrait, ce qui devrait exister. Ils éprouvent en même temps un besoin impérieux, indestructible devoir l’idéal réalisé sur cette terre ; tant qu’ils n’ont pas eu la notion du progrès, ils ont placé ce type de perfection dans un passé imaginaire; quand la croyance de la perfectibilité humaine leur a inspiré des espérances infinies, ils se sont dit que l’âge d'or n’était pas derrière nous, mais devant nous. En réalité il n'y a pas d’âge d'or, il y a un progrès incessant, infini, dans les limites de l’imperfection que la créature ne peut pas dépasser. De là une aspiration incessante vers l’amélioration des individus et de la société. De là aussi un légitime mécontentement de l'état actuel du monde. Sans cette inquiétude continuelle, le progrès ne se réaliserait jamais, les hommes ne songeraient pas même à modifier leur condition présente. Eh bien, Hegel condamne cette recherche de l’idéal; il la pardonne tout au plus aux poètes; le philosophe doit chercher non le bien qui pourra exister, mais le bien qui existe réellement. S’il le fait, il trouvera que « le monde réel est ce qu’il doit être. » Et comment en serait-il autrement? N’est-ce pas Dieu qui gouverne toutes choses? Et Dieu n’est-il pas le bon et le vrai en essence? Ou lui contesterait-on la puissance de se réaliser? L’histoire est la manifestation de la volonté de Dieu. Donc tout ce qui est, doit être, et est bien (1).

S’il en est ainsi, le progrès devient un mot vide de sens. C’est parce que nous 11e comprenons pas ce qui existe, dit Hegel, que nous rêvons des changements incessants. Si au lieu de vivre dans l’avenir, nous cherchions la raison des choses, nous trouverions que la vérité dans le domaine du droit, de la morale et de l’État existe, qu’elle est très vieille, qu’il suffit d’étudier les lois, les institutions et les religions pour l’y découvrir. On n’a jamais contesté que la nature physique exprime la perfection de Dieu. Pour-

(I) Htgel, Philosophie Jer Geschicble, pag. 43elsniv.

LA DOCTRINE. — DEGEL. 175

quoi en serait-il autrement de la nature morale? L’objet de la philosophie n’est donc pas d’imaginer un idéal de société et d’humanité, mais de comprendre et d’expliquer le monde réel. Elle justifiera Dieu, en montrant que la réalité reflète la perfection divine; et elle consolera les hommes, en les guérissant de cette inquiétude maladive que le rêve d’une perfection idéale nourrit et •entretient (1). Oui, si les hommes étaient imbus de celte conviction, ils seraient contents du présent et ne penseraient pas à le modifier. Maiâ aussi, si telle avait toujours été leur conviction, le monde moral serait resté immuable, comme le monde physique. La nature est aujourd’hui ce quelle était du temps d’Aristote; le monde moral est-il aussi le même? Le philosophe grec justifiait l’esclavage. Est-ce que la philosophie est encore de son avis? La vérité est très vieille, dit Hegel. Voudrait-il nous dire quel est son âge? quand elle a apparu dans le monde? est-ce du temps d’Aristote, de saint Thomas, de Descartes, ou de Kant? Voudrait-il nous dire dans quel État, dans quelle religion, la vérité a trouvé son expression fidèle? Hegel se moque de ceux qui sont toujours à la poursuite d’un nouvel idéal. Voyons si le philosophe est plus heureux, quand il cherche à comprendre le présent.

Hegel professait la philosophie à Berlin, dans une époque de réaction politique et religieuse. Le christianisme orthodoxe régnait ainsi que la royauté; en Prusse le trône et l'autel étaient intimement unis, et ce n’était certes pas au profit de la liberté. Un philosophe peut-il être chrétien orthodoxe? Nous avons répondu ailleurs à la question. Hegel tenta ce tour de force, et il réussit si bien que, de son vivant du moins, sa philosophie passa pour être l’expression exacte du christianisme traditionnel. Aujourd'hui tout le monde est édifié sur celte identité; elle consiste dans des mots et dans des formules. Si l'on avait pris ces formules au sérieux, il n’y aurait plus eu de philosophie, car il n’y a point de philosophie sans liberté de penser, et comment la pensée seraitelle libre quand elle ne fait que formuler les vérités révélées (2)? Le catéchisme de Luther suffisait. Si l'Allemagne avait écouté

(I) Hegel. Philosophie des Redits, pag. 6 et suiv.

(SJ Voyez mon Elude sur la Philosophie du dix-huitième siècle et mes Eludes sur la Réaction religieuse et sur la Religion de l'Avenir..

DIEU DANS L’HISTOIRE

Hegel, elle serait retournée au seizième siècle, et logiquement au moyen âge.

Voilà comment Hegel comprit la religion et découvrit la vérité absolue dans le christianisme. Les découvertes qu’il lit dans l’État furent tout aussi merveilleuses. La monarchie existait dans le berceau du genre humain, sous la forme de gouvernement patriarcal : c’était l’expression de l’unité. La diversité se fit jour' après cela dans l’aristocratie et la démocratie, mais ces deux éléments finirent par être absorbés dans une nouvelle forme de la monarchie, celle que le philosophe allemand avait sous les yeux. C’était la royauté absolue, avec un régime bureaucratique. La philosophie de Hegel et cette monarchie policière furent aussi considérées comme identiques. Quelle gloire pour la philosophie! Elle formait une trinité avec l’autel et le trône. Comment la liberté se trouvait-elle de cette sainte alliance? Hegel était de l’avis des réactionnaires catholiques, en ce sens que, selon lui, tout État devait avoir sa constitution particulière, née des circonstances historiques. Donc la forme actuelle, celle que la réaction établit partout, en restaurant le bon vieux temps, était ce qu’il y avait de mieux dans le meilleur des mondes possibles. Hegel repoussait avec dédain l’imitation des républiques anciennes, et pour être conséquent, il aurait dû répudier aussi l’imitation du gouvernement anglais (1). C’était perpétuer le misérable état où se trouvait l’Europe après la chute de Napoléon. Les rois et les bureaucrates furent heureux d’être légitimés par la philosophie; et le peuple allemand aussi se laissa endormir pendant quelque temps par les formules hégéliennes. Mais l’enchantement a cessé. Les Allemands ont conquis la liberté, et pour la consolider, ils n’ont pas manqué d’imiter l’Angleterre.

La doctrine de Hegel aurait conduit à immobiliser le présent. Kant avait été plus audacieux : il s’était pris d’enthousiasme pour la Révolution française, et au milieu du bouleversement de l’Europe il avait formulé un projet de paix perpétuelle, fondé sur le self govemment des nations. Hegel le combat, et prend parti pour la guerre. La guerre était un fait universel aussi bien que la monarchie; elle avait donc sa raison d’être, sa vérité. Nous n’en

(I) Hegel, Philosophie lier Gmliichte, pag. 56 et suiv. {S* édition).

HEGEL

doutons pas ; mais de ce que les conquérants avaient jadis pour mission de mêler les peuples, est-ce à dire qu’il l'aille encore des Alexandre et des Attila, alors que l'industrie, le commerce, la littérature, l’art, établissent des liens mille fois plus forts et plus étendus entre les hommes? La paix endort les nations, dit Hegel, il faut que la guerre les réveille de ce sommeil qui pourrait devenir léthargique. Oui, la paix les endormirait, s’ils écoutaient la philosophie hégélienne; l’immobilité qu’elle consacre serait réellement la mort. Là où régnent, non la bureaucratie, mais la liberté, les agitations ne manquent point, et les hommes n’ont pas besoin de s’entre-tuer, comme des bêtes féroces, pour s’empêcher de dormir. L’agitation de la liberté ne vaut-elle pas celle des combats? Hegel est logique en prenant la défense des armées permanentes : c’est encore un fait universel qui a sa raison d’être et sa vérité. Nous le croyons aussi. Mais en faut-il conclure l’éternité de cette plaie qui ronge les États? Les peuples sont parvenus à se mettre à l’abri de la peste : pourquoi ne pourraient-ils pas consacrer au développement intellectuel et moral les millions que coûte l’art de se tuer? Hegel prend en pitié ces attaques contre un fait nécessaire (1). Patience! Les faits se transforment, depuis que le monde existe. Un jour on s’étonnera de ce qu’un philosopha se soit élevé en faveur de la guerre et des armées permanentes.

Dès maintenant la conscience publique se révolte contre une philosophie qui justifie tout, même la politique royale. Hegel la comprend si bien, il voit si bien ce qu’elle a de vrai, qu’il ne comprend pas le reproche d’immoralité que l’on adresse à la politique. Les États ont chacun leur raison d’être ; ils ont le droit de faire ce qui y est conforme. Il ne faut pas les juger comme des êtres abstraits qui représentent la justice absolue; telle n’est pas leur mission. S’ils font ce qu’ils doivent faire pour leur conservation et leur grandeur, ils sont dans le vrai. A ce titre, Frédéric II a eu raison d’envahir la Silésie, et le partage de la Pologne est un acte très légitime. H n’y a que les petits esprits qui blâment ce qu’ils ne comprennent point. Ce que c’est que de comprendre! Si les Allemands avaient compris la philosophie de Hegel, ils ne l’auraient pas écouté un instant; ce sont les formules abstraites qui

(() Hegel, Philosophie des Rechis, pag. 410 et saiv.

DIEU DANS L’illSTOIRE.

leur ont fait illusion ; quand on les traduit dans le langage ordinaire, quand on les applique à la réalité des choses, on est effrayé de ce qu’elles ont de funeste. Qui croira que le philosophe tant célébré plaide pour les crimes de la politique et contre la morale (1)! C’est qu’il a bon soin de ne pas parler de crimes, et en se tenant dans de vagues et obscures généralités il a l’air de planer au d.essus des mesquines préoccupations d’une morale d’épicier.

Hegel aime le dédain. Il y a les maîtres d’école, dit-il, qui jugent du haut de leur morale les hommes qui s’appellent Alexandre et César. Ils reprochent au héros grec l’ambition démesurée qui lui fit entreprendre la conquête de l'Asie. Or, l'ambition est un vice, cela est dit dans tous les traités de morale : Hegel aurait pu ajouter dans tous les catéchismes. Il faut donc éviter ce péché : c’est ce que font les maîtres d’école, ils ne songent pas eux à conquérir l’Asie, pas même la Silésie; là-dessus ils se rengorgent et ils se croient bien supérieurs aux faux grands hommes que le monde s’obstine à admirer (2). Cette satire aura été trouvée spirituelle à Berlin. Nous nous permettrons de rappeler à ceux qui y applaudissent que parmi les maîtres d'école qui ravalent les conquérants se trouvent des écrivains qui s’appellent Fénelon et 'Voltaire. Ce n’est pas une moralité d’épicier qui les a inspirés; Voltaire n’a jamais passé pour un pédant. Pourquoi donc ce beau génie, et avec lui tout le ditf-huitième siècle, ont-ils fait une guerre à mort aux conquérants? Ne serait-ce pas parce que les guerriers, meme les plus grands, foulent aux pieds les droits de l’humanité? Hegel s’en console, en disant qu’il est dans leur destinée d’écraser plus d’une humble fleur. Les philosophe? du siècle dernier ne se consolaient pas aussi facilement des misères sans nombre que la conquête amène à sa suite. Qui est dans le vrai, Hegel, qui comprend et légitime tout, les maux de la guerre, comme les violences et les ruses de la politique, ou Voltaire, qui comprend aussi, mais sent en même temps battre son cœur à la vue des souffrances de ses semblables? L’humanité est-elle livrée pour l’éternité à l’empire du mal, ou la mission des hommes et

(<) Hegel, Philosophie des Rcchts, psg. 420 et suit. (2) Idem, tl/ld., pag. 39 el suiv.

HEGEL

surtout des grands parmi les grands, n’est-elle pas de diminuer le mal et de faire triompher le bien? Les humbles fleurs ont aussi leur droit, et c’est le droit qui doit régner dans le monde.

Nous ne faisons pas à Hegel l’injure de croire qu’il ail voulu prêcher le droit du plus fort, lui penseur. Toujours est-il que c’est à cela qu’aboutit sa doctrine. Il’ y a des élus parmi les peuples, comme il y a des héros parmi les hommes. Ces peuples élus ont leur mission, et tout ce qu’ils font pour l’accomplir est un droit. Ils ont droit à la domination, les autres nations ne peuvent pas invoquer leur droit, car elles sont sans droit en face de ces élus de Dieu, elles ne comptent plus dans l'histoire (1). Voilà une de ces hautaines formules qui servent à légitimer tous les abus de la force. Les Romains étaient un de ces peuples dominants. Donc leurs violences, leurs perfidies deviennent légitimes; le résultat du moins de leur politique est justifié. Les Italiens et les Grecs, les Gaulois et les Espagnols étaient sans droit. Hegel a-t-il bien réfléchi aux conséquences de ce terrible mot? Un peuple sans droit! Il est donc sur la même ligne que les brutes! On peut le réduire en esclavage; pour mieux dire, il est esclave par sa nature. Parmi les nations nées esclaves se trouvent les Germains : ils sont faits pour amuser le peuple-roi dans les sanglantes arènes où les gladiateurs s’entre-tuent! Il y a aussi dans les temps modernes des peuples qui ont une mission divine. La nation qui a fait la Révolution de 89, n’est-elle pas marquée du doigt de Dieu? Est-ce à dire qu’en face de la France révolutionnaire l’Europe était sans droit? Napoléon, l’héritier de la Révolution, était donc dans son droit en foulant l'Allemagne, en détrônant les dynasties et en partageant les peuples! Non, la mission que Dieu donne à ses élus, héros ou nations, ne leur donne pas un droit supérieur, elle leur impose des devoirs plus étroits; elle n’enlève pas le droit à ceux qui se trouvent sur le chemin de ces privilégiés : il n’y a pas d’être sans droit. Les grands hommes et les grands peuples ne sont pas ceux qui sacrifient l’humanité à leur égoïsme, mais ceux qui se dévouent pour l'humanité.

(I) Hegel , Philosophie des Rechls, pag. 4Î5 ; « Gegen diess sein absolûtes Recht, Treger der gegenwærtigen Entwiekelungsstufe des Weltgeisles iu sein, sind die Geister der «ndern Vœlker rechtlos , uoii sie, wic die, deren Epoche vorbei ist, zœhlen nicht mehr in der Wellgeschichle. »

DIEU DANS L’HISTOIRE

Nous en dirons autant de la philosophie. Elle n’a pas seulement pour mission de comprendre ce qui existe, comme le dit Hegel, elle doit préparer l’avenir. Si le monde était destiné à une éternelle immobilité, nous dirions aussi qu’ela philosophie n’a qu’une chose à faire, réconcilier les hommes avec le monde, en leur montrant l’ordre et l’harmonie sous l’apparence du désordre. Mais le monde change sans cesse, et c'est la loi du progrès qui préside à ces transformations. Dès lors, si tout a sa raison d’être, tout a aussi sa raison de disparaître. Le progrès s’accomplit-il sans le concours de l'humanité, par une force aveugle? Alors l’homme n’esl plus que le rouage d’une machine, et il ne vaut vraiment pas la peine de philosopher sur sa destinée. Mais si l’homme fait lui-même sa destinée, s’il est l’agent du progrès qui s’accomplit, alors la philosophie a une autre tâche que de comprendre, elle est appelée à agir; elle a son rôle dans le développement de l'humanité; elle doit donc prêter son concours à la marche progressive des peuples. C’est dire qu'elle doit se préoccuper de l'avenir autant que du présent. On dit que les poètes sont les prophètes de l’avenir. Les philosophes ont aussi leur part dans cette œuvre de trausfonnaliou incessante qui constitue la vie du genre humain : ils doivent aller â la recherche de l’idéal. Hegel traite de rêveurs ceux qui dépassent la réalité pour imaginer un état parfait, uu monde parfait (1). Il a raison, quand les spéculations philosophiques ne tiennent aucun compte de la réalité des choses. Mais la réalité est précisément l'objet de la philosophie de l’histoire : elle enseigne que le présent procède du passé, mais que le présent est aussi gros de l’avenir. Si l’avenir procède du présent, il est évident qu’il doit tenir compte du présent. Le progrès est une évolution, ce n’est pas une destruction.

C'est dire que la doctrine du progrès ne nourrit point cette inquiète agitation qui veut toujours changer, toujours bouleverser, et* qui ferait de la vie humaine une révolution permanente. Cela serait pis qu’un rêve, ce serait l'anarchie organisée. La vraie philosophie de l'histoire enseigne la patience; eu même temps qu’elle nous console des maux présents, elle nous donne l’espérance, que dis-je? la certitude d’un meilleur avenir. Oui, le présent a sa raidi Hegel, Fliiluauphie des Keclils, pag. 1S.

son d’être, on peut même dire qu’il est l’expression de l’idéal éternel, dans les limites que comporte l’état actuel de la société. Cela suffit pour nous réconcilier avec notre destinée. Mais cela ne nous contente pas, car ces limites sont une conséquence de notre imperfection. Or, nous sommes perfectibles; les limites doivent donc, sinon disparaître, du moins s’élargir. L’homme n’est jamais content du présent, parce qu’il a la conviction instinctive que le présent doit aller en se perfectionnant sans cesse. La philosophie doit entretenir ce divin mécontentement, en montrant à l’homme un idéal supérieur à la réalité. Car c'est celte aspiration qui nourrit le progrès. Dire, comme le fait Hegel, que la philosophie ne doit pas dépasser le monde actuel, c’est enlever à l'homme le mobile qui le pousse à perfectionner ce qui existe. C’est le fatalisme du fait; ce qui conduit à immobiliser le fait. L’erreur de Hegel ne tiendrait-elle pas à la conception de Dieu? Si Dieu se confond avec le monde, il ne peut plus être question ni d’une libre activité de l’homme, ni d’un véritable progrès : l'histoire devient uoe évolution fatale.

§ 7. Le fatalisme positiviste. — Auguste Comte

N° 1 . Les prétentions

Si nous en croyions Auguste Comte et le plus éminent de ses disciples, l’auteur de la Philosophie positive serait un révélateur de la race de Moïse et de Jésu6-Christ. Il est certain qu’il est le plus orgueilleux des hommes. Il écrit à sa femme que « son ouvrage parait destiné à marquer une époque importante dans le développement général de la raison humaine. » Il écrit à Stuart Mill : «Aux yeux des plus grands penseurs de notre temps, mon ouvrage fondamental a posé enfin toutes les bases essentielles d’une véritable philosophie, propres à satisfaire aux principales exigences, soit mentales, soit sociales, de la situation actuelle des populations occidentales (1). »Ces prétentions déjà excessives ne sont encore rien en comparaison de l’orgueil monstrueux que l’auteur de la

(I) Utlré, Auguste Comte et la Philosophé positive, pag. 533, 378.

DIEU DANS L’HISTOIRE

Philosophie positive montra quand il transforma sa doctrine en religion. Quand il lut à ses disciples le premier chapitre de sa Politique positive, où il expose ses idées religieuses, il leur recommanda « de s’abstenir de toute observation, attendu qu’il n’en voulait écouter ni admettre aucune (1). » C’est l’outrecuidance de l’infaillibilité, sous la feinte humilité des vicaires de Dieu, niais il y a dans cette humilité feinte, au moins un reste de respect pour les hommes. Comte ne conserve que l’orgueil. Il parle des plus grands génies dont l’humanité s'honorp, avec un dédain qui révolte. Il écrit à Mill : « Le fameux Schiller ne m’a jamais paru, d’après les traductions, qu’une sorte de gauche imitateur du grand Shakespeare, bien plutôt qu’un vrai poète ; sa niaise sentimentalité métaphysique, réchauffée par l’influence de Rousseau, m’est d’ailleurs insupportable (2). »

Si Schiller est un niais, que dire du commun des mortels? Les paroles du révélateur sont des oracles; il ne reste aux hommes qu’à les accepter, comme les dogmes proclamés à Rome deviennent une vérité divine pour tous les fidèles, quand même ces prétendues vérités seraient l'immaculée conception, ou l’infaillibilité du pape. Pendant de longs siècles, le vice-Dieu qui trône à Rome poursuivit par le fer et par le feu tous ceux qui ne croyaient pas aux prétendues vérités qui devaient faire le salut de leur âme : c’étaient les hérétiques, que l’Église brûlait dans ce monde-ci, en attendant qu’ils fussent livrés aux flammes éternelles. Grâce à la philosophie, le sang cessa de couler; on pouvait croire qu’il n’y a plus d’hérétiques. Le monde est livré aux disputes des hommes; mais comme aucun d’eux ne possède la vérité absolue, aucun ne peut condamner l’autre. Hélas ! il ne faut jamais désespérer de l’orgueil humain. Auguste Comte traitait d’hérésies les dissidences d’opinion qu’il rencontrait chez ses disciples; quand elles persistaient, quand elles étaient incurables, il accusait le cœur d’être soWdaire de ces déviations intellectuelles (3). De là à flétrir l’hérésie comme un crime, il n’y a qu’un pas. Ne se croirait-on pas à Rome, devant le tribunal de la sainte inquisition?

(1) Littré, Auguste Comte, pag. 527.

(2) lüem, Ibid., pag. HS.'

(3) Comte, Lettre de Mill. ( Littré , Augude Comte, pig. 455 et suir.

Comte a trouvé un disciple que sa science place bien au dessus de son maître. Si Littré se trompe sur la valeur de la doctrine positiviste, et sur l’autorité de celui qui l’a inventée, ce n’est du moins pas par présomption, c’est par un aveuglement inconcevable chez un esprit d’une pareille portée. Il faut l’entendre parler de la Philosophie positive d’Auguste Comte ; on n’a jamais célébré Platon et Aristote, Bacon et Descartes dans des termes aussi enthousiastes. Cet ouvrage si lourd, si indigeste, si mal écrit, que l’on en supporte h peine la lecture, a changé le niveau de la science : « Auguste Comte, dit Littré, a créé la science de l'histoire qui n’existait pas, et il en a tiré au fur et à mesure la philosophie. Tout ce qu’il dit est neuf, tout est de sa création, et les découvertes naissent sous sa main. » Oui,, l’histoire telle que Comte l’écrit est de sa création, car elle est tout à fait imaginaire. Supposez que quelqu’un s’avise d’écrire l’histoire de la lune, ou d’une planète quelconque, vous aurez une histoire à la façon du nouveau révélateur. Cependant Littré ose renvoyer le lecteur à ces pages d’un ennui mortel : « Pour moi, dit-il, qui les ai lues tant de fois, je n’y retourne jamais sans y rencontrer quelque précieuse trouvaille qui m’avait échappé, quelque aperçu dont je n’avais pas d’abord compris la portée. Le temps n’a point refroidi mon admiration, il la rend plus complète et plus sûre (1). »

Nous verrons bientôt quelles sont les magnifiques trouvailles que Comte a faites en histoire; pour le moment nous constatons les prétentions dn maître et les incroyables illusions des disciples. Stuart Mill est un esprit aussi distingué que Littré, et plus original encore; nous nous demandons avec stupéfaction comment le penseur anglais a pu écrire que le Cours de philosophie positive place son auteur dans la plus haute classe des penseurs européens. Mill est presque aussi enthousiaste que Littré; il parle des admirables spéculations d’Auguste Comte : « Son ouvrage, dit-il, est vraiment encyclopédique; il est de beaucoup le plus grand qui ait été produit par la philosophie des sciences (2). » C’est dans un ouvrage de philosophie que Stuart Mill exalte ainsi le philosophe français. Singulier philosophe qui met la psychologie sur la même ligne que

(lj Littré , Auguste Comte, p. il, 5,181,183.

(1) Stuart Utll, A system of logic, t. II, pag. 3*6 ; t. I, pag. 4SI, *Î3, 5*0.

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l’astrologie et qui nie la métaphysique. Sa philosophie est d’une extrême simplicité, mais elle n’est certes pas nouvelle, car c’est le matérialisme tout pur. Le cerveau n’est plus l’organe de l’intelligence, la condition de l’exercice des facultés spirituelles; il est la cause et la substance de la raison, l’esprit est une fonction du cerveau (1). Comment un philosophe peut-il placer au premier rang des penseurs un écrivain qui commence par nier la pensée? Car qu’est-ce que la pensée si elle n’est qu’une modification du cerveau? Aussi Mill rejette-t-il l’opinion de Comte sur la psychologie. Mais il approuve hautement sa méthode historique; il célèbre la grandeur de la philosophie nouvelle dans ses applications aux destinées de l’humanité. C’est un véritable entraînement d’enthousiasme. Nous nous demandons encore une fois ce que peuvent être les destinées de l’humanité, alors que l’homme est pure matière? et y a-t-il là de quoi s’enthousiasmer? A vrai dire, l’écrivain anglais n’est pas si enthousiaste, car il fait ses réserves quant à la valeur des conclusions (2). Or ne sont-ce pas ces conclusions, c’est à dire ces applications qui constituent toute la science de Comte? Si ces applications sont de vraies niaiseries, que devient la philosophie nouvelle qui se vante d’être positive ?

Auguste Comte a encore pour lui l’enthousiasme d’une femme. Miss Martineau va nous révéler une nouvelle prétention de la philosophie positive et ce n’est pas la moins étonnante (3). Elle dit qu’en Angleterre il est une foule d’esprits qui ont renoncé aux croyances théologiques sans les avoir remplacées; ces esprits sont déclassés, dévoyés. C’est un grand danger pour eux et pour la société. Heureusement que la philosophie positive leur ouvre un port prêt à les recevoir :« La crainte suprême de quiconque a souci du bien des nations, c’est que les hommes ne soient laissés à la dérive, faute d’un ancrage pour leurs convictions... Les dangers moraux d’un tel état de fluctuation sont formidables. » Miss Martineau croit que l’on trouvera dans l’ouvrage de Comte le remède à une foule d’aberrations, de spéculations malsaines, de scepticisme sans

(i) Voyei l'excellent discours de M. Tlberghien sur l'athéisme, le matérialisme et te positivisme (Bruxelles, 18G7), pag. 8 et suiv.

(S) Sluarl Mill, A syslem of logic, t. II. pag. 61 0-61 î.

(3) Miss Martineau, The positive pbilosopby of Auguste Comte Ireely translate.! and condcnscd (London, 1833), Préface, pag. vm.

réflexion et sans frein, d’incertitude morale et de découragement. Elle promet à ces malheureux dévoyés « un arrêt pour leur pensée, une base immuable pour leurs convictions intellectuelles et .morales. »

Il y a ailleurs encore qu’en Angleterre, il y a dans toute l’Europe, et dans tout le monde civilisé des esprits dévoyés, des croyants qui ont perdu la foi, et qui flottent au gré des fausses • doctrines qu’ils adoptent, ou qu’ils rejettent pour en suivre d’autres plus fausses encore. Est-il vrai que la philosophie positive leur ouvre un port sûr où ils trouveront la fin de leurs incertitudes? Ici l’illusion des disciples de Comte dépasse toutes les bornes. Quoi! des hommes qui sont tourmentés du besoin de croire, mais qui ne peuvent plus croire à la religion traditionnelle, trouveront le repos de l’âme dans une philosophie qui ne croit ni à Dieu , ni à l’immortalité de l’âme! Quoi! ces esprits en peine trouveront une base immuable pour leurs convictions morales dans une philosophie dont le fondateur écarte les problèmes qui ont toujours tourmenté l’homme et qui feront son éternel tourment! S’il y a des âmes froides qui se contentent du néant, qui éprouvent une certaine satisfaction à bannir Dieu du monde, et à nier l’âme, celles-là applaudiront à une philosophie qui réduit l’homme à la matière. Ce sont des aveugles-nés qui sont très heureux d’apprendre que personne ne voit clair, et que la lumière du soleil est un rêve. Mais il faut une étrange puissance d’illusion pour s’imaginer que ceux qui conservent la vue , et qui aperçoivent la douce lumière du jour, seront heureux de s’aveugler volontairement par amour pour les ténèbres.

N° 2. La grande découverte

« En étudiant, dit Auguste Comte, le développement total de l’intelligence humaine dans ses diverses sphères d’activité, depuis son premier essor le plus simple jusqu’à nos jours, je crois avoir découvert une grande loi fondamentale, à laquelle il est assujetti par une nécessité invariable... Cette loi consiste en ce que chacune de nos

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conceptions principales, chaque branche de nos connaissances, passe successivement par trois états théoriques différents : l’état théologique ou fictif, l’état métaphysique ou abstrait, l’état scientifique ou positif. En d’autres termes, l’esprit humain, par sa na-. turc, emploie successivement dans chacune de ses recherches trois méthodes de philosopher, d’abord la méthode théologique, ensuite la méthode métaphysique, et enfin la méthode positive (l). » Telle est la grande découverte. Le maitre et les disciples y reviennent à chaque instant. Écoutons Comte et Littré.

Dans l'état théologique, l’esprit humain dirige essentiellement ses recherches vers la nature intime des êtres, les causes premières et finales de tous les effets qui le frappent. Il se représente les phénomènes comme produits par faction directe et continue d’agents surnaturels, dont l’intervention arbitraire explique les anomalies apparentes de l’univers. Les conceptions théologiques sont la forme la plus ancienne de la pensée commençant à spéculer : telles sont le polythéisme, le brahmanisme, le zoroastrisme, le bouddhisme, le mosaïsme, le christianisme, le mahométisme. La philosophie théologique admet entre l’homme et les agents surnaturels des communications qui lui révèlent les hauts mystères; elle s’appuie sur des livres dits inspirés.

Dans l’état métaphysique, les agents surnaturels sont remplacés par des forces abstraites, des abstractions personnifiées, inhérentes aux divers êtres du monde, et connues comme capables de produire par elles-mêmes tous les phénomènes observés. Comte dit que l’état métaphysique n’est qu’une simple modification du premier état. Littré dit, au contraire, qu'il en diffère dans son origine et dans ses résultats, et qu’il est né d’une autre impulsion de l’intelligence. La philosophie métaphysique ne rapporte pas tout ü des volontés surnaturelles, mais bien à la raison : c’est le rationalisme qui prend la place de l’autorité divine. La théologie ne s’occupe que des personnes divines ; la philosophie y ajoute le panthéisme et le matérialisme, c’est à dire que la spéculation s’élargit pour embrasser l’étude de la matière; que le divin s’y mêle ou en soit exclu, peu importe, c’est toujours un avancement considérable dans la spéculation philosophique.

(i) Comte , Cours du philosophie positive, t. 1, psg. 3.

Dans l’état positif, l'esprit humain reconnaît l’impossibilité d’obtenir des notions absolues; il renonce à chercher l’origine et la destination de l’univers; il s’attache uniquement à découvrir les lois des phénomènes, c’est à dire leurs relations invariables de succession et de similitude. Plus de volontés surnaturelles, plus d’idées nécessaires, mais des lois : tout émane de l’expérience et retourne à l’expérience (1). Dieu ne pouvant pas être soumis au creuset, on le bannit de la philosophie positive ; l’àrae ne pouvant pas être palpée, on l’exclut du positivisme. Reste à savoir ce que deviennent l’humanité et l’histoire, s’il n’y a ni Dieu ni âme, si du moins on pense et on agit comme s’il n’y avait ni âme ni Dieu. Un mot d’abord de la grande découverte.

Ce qu’il y a de vrai dans la grande découverte, est aussi vieux que la philosophie. Depuis que l’homme pense, il y a une spéculation religieuse, une spéculation philosophique et une spéculation scientifique. Et l’on conçoit qu’au berceau des sociétés l’esprit humain, manquant d’expéîience, aime à se jeter dans un monde surnaturel, ou dans des rêveries métaphysiques. Il n’y a pas de penseur, si mince qu’il soit, qui n’ait reconnu cette succession, ou ce progrès dans le développement de la pensée. Mais Auguste Comte va plus loin. Il dit que ces diverses méthodes de philosopher diffèrent radicalement, et s’excluent l’une l’autre. La grande découverte voudrait donc dire que l’humanité commence par être religieuse, qu’elle devient ensuite philosophique, et qu’elle finira par laisser là la religion et la philosophie pour se faire positiviste. Ainsi entendue cette prétendue découverte est démentie par les faits, comme elle l’est par la nature des choses.

La religion est-elle une erreur de notre enfance que nous répudions quand nous arrivons à l’âge de la raison? Oui, il y a une face de la religion qui appartient à l'enfance de l’humanité et que l’humanité finit par abandonner; c’est le surnaturel, le miracle. Mais en désertant la révélation miraculeuse, l’esprit humain déserte-t-il aussi la religion ? Le christianisme protestant répond à notre question. Un écrivain réformé dit que l’homme est un animal religieux. Les faits lui donnent raison. Dès lors la religion est

(1) Comte, Colin de philosophie positive, t. I, pag, 4, 5. — LUtré, la Philosophie positive. {Revue des Deux Mondes, 1866, 1. 1 V, pag. 856, 857.)

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éternelle. Elle ira en se modifiant comme toutes les manifestations de l’esprit humain, mais elle ne périra jamais. Voilà donc la* base du positivisme qui s’écroule. On dira que la religion s’en va. Oui, le christianisme traditionnel s’en va; mais non ce qu’il y a de vrai dans le christianisme. Des écrivains positivistes feraient bien de ne pas prophétiser et de s’en tenir aux faits. Eh bien, qu’ils regardent autour d’eux et qu’ils osent dire que la religion est morte, alors que le besoin de croire rejette les hommes dans les vieilles superstitions!

Si la religion est éternelle, la philosophie l’est aussi. Au fond elles sont identiques, comme le dit Auguste Comte. Elles ont le même objet, la connaissance et la pratique de la vérité, elles commencent par croire qu’elles possèdent la vérité absolue. Elles finissent par reconnaître qu’elles doivent se contenter d’un rayon de la vérité éternelle. De ce qu’elles renoncent à l’absolu, faut-il conclure qu’elles abdiquent? Que les positivistes regardent autour d’eux, et qu’ils disent si l'esprit humain a cessé de philosopher! Il n’est pas vrai que la philosophie exclut la religion. Elle s’est alliée jadis au christianisme; la plupart des Pères de l’Église procèdent de la philosophie grecque, et le dogme chrétien, préparé par la philosophie, s’est développé sous l’influence de la philosophie. Si aujourd’hui la vraie philosophie est hostile au christianisme traditionnel, c’est qu’il n’y a point de philosophie sans libre pensée, et l’Église est l’ennemie mortelle de la pensée libre. Par contre, il y a un christianisme qui se dit libéral, c’est à dire ami de la liberté de penser. L’alliance entre la philosophie et la religion se renouera et elle sera éternelle.

Qu’est- ce donc que cette succession de méthodes philosophiques imaginée par Auguste Comte? Une pure imagination. Les trois états qui selon lui se seraient succédé, et qui selon lui s’exclueraient l’une l’autre, ont toujours coexisté. Où y a-t-il des spéculations philosophiques plus variées que dans l’Inde brahmanique et dans la Grèce polythéiste? Souvent les mêmes hommes étaient prêtres et philosophes, et ils étaient aussi des positivistes, car ils expérimentaient. Les prêtres d’Égypte n’étaient-ils pas médecins et philosophes? La philosophie métaphysique ne s’allie-t-elle pas parfaitement à l’esprit des sciences positives? Leibniz était philosophe et mathématicien. Et la religion ne pourrait-elle pas s’unir

aux sciences expérimentales? Newton était théologien. Cela l'empêcha-t-il d’être un savant de première ligne? Ou faut-il dire que ceux-là seuls qui bannissent Dieu et l’âme de leurs spéculations sont des hommes de science?

Nous opposerons à Comte un témoignage qui aura plus de poids à ses yeux que les plus grands noms que nous pourrions invoquer, c’est le sien. Chose remarquable, et il n’y a rien de plus remarquable dans le positivisme ! Le même homme qui a fait la grande découverte , que la religion n’appartient qu’à l’enfance de l’esprit humain, et que l’humanité arrivée à l’âge du positivisme, doit la répudier comme un vain rêve, ce même homme a fini par se poser comme révélateur d’une religion nouvelle. Jamais il n’y a eu de contradiction aussi prodigieuse. Imaginez qu’un fondateur de religion démolisse dans la dernière partie de sa vie ce qu’il a bâti dans la première, qu’il abaisse ce qu’il a élevé, qu’il honnisse ce qu’il a adoré, voilà le spectacle qu’a donné Auguste Comte. Pour mettre le dernier cachet à ce revirement unique, il se trouve que notre philosophe déserta une école qui voulait fonder une nouvelle religion. Quel est le grand reproche que le disciple ou l’ami de Saint-Simon adressa aux saint-simoniens? C’est de vouloir maintenir l’idée religieuse. Transcrivons les paroles superbes qu’il écrivit en 1832 à Michel Chevalier : « Je n’ai jamais hésité, à aucune époque, à proclamer hautement l’influence des idées religieuses, même réduites à leur moindre développement, comme étant aujourd’hui chez les peuples les plus avancés le grand obstacle aux grands projets de l’intelligence humaine et aux perfectionnements de l’organisation sociale. La voie scientifique, dans laquelle j’ai toujours marché depuis que j’ai commencé à penser, est évidemment en opposition radicale et absolue avec toute espèce de tendance religieuse (1). » Eh bien, l’homme qui écrivit ces lignes, en 1832, se fit quelques années plus tard, apôtre, que dis-je? prophète d’une religion nouvelle. Il répudia hautement le mot de philosophie pour le transformer en celui de religion. Il abandonna cette voie scientifique qu'il avait toujours suivie, et il rentra dans celle qui est un obstacle à tout progrès de l’intelligence. Lui-même nous dit donc que sa grande découverte est une vaine illusion de son

(() Littré, Augusle Comte, pag. 194.

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esprit; car cette fameuse découverte est identique avec la réprobation de l’idée religieuse. Quelle confiance veut-on que nous ayons dans un révélateur qui a condamné d’avance toute religion? Et que penser de son disciple, qui commença par prendre la religion nouvelle de son maître au sérieux? Prendre au sérieux un homme qui bat la campagne, c’est prouver que soi-même on est dans un singulier aveuglement.

Est-ce que du moins Auguste Comte est revenu sérieusement à l’idée de religion? Est-il revenu à la croyance universelle du genre humain, à l’adoration de Dieu, et à la foi en l’immortalité? Non, c’est l’humanité qui est l’objet de son adoration. L’idée n’était pas nouvelle; ce n'est pas la première fois que l’orgueil humain s’adore lui-même; mais Comte a trouvé moyen d’ajouter le ridicule à l’absurde. Celui qui adore est en même temps celui qui est adoré. L’enfant au berceau est un Dieu qui vient au monde, et qui apprend à bégayer par une autre fraction du même Dieu. U va sans dire que ce Dieu est un être imparfait; l'horreur de la perfection, de l’absolu est la seule chose que Comte ait retenu de son ancienne doctrine. C'est donc un Dieu limité, relatif, soumis à toutes les fatalités ordinaires et extraordinaires. Est-ce là la religion qui doit servir de port aux ùmes souffrantes? Elles désertent les autels du Christ parce qu’ils ne peuvent plus croire à un Dieuhomme, et on offre à leurs adorations l’humanité, c’est à dire qu’on les convie à s’adorer elles-mêmes!

Nous nous demandons avec une stupéfaction croissante, comment un homme qui a ses cinq sens peut prendre ces folies au sérieux? Et nous ne sommes qu’au début, à ce qu'on pourrait appeler la partie raisonnable de la folie. Si nous entrions dans les détails du nouveau culte, le lecteur croirait que nous le conduisons dans une maison d’aliénés. Qu’est-ce que la terre et les planètes douées d1 intelligence? Quoi ! on reconnaît l 'intelligence à la matière, et on refuse de reconnaître une intelligence suprême! Qu’est-ce que la Trinité positiviste, aussi appelée Triumvirat ? Elle se compose de la Terre, ou grand fétiche, car Comte réhabilite le fétichisme, de l’Espace, ou grand milieu, de l’Humanité, ou grand être. En face de cette mauvaise parodie de la théologie chrétienne , M. Littré luimême perd patience. « Qui voudra croire, s’écrie-t-il, que la Terre ait eu des volontés et de bonnes intentions pour le genre humain ? »

Nous craignons de devenir complice de la folie la plus folle qui ait jamais traversé l’imagination d’un fou ; cependant il nous faut encore mentionner la Vierge Mère, c’est à dire la femme qui conçoit sans le concours de l’homme. La Vierge Mère est « le résumé syn- Ihétique de la religion positive. » Voilà l’immaculée conception dépassée ! Après une pareille découverte, on comprend que Comte ait cru à son infaillibilité. Il s’intitule le grand prêtre de l'humanité (1)1 N’est-ce pas la folie en plein? Elle est telle que nous nous demandons s’il faut continuer la critique de la prétendue religion de Comte. Littré fait un aveu qui nous suffit, c’est que cette religion détruit radicalement le positivisme : « Dans les conceptions de sa vie, dit-il, M. Comte confesse ouvertement que l’esprit humain ne peut se passer de croire à des volontés indépendantes qui interviennent dans les événements du monde. Si cela est vrai, l’esprit humain est nécessairement théologique. Mais alors jamais n’a été fait aveu plus mortel à la philosophie positive. Elle repose sur cette donnée que l’esprit humain n’est, nécessairement, ni théologien, ni métaphysicien , et qu’il ne l’est que transitoirement (2). » Pourquoi donc Littré reste-t-il fidèle au positivisme? pourquoi le célèbre-t-il comme la doctrine qui doit sauver l’humanité? Il n'accepte la philosophie de son maître que sous bénéfice d’inventaire; il s’en tient au positivisme primitif et rejette la parodie de religion que Comte a voulu imposer à ses disciples dans les dernières années de sa vie. Singulier spectacle! C’est comme si saint Paul avait répudié l’enseignement religieux de Jésus-Christ, tout en prêchant le Christ mort et ressuscité. Peut-on ainsi scinder l’œuvre d’un homme que l’on révère à l’égal d'un révélateur? Peu nous importe, nous n’admettons pas plus les prémisses que les conséquences ou les inconséquences. Mais puisque des esprits comme Littré s’obstinent à croire que l’auteur du positivisme a fondé la vraie philosophie de l’histoire, il faut bien que nous entrions dans les détails de la grande découverte.

(I) Voyez sur tontes ces hallucinations. Ut Ire, Auguste Comte, psg 571-58G. 631 et note.

(3) Littré, Auguste Comte, pag. 578.

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Auguste Comte a inventé un nouveau nom pour la philosophie de l’histoire : il l’appelle Dynamique sociale , ou traité général du progrès humain. Voilà donc le progrès inscrit en tête de l’histoire. Voyons ce qu’il devient ainsi que la vie de l’humanité, quand on en fait une dynamique, c’est à dire quand on en écarte Dieu, pour le remplacer par des lois comme celles du monde physique. Comte commence par dire que « le siècle actuel sera principalement caractérisé par l’irrévocable prépondérance de l’histoire, en philosophie, en politique et même en poésie. » Celte remarque a été mille fois faite. Comte s’en empare, on ne sait trop pourquoi, pour glorifier le positivisme : « Cette universelle suprématie du point de vue historique constitue à la fois le principe essentiel du positivisme et son résultat général (I). » C’est donc par la philosophie de l’histoire, telle que Comte lui-même l’a écrite, que nous pouvons apprécier la grande découverte tout ensemble et la doctrine positiviste.

Auguste Comte ne dit pas un mot de l'Orient. C’est cependant là le berceau des conceptions religieuses qui régnent encore aujourd’hui sur les âmes; c’est donc là que le philosophe positiviste aurait dû étudier l’état théologique, qui joue un si grand rôle dans sa doctrine primitive. Pourquoi n’en parle-t-il pas? Peut-on, dans une philosophie de l’histoire, passer sous silence, l'Inde brahmanique, le bouddhisme, le mazdéisme? Nous ne voyons qu’une explication de ce silence, c’est que Comte ignorait jusqu’au nom des systèmes religieux que nous venons de rappeler. L’ignorance joue un grand rôle dans la philosophie de l'histoire que nous analysons, on peut dire que c’est la muse qui inspire l’auteur du positivisme. Lui-même s’en vante. « J’ai toujours pensé, dit-il, dans sa dernière préface de la Philosophie positive, que chez les philosophes modernes la lecture nuisait beaucoup à la méditation, en altérant à la fois son originalité et son homogénéité. En conséquence, après avoir, dans ma première jeunesse, rapidement amassé tous les matériaux qui me paraissaient convenir à la grande élabo-

(I) Comte, la Politique positive, I. III. pag. I.

ration dont je sentais déjà l’esprit fondamental, je me suis, depuis vingt ans au moins, imposé à titre d 'hygiène cérébrale, l’obligation de ne faire jamais aucune lecture qui puisse offrir une importante relation, même indirecte, au sujet quelconque dont je m’occupe actuellement (1). » Littré loue fort cette hygiène. Lui qui a tant lu et étudié, trouve très bien que son maître n’ait plus rien lu depuis sa jeunesse, tout en avouant qu’il avait besoin d’une immense quantité de faits historiques pour construire' .son œuvre; il croit que la provision qu’il fit, étant jeune, lui suffit, grâce à sa prodigieuse mémoire (2). Littré oublie que son maître se fait presque gloire de son ignorance, à ce point qu’il remarque avec complaisance que les lectures de sa première jeunesse furent faites rapidement. L’orgueilleux révélateur ne veut rien devoir à personne; il aurait raison, s’il s’agissait d’une construction purement métaphysique, mais sa doctrine s’appelle positivisme, elle repose sur des faits; peut-on déterminer les lois qui régissent les faits sans connaître les faits? L’ignorance est la base sur laquelle Auguste Comte élève sa dynamique sociale. Qui est plus positiviste? lui qui écrit une histoire imaginaire, parce qu’il ignore les faits les plus simples, ou ceux qui commencent par faire une étude sérieuse des faits avant de philosopher?

Nous disons que Comte écrit une histoire imaginaire, que l’on en juge par ce qu’il dit des Juifs. Le mosaïsme est la seule religion de l’Orient dont il connaisse le nom, sans doute un souvenir du catéchisme. D’où procède Moïse? Il n’y a pas de question plus importante tout ensemble et plus difficile. Comte la tranche avec une singulière légèreté. Le mosaïsme, dit-il, est une déiivation accessoire de la théocratie égyptienne , peut-être aussi chaldéenne. La Judée serait donc la copie de l’Égypte. Soit. Il faudrait au moins nous dire ce qu’était l’Égypte, et comment il se fait qu’elle se reproduisit dans la Judée. Comte a là-dessus une histoire très amusante. Les vieux égyptologues disaient aussi que le mosaïsme était la copie de la sagesse sacerdotale; ils avaient au moins pour eux un fait, l’initiation de Moïse à la science des prêtres. Mais ces savants n’étaient pas des positivistes. Quand un philosophe positi-

(I) Comte, la Philosophie positive, t. VI, p. xxit.

(J) Ltllrt, Auguste Comte, pag. 237, 586.

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viste a besoin d’un fail, il l’invente, il le forge à sa guise. Question d 'hygiène cérébrale ! Donc Auguste Comte nous dit très sérieusement « que les prêtres égyptiens et ensuite chaldéens ont pu être engagés, ou même obligés, à une telle tentative de colonisation monotbéique. » Ainsi la Judée est une colonie sacerdotale. Cela a pu être, donc cela est. Et il y a de cela d’excellentes raisons. D’abord les prêtres égyptiens avaient l’espoir de mieux développer la civilisation sacerdotale dans une colonie que dans la mèrepatrie. Qui. ne sait que le sacerdoce ne songeait à autre chose qu’à répandre la civilisation sacerdotale? En Égypte les guerriers le gênaient, il avait l’espoir de se subalterniser complètement lesdits guerriers dans une colonie qui ne pouvait être établie qu’avec leur aide. Puis les prêtres voulaient encore « ménager un refuge assuré à ceux de leur caste qui se trouveraient menacés par les fréquentes révolutions intérieures de la mère patrie (d). » On sait en effet que l’Égypte avait tous les huit jours sa révolution comme la France.

Notre philosophe positiviste est si content de cette trouvaille , qu’il regrette que la nature de ses travaux ne lui permette pas de développer convenablement « une telle explication spéciale du judaïsme. » Il nous dédommage par les découvertes qu’il fait dans le reste de l’histoire. La Grèce exerce un attrait irrésistible sur tous ceux qui sont initiés à sa brillante littérature. Comte répète «l’admirable remarque» que Condorcet fait sur la lutte de la Grèce avec la Perse : la bataille de Salamine sauva la civilisation européenne. Quelles furent les causes de cette lutte mémorable? quels en furent les résultats? Comte répond « qu’il faut regarder l’agression persane comme destinée surtout à repousser une séditieuse propagande. » On voit que Littré a raison de dire que tout est nouveau dans la philosophie de l’histoire de son maître, il crée tout, même les faits. Les Grecs faisaient donc de la propagande en Perse. De quoi? du polythéisme? de la philosophie? ou de la république? On ne le sait. Car un des mérites du maître que le disciple n’imite qu’imparfaitement, c’est un langage si étrange, que l’on ne sait ce que l'auteur veut dire. On voit cependant qu’il est heureux de la victoire des Grecs, parce que « les intérêts généraux de l’hu-

(I) Auguste Comte, la Philosophie positive, t. V, pag. iSOelsuiv.

inanité étaient alors représentés par le foyer occidental des libres penseurs. » Cela veut-il dire que Comte applaudit aux travaux des philosophes grecs? Il les traite de divagations; il déplore la désast rue use influence que Platon exerce jusqu’à nos jours ; tout ce qu’il accorde à Socrate, c’est qu’il fut un estimable discoureur; mais les stoïciens étaient des égoïstes orgueilleux, et leur doctrine un vain déisme (1). Les stoïciens des déistes, eux les ancêtres des panthéistes! Socrate un bavard! Et Platon un génie malfaisant! Sont-ce là les choses que Littré aime de lire et de relire? Mais si la philosophie grecque n’est rien qu’un vain bavardage et un amas d’erreurs funestes, comment Comte peut-il dire que les intérêts généraux de Hiumanité étaient représentés par les libres penseurs de la Grèce?

La Grèce nous conduit à Rome. Ici encore Auguste Comte a une incontestable originalité. Le vulgaire des historiens célèbrent la république, ils portent aux nues les consuls qui labouraient la terre. Us n’y entendent rien. Ces fameux républicains étaient des aristocrates. Comte, lui, proclame « la supériorité du mouvement populaire sur la résistance sénatoriale. » Quelle est la raison de cette supériorité? « Étrangers à la démagogie grecque, répond notre positiviste, les Romains aspiraient surtout à concentrer l'autorité républicaine, en subordonnant le pouvoir du sénat à l'ascendant d’un dictateur durable. » Ainsi un César organe du peuple souverain, tel est l’idéal de Comte! C.’est là ce qu’il admire dans l’histoire romaine! Les formules positivistes le veulent ainsi. La civilisation militaire est propre au polythéisme social, et le noble conquérant de la Gaule est le meilleur type de celte civilisation (2).

Auguste Comle inscrit le mot de progrès en tête de sa philosophie de l’histoire. Le progrès est une question de fait : il en doit être ainsi surtout pour un historien positiviste. Quel est donc le progrès réalisé par le mosaïsme? par la Grèce? par Rome? Ce sont les seuls noms que Comte ait retenus de ses rapides lectures. Que disent ces noms? que représentent-ils? Y a-t-il progrès de l'Orient à la Grèce, et en quoi consiste-t-il? Y a-t-il progrès de la Grèce à Rome, et quel est-il? Pour répondre à ces questions, il ne suffit pas de quelques grands mots, comme ceux de théocratie, ou de

(t) Comté, Politique positive, t. III, pag. 3ti, 343. (S) Idem, ibtd., t. III, p*g. 387.

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polythéisme social; il faut étudier le génie des nations, il faut voir quelle était la mission des peuples dominants, ce qu’ils ont voulu et ce qu’ils ont fait. Alors on découvre encore un autre personnage dans l’histoire : l’humanité l’appelle Dieu et le révère. Comte bannit Dieu de la vie humaine ; que devient après cela le progrès, et la vie des hommes? Comte se borne à dire que rien n’a été fortuit dans l’histoire de la Grèce et de Rome, pas même les lieux ni les temps. Fort bien! Mais si ce n’est pas le hasard qui a disposé le territoire de la Grèce pour la nation hellénique, qui donc est-ce? Serait-ce le grand fétiche qui a préparé le sol où devaient naître Socrate et Platon? Est-ce le grand fétiche terre ? Et qui a donné aux Hellènes ce merveilleux génie que Comte lui-même admire, oubliant qu’il a abaissé le divin Platon et son maître Socrate? Serait-ce le grand fétiche humanité? Il vaut bien la peine de bannir Dieu de l’histoire pour le remplacer par des fétiches !

Le christianisme et les Barbares mettent fin au monde ancien et ouvrent une ère nouvelle. Qu’est-ce que le Christ? L'humanité l’a longtemps adoré. comme le Fils de Dieu. Ceux-là mêmes qui ont déserté ses autels lui conservent un respect d’admiration, une espèce de culte qu'ils ne vouent à aucun autre personnage de l’histoire. Qu’est-ce que Comte pense du fondateur de la religion puissante qui est encore aujourd’hui le pain de vie des masses? Il le confond avec « ces aventuriers qui tentèrent l’inauguration monothéique, en aspirant comme leurs précurseurs grecs, à la divinisation personnelle. » Ceci n’est pas une injure particulière qui s'adresse spécialement au Christ. Cela est de l’essence de ceux qui fondent le monothéisme; leur mission exige « un mélange d’hypocrisie et de fascination. » Il faut descendre jusque dans les bas-fonds du dix-huitième siècle, pour rencontrer une appréciation aussi ignoble et aussi ignorante de la grande figure du Christ et de tous ceux que l’humanité reconnaissante révère comme des révélateurs. Le christianisme n’est-il pas un progrès sur l’antiquité? C'est un progrès si éclatant qu’il a fait naître l'idée du progrès. Le progrès le plus considérable dont l’histoire fasse mention, se serait donc accompli par un imposteur ! Comte paraît

sentir ce qu’il y a d’odieux dans cette conception. D’après lui ce n’est pas Jésus-Christ le fondateur du christianisme, c’est saint Paul. Il exalte le sublime dévoûment qui lui fit accepter la position subalterne d’apôtre, alors qu’il a réellement fondé la religion nouvelle. Cette religion n’est pas le christianisme de Jésus-Christ, comme le croient les protestants, c’est le catholicisme (1).

Nous demanderons à M. Littré si c’est encore là une de ces trouvailles qu’il admire dans les ouvrages de son maître. Sauf le rôle qu’il attribue à Saint Paul, sa conception est celle des ultramontains; c’est à dire que la philosophie positiviste donne la main à l’orthodoxie la plus étroite, la plus ignorante, la plus superstitieuse. C’est précisément l’ignorance et la superstition que Comte admire dans le catholicisme. Voilà qui est vraiment original, au moins au dix-neuvième siècle; car l’originalité remonte aux ténèbres du moyen âge. Notre philosophe prend la défense du culte des saints contre les irrationnelles critiques des protestants et des déistes. » Le mot est bien choisi. S’il y a quelque chose d’irrationnel, c’est bien le culte des saints, vrai polythéisme. Eh bien! la raison se trompe. Auguste Comte nous apprend qu’il y a de la déraison à critiquer la déraison. « L’institution des saints compensa la sécheresse monothéique : elle alimenta le cœur et même Vesprit des populations chrétiennes (2). » Ce même l'esprit est charmant; cela répond d’avance à toutes les objections irrationnelles que nous pourrions faire. Mieux vaut garder le silence!

Les Barbares sont, avec le christianisme, le principe de la civilisation moderne. Que viennent-ils faire? que représentent-ils? Comte ne sait rien d’eux. Les rapides lectures de sa jeunesse ne lui ont laissé aucun souvenir; il se rappelle seulement d'avoir lu que la féodalité est d’origine germanique. S’il y a une vérité évidente, que les enfants mêmes savent, c’est celle-là. Eh bien, cette vérité, qui n’est que l’expression de la réalité des choses, est une irrationnelle conception, si nous en croyons la philosophie positiviste. Pourquoi irrationnelle? Les formules le veulent ainsi. Dire que « l’ordre temporel du moyen âge émane des invasions germaniques, c’est interrompre radicalement, dans l’un de ses termes

(t) Comte, Politique positive, t. lit, pag. 409, 410. (3) Idem , ibid., t. III, pag. 475.

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les plus remarquables, Y indispensable continuité de la série sociale .» Que demande cette série sociale ? Elle veut que le régime du moyen âge ne soit autre chose que le système romain, modifié par l’influence catholique. Ce que c’est que la muse de l’ignorance! Elle inspire des découvertes merveilleuses. Peut-être n’est-ce pas une trouvaille, mais un vague souvenir d’un vieux paradoxe inventé par les légistes qui voulaient à toute force que la féodalité fût une copie du droit romain. C’est soutenir l’identité de deux régimes qui diffèrent radicalement. A l'absurdité de cette assimilation, Auguste Comte, d’après son habitude, ajoute une dose de ridicule.

Donc ce qui caractérise le régime féodal, c’est que son système militaire est essentiellement défensif, ce qui revient à dire qu’il est pacifique, en comparaison des envahissements de Rome. Qui s’en serait douté? Les Germains, fous de guerre, auraient fondé un régime pacifique ! Comte s’est rappelé, de ses rapides lectures, que la féodalité avait été impuissante dans les grandes guerres; d’où il a conclu que son organisation devait être défensive. Il oublie, pour mieux dire, il ne s’est jamais enquis du génie des races germaniques, il ne connaît que Rome et le catholicisme, c’est à dire qu’il sait que Rome après avoir conquis le monde sous la république, se borna à conserver ses conquêtes sous l’empire. Comte a vu là le germe de Yaptitude défensive qui le frappe dans le moyen âge. Le catholicisme encouragea naturellement cette tendance. Voilà toute la féodalité. Simplicité admirable (1) ! Les châteaux en Espagne se construisent avec la même facilité!

Le catholicisme joue encore un rôle merveilleux dans l’établissement de la féodalité. Non seulement « il seconda directement la transformation graduelle du système primitif de conquête en système essentiellement défensif; suivant la juste remarque du comte de Maistre, il a prévenu beaucoup de guerres, dont la sage médiation du clergé étouffait d’abord le germe. » Encore un fruit des lectures rapides ! Auguste Comte ne connaît le catholicisme du moyen âge que par de Maistre; il ne se doute même pas que l’écrivain réactionnaire altère les faits pour le besoin de sa cause; il dépasse le fougueux ultramontain, il invente des faits. Les historiens trouvent quelque difficulté à expliquer la transformation des

(I) Comte , Philosophie positive, t. V,pag. 589,393-396.

bénéfices révocables ou viagers en fiefs héréditaires ; s’ils étaient positivistes, ils sauraient que c’est au catholicisme que cette immense révolution est due. Comte nous donne la raison de cette influence imaginaire : c’est que l'Église devait favoriser la stabilité. Les historiens vont chercher dans les forêts de la Germanie l’origine des rapports qui existaient entre vassal et suzerain ; il y en a qui remontent au patronage celtique. Ils n'y entendent rien. C'est l’Église qui a introduit « la sage régularisation générale des obligations réciproques de la tenure féodale. » Demanderez-vous la preuve de ce système réellement original; Comte vous répondra : « La haute participation du catholicisme y est assurément trop évidente pour que nous devions nous y arrêter (1). » Cela est évident, donc cela est. Science positiviste!

Après ce tour de force, il ne faut plus s’étonner de rien. La chevalerie est une institution catholique. Et la preuve? C’est que le catholicisme est essentiellement pacifique, et la chevalerie est en quelque sorte le culte de la guerre. Du sein de cette chevalerie sort un ordre fameux que l’Église a condamné, et que la royauté a immolé à ses défiances. Comte n’hésite pas à prendre parti pour les bourreaux contre les victimes : les Templiers, dit-il, furent une conspiration contre les papes et les rois (2). La morale de cette philosophie de l’histoire est qu’il y a un moyen bien simple de l’écrire, sans jamais douter de rien, c’est de ne rien savoir. - Maintenant on comprendra le but des croisades, cette sanglante aventure de la chevalerie : « C’était l’unique moyen décisif d’arjrêter l’envahissement du mahométisme. » De Maistre l’affirme, donc c’est vrai, bien que les papes disent le contraire. Les philosophes ont déclamé à perte de vue contre des expéditions où le sang humain coula à flots pour la conquête d’un tombeau imaginaire. Quel aveuglement est le leur ! Ils ne voient pas que les guerres sacrées ont réussi, « comme de Maistre l’a judicieusement remarqué (3). » C’est grâce à ces guerres vraiment saintes que nous ne sommes pas mahométans.

Il va sans dire que c'est le catholicisme qui a aboli l’esclavage.

(1) Comte, Philosophie positive, I. V, pag. 40î, 404, 406.

(S) Idem, Ibid., I. V, pag. 409.

(3) Idem, Ibid., t. V, pag. 494; — Politique positive, t. III, pag. 486.

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Tous les écrivains catholiques le disent, donc il n'y a pas à en douter. Comte en donne une raison positiviste qui ferme la bouche aux ennemis de l’Église : « Le monothéisme a une tendance générale à modifier profondément l’esclavage. » Comment cela? Gela est, parce que cela est. Cette influence « est sensible jusque dans le mahométisme, » sous le régime duquel tous les hommes sont esclaves d’un seul. « Elle devait donc être extrêmement prononcée dans le catholicisme », vu que le monothéisme catholique était, au dire de Comte, un vrai polythéisme. Ceci est une des grandes trouvailles de la philosophie positive. Comte y insiste longuement (1); il ne se doute même pas qu’il s’agit d’une révolution économique qui n’a rien de commun avec la religion; et s’il ne s’en doute pas, c’est grâce à l 'hygiène cérébrale, laquelle n’a point chargé son cerveau de faits, ce qui lui permet de les imaginer à sa guise.

Hegel, bien qu’on l’accuse de panthéisme, dit que l’histoire n’est autre chose que le développement de l’idée de liberté. L’auteur de la Philosophie positive n’a pas même le soupçon de la liberté politique; il la confond toujours avec l’égalité. Voilà pourquoi il ne comprend rien à l’histoire d’Angleterre ni à l’histoire de France. Au moment ôù Comte écrivait, la nation française* commençait à comprendre que la vraie liberté consiste dans les droits de l’homme déclarés par l’Assemblée constituante, droits qui étaient depuis longtemps ceux du citoyen anglais. Comte reproche cette anglomanie chronique aux publicistes vulgaires qui allaient chercher des leçons de liberté chez leurs voisins d’Outre-Manche. Il célèbre la supériorité fondamentale du mode normal ou français sur le mode exceptionnel ou anglais. En quoi consiste cette supériorité? D’abord le mode français l’emporte sur le mode anglais, parce qu’il a ruiné complètement l’ancien système social, c’est à dire la féodalité. Comte ne se doute pas que dans le régime féodal, et dans le génie des races barbares, il y avait des germes de liberté, liberté aristocratique, il est vrai, mais la liberté est contagieuse, elle profite

(I) Comte, Philosophie positive, I. V, pag. 407 ett. VI, la LVI* leçon.

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