AUGUSTE COMTE
aussi, là où elle se maintient, aux classes inférieures de la société. A quoi aboutit le mode français ? A la royauté absolue. Comte voit là une nouvelle supériorité sur le mode anglais. Le principe des castes, véritable base de l’ancienne constitution de France, fut borné à la famille royale, tandis que, en Angleterre, il se répandit dans toutes les familles aristocratiques. Ainsi l’égalité sous le régime d'un Louis XV est préférable à la liberté sous le régime de l’aristocratie! Montesquieu a tort de célébrer la liberté anglaise, il a tort d’en chercher les premiers germes dans les forêts de la Germanie, c’est une de ses aberrations (1). Auguste Comte n’a garde de tomber dans de pareilles erreurs; son régime cérébral l*en garantit.
Gomte ne sait pas plus de l’histoire moderne que de l’histoire ancienne. L’Angleterre inaugure l’ère des révolutions au dix-septième siècle. Quel çst le sens de la longue lutte qui s’ouvre par la mort de Charles II, et finit par l’exil de ses descendants? Il s’agit de savoir qui est le maître, le roi, en vertu de son droit divin, ou le parlement, en vertu de son origine populaire. La révolution de 1688 donna gain de cause à la nation. C’est donc à juste titre que les historiens la célèbrent. Ils se trompent, parce qu’ils ne connaissaient pas les découvertes de la philosophie positive. Comte renverse les faits. Il exalte la révolution de 1648, il déprécie et méprise la révolution de 1688. Est-ce parce que la première fut plus favorable à la liberté? Elle aboutit au protectorat de Cromwell, César au petit pied. Comte le porte aux nues. Tandis que la révolution de 1688 consolida la liberté anglaise. Il est vrai que la première abolit la Chambre des lords, et la seconde la maintint. De là la prédilection et l’antipathie de Comte (2). Il ne sait ce que c’est que la liberté, il ne connaît que l’égalité.
Aimant l’égalité, pourquoi dédaigne-t-il la révolution d’Amérique? Notons ici l’une des trouvailles qui ont tant de charmes pour M. Littré. « Dans son principe la révolution américaine se borna évidemment à reproduire, sous de nouvelles formes, la révolution hollandaise. » Comte a une prédilection pour le mot évidemment. Tout ce qu’il dit est évident. Voilà le grand avantage de
(1) Comte, Philosophie positive, t. VI, pag. 361 ; 1. V, pag, 606-608,
(2) Idem, ibtd., t. V, pag. 66S-670.
DIEU DANS L'HISTOIRE
son hygiène cérébrale. Il ne rencontre jamais de contradiction, parce qu’il a eu soin d’écarter tous les contradicteurs. Le philo- - soplie positiviste a encore un grief personnel contre les insurgés américains; c’est qu’ils donnèrent la suprématie politique aux métaphysiciens et aux légistes (1). Les Américains ne se doutent pas qu’ils sont gouvernés par des métaphysiciens, attendu que jusqu’à ce jour il n'y a pas eu de métaphysicien aux États-Unis !
L'hygiène cérébrale favorise singulièrement l’orgueil ; c’est un de ses avantages que M. Littré a oublié de remarquer. Comte fait la leçon, en durs termes, à l’Assemblée constituante, la plus éclairée, la plus généreuse, qui ait présidé aux destinées d'une grande nation. Il l’accuse de frivole irrationalité ; il accuse les principaux chefs de s’être laissé égarer par de vaines spéculations tnétaphysiques. Est-ce que Kant et Hegel y auraient par hasard siégé? On conçoit ce qui devait résulter d’une irrationalité frivole et de rêveries métaphysiques. Comte entend-il reprocher aux constituants d’avoir affaibli à l’excès la royauté, d’avoir mis le roi en face d’une assemblée unique, organe tout-puissant de la volonté populaire? Du tout. Il s'imagine que l’Assemblée nationale copia la constitution anglaise; il a découvert chez elle une tendance permanente à l’institution régulière d'un pouvoir spécialement aristocratique (2). Preuve, qu’elle ne voulut point d’une Chambre haute, pas plus de pairs que de lords, pas même un sénat électif : impossible d’être plus aristocrate!
Auguste Comte n’aime point Napoléon, nous ne lui en faisons pas un grief. Mais que lui reproche-t-il? D’abord il n’est pas Français, mais issu d'une civilisation arriérée. Passons sur cette insulte jetée à une nation qui. a donné le jour à le Dante et à Machiavel. Napoléon était une nature superstitieuse. C’est la raison pour laquelle il était spécialement animé d'une admiration involontaire pour l’ancienne hiérarchie sociale. Pour tout talent, Comte lui reconnaît un vaste charlatanisme caractéristique. Voilà l’homme qui a enivré la France et qui a captivé l’Europe. La grande nation a été dupe d’un charlatan! D’après le génie du personnage, on peut juger son œuvré. « Il organisa, de la manière la plus désas-
(t) Comte, Philosophie positive, t. V, pag. 670, 671. (J) Idem, lltid., t. VI, pag. 363 et suiv.
treuse, la plus intense rétrogradation politique, dont l’humanité dut jamais gémir. » Son grand crime est sa prédilection pour l’antique système théologique et militaire (1). Nous applaudirions à cette vive censure, quelque inique qu’elle soit, si elle était inspirée par la passion de la liberté. Mais nous avons vainement cherché ce mot dans les interminables pages d’Auguste Comte. Que Napoléon ait été un réactionnaire, cela est certain, et on l’avait dit longtemps avant qu’il y eût une philosophie positive. Mais c’est surtout son antipathie pour la liberté qu’il fallait flétrir; et le philosophe positiviste n’y songe point. Comte impute à crime à Napoléon, aussi bien qu’à l’Assemblée constituante, la restau- ' ration du catholicisme gallican; il ne s’aperçoit pas qu’il y avait dans le gajlicanisme un principe de liberté et de progrès. En voyant les excès de la réaction ultramontaine, on peut, à bondrQit, regretter la religion de Bossuet.
Auguste Comte, dans son premier ouvrage sur la philosophie positive, ne veut d’aucune religion. Depuis que l’homme pense, il se demande d’où il vient, où il va. La philosophie positive veut « que l’esprit humain renonce à rechercher l’origine et la destination de l’univers (2). » Comte ne parle que de l 'univers; l’humanité ne figure même plus dans ses spéculations négatives. Peut-il être question d’une destinée de l’homme, quand l’homme n’est qu’une modification de la matière? Le reste n’est qu’une affaire de curiosité : « Prétendre connaître l’origine et la fin de toutes choses, est une curiosité enfantine (3). » Que nous importent l’origine et la fin des choses extérieures, quand notre origine et notre fin sont dans ce monde? Mais ne faut-il pas aller plus loin ? n’est-ce pas aussi un enfantillage d’analyser les circonstances au milieu desquelles se produisent les phénomènes pour découvrir les lois immuables qui les régissent? Quoi ! je ne suis pas sur le matin que je vivrai encore le soir, et si je meurs, tout est fini, et pendant
(I) Comte , Philosophie positive, t. VI, pag. 386 et suiv. [i)' Idem, ibid., t. I, pag. 4.
(3) Idem, ibtd., t, IV, pag. 669.
soi . Dieu dans l’histoire.
cette minute d'existence je m'amuserais gravement, non à me demander ce que moi je suis, puisque je ne suis rien, mais ce que sont les phénomènes qui se passent autour de moi! Si la religion est un enfantillage, la philosophie positive est une cruelle dérision.
La philosophie positive bannit Dieu du monde, ainsi que la providence; elle les remplace par des lois. Qu’est-ce que ces lois nous disent de la religion qui jusqu'à l’avénement du positivisme a été la grande affaire de l’humanité? La religion a été un état passager, le premier par lequel le genre humain ait passé : c’est ce que le positivisme appelle l’état théologique. Qu’est-ce que Dieu dans cette conception? Un agent ou des agents surnaturels qui interviennent arbitrairement dans les phénomènes de la nature et dans la vie de l'homme (1). On voit déjà ce que Comte entend par religion : c’est la superstition qui peuple le monde de divinités, et qui voit partout des miracles. Il élève jusqu’à la hauteur d’un principe un pur fait, et un fait grossier, les croyances des peuples les plus incultes, les plus sauvages. Il se rappelle, de ses lectures rapides, qu'il y a des races déchues qui adorent des fétiches ; vite il fait du fétichisme l’essence de la religion. « Le fétichisme, » dit Comte dans son langage étrange, « était nécessairement caractérisé par l’incorporation la plus intime et la plus étendue possible de l’esprit religieux au système total des pensées humaines. » Ainsi le fétichisme est l’idéal de la religion. En effet; le sauvage voit Dieu partout : la pierre est un Dieu, le bois est un Dieu. Depuis que le fétichisme a disparu pour faire place au polythéisme, la religion est allée en se perdant, en dégénérant. Nous laissons la parole au révélateur positiviste, pour que le lecteur ne croie pas que nous nous moquons de lui : « La transformation du fétichisme en polythéisme constitue réellement un premier décroissement général de l’influence mentale propre à la philosophie théologique. » Comte est si heureux de cette découverte, qu’il a soin d'eu célébrer lui-même la haute importance scienlijxque, La découverte avait déjà été faite par Lucrèce qui confondait la religion avec la superstition, d’où Auguste Comte conclut très logiquement que là où la superstition abonde, la religion a atteint son
(!) comte , Philosophie positive.
idéal, tandis qu’elle décline à mesure que la superstition disparaît. Est-ce encore là une de ces trouvailles dont M. Littré est si enchanté?
Le polythéisme est donc un déclin du sentiment religieux quand on le compare au fétichisme; mais mis en regard du monothéisme, il mérite toute notre admiration. Écoutons Auguste Comte. Il y a de cela une raison péremptoire. Le monothéisme n’a qu’un seul Dieu, auquel il est obligé deYapporter tout ce qui se passe dans la nature et tout ce qui arrive à l’homme; tandis que dans les religions polythéistes, « il y a une foule d’agents surnaturels plus ou moins spéciaux, dont les volontés arbitraires ne sont presque aucunement restreintes par des lois invariables. » Comme le monothéisme est pauvre en comparaison! Sous son règne, les visions ou apparitions surnaturelles sont une rare exception, réservées de loin en loin à quelques individus privilégiés; tandis que, « dans le paganisme, tout personnage un peu qualifié avait eu, même pour de légers sujets, de fréquentes relations personnelles avec diverses divinités, auxquelles l’unissait souvent une parenté plus ou moins directe. » Conclusion': le polythéisme est plus religieux que le monothéisme. Un polythéiste sincère voit partout des dieux : a Ses actions les plus communes constituent, pour ainsi dire, autant d’actes spontanés d’une adoration spéciale. Le monde imaginaire, continue notre philosophe positiviste, occupe alors certainement, eu égard au monde réel, beaucoup plus de place dans le système intellectuel d^ l’homme, que sous le régime monothéique (1). » Il y a moins de superstition, donc moins de religion.
Jadis on disait que la superstition est une plante parasite qui étouffe la religion. Voltaire lui-même le dit. La philosophie positive a changé tout cela : « Un concours irrécusable de preuves variées, dit Comte, représente le polythéisme comme le plus grand développement possible de l’esprit religieux, dont le monothéisme a réellement commencé la décadence directe et croissante. » C’est à peine si l’on peut dire que le monothéisme est une religion, a Le monothéisme absolu, rigoureusement réduit à un seul être surnaturel, c’est à dire à Dieu, constitue certainement
(I) Comte, Philosophie posiliTe, t. IV, pag. H9 el suiv.
DIEU DANS LH1ST01RE
une utopie. » Comte déclare « que cette conception est incapable de fournir jamais la base d’un véritable système religieux, susceptible d’une efficacité réelle, même intellectuelle, surtout morale, et à plus forte raison sociale (1). » Pour le coup, le souvenir des lectures rapides a mal servi l’auteur de la philosophie positive, ou Yhygiène cérébrale a été trop efficace. Les enfants savent ce que Comte ignore. Le mosaïsme n’est-il pas le pur monothéisme? Le mahométisme n'est-il pas le culte du Dieu unique, qui n’engendre pas, et qui n’a pas d'aides? Et le mosaïsme n’est-il pas la plus tenace des religions; celle qui détermine avec le plus de puissance le caractère et les mœurs de ses sectateurs? Le mahométisme partage avec le mosaïsme cette puissante influence. Et un écrivain qui se pose comme le révélateur de la philosophie de l’histoire, ignore ces faits ou n’en tient aucun compte! A vrai dire, notre philosophe ne connaît que le catholicisme, et ce qu’il y admire le plus, ce sont les pratiques superstitieuses qui le rapprochent des cultes païens. Encore ignore-t-il complètement l’histoire de l’Église catholique. Il a lu dans sa jeunesse le Pape du comte de Maistre ; c’est dans les sources impures de l’ultramontanisme qu’il a puisé tout ce qu’il dit du monothéisme catholique. Ajoutez-y une prédilection instinctive pour une institution religieuse qui place à sa tête un souverain pontife exerçant une domination absolue. Comte aspirait déjà à devenir le pape du positivisme quand il écrivait sa philosophie positive. Suivons-le un instant dans ses découvertes.
Le catholicisme est le plus noble ouvrage social de la philosophie théologique. Comte ne se lasse pas d’admirer « cet immense organisme, éminent chef-d’œuvre politique de la sagesse humaine, graduellement élaboré pendant dix siècles, depuis le grand saint Paul, qui en a d’abord conçu l’esprit général, jusqu’à l’énergique Hildebrand, qui en a coordonné enfin l’entière constitution sociale. » Il espère « pouvoir faire convenablement passer dans l’esprit du lecteur la profonde admiration dont l’ensemble de ses méditations philosophiques l’a depuis longtemps pénétré envers cette économie générale du système catholique au moyen âge (2). »
(1) Comte, Philosophie positive, t. IV, pag. <24, 280.
(2) Idem, ibid., t. IV, pag. 692; t. V, pag. 326, 387.