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Nous savons déjà ce que Comte admire le plus dans le catholicisme considéré comme religion, ce sont ses croyances superstitieuses. L’ignorance et la superstition sont la base du magnifique édifice que les papes ont élevé. C'est sur la bêtise humaine qu'ils ont bâti leur domination. Les excès auxquels se sont livrés les prétendus vicaires de Dieu, ont épouvanté la postérité. Ils n’épouvantent pas Auguste Comte, par l’excellente raison qu’il les ignore. Quelle bonne chose que V hygiène cérébrale! Grâce à cet excellent régime, l’auteur du positivisme répète, avec une incroyable naïveté, tous les lieux communs de l’ultramontanisme, comme si c’était la vérité absolue.

Les historiens accusent à l’envi les papes d'avoir usurpé la puissance temporelle. Comte nie; il a lu dans sa jeunesse que . l’Église n’a jamais demandé que la liberté, et que les papes n’ont fait que revendiquer l’indépendance qui leur était nécessaire pour remplir leur ministère religieux. Ce que l’on appelle la lutte dji sacerdoce et de l’empire a été une guerre défensive du pouvoir spirituel. Quant à la domination qu’on reproche aux papes. Comte a l’air de croire que c’est une mauvaise plaisanterie (1). En effet, tout le moflde sait que le pouvoir spirituel gouvernait, administrait, jugeait, percevait des impôts, faisait même la guerre; preuve évidente qu’il ne se mêlait pas du pouvoir temporel. Tout le monde sait encore que les papes déposèrent des rois et des empereurs, en déliant les sujets de leur serment de fidélité; preuve plus évidente encore que leurs usurpations sont une fable, et leur esprit de domination une fiction.

Les philosophes se sont élevés avec force contre une domination qui ne laissait ni indépendance aux peuples, ni liberté à la raison. Pure calomnie que ces accusations ! Comte a lu dans je ne sais quel pamphlet ultramontain, que, sauf quelques luttes passagères, le régime catholique a presque toujours permis le libre développement de la philosophie métaphysique. L’expression est bien choisie; la lutte entre la libre pensée et le catholicisme est permanente; elle commence dès que l’Église est constituée, et elle ne finira qu’avec sa ruine; c’est ce que la philosophie positive appelle une lutte passagère. Quant à la liberté que l’Église a presque

(I) Comte, Philosophie positive, i. V, pag. 330, 333.

DIEU DAMS L'HISTOIRE.

toujours laissée aux spéculations philosophiques, les bûchers du moyen âge, le supplice de Jordano Bruno, et la condamnation de Galilée, l'attestent avec une éloquencp qui défie les attaques des philosophes. II faut donc célébrer avec Auguste Comte la disposition libérale du catholicisme; il en a une preuve pleinement incontestable ; c’est l'admirable accueil que fit ce moyen âge si décrié à la partie de beaucoup la plus avancée de la philosophie grecque, à la doctrine du grand Aristote (1). Encore un fruit de l 'hygiène cérébrale! Comte, dans ses rapides lectures , n’a rien lu des persécutions sanglantes de l’Église, précisément contre les libres penseurs qui s’inspiraient du grand Aristote; donc, ces persécutions sont un mythe.

Il faut cependant rendre une justice à Comte, il a fàit une découverte; peut-être n’est-ce qu’une réminiscence; toujours est-il qu’elle a son prix. On avait cru jusqu'à lui que le moyen âge ignorait l’histoire, même ses plus simples éléments. Erreur! Comte déclare « qu’un nouvel élément spécial devait être spontanément la destination sociale de l’éducation catholique, alors nécessairement introduite dans les hautes études ecclésiastiques, au moins comme histoire de l’Église. » Cela devait être, donc cela est. Inutile, par conséquent, de citer comme témoignage de la science historique du moyen âge, les fausses décrétales fabriquées, grâce à l’ignorance historique, et dont l’autorité se maintint jusqu’à la Renaissance, grâce à cette même ignorance. Inutile encore de rappeler la fausse donation de Constantin, et les innombrables faux qui remplissent les archives de l’Église. C’est grâce aux études historiques, que l’on cultivait avec tant d’ardeur au moyen âge, que ces innombrables fraudes pieuses devinrent possibles. L’histoire, continue Auguste Comte, resta une science de prédilection pour le haut clergé. En effet, il n’y a point de science qui dévoile mieux l’inanité 'de ses prétentions ; tout le monde sait qqe c’est un prince de l’Église qui révéla la fraude des fausses décrétales. De là l’esprit politique des membres du haut clergé, qui les dintingue jusqu'à nos jours; preuve, les momies qui trônent dans la Ville Éternelle (à) !

(IJ Comte, Philosophie positive, t. V, pag. 459 et suiv.

(9) Idem, ibid., t. V, pag. 349 et suiv.

Encore une découverte qui est tout aussi merveilleuse. C'est un axiome dans l'école ultramontaine que l’humanité doit à l’Église tout ce qu’elle a de beau et de grand, la science aussi bien que la liberté. Comte est entièrement de cet avis. Il en a une preuve évidente comme tout ce qu’il avance. D’abord « la suppression spontanée des oracles et des prophéties. » L’Église les a si bien supprimés, qu’aujourd’hui encore elle fonde la révélation surnaturelle, base de sa puissance, sur les divins oracles que l’Esprit- Saint a inspirés aux prophètes. Puis le philosophe positiviste nous apprend que l’Église imprima un caractère de plus en plus exceptionnel aux apparitions et aux miracles, preuve que le catholicisme, au temps de sa prépondérance, s’est -noblement efforcé d'agrandir le domaine d’abord si étroit de la raison humaine, et cela aux dépens de l’esprit théologique. Ce qui revient à dire que l'Église a préparé elle-même sa déchéance, en favorisant le rationalisme. Le moyen qu’elle employa pour agrandir le domaine de la raison humaine était parfaitement choisi, c'était de fabriquer des miracles par milliers. C’est chez ellq une habitude si bien enracinée qu’elle ne parvient pas à s’en défaire au dix-neuvième siècle. Admirable abnégation! Comte a raison d’exalter une si noble conduite (I).

Toutefois ce catholicisme tant admiré était une vraie décadence du système théologique. *La cause en est avant tout dans son monothéisme, que le culte des saints ne parvint pas à corriger. Après tout, les saints n’étaient point des dieux comme ceux de l’Olympe : de là une infériorité évidente. Aussi Comte ne cesse-t-il de répéter « que le régime monothéique du moyen âge caractérise naturellement la dernière époque essentielle et la forme la moins stable d’un tel système, dont il était surtout destiné à préparer graduellement l'inévitable décadence et le remplacement linal. » L’Église se serait donc donné la mort de sa propre main ! En effet, c’est Comte qui le dit, le catholicisme du moyen âge « dégagea de ' plus en plus de la tutelle théologique, soit nos conceptions, soit nos habitudes; » tandis qu'il aurait dû, pour maintenir sa domination, soumettre la vie jusque dans ses moindres détails, à son empire exclusif. On voit quelle est l’erreur et l’injustice des his-

(I) Comte . Philosophie positiTe, t. V, pag. 463.

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toriens libéraux; ils accusent l’Église d’avoir entravé le libre développement de la raison humaine, tandis qu’on devrait lui reprocher, au contraire, d’avoir agrandi à l'excès le domaine de la raison (1). Voilà une découverte pour laquelle Comte mérite d’être 1 2 3 canonisé! Voltaire prétend que, depuis la naissance de l’Église, Rome s’est toujours décidée pour l'opinion qui soumettait le plus l’esprit humain, et qui anéantissait le plus le raisonnement : « Quel respect, s’écrie-t-il, ne devait-on pas avoir pour ceux qui changeaient d’un mot le pain en Dieu, et surtout pour le chef d’une religion qui opérait un tel prodige! Quand la simple raison humaine combattit ces mystères, elle affaiblit l’objet de sa vénération (2). » Voltaire n’y entend rien : c’est qu’il n'a point observé les règles de Vhygiène cérébrale!

Une erreur engendre l’autre. Hostiles au catholicisme, les philosophes célèbrent le protestantisme comme ayant préparé le règne de la libre pensée et de la liberté politique. Comte va rétablir la réalité des choses. Il y a une injure qui traîne dans les basfonds de l’Église depuis le seizième siècle, c’est que la réformation procède de Mahomet. Auguste Comte ramasse la calomnie et en ■ fait une vérité positiviste. « Considérée dans son ensemble, cette négation empirique constitue réellement une suite d'intercalations entre le catholicisme et l’islamisme. En effet, le monothéisme oriental avait accompli, depuis neuf siècles, tous les changements essentiels que les trois fondateurs du protestantisme s’attribuèrent successivement. » Luther, Calvin et Zwingle, sont donc des plagiaires de Mahomet, et de mauvais plagiaires, car leur œuvre n'est qu’une parodie musulmane (3). Mieux vaudrait certes i’original. Donc le christianisme, dans toute sa pureté, tel que les protestants ont l'ambition de le rétablir, est une méchante copie de l'Islam!

Pourquoi Auguste Comte a-t-il tant de mépris pour le protes-

(1) Comte , Philosophie positive, I. V, pag. 492, 493.

(2) Voltaire, Essai sur les mœurs, chap. xlv.

(3) Comte, Politique positive, t. III, pag. 347, 349.

tantismeîll dédaigne la prétendue réformation, d’abord parce qu’elle n’émancipait réellement pas la raison ; voilà pourquoi les peuples du Midi, plus avancés que ceux du Nord, la rejetèrent. Nous savons maintenant pourquoi les Espagnols n’embrassèrent pas-la réforme, c’est qu’ils étaient plus libres penseurs que les Allemands. Il y a encore une autre raison de ce fait, et qui concorde merveilleusement avec la première, c’est que les peuples du Midi ne voulaient pas d’une religion qui rejetait les meilleures institutions du catholicisme, le culte des saints et surtout l’adoration de la Vierge, véritable déesse des cœurs méridionaux (1). Voilà qui est admirable! Les hommes du Midi sont tout ensemble libres penseurs et adorateurs de la déesse Marie! Toujours est-il que le protestantisme est coupable d’avoir aboli le culte des saints et l’adoration de la Vierge. C’est ce que Comte appelle une négation empirique. Le crime est grand ; les nations protestantes en pâtissent encore aujourd’hui. Les ennemis du catholicisme prétendent que les peuples réformés ont une civilisation plus avancée ; ils aiment à opposer les prodiges de l’industrie anglaise à la pauvreté espagnole. Pure illusion! Comte démontre que le protestantisme est moins favorable au développement industriel et commercial que le catholicisme. Son système le veut ainsi ; donc cela doit être, donc cela est. En effet, la vraie discipline religieuse manque à la réforme : « Elle ouvre une libre carrière au cours spontané des aberrations individuelles; elle détruit donc radicalement, à cet égard comme à tout autre, les avantages sociaux inhérents à l’aptitude fondamentale de la sagesse sacerdotale. » Voilà pourquoi le protestantisme est contraire à l’industrie. Que l’apparente prospérité de l’Angleterre ne nous fasse pas illusion! Comte déclare qu’à raison de son protestantisme elle est plus rétrograde , que l’Espagne (2). Sur ce point il est d’accord avec M. Veuillot, ce qui ne peut plus laisser de doute.

Comte a encore un autre grief contre le protestantisme. Il aspire à la succession du pape; il doit donc voir un ennemi presque personnel dans le réformateur allemand dont le premier cri fut un cri de guerre contre la papauté. C’est, dit-il, une des

(I) Comte , Politique poaitiTe, t. III, pag 548. (S) Hem, ibid., t. VI, pag. IÎ7, 639.

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aberrations les plus funestes de la réforme, « d’avoir condamné indéfiniment l’existence politique de tout pouvoir politique distinct et indépendant du pouvoir temporel. » Cette influence désastreuse de la révolution du seizième siècle s’est étendue jusqu’aux pays catholiques; de la défection des gallicans. Heureusement que la. vérité a été maintenue dans la terre du pape. L’auteur de la Philosophie positive exalte les ultramontains, comme ayant seuls conservé le dépôt de la vérité. Cette vérité, selon lui, consiste dans la séparation fondamentale des deux pouvoirs, principal caractère politique de la Civilisation moderne (1). Rien de plus vrai, les bulles du pape en font foi, il ne veut pas entendre parler de l'indépendance, de la séparation de l'Église et de l’État, par la bonne raison que c’est lui le souverain pontife qui est seul maître. Serait-ce aussi de cette façon que l’entend le pape positiviste? Il faut, dit-il, tout en abandonnant la doctrine du catholicisme, conserver son organisation politique (2). U est vrai que cette organisation est fondée sur le dogme d’une révélation miraculeuse dont le vicaire de Dieu est l’organe. Mais qu'importe? Est-ce que le positivisme aussi n’est pas une révélation? Le pape positiviste peut donc prendre la place du pape catholique.

Tout ce que Comte dit de la réformation est faux ; cependant il finit par se vanter que lui le premier a donné. « une analyse fondamentale » de la révolution religieuse qui ouvre l’ère moderne. Ce grand mouvement, selon lui, n'avait jamais été jusqu'ici convenablement jugé, malgré les études presque innombrables auxquelles il a donné lieu, « par le triple défaut de rationalité* d’élévation et d’impartialité que présentent ordinairement ces conceptions contradictoires, soit historiques, soit politiques, dont les divers auteurs, catholiques, protestants, ou enfin déistes, n’ont pu apercevoir qu’une seule face du sujet, ou les oïit toutes enveloppées d’un aveugle dédain (3). » C’est grâce à « son élaboration historique », que l’auteur de la philosophie positive croit avoir découvert la vérité, alors que de tous ceux qui ont porté un

(I; Comte , Philosophie positive, t. V, pag. 673,676. (S) Idem, ibld., t. V, pag. *90.

(3) Idem, tbtd., t. V, pag. 636.

jugement sur la réforme, c’est lui qui a montré le plus d’aveugles préventions. Comment un écrivain qui commence par confondre . le christianisme avec le catholicisme, pourrait-il comprendre le premier mot à une révolution qui est un premier retour au christianisme de Jésus-Christ? Il dit'que les catholiques ont manqué d’impartialité, et lui ne fait que répéter en mauvais français ce que Bossuet a dit dans son beau langage. C’est le dogme du libre ’ examen, dit-il, qui fait l’essence du protestantisme, et ce dogme conduit tout droit au déisme et à l’athéisme (1). C’est, en effet, parmi les protestants qu’il se trouve aujourd’hui le plus d’athées!

Comte est resté catholique de sentiment, tout en répudiant le catholicisme. Mais c’est le mauvais principe du catholicisme qui a le plus d’attrait pour lui, l’esprit de domination, la passion de l’unité, l’oubli complet de la liberté. Qu’est-ce qui fait l’essence de la liberté? La libre pensée, ce qui est synonyme de libre examen. Eh bien, l’auteur de la Philosophie positive parle de la liberté de penser comme le pape et les plus fougueux ultramontains. En lisant ses invectives contre le libre examen, on croirait lire la Civilta Cattolica des pères jésuites, ou l’ Univers de M. Veuillot. Pour lui la liberté de penser n’est qu’un état de transition entre le dogmatisme ancien et un dogmatisme nouveau. « L’esprit humain, dit-il, a besoin de points fixes, seuls susceptibles de rallier utilement ses efforts spontanés. » Comte fait la caricature du libre examen : « Examiner toujours, dit-il, sans se décider jamais, serait presque taxé de folie, dans la conduite privée. Comment la consécration dogmatique d’une semblable disposition chez • tous les individus pourrait-elle constituer la perfection sociale? (2)» Non, certes, la folie ne constitue pas la perfection. Mais qui donc a dit à Comte que la liberté de penser était essentiellement négative? Elle a commencé par nier, puisqu’elle devait combattre ce que Comte appelle le vieux dogmatisme. Mais déjà elle s’est mise à reconstruire. Comte lui-même n’en est-il pas une preuve vivante?

(1; Comte, Philosophie positive, I. V, pag. 63S et 539.

(S) Idem, (Md., t. IV, pag. 54.

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Lui aussi procède de la libre pensée, puisqu’il rejette le dogme catholique, mais il est libre penseur inconséquent, car 'il veut remplacer le dogme ancien par un dogme nouveau, ce qui reviendrait à changer de chaînes. Ce n’est pas tel ou tel dogme que la raison humaine a déserté, c’est l'idée môme du dogme, en tant qu’il est l’expression d’une vérité absolue, à laquelle tout homme doit se soumettre. Qu’est-ce que l’humanité aurait gagné par ses luttes séculaires, si après avoir brisé les fers de l’Église, elle devait porter les fers du positivisme? En vérité, il n’aurait pas valu la peine de faire tant de révolutions pour mettre des fétiches à la place du Christ! Pour notre part, nous préférerions les autels du Fils de l’homme.

Comte dit, comme font les catholiques, que le libre examen tend à la dissolution de l’état social, « par la divergence toujours croissante des intelligences individuelles, exclusivement livrées désormais à l’impulsion désordonnée de leurs divers stimulants naturels, dans l’ordre d’idées le plus vague et le plus fécond en aberrations capitales (1). » Nous comprenons que Comte, qui aime avant tout l'unité, soit désagréablement affecté de l’anarchie intellectuelle qui règne aujourd’hui dans le monde. Est-ce à dire que le désordre ira croissant, jusqu’à ce que la société tombe en dissolution? Non, l’homme a soif de vérité, comme de lumière; il ne recherchera pas de préférence les ténèbres ni le doute. Mais il y a un principe vrai dans cette anarchie, c’est que l’esprit humain ne croit plus à la vérité absolue, sauf en Dieu ; il est néanmoins appelé à connaître la vérité et à la pratiquer daus les limites de l’imperfection humaine. Ce travail se fait au milieu de l’anarchie apparente qui déchire le monde. Comte l’aurait aperçu, s’il n’avait pas fermé les yeux pour ne le pas voir.

Comte se moque « des divagations produites par l’ambition effrénée de tant d’intelligences incapables et mal préparées, dont chacune tranche à son gré, sans aucun contrôle réel, les questions les plus compliquées et les plus obscures, ne pouvant même soupçonner les principales conditions qu’exigerait naturellement leur élaboration naturelle (2). » C’est le revers du libre examen , mais

fl) Comte, Philosophie positive, t. IV, pag. SS et suiv. ’ (4) Idem, Ibid., t. IV, pag. 57.

il a aussi une autre face. Si dans la philosophie positive il pouvait être question d’une destinée, pour un être qui n’a ni cause ni fin. Comte se serait demandé quelle est la mission de l’homme? Est-ce de posséder la vérité, ou de la chercher? L’Église catholique a répondu pendant des siècles qu’elle avait le dépôt de la vérité, que les fidèles n’avaient qu’une chose à faire, l’écouter et lui obéir. L’humanité a écouté et obéi, les masses le font encore. Comment s’est-elle trouvée de ce régime? Les princes de l’Église ont condamné Galilée, au nom de leur vérité absolue, c’est à dire qu’ils ont condamné une vérité astronomique, mathématiquement démontrée. Et si on laissait faire les philosophes positivistes, ils imposeraient leur doctrine aux intelligences, en répudiant la première de toutes les vérités, la vérité religieuse, Dieu et l’âme immortelle. Mieux vaut que l’esprit humain divague librement : il arrivera à la vérité, il ne flottera pas éternellement dans le doute, mais il laissera pleine liberté de penser, de croire et de dire. Cette liberté n’est pas de l’anarchie, c’est la condition sous laquelle la vérité peut se produire et se développer.

Comte repoussant la liberté de penser, il est naturel qu’il ne veuille pas de la liberté politique, ce que nous appelons garanties constitutionnelles. A quoi bon des garanties là où il n'y a rien à garantir? Cependant Comte se dit républicain. Ce républicain eut la malheureuse idée d’écrire en 1832 une lettre au czar Nicolas. Il y dit, il s’y vante d'avoir combattu , « dès son début décisif », en 1822, la souveraineté du peuple et l’égalité, et cela au nom du progrès (1). Il y a certes une fausse égalité, qu’il importerait beaucoup d’attaquer; et il y a aussi une souveraineté du peuple qui égare les nations en leur donnant une fausse idée de la liberté. Est-ce ainsi que Comte l’entend? Il est au contraire parmi les coupables, car il confond précisément la liberté avec l’égalité; il faudrait dire qu’il ignore la liberté. Il ne voit rien dans le dogme de la souveraineté populaire « qu’une fatale tendance anarchique; » dans son application absolue, « elle s’oppose à toute institution régulière, en condamnant indéfiniment tous les supérieurs à une arbitraire dépendance envers la multitude de leurs inférieurs, par une sorte de transport aux peuples du droit divin tant reproché

(I) Comte , Politique positive, t. III, p. xxix.

DIEU DANS L’HISTOIRE

aux rois (1). » Le droit divin c’est le pouvoir absolu. Est-ce que la souveraineté du peuple veut dire que le pouvoir absolu a passé des rois aux nations? En se déclarant souveraines, les nations ont, au contraire, voulu se mettre à l’abri du pouvoir absolu. C’est l’Assemblée constituante qui, la première, a proclamé le dogme nouveau, et qui oserait l’accuser d’avoir voulu remplacer la tyrannie des rois par la tyrannie des masses?

Dans les pays libres la nation prend part à l’exercice de la puissance souveraine, par ses représentants. Quel est l’avis de Comte sur le régime parlementaire? Il l’appelle l’anarchie parlementaire; il se félicite du coup d'Etat qui y a mis fin : « Je me sens profondément soulagé, écrit-il en 1852, du joug anarchique des parleurs arrogants et intrigants qui nous empêchaient de penser. Cette crise inespérée me procure une délivrance équivalente à celle du fardeau royal en 1848 (2). » Étrange aveuglement chez un homme qui se pose comme révélateur! La royauté constitutionnelle lui était un fardeau : et il applaudit à l’empire ! Le régime parlementaire l’empêchait de penser, et ce régime n’est autre chose que celui de la libre pensée ! Est-ce que par hasard on pense plus librement, alors que l’on n’ose plus dire ni écrire ce que l’on pense ? Comte applaudit au césarisme, il l'appelle la phase dictatoriale de la révolution, et à son avis, la dictature est seule vraiment française, quoiqu’elle convienne également aux autres populations catholiques. 11 ne craint qu’une chose, c’est que l’homme d’État qui a délivré si heureusement la France du régime parlementaire, ne tente de rétablir la constitutionnalité royale (3).

Que veut-il donc cet homme qui se trouve mal à l’aise quand la liberté règne et qui est heureux sous le régime du sabre? Sa doctrine politique est celle des papes. A ses yeux, la régénération décisive consiste à substituer toujours les devoirs aux droits , pour mieux subordonner la personnalité à la sociabilité: «Le mot droit doit être autant écarté du langage politique, que le mot cause, du vrai langage philosophique. » Voilà qui est clair. Bannissez Dieu du monde, la liberté eu devra aussi être bannie. Comte aboutit au

(1) Comte , Philosophie positive, (. IV, pag. 65.

(2) Idem, Politique positive, t. II, Préface, pag. xv.

(3) Idem, Ibid., pag. xiv, xvi.

LA DOCTRINE. — RUCKLE. *t5

pire des socialismes. Il n’y a plus d’individualité : « Les hommes doivent être conçus, non comme autant A’êtres séparés, mais comme les divers organes d'un seul Grand Être (1). » Les citoyens sont des fonctionnaires publics, c’est à dire des engrenages d’une machine. Il va sans dire qu’il n’est plus question de liberté politique; le mot de liberté doit disparaître du langage humain, aussi bien que celui de droite, car les deux notions sont identiques (2). Quel sera donc le régime de l’humanité sous le règne du positivisme? Il y aura un nouveau pouvoir spirituel , c’est à dire une nouvelle papauté. Le vieux pape se disait vicaire de Dieu. De qui le pape positiviste sera-t-il le vicaire? Plus de providence ; c’est « un artifice théologique » dont le grand prêtre du positivisme peut se passer. Il parlera, prêchera au nom des trois grands fétiches. Nous laissons là la religion; le culte de l’humanité n’en est qu’une mauvaise parodie. Qu’est-ce que les hommes et les peuples gagneront à avoir un pape positiviste au lieu d’un pape catholique? Ils auront des devoirs en guise de droits. Mais peut-il être question de devoirs quand l’homme n’est qu’une machine? Le devoir aussi ne sera plus qu’un mot que l’on fera bien de bannir du langage humain. Que restera-t-il? Rien. En vérité, il ne valait pas la peine de bannir Dieu du monde et de l’histoire pour mettre le néant à sa place !

§ 8. Le fatalisme des lois générales. — Buckle (3)

Le nom de Buckle a eu quelque retentissement par sa mort prématurée que tous les hommes auxquels la science est chère doivent déplorer. C’est un esprit vigoureux, et il ne s’est pas contenté de lectures rapides, comme Auguste Comte; il a lu énormément, sans que cette masse de connaissances ait fait du tort à l'indépendance de sa pensée. Cependant nous ne pouvons nous associer

(1) Comte. Politique positive, t. t, pag. 361, 363.

(S) Idem, tbtd., 1. 1, pag. 1ÎÎ-1S5.

(3) Nous nous servons (le la traduction allemande : • Geschichle der Civilisation in Englaud, von Heinrich Thomas Buckle, iihersetit von Arnold Huge. (2 volumes en 3 parties.)

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