‹ La philosophie de l'histoireChapitre 20 sur 41 · SIS · texte numérisé non relu

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aux éiogqÿ qu’on lui a prodigués. Il n’est pas. vrai qu’il ail renouvelé l’histoire. Il procède en partie de Montesquieu et de Herder, eu partie d’Auguste Comte. Aux deux premiers il emprunte l’idée de l’influence que la nature physique exerce sur les peuples, mais en donnant à cette idée vague la précision d’une doctrine basée sur des faits. A la philosophie positive il emprunte l’idée de lois qui doivent remplacer la notion d’une providence particulière. Nous aurions donc pu nous dispenser d’insister sur cette philosophie de l’histoire. Nos lecteurs la connaissent d’avance. Si nous nous y arrêtons, c’est que l’érudition si variée de l’historien anglais peut donner crédit à une théorie que nous croyons faussé. Nous l’avons critiquée dans ce qu’elle a d’imaginaire, nous allons l'apprécier dans ce qu’elle a de spécieux.

Buckle se plaint de ce que tous les historiens, ou peu s'en faut, se contentent de raconter des faits particuliers concernant la vie d’une nation. Tandis que dans les autres sciences, les faits ne sont recueillis que comme un moyen d’arriver à des lois générales, on semble regarder les faits historiques comme l’objet essentiel de l'histoire; les écrivains les plus éminents croient avoir rempli leur tâche, en mêlant quelques réflexions morales et politiques aux faits qu’ils rapportent. C'est à peine si depuis le milieu du dix-huitième siècle trois ou quatre penseurs ont tenté d’écrire l’histoire de l'humanité d’après la méthode qui préside aux sciences naturelles, en recherchant les lois générales qui régissent les actions humaines, aussi bien que la nature. Parmi ces écrivains l’auteur anglais cite avec grand éloge Auguste Comte, mais il y met des réserves importantes et quant à la méthode et quant aux résultats : la seule chose qu’il approuve, c’est l’idée de lois qui dominent le développement de la vie humaine. Tant que l'histoire ne sera pas arrivée à formuler ces lois, elle ne méritera pas le nom de science (1).

Quelles sont ces lois? Peut- il y avoir pour la vie de l’homme des lois aussi constantes, aussi invariables que celles qui régissent le monde physique? La liberté humaine, avec ses écarts et ses passions, n’est-elle pas un obstacle à cette immutabilité? Si malgré les excès du libre arbitre, l’humanité avance vers un but qui

(I) flucA/c, GeschiJitc .1er Civilisation in England, t. I, i, pag. 3 et suiv.

LA DOCTRINE. — RUCKLE.

est sa mission, ne faut-il pas qu’il y ait dans sa vie un autre agent encore que l’homme? Ne serait-ce pas Dieu qui dirige l’éducation du genre humain? Le gouvernement providentiel n’étant autre chose que le développement progressif de l’espèce humaine, la loi la plus générale qui régit la vie de l’homme ne serait-elle pas le progrès? Les questions que nous venons de poser impliquent une croyance qui est au fond de la conscience moderne : la foi au progrès et à une destinée qui n’est autre chose que notre marche incessante dans la voie de notre perfectionnement. Ce développement progressif peut être arrêté par les égarements de l’homme; si malgré cela il accomplit sa mission, il faut bien croire que l’homme ne veut pas toujours ce que Dieu veut. Dès lors comment les actions humaines seraient-elles le résultat de lois constantes, invariables? Il n’y a qu’un moyen de mettre la fixité de la nature physique dans le monde moral, c’est de nier la liberté humaine. C’est en effet à cela qu’aboutit le système des lois générales. Àjoutez-y la négation d’un gouvernement providentiel. Les astres qui accomplissent leur course avec une régularité admirable depuis qu’ils existent, ont-ils besoin d’un guide? Dès lors l’humanité peut aussi se passer d’un éducateur. Les lois générales éliminent en définitive Dieu et la liberté. C’est ce que Buckle lui-même va nous dire.

La première loi qu’il établit est celle de l’influence que la nature physique exerce sur la civilisation, ou comme nous dirions, sur le développement de l’humanité. Buckle suit ici les traces de Montesquieu et de Herder, mais à sa façon, et non sans originalité. Le progrès de la civilisation dépend essentiellement des connaissances que les hommes acquièrent dans les divers domaines de la science. Or pour se livrer à l’étude, il faut du loisir, il faut que le besoin d’une culture intellectuelle s’éveille. Cela suppose une certaine richesse. Là où l’homme doit toujours lutter pour son existence, il ne peut pas même songer à uue élude quelconque. C'est donc une loi qui dérive de la nature des choses que le progrès intellectuel dépend du développement de la richesse. Quelles sont les causes qui favorisent ou qui retardent la production de la richesse chez un peuple? Il est évident que la première cause et la plus considérable est la nature physique, le climat, le sol. La constitution du sol, la chaleur ou l’humidité de l’atmosphère, les fleu-

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DIEU dans l’histoire.

ves qui arrosent un pays, voilà les éléments d'où dépend la fertilité du territoire, et partant la richesse. Il est vrai que le travail de l’homme est nécessaire pour mettre les éléments naturels en œuvre. Mais le travail aussi dépend de la nature physique. C’est ce que Buckle établit avec beaucoup de soin. L’on voit déjà poindre le principe qui caractérise son ouvrage : s’il y a des lois générales, llxes, immuables qui régissent le monde moral, c’est par l’excellente raison que le monde moral est une dépendance du monde physique.

En effet, le progrès de la civilisation dépend de la richesse, la richesse est le produit des éléments naturels, mis en œuvre par le travail. Si non seulement les éléments physiques, mais aussi le travail dépendent de la nature, il est évident que tout dans la civilisation résulte de causes physiques, et en ce sens de lois générales. Qui ignore que la chaleur excessive et le froid excessif sont également un obstacle au développement de l’activité humaine? Buckle ajoute une remarque qui lui appartient. Le travail n’a de valeur que s'il est continu ; si pendant des saisons entières l’homme ne peut pas travailler, ou s’il ne peut travailler que pendant quelques heures de la journée, son travail sera peu profitable, et de plus il ne prendra pas ces habitudes d’ordre et de régularité qui influent tant sur le développement de la richesse. Or il est évident que tout ici dépend de la nature. En veut-on une preuve bien convaincante? On croirait qu’il y a un abîme entre la Suède et la péninsule espagnole : religion et mœurs, gouvernement et lois, tout diffère. Mais au nord comme au midi la continuité du travail est empêchée par le climat; de là une entrave au développement de la richesse, et une influence défavorable sur le caractère national, qui devient aussi irrégulier, aussi inconstant que le travail (1).

Buckle ne tire pas les conséquences de ses prémisses. Elles . sont aussi évidentes que la loi qu'il établit. C’est le fatalisme de la nature, formulé dans des lois invariables. Si tout dépend du développement intellectuel, si ce développement dépend de la richesse, si la richesse dépend de la nature, même en tant que l’homme est un agent de production, n'en faut-il pas conclure que tout dans la

(1 J lluckle , Ueschichte dcr Civilisation in Engluai, 1. 1, i, pag. 3840.

LA DOCTRINE. — BCCKLE.

vie progressive de l’humanité, est déterminé par la nature? Que devient alors la liberté? et sans liberté le progrès n’est-il pas un vain mot? Le progrès n’implique-t-il pas que l’homme fait luimême sa destinée? Et peut-on dire qu’il la fait lui-même, quand le Suédois et l’Espagnol, le Norvégien et le Portugais subissent l’influence de la nature, influence tellement puissante, qu’elle brave la religion et les lois, c’est à dire tout ce que les hommes peuvent faire pour y échapper?

Nous revenons à la richesse et au rôle qu’elle joue dans la civilisation. C’est l’élément décisif, la cause dominante. On n’a qu’à jeter un coup d’œil sur l’histoire de l’Asie pour s’en convaincre. Quels sont les peuples les plus anciennement civilisés? Les Chinois, les Indiens, les Persans, les Chaldéens; ils habitent les pays les plus fertiles de la terre. Dans ce même continent, nous rencontrons des populations nomades, barbares, et leur barbarie est restée la même depuis la glus haute antiquité jusquà nos jours. S’en prendra-t-on à l’infériorité de la race jaune à laquelle appartiennent ces populations? Si les Mongols n’étaient jamais descendu de leurs steppes, un Renan d’Orient aurait pu soutenir cette thèse. Mais ils ont à plusieurs reprises fondé des empires puissants dans l’Inde et en Chine ; et à peine établis dans des pays fertiles, à peine en possession de richesses, ils se sont civilisés, comme l’avaient fait les habitants primitifs de ces contrées heureuses. Qui ne sait qu’il en fut de même des Arabes? Nomades et incultes tant qu’ils restèrent dans leurs déserts, ils s’élevèrent au plus haut degré de civilisation, quand ils régnèrent à Cordoue, à Bagdad et à Delhie. Si de l’Asie nous passons en Afrique, nous rencontrons des peuples restés enfants. Faut-il attribuer ce défaut de culture à la race? La race noire obéit à la même loi que la race jaune, et les Sémites la suivent aussi bien que les Aryens. Il y a dans ce même continent, qui semble voué à la superstition et à la misère, une lisière que les eaux du Nil couvrent d’un limon fertilisant. Cela a suffi pour éveiller l’activité humaine; l’Égypte est devenue le siège d’une antique civilisation, que l'on a trop exaltée, mais qui n’en fait pas moins un contraste étrange avec le reste de l’Afrique (I).

(I) Buckle , Gischiehle der Civilisation in England, 1. 1, i, pag. AO- Ai.

DIEU DANS L’HISTOIRE

Burkle a raison de nier le gouvernement de la providence. Il doit aller plus loin et nier Dieu. S’il y avait un Dieu, aurait-il destiné tout un continent à une barbarie éternelle? Dieu est doue banni de l'histoire; et l'humanité peut se consoler en étudiant les lois auxquelles elle est soumise. Elle s'aperçoit qu’il n'y a pas de civilisation sans richesses. Mais dépend-il d’elle d'acquérir des richesses? Non c'est la nature physique qui décide tout : et sa puissance est irrésistible. Le mot est de Buckle (1). Laissons-là les déshérités de ce monde, habitants des steppes de l’Asie, et des terres sablonneuses de l'Afrique, voués par la nature à une barbarie éternelle. Voyons quel est le sort des élus, des privilégiés. Les plus privilégiés parmi les élus paraissent être les heureux habitants de l’Asie méridionale. La nature lui a prodigué ses dons; la richesse y est fabuleuse, et à sa suite il y règne une civilisation aussi ancienne que le monde. Eh bien, la condition des élus est telle que les damnés n’ont rien à leur envier.

Depuis un temps immémorial les castes sont établies dans l’Inde. Les Indiens eux-mêmes sont fermement persuadés que ce régime est éternel, et Buckle doit croire la même chose, puisqu’il rapporte l’origine de cette odieuse institution à la nature. C’est donc une loi, et la loi est générale. Là où il n’y a point de castes, régnent l’esclavage et le despotisme le plus abrutissant. Les peuples ne jouissent d'aucune liberté, ce sont des instruments dans les mains des prêtres ou des guerriers. Ils sont si abrutis, qu’ils ne songent même pas à changer leur sort : ils sont des millions et leurs maîtres seulement quelques hommes. Ces millions d'esclaves ont-ils jamais fait une révolution? Vainement la tenteraient-ils. Nés pour servir, la servitude est pour eux une loi générale, qui dépend de la nature. Les bienfaits de la nature tournent contre eux. Ils vivent d’un peu de riz, et le sol est si fertile que le produit de la culture nourrit facilement une immense population. Ne dirait-on pas un paradis terrestre? Hélas! le paradis se transforme en enfer. C’est le résultat de la loi économique qui règle l’offre et la demande : là où des ouvriers viennent en masse offrir leur travail, le salaire est nécessairement bas, et il ne s’élèvera jamais, parce que cette loi est fatale.

(I) Buckle , Gi schicblc der Civilisation in England, t. I, i, pag. 83.

BUCKLE

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Qu’est-ce à dire? et à qui profitera la merveilleuse fertilité du sol? A ceux qui le possèdent. Leur richesse devient prodigieuse, parce qu’ils profitent presque exclusivement des bienfaits du sol et du travail. Possédant seuls la richesse, ils ont aussi le monopole de la civilisation. 11 paraît que la civilisation, fruit de la richesse, ne développe guère la charité; les riches ne se contentent pas de jouir de leurs biens, ils veulent encore avoir le pouvoir : à eux le gouvernement, la puissance. Plus leur condition s’élève, plus celle des classes laborieuses s’abaisse ; celles-ci finissent par être réduites à celte incroyable dégradation qui caractérise les poudras de l'Inde. L’affreux spectacle qui s’offre aux regards de l’historien dans l’Orient, s’est reproduit en Égypte par les mêmes causes, et il se reproduit partout où ces causes agissent. Peu importent les révolutions politiques; une race remplace l’autre, les dynasties changent, les religions se modifient : tout cela n’est que secondaire, et n’affecte que la surface de la société. La condition du peuple, des masses ne change point, et ne changera pas, à moins qfle la nature même ne change (1).

Nous résumons en quelques mots de longs et intéressants développements. L’essentiel, c’est la loi qui domine tous les faits particuliers. Nous disons que c'est le fatalisme de la nature, et qu’il en résulte l’anéantissement de toute libre activité de l’homme. Heureusement que l’histoire donne un démenti à cette théorie des lois générales, produit nécessaire de la nature. Les castes ne régnent plus sur les bords du Nil. Voilà un immense changement, et qui nous dit que c’est le dernier? Il est vrai que les castes ont survécu dans l’Inde à tous les bouleversements, mais elles n’y ont pas toujours existé. C’est la doctrine brahmanique, c’est la religion qui a imprimé aux castes indiennes ce cachet d’immobilité qui les fait ressembler aux cercles de l'enfer imaginés par le Dante (2). Ce qu’une fausse religion a bâti, une religion vraie ne pourrait-elle pas le renverser? Ici Buckle nous arrête. D’abord il aie l’influence des idées religieuses et morales sur la destinée des peuples. C’est sa découverte à lui, nous y reviendrons. Puis, la religion aussi est, selon lui, dominée par des causes physiques.

(1) Buckle , Geschichte der Civilisation in England, 1. 1, i, pag. 57-80. (î) Voyoi le tome I" de mes Etude» sur Chistoire de l'humanité.

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S'il en était ainsi, l’on ne gagnerait rien à attribuer à l'influence de la religion ce que l’historien anglais rapporte à l’action de la nature ; la religion étant un produit de la nature, peu importerait que la dégradation des populations de l’Orient dépendit de la nature ou de la religion, puisqu’en définitive l’influence religieuse serait également une influence de la nature. Écoutons d’abord notre auteur.

La nature régit et détermine le développement intellectuel et moral des peuples, ce que nous appelons civilisation. Cela seul prouve déjà que la religion est un produit de causes physiques. L’on sait que les matérialistes ont de tout temps rapporté à la peur l’origine des idées religieuses. Épicure l’a dit, Lucrèce l’a chanté, et les philosophes du dernier siècle n’ont pas manqué de reproduire cette hypothèse injurieuse. Buckle fait de l’hypothèse une loi, ou, si l'on veut, l’application d’une loi générale. La nature qui fait tout, doit aussi faire la religion. C’est la manière dont il explique celte influence qui est une injure pour la religion, une injure pour l'espèce humaine. La peur engendre la religion. Et qu’est-ce qui excite cette peur? La nature et ses bouleversements, les ouragans, les tremblements de terre, les éruptions volcaniques. L’homme est comme anéanti en présence de ces immenses, calamités qui viennent détruire en un instant le travail d’une vie entière, et qui ne lui laissent pas un instant de sécurité pour son existence. Vainement cherche-t-il un appui autour de lui , il trouve partout la même faiblesse, la même impuissance. Dans son désespoir il s’imagine qu’il y a des êtres invisibles qui gouvernent le monde, et qui distribuent le bonheur ou le malheur; il va jusqu’à supposer une âme aux maux qui le frappent, il veut se concilier la faveur de ces puissances redoutables, il les implore, il les supplie, pensant qu'elles céderont à ses sollicitations, comme les hommes puissants cèdent à ceux qui les flattent. Voilà la religion (1).

Quels sont les pays où la religion a le plus d’influence sur les âmes? C’est l’Asie, l’Afrique, l’Amérique. Or ce sont précisément les parties du monde où les tremblements de terre, les ouragans, les maladies pestilentielles surexcitent l’imagination de l’homme

(I) Buckle, Gcschichte drr Civilisation in England, II. I, i, pag. 103 et suiv.

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et affaiblissent son intelligence. Il ne songe pas à entrer en lutte avec la nature qui le domine et qui l’épouvante. Esclave de la nature, il le devient encore des puissances invisibles et de ceux qui se disent leurs organes : la superstition et l'avilissement vont de pair. Même spectacle en Europe. Ce' sont les pays du midi, l’Italie et la péninsule espagnole, qui sont le plus exposés aux tremblements de terre et aux éruptions volcaniques; c’est aussi là que la superstition a établi son siège, et avec la superstition la corruption des mœurs, et l’exploitation de la bêtise humaine par un sacerdoce ambitieux et cupide. Inutile de continuer ce tableau : qui ne sait que la peur dégrade les hommes à ce point qu’on les voit adorer les tigres qui menacent leur vie, et la peste qui les décime? Ce n’est pas aux hommes, c’est à la nature qu’il faut s’en prendre; on dirait qu’elle est conjurée contre la race humaine, en la voyant accumuler presque partout les phénomènes qui affaiblissent la raison, en exaltant l’imagination. Ce n’est que dans les climats tempérés de l’Europe que la nature vient en aide à l’homme, et lui permet la libre activité de son intelligence. Partout ailleurs les obstacles qu’elle oppose au développement intellectuel sont insurmontables : du moins aucun peuple ne les a surmontés jusqu’ici (1).

Qu’est-ce que cette nature si malfaisante pour l’homme? Qui a créé le monde et ses phénomènes? D’où viennent les tremblements de terre, les ouragans, les volcans qui jettent l’épouvante dans les âmes et les soumettent au joug avilissant d’une honteuse superstition? Buckle n’est pas incrédule ni matérialiste; il adore un Dieu tout-puissant, dont la sagesse a donné au monde les lois éternelles qui le régissent. Mais, en vérité, ce Dieu des lois immuables nous épouvante plus encore que les tremblements de terre et les maladies pestilentielles. Quoi ! c’est Dieu qui a fait le monde, et il l’a fait de façon que l’immense majorité de ceux qui l’habitent sont condamnés pour toujours à la servitude de l’àme, aussi bien qu’à la servitude du corps! Cette servitude est éternelle; elle dure déjà depuis des milliers et des milliers d’années «t il n’y a aucune apparence qu’elle cessé. Il faudrait pour cela

(I) Buckle, Gescbicble dcr Civilisation in Eogland, t. I, l, pag. 104, 106, 107, 110- HJ, IÎ9

que la nature changeât, et la nature est immuable. Que devient la destinée de l’humanité, dans ce désolant système? et vaut-il la peine de s'en occuper? If n'y a que quelques points du globe qui méritent d’attirer l’attention de l’historien, ceux qui sont le siège de la culture européenne. Maintenant on comprendra que Buckle qui a l’ambition d’écrire une philosophie de l’histoire, ait écrit l’histoire de la civilisation en Angleterre. Il n’y a point de civilisation générale, il n’y a que des civilisations particulières, là où il n’y a ni tremblements de terre, ni volcans, ni peste.

Heureusement que cette philosophie des lois générales est fausse. Comment Buckle, qui est si savant, a-t-il oublié que la superstition la plus cruelle a ensanglanté des pays où règne aujourd’hui une civilisation douce et humaine? Comment a-t-il oublié, lui Anglais, que les Druides ont souillé l'Angleterre et la France de leurs sanglants sacrifices? Il n’y avait cependant là ni tremblements de terre ni peste. Que dire de la eonception dégradante de la religion? L’âme la plus religieuse qui ait paru sur cette terre, Jésus-Christ, était-il un vil esclave de la peur? Mahomet, que nous sachions, ne passe pas pour un poltron, et les fiers Arabes qui, en moins d’un siècle, firent la conquête des trois parties du monde, n’étaient point des lâches. Buckle confond la religion avec la superstition. Non, ce n’est pas la peur qui engendre la religion, car l’homme est religieux partout, là où il n’a rien à craindre de la nature, aussi bien que là où sa vie est toujours exposée à de nouveaux dangers. Mais la superstition aussi est de tous les climats. Si Buckle avait jeté les yeux autour de lui, il l’aurait vue régner en Angleterre, en Allemagne, en France, à la suite de l’ignorance entretenue et cultivée avec soin par une Église ambitieuse. La superstition cédera devant la vérité, comme les ténèbres de la nuit disparaissent devant l’éclat du soleil. Si le soleil éclaire le monde entier, pourquoi n’en serait-il pas de même de la lumière de la vérité? Dieu aurait-il condamné pour toujours la plus grande partie du genre humain à croupir dans l’ignorance et dans la superstition? S'il en était ainsi, nous dirions avec les incrédules : Non, il n’y a point de Dieu. Mais alors à quoi bon philosopher sur l'histoire?

U DOCTRINE

BUCKLE

Ce serait faire injure à Buckleque de lui imputer à crime des conséquences qn’il répudierait avec horreur. Toujours est-il que les doctrines qui reculent devant les conséquences des principes quelles posent, ne peuvent pas être l’expression de la vérité. Il en est ainsi surtout d'une philosophie de l'histoire qui a l’ambition d’établir des lois générales. Elle conduit nécessairement au fatalisme. Cependant Buckle n’enseigne point le fatalisme ; il condamne, au contraire, le fatalisme théologique que l’on appelle prédestination. Mais il combat aussi la liberté, telle que les philosophes l’ont toujours entendue, comme le pouvoir de faire ce que nous voulons, sans que notre volonté soit nécessitée par uue cause quelconque. Buckle rejette Dieu et sa prédestination comme cause de notre volonté ; mais il dit que l’homme, être intelligent, ne fait rien sans une raison qui le détermine ; cette raison n’est autre chose que l’ensemble des mobiles qui influent sur lui au moment où il doit agir; si on les connaissait d’une manière précise, on pourrait prédire avec certitude ce qu’il fera. Que nous connaissions ces mobiles ou que nous les ignorions, ils n’en existent pas moins. Donc, lorsqu’il agit, l’homme obéit à une force qui nécessite son choix. Peut-on dire qu’il est libre alors que d’avance il est sûr et certain qu’il prendra le parti qui est déterminé par ses antécédents (1)? Le déterminisme absolu anéantit la liberté aussi bien que la prédestination. Nous ne voyons pas même de différence sérieuse. Si tous les mobiles qui agissent sur notre volonté étaient le produit de notre liberté, on pourrait dire, en remontant de cause en cause, qu’en définitive la première impulsion est libre. Mais n’est-ce pas la nature qui joue le grand rôle dans ces mobiles? Nous croyons que c’est le fanatisme qui a poussé un homme au crime; mais ce fanatisme d’où procède-t-il? De notre liberté? Du tout; c’est un effet de la nature. L’état social, les lois, les mœurs, exercent une influence incontestable sur notre volonté. Mais toutes ces causes dépendent encore de la nature. Qu'est-ce qui vaut le mieux : le fatalisme de la nature, ou le

(I) Buckle, Gcschichte der Civilisation in Englaod, t. I, i, pag. 16.

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fatalisme delà prédestination? Si nous devions choisir, nous préférerions la prédestination ; elle maintient au moins l'idée de Dieu et de sa providence, et nous pouvons croire qu’un être bienfaisant préside à nos destinées, et nous conduit au but, bien que nous ne comprenions rien à ses voies, et que nous ne soyons pour rien dans ses décrets éternels. Tandis que la nature nous domine aussi avec une puissance irrésistible, et en même temps aveugle.

Le criminel est-il libre au moment où il commet le crime? Buckle ne répond pas directement à la question, mais il remarque avec les statisticiens qu’il y a une régularité effrayante dans le nombre des crimes, et jusque dans les circonstances qui les accompagnent. Les meurtres se commettent en général, à la suite de rixes qui naissent sans motifs, et de la manière, en apparence, la plus fortuite. Cependant les meurtres sont chaque année à peu près en même nombre, et les instruments qui servent à les commettre sont employés dans les mêmes proportions. Quetelet, qui constate le fait, en lire cette conséquence désolante : « Il est un tribut que l’homme acquitte avec plus de régularité que celui qu'il doit à la nature ou au trésor de l'État, c’est celui qu'il paie au crime! Triste condition de l’espèce humaine! Nous pouvons énumérer d’avance combien d’individus souilleront leurs mains du sang de leurs semblables, combien seront faussaires, combien empoisonneurs, à peu près comme on peut énumérer d’avance les naissances et les décès qui doivent avoir lieu (1). »

Buckle aime à citer ce témoignage pour prouver que les faits qui semblent les plus accidentels, obéissent à une loi générale. Nous nous demandons avec anxiété ce que devient la liberté humaine, si un nombre déterminé d’hommes doivent devenir chaque année meurtriers, faussaires et empoisonneurs. Écoutons la réponse des statisticiens : « Plusieurs milliers d’hommes sont poussés d’une manière pour ainsi dire irrésistible vers les tribunaux (donc au crime) et vers les condamnations qui les y attendent (2). » Le pour ainsi dire est-il un euphémisme? ou est-ce le cri instinctif de la conscience qui proteste contre le fatalisme du crime? Il est

(1) Quetelet, Essai de physique sociale, t. I, psg. 7, 9, 10. — Buckle, Geschicbte der Civilisation in England, 1. 1, i, pag. 22.

(2) Quetelet, Physique sociale, t. II, pag. 168.

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certain que la liberté humaine est une dérision, si nécessairement il y a chaque année un nombre fatal de criminels. Ceux qui commettent les crimes paient la dette de la société. Les malheureux sont plus à plaindre qu’à blâmer. Aussi se trouve-t-il des écrivains logiques qui proclament tout haut « que les criminels sont innocents (1). » C’est dire qu’il n’y a plus de criminels; les hommes tirent au sort chaque année, pour déterminer qui d’entre eux sera faussaire, qui assassin, qui voleur, comme ils tirent au sort pour savoir qui sera milicien.

Hâtons-nous d’ajouter que ceux-là mêmes qui établissent comme loi générale la fatalité du crime, reculent devant les conséquences de leurs propres paroles. Quetelet dit qu’il croit à la perfectibilité de l’espèce humaine (2); donc, au progrès moral, car il ne fait aucune restriction. Cela suffit pour démolir la théorie des lois générales. Tout ce qu’il y a de général, et cela est vieux comme le monde, c’est que l’homme est un être imparfait, partant faillible; il y aura donc toujours des crimes. Est-ce à dire que le nombre des crimes soit fatal, immuable? Ce serait nier la perfectibilité et le progrès pour la société comme pour l’individu. Nous connaissons les causes des crimes : c’est l’ignorance, c’est la misère, ce sont les mauvaises passions. Est-ce que l'ignorance est un fléau immuable? est-ce que la misère est un fait nécessaire, éternel? est-ce que les passions ne cèdent pas à l’empire de la raison? Quetelet reconnaît que les causes sociales et individuelles qui influent sur la criminalité, subissent des modifications. Qu’importe que ces modifications soient lentes? Il dépend de nous d’en accélérer le mouvement. Donc, rien n’est fatal. Notre imperfection même est une excitation permanente à notre perfectionnement (3).

Dès que l’on admet le progrès moral, la philosophie des lois générales est ruinée dans ses fondements. Car les faits changeant sous l’influence des causes morales, il est impossible de déduire de ces faits une loi générale. Ce serait élever le fait à la hauteur d’une doctrine. Mais les faits se transformant sans cesse, le molli Voyez les témoignages dans la Zeitschrift für staatstoissenschaften, 18(6, t. XXII, pag. 479.

(î) Quetelet, Physique sociale, t. I, pag. 10, note.

(3) Idem, tbid., 1. 1, pag. 13; t. II, pag. 248.

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ment viendra où ils donneront un démenti à la prétendue loi qui n'était qu’un fait accidentel, transitoire dans le développement de l’humanité. C’est ce qui arriva à Aristote, un des grands philosophes de l’antiquité; il voyait que l’esclavage régnait ' dans le monde entier; de ce fait universel il fit une loi générale, en imputant à la nature ce qui était réellement le crime des hommes. Mais voilà les Barbares que le philosophe condamnait à une servitude éternelle, qui viennent mettre fin au monde ancien, et ils apportent avec eux un principe qui d’abord transforme l’esclavage en servage, et qui finit par abolir toute dépendance personnelle. Que dirait Aristote en voyant un monde sans esclaves? qu’est devenue la loi générale qui imputait l’-esclavage à la nature? La vraie nature est celle qui crée les hommes libres. Ce que nous disons aujourd’hui d’Aristote, l’avenir le dira de Buckle. Il a imputé à la nature, c’est à dire en définitive à Dieu, bien des faits, bien des lois, qui sont l’œuvre des hommes et de leur imperfection. Avec le temps l’imperfection disparaît, et alors on voit dans toute leur inanité les lois inventées par les philosophes pour justifier des vices que le temps emporte dans sa marche progressive.

Buckle nie le progrès moral, en ce sens du moins qu’il n’admet pas que des causes morales ou religieuses influent sur le développement de l’humanité ; c’est l’intelligence seule, selon lui, qui agit par les découvertes qu’elle fait. Cette opinion ne mérite pas le nom de loi générale; c’est un vrai paradoxe, une espèce de réaction contre les prétentions de la théologie traditionnelle. La philosophie de l’histoire qui s’inspire du catholicisme, anéantit l’homme au profit de Dieu. Dans cet ordre d’idées tout procède de la révélation divine, tout jusqu’à notre liberté, notre science, notre industrie, malgré l’antipathie bien connue de l’Église pour la pensée libre et pour le développement industriel et scientitifique. A cette fausse exaltation de l’idée religieuse, Buckle oppose une doctrine tout aussi excessive, c’est que rien dans notre civilisation n'est dû à la religion ni à la morale.

Veut-on une preuve, dit Buckle, que les idées morales et religieuses n’exercent presque aucune influence sur les progrès de la

BUCKLE

civilisation? L’on n’a qu’à comparer les divers systèmes de religion ou de morale, on les trouvera identiques : tous prêchent les mêmes vertus, l’abnégation, la charité, la piété filiale, le respect des lois. Si la religion, en tant qu’elle se confond avec la morale, est vieille comme le monde, comment veut-on qu’elle agisse sur la marche de la civilisation? Un élément immobile peut-il devenir un principe de progrès? Si les causes morales devaient avoir une influence, ce serait naturellement sur les sentiments et les passions des hommes. Eh bien, que l’on jette un regard sur le monde tel qu’il existe. Voilà dix mille ans que l’on prêche le dévoûment aux hommes. Y a-t-il une âme dévouée de plus? Nos passions et nos égarements changent parfois de nature ou d’objet, mais nous restons toujours des êtres passionnés et coupables. Il y a plus. Rien de plus impuissant que le bien moral. Voilà un homme de charité, il consacre sa vie à ses semblables : que restera-t-il du bien qu’il a fait après sa mort? Il ne se transmet pas plus à la société qu’à ses’ enfants. Quel est donc l’agent le plus actif, pour mieux dire, le seul réellement qui détermine les progrès de la civilisation? C’est l’intelligence, ce sont les découvertes scientifiques. Celles-là restent, elles perfectionnent les institutions sociales et elles servent au développement intellectuel des individus (1). « Le bien que l’on fait aux hommes, dit Cuvier, est passager; les vérités qu’on leur communique sont éternelles (2). »

Buckle, nous venons de le dire, détruit la liberté; et voilà qu’il nie aussi le progrès. Ainsi les lois générales sont des lois immuables qui laissent l’homme tel qu’il est sorti des mains de la nature. Qu’est-ce donc que la civilisation dont Buckle écrit l’histoire? et comment peut-il parler des progrès de la civilisation? L’historien anglais s’en tient au progrès intellectuel, le seul réel d’après lui. C’est la conception de l’antiquité. S’il n’y a pas de progrès moral, nous nous demandons à quoi servira le progrès intellectuel. Ne faudra-t-il pas dire avec Horace, que nous sommes plus méchants que nos ancêtres et que nos neveux seront pires que nous? En effet, si l’homme ne s’améliore pas à mesure que sa raison se développe, n’est-il pas à craindre qu’il n’emploie son in-

(I) Buckle, Geschichte der Civilisation in England, 1. 1, i, pag. <53 et suiv.

(S) Cuvier , Éloges historiques, t. Il, pag. 301.

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imeü dans l’histoire.

telligence à faire le mal? A ce compte ne vaudrait-il pas mieux que l’homme restât inculte? Non, il n’est pas vrai que le développement intellectuel rend l’homme plus méchant. L’une des grandes causes de ses erreurs n’est-elle pas l’ignorance? Eh bien, cette source du mal tarissant, le mal doit diminuer. Une autre source du mal, c’est.la misère; or la science influe sur la production de la richesse , l’instruction enseigne l’esprit de prévoyance aux classes laborieuses, les lois se perfectionnent avec le progrès qui s'accomplit dans l’intelligence. Toutes ces causes réunies n’auraient-elles pas d’influence sur le moral? Un homme dont l’intelligence aurait acquis un haut degré de culture, et qui se livrerait à toutes les mauvaises passions, serait une monstruosité. 11 y a de ces monstres, mais les monstres sont une rare exception. Non, il n’est pas vrai que l’homme est aujourd’hui ce qu’il a toujours été et ce qu’il sera toujours. Il est certain que la moralité sociale a changé; de grands crimes sociaux ont disparu, ou vont disparaître. L’esclavage n’existera bientôt plus que dans l’histoire. La guerre, qui aux yeux de Buckle est le mal des maux, tend à diminuer. Qui est l’artisan de ce progrès moral? L’homme. Et l’on veut que celui qui le réalise reste un être immoral? Il y a ici une contradiction dans les termes. Il faut dire, au contraire, que l’état social ne se perfectionne que parce que les hommes s’améliorent. Pourquoi abolissent-ils l’esclavage si ce n’est parce qu’ils sentent que la servitude dégrade le maitre aussi bien qu’il avilit l’esclave? La servitude disparaissant, une grande source de corruption tarit; et on veut néanmoins que l’homme moral reste le même!

S’il y a progrès moral, n’y aurait-il pas des causes morales qui influent sur le perfectionnement moral ? et la plus puissante de ces causes ne serait-elle pas la religion? Buckle le nie, il ne veut reconnaître â la religion qu’une influence tout à fait secondaire; à vrai dire, elle serait nulle. Sans doute, dit-il, une religion remplie de superstitions augmentera les erreurs humaines, en répandant les ténèbres, et en corrompant les intelligences; tandis qu’une religion plus pure éclairera les esprits et contribuera par là au progrès intellectuel. Mais c’est une illusion de croire que ce soit ta religion qui fasse le mal ou le bien. Elle est un effet bien plus qu’une cause. Si vous trouvez une religion superstitieuse chez un peuple, c’est parce que ce peuple est encore dans un état

U DOCTRINE. — BUCKLE. • *51

de barbarie; c’est lui qui fait sa religion. De même si vous trouvez une religion raisonnable chez un peuple éclairé, n’allez pas croire que la religion ait produit ce mouvement intellectuel, elle en procède plutôt (1). C’est donc en définitive au progrès intellectuel qu'il faut tout rapporter. Lit où il est nul, la religion ne sera qu’un grossier fétichisme; si les peuples fétichistes sont barbares, ce n’est pas parce qu’ils adorent des fétiches, ils sont fétichistes parce qu’ils sont incultes. Là où le développement intellectuel est considérable, la religion aura aussi un caractère rationnel, et l’on pourra s’imaginer que le progrès de l’intelligence est dû à la religion! Il faut renverser l'hypothèse pour être dans le vrai : c’est parce que la raison publique s'est développée, que la religion aussi s’est épurée, en suivant le mouvement général.

L'histoire à laquelle Buckle fait appel, donne un démenti à sa doctrine. Il ne contestera pas que le christianisme soit supérieur au paganisme. Est-ce le développement intellectuel qui a produit cette bienfaisante révolution? Non certes. Jésus-Christ n’était pas un philosophe, et encore moins un savant; et la nation juive ne brillait ni par la science ni par l’art; c’était une race essentiellement religieuse, et le Christ est l’idéal de sa race. Le développement intellectuel était infiniment plus considérable chez les Grecs et chez les Romains; si la religion était un produit du progrès intellectuel, le christianisme aurait dû procéder d’Athènes ou de Rome, et non de la Galilée. Du moins les Grecs et les Romains auraient dû se hâter de laisser là leurs conceptions grossières sur les dieux et les déesses de l’Olympe, pour embrasser une religion qui, malgré l’élément superstitieux qui s’y mêle, donne de Dieu et de l’homme une idée bien plus haute et plus en harmonie avec le progrès intellectuel que le polythéisme. Est-ce ainsi que les choses se passèrent? Qu’on se rappelle l’accueil moqueur que les Athéniens firent à saint Paul ; qu’on se rappelle que la nouvelle religion ne trouva d’abord de partisans que parmi les masses incultes; qu'on se rappelle qu’aucun vrai Hellène ne se convertit à la religion du Christ ; qu'on se rappelle ces faits, et que l’on dise ensuite s’il est vrai que le développement intellec-

(<} Uuckle, Goschiclite der Civilisation in Eogland, I. I, i, pag. SIS.

DIEU DANS L'HISTOIRE

tuel engendre le progrès religieux. Nous ne contestons pas l’influence de la philosophie sur la religion, mais l’histoire atteste que les religions se fondent par des âmes religieuses, et souvent dans un milieu très peu scientifique. Les origines du mahométisme confirment en tout ce que nous venons de dire du christianisme; ici la chose est si évidente, qu’il est inutile de s’y arrêter.

Assistons un instant à la propagation du christianisme, elle donne un nouveau démenti à la théorie de Buckle. Le monde ancien, en dépit de sa culture, repoussa une religion qui était certes plus en rapport avec son état .intellectuel que le paganisme. Rome mourut païenne. Si le christianisme se maintint ek se répandit dans l’Europe, c’est grâce aux Barbares. Demanderonsnous si l'étal intellectuel des populations barbares les disposait à écouter et à recevoir la bonne nouvelle? La question ressemble à une mauvaise plaisanterie. C’est Buckle qui nous oblige à la faire. Il dit très sérieusement que les missionnaires durent faire l’éducation intellectuelle des Germains pour les convertir. Il oublie que les Barbares se convertirent par masses, et qu’ils restèrent barbares après leur conversion. L’àge de l’humanité qu’ils inaugurèrent est une époque de ténèbres intellectuelles; et c’est aux populatious germaniques qu’il en faut rapporter la cause. L’Église conserva l’héritage de la civilisation ancienne; elle était supérieure à la société barbare par son intelligence, par sa science, ainsi que par sa moralité. C’est celte supériorité qui lui assura l'espèce de domination qu’elle exerça au moyen âge. Voilà bien l’inverse des hypothèses de Buckle. La société est inculte, l’Europe barbare est couverte de ténèbres intellectuelles. Quelle est la puissance bienfaisante qui amollit la dureté des hommes du Nord et qui les humanisa? La religion. Ici évidemment la religion n’est pas un effet, elle est une cause, et ce qu'elle a été au moyen âge, ne l’est-elle pas encore, ne le sera-t-elle pas toujours? Leasing dit que la religion est l'institutrice du genre humain. Il y a plus de vérité dans cette parole profonde que dans toute la philosophie de l’histoire de Buckle.

Nous n’entendons pas surfaire l’influence de la religion, ce serait justifier l’excès contraire dans lequel l’historien anglais est tombé. Il nie que la religion soit un principe de moralité. Y a-t-il un crime plus odieux, plus absurde, plus inutile que l’intolérance?

U DOCTRINE

RUCKLE.

Un seul homme, dit Buckle, mis à mort pour des opinions religieuses ou philosophiques, est une protestation contre l’action moralisante que l'on reconnaît à la religion. Et il y a eu des milliers de victimes d'une persécution qui a sévi pendant des siècles! On s’en est pris aux bourreaux, on a maudit les prêtres qui allumèrent les bûchers, on a voué à l’exécration les moines qui prêchèrent les guerres dites sacrées et qui présidèrent aux sanglantes procédures d’un tribunal appelé saint. Buckle prend la défense des inquisiteurs «t des persécuteurs en général. Et il y a du vrai dans son apologie. Le patriarche des persécuteurs n’était-il pas un homme de charité? L’Église persécute parce qu’elle aime. Qui oserait accuser d’immoralité saint Augustin et Pie V? Cependant l’un, le docteur de l’Occident, écrit la théorie de l’intolérance, c’est à dire la théorie d'un crime; et l’autre, le pape canonisé, a provoqué au crime avec une placidité de conscience qui est • effrayante. Voilà l’effet de la religion. Plus un homme est religieux, plus il fera de mal; s’il est bien convaincu que hors de sa croyance il n’y a point de salut, il l’imposera au besoin par le fer et par le feu, et il extirpera par le feu et par le fer tous ceux qui oseront attaquer cette croyance. Voilà un fait, s’écrie l’historien anglais, qui est peu agréable aux partisans des idées religieuses; il n’en est pas moins certain, et il détruit tout ce qu’on dit sur l’influence morale que l’on attribue à la religion (1).

Il est très vrai que la persécution religieuse a été exercée par des hommes religieux et dont le caractère moral est sans tache, en ce sens qu’ils faisaient le mal sans ea avoir conscience , que dis-je? par un des plus beaux sentiments de notre nature, par charité. Mais-qu’est-ce que cela prouve contre la religion? Cela témoigne contre la charité chrétienne, pour mieux dire, contrelafoi qui vicie la charité. Cette foi, c’est la funeste croyance que la vérité absolue a été révélée miraculeusement à l’humanité par Dieu fait homme, et que cette vérité est une condition de salut. Si cette erreur était de l’essence de la religion, il faudrait la combattre à outrance, il faudrait l’extirper. Mais est-il nécessaire de montrer ce qu’il y a d’injuste dans une pareille accusation? Il y a des religions qui ne sont pas fondées sur une révé-

tl) Buckle, Gescbichte d«r Civilisation in England, t. I, i, pag. 156 et suiv.

DIEU DANS L'HISTOIRE

latiou miraculeuse; *1 y en a qui n'admettent pas la maxime de l'intolérance catholique : hors de l’Église pas de salut. Le christianisme lui-même l'ignore, si par christianisme on entend la religion de Jésus-Christ. Que prouve en définitive l’intolérance catholique? Que le catholicisme est vicié par une erreur capitale. Ce n’est donc pas àjla religion qu’il faut s’en prendre, mais aux fausses doctrines qui l’altèrent. Et si les hommes d'intelligence et de cœur qui ont fondé le catholicisme et qui l’ont défendu par la force se sont trompés, faut-il pour cela répudier toute religion, ou nier que la religion moralise les croyants? La religion est entachée d'imperfection comme toutes les manifestations de l'esprit humain. Mais elle est aussi perfectible. Le protestantisme moderne répudie l’héritage sanglant de l’Église. Bientôt l’intolérance ne sera plus connue que par l’histoire. La religion débarrassée des erreurs qui la viciaient, exercera une influence salutaire sur les hommes, car elle se confondra avec la morale, à laquelle elle donnera plus de puissance. Et qui oserait soutenir le paradoxe que la morale, quand elle est prise au sérieux, quand elle pénètre dans le fond de notre àme, ne sera pas un principe de moralisation?

Buckle a attaché son nom à ce paradoxe. A titre de paradoxe, nous préférons le célèbre discours de Rousseau, il brille au moins par l’éloquence. L’historien anglais a la prétention d’étudier les faits, et sa science est, en effet, très étendue. Mais n’aurait-il pas étudié les faits avec l’idée préconçue d’y trouver ce qu’il cherche? Il est certain qu’il oublie ou qu’il altère les faits les plus simples et les plus incontestables, pour leur faire dire le contraire de ce qu’ils disent. La guerre est, avec l’intolérance, le grand mal qui afflige la malheureuse humanité. Le mal va en diminuant. Quelle est la cause de cet immense bienfait? Ce n’est pas une cause morale, répond Buckle. Il y a de cela une preuve qui, selon lui, est palpable. Est-ce d’aujourd’hui que les moralistes signalent et déplorent les calamités de la guerre. Y a-t-il un seul principe moral en cette matière qui ne soit aussi ancien que le3 spéculations des philosophes? Évidemment une morale qui reste identique, immuable, n’explique pas les changements qui s’opèrent dans l’état de la société. Donc la morale est impuissante (1).

(I) Buckle, Gescbichlc der Civilisation in Englaod, 1. 1, 1, pag. 16t.

LA DOCTRINE. — BUCKLE

Que d’erreurs et que de sophismes dans ^ paradoxe ! Supposons que la morale ait toujours réprouvé la guerre, et qu’elle ait toujours préché la charité. Suffit-il que la philosophie enseigne l’amour des hommes et le devoir qu’ils ont de s’aimer, pour que daus les vingt-quatre heures les armes tombent des mains de tous les peuples? Ne faut-il pas que les maximes de la morale aient le temps de pénétrer dans les âmes, pour qu’elles puissent les transformer? Or, pour cela l’enseignement philosophique ne suffit point, il faut une puissance plus grande que Buckle a tort de dédaigner, il faut la religion. L’action de la religion elle-même demande des siècles ; car elle a à lutter avec les passions humaines, elle a à lutter avec l’intérêt. Qu’importerait donc que la morale fût restée la même? Cela n’empêche pas que l’on ne doive attribuer les modifications qui transforment la société à des principes moraux. Mais est-il vrai que ces principes sont aussi vieux que le monde? Les moralistes modernes, dit Buckle, n’ont découvert aucune calamité de la guerre que l'ou n’ait maudite, depuis qu’il y a des guerres et depuis que les hommes pensent. Eh ! il s’agit bien des maux de la guerre. Il s’agit de savoir si la force doit gouverner le monde, ou si c’est le droit. Est-ce que sur cette question capitale les philosophes de la Grèce tiennent le même langage que les libres penseurs du dix-neuvième siècle? Nous entendrons Pla-i ton le philosophe de l’idéal, et son disciple Aristote, le philosophe de 1 à réalité, proclamer la loi de la force, tandis que nous disons aujourd'hui que c’est le droit, que c’est la pensée qui régitle monde et non la violence. Le changement est radical. Il est donc faux que la morale politique reste la même, et cela est faux aussi de la morale individuelle. Qu’on lise ce qu’ Aristote, ce que Platon diseul de la femme, et que l'on ose soutenir encore que notre morale n’a pas fait un pas depuis la plus haute antiquité!

Nous revenons à la question de la guerre. Buckle parle avec dédain des prédications morales, des sermons. Ne seraient-ce pas ces prédications tant dédaignées qui ont transformé les idées des aneians sur la guerre? Aristote conseillait à. Alexandre de traiter les Barbares comme des brutes. Est-ce aussi là le langage que tenaient les prédicateurs de l’Evaugile? Ils. apprirent aux hommes qu’ils 3ont tous frères et qu’il n’y a point de brutes parmi eux. Platon disait que la guerre était un crime entre Hellènes, parce

DIEU DANS LHISTOIRE

qu’ils étaient enfants*d’une même famille, mais qu’entre Grecs et Barbares la guerre était légitime et éternelle. Est-ce encore là le langage de nos prédicateurs? Ils ont appris à ceux qui les écoutent que le genre humain tout entier forme une grande famille, et que les guerres sont un fratricide. Ne serait-ce pas cette prédication séculaire de la fraternité et de la charité qui a transformé insensiblement les idées et les sentiments, et qui a préparé un âge pacifique? Nous aboutissons à une conclusion toute contraire au paradoxe de Buckle. Ce n’est pas une hypothèse que nous opposons à une autre hypothèse. C’est la réalité des choses qui prend la place d’une théorie.

Il est temps de conclure. Le fatalisme des lois générales mutile la nature humaine, en anéantissant la liberté de l’homme. Il mutile l’histoire en bannissant Dieu du monde, et avec lui la religion et la morale. Que reste-t-il? L’intelligence et ses découvertes. Une civilisation qui trouve l'homme mauvais et qui le laisse tel n’est pas de notre goût. Il faudrait s’y résigner cependant s’il était vrai que Dieu eût donné cette loi à l'humanité. La question de théorie que nous avons agitée jusqu'ici devient donc une question de fait. Sur le terrain de la doctrine, il sera toujours difficile de s'entendre, parce que Dieu a livré le monde aux disputes des hommes. Pour nous, le gouvernement providentiel est une vérité éclatante comme la lumière du soleil. Buckle la traite de vieux préjugé. Nous aimons à montrer Dieu dans l’histoire, et à y découvrir sa main. Buckle dit que c'est faire injure à Dieu, à sa sagesse et à sa prévoyance, que de croire qu’il est obligé à chaque instant d'intervenir dans le cours des choses humaines pour le régler et le conduire : ne dirait-on pas un ouvrier mal habile qui doit à tout moment réparer une machine mal construite (1)?

. On voit que l’historien anglais a du gouvernement providentiel une idée toute autre que celle qui nous a guidé dans nos Études. Nous repoussons aussi, comme indigne delà majesté de Dieu, la croyance d’une action miraculeuse de la provideuce sur les in-

(I) Buckle, Gescbichte dcr Civilisation in England, t. Il, pag, S80 et auiv.

U DOCTRINE

BL'CKLR.

dividus et sur les peuples. Mais nous ajoutons que si'Dieu n’est pas un vain mot, il doit vivre dans le monde et dans les hommes, ce qui implique un concours de Dieu et de l'homme dans la vie individuelle et dans la vie sociale. Cette intervention, quoique permanente, n’empêche pas que l’homme n’agisse librement, elle n’empêche pas sa responsabilité. Reste à savoir si cette doctrine est imaginaire ou si elle repose sur des faits. Si par gouvernement providentiel, on entend le surnaturel, le miracle, alors certainement il doit être relégué parmi les erreurs du passé. Mais si le gouvernement de la providence n’est autre chose que l’immanence de Dieu dans le monde et dans l’homme, le miracle est par cela même écarté et rendu impossible. Le gouvernement providentiel, ainsi entendu, n’exclut pas les lois générales : il est lui-même une de ces lois, avec la liberté et le progrès. Nous allons donc nous placer sur le terrain des faits.

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