DIEU IMMANENT DANS L HUMANITÉ
d’une raison. D’abord l’idée du progrès leur manquait; dès lors ils ne voyaient dans les guerres incessantes qui remplissent la vie des peuples, que le règne de la force. Ils étaient à la vérité convaincus que les hommes de violence expieraient tôt ou tard leurs crimes; mais cela n’empêchait point la force de régner. Ainsi, l’histoire était un cercle fatal de calamités et d’expiations sans issue et sans solution. Si la justice de Dieu frappait les anciens plus que sa providence, c’est qu’ils ne furent pas témoins d’une de ces immenses révolutions qui renouvellent le monde, tout en le ravageant. Quand vinrent le christianisme et les Barbares, les anciens crurent que la fin de toutes choses approchait. C’était, au contraire, l’avénement d’une ère nouvelle. Enfin, il manquait aux anciens pour concevoir une philosophie des faits historiques, la' croyance de l’unité du genre humain. Au moment où les Barbares allaient mettre fin à l’empire de Rome, les Grecs et les Romains les méprisaient encore, comme des races inférieures, nées pour servir une race élue. Dans cet ordre d’idées, on ne pouvait pas soupçonner qu’une même loi régissait les maîtres et les esclaves. Dès lors toute philosophie de l’histoire était impossible.
Le christianisme donna aux hommes la croyance de l’unité humaine. Il enseigne que le genre humain descend d’un seul homme, que les divers peuples appartiennent à une même espèce, qu’ils forment une même famille. Il peut donc y avoir une loi qui les régit. Cette loi, c’est le gouvernement providentiel. Il était difficile aux anciens de s’élever à cette idée, ils ne l’admettaient pas même pour les individus. La fatalité dominait les hommes et les dieux. C’était, à vrai dire, l’aveu de leur ignorance. Il n’y avait pas de lien assez intime entre les dieux de l’Olympe et les hommes pour que l’humanité pût apercevoir leur action dans sa destinée. Ainsi, et il importe de le remarquer, les anciens n’avaient pas la notion d’un gouvernement providentiel, parce qu’ils avaient une fausse idée de Dieu. Jésus-Christ réalisa un immense progrès en enseignant aux hommes que Dieu était amour
INTRODUCTION
el providence. Notons les paroles célèbres qui inaugurent le nouvel ordre de choses :
« Ne vous inquiétez pas de votre vie, comment vous mangerez, ni de votre corps, comment vous le vêtirez. Regardez les oiseaux du ciel, ils ne sèment, ni ne moissonnent, et votre Père céleste les nourrit. N'êles-vous pas de plus de.prix qu’eux?
« Et le vêtement, pourquoi vous en inquiéter? Voyez les lis des champs, comme ils croissent; ils ne travaillent ni ne filent. Or, je vous le dis : Salomon, dans toute sa gloire, n’était pas vêtu comme l’un d’eux. Que si l’herbe des champs, qui est aujourd'hui, el demain sera jetée dans le four, Dieu la vêtit ainsi, combien plus vous, hommes de peu de foi (1)?
« Deux passereaux ne se vendent-ils pas pour une obole? Et pas un d’eux ne tombe sur la terre, sans que votre Père le permette.
« Les cheveux mêmes de votre tête sont comptés (2). »
Nous ne transcrivons pas ces maximes comme expression de la vérité absolue, car nous croyons que l’homme ne peut pas posséder la vérité telle qu’elle est en Dieu. La doctrine de Jésus-Christ est un progrès sur le fatalisme antique, mais elle est excessive; elle donne une telle étendue à l'action de Dieu, qu'elle convie pour ainsi dire l'homme à rester dans l’inaction, en s’abandonnant aux soins du Père qu’il a dans les cieux. C’était passer d’un excès à un autre, comme cela arrive d’habitude à l’esprit humain. Il fallait peut-être montrer à l’homme que Dieu est dans tout ce qu'il fait, dans tout ce qui lui arrive, pour qu'il sentit que Dieu vit en lui. Si Dieu compte les cheveux de notre tête, et si pas un ne tombe sans sa permission, ne faut-il pas croire que celui qui veille avec cette sollicitude aux moindres choses, conduit aussi les grandes? S'il y a un gouvernement providentiel pour les hommes, el même pour les passereaux, il doit aussi y avoir une providence pour les sociétés humaines. C’est ce qu’un des illustres docteurs de l’Église établit admirablement. Écoutons saint Augustin interprétant la pensée du Christ :
a C'est Dieu, auteur et dispensateur de la félicité, qui seul
(t) Saint Mathieu, vi, i5, Î6, *8, Î9, 30. (S) Idem, x, Î9, 30.
DIEU IMMANENT DANS L’HUMANITÉ. il
donne les royaumes de la terre. Il les donne, non au hasard, et sans raison, car il est Dieu et non la Fortune, mais suivant l’ordre des choses et des temps qu’il connaît et que nous ignorons. Cette fortune, dont Augustin ne veut point, est le destin du monde antique : « Dieu, dit-il, est le principe de toute règle, de toute beauté, de tout ordre; il est le principe de toute mesure, de tout poids et de tout nombre. Lui, qui n’a laissé, je ne dirai pas le ciel et la terre, l’ange et l’homme, mais les entrailles du plus petit et du plus vil des animaux, la plume de l’oiseau, la moindre fleur des champs, la feuille de l’arbre, sans la convenance de ses parties, et sans l’harmonie qui résulte de cet accord, est-il croyable qu’il ait voulu laisser les royaumes des hommes et leurs dominations et leurs servitudes, en dehors des lois de sa providence (1)? »
La doctrine de saint Augustin est d’une incontestable vérité. Comment se fait-il donc que les écrivains catholiques, et le grand docteur de l’Occident lui-même, ne soient pas parvenus à créer une philosophie de l’histoire? La raison en est d’abord qu’ils prennent un médiocre intérêt à la destinée des empires; ils ne s’occupent guère du rôle que les peuples jouent dans les événements historiques. Ainsi, tout en reconnaissant que la grandeur de l'empire romain n’est pas due à une cause fatale ni au hasard, saint Augustin se demande à peine quelle est cette cause, quelle est la mission de Rome. Il ne trouve rien à dire, sinon que Dieu se proposait de châtier les crimes des hommes (2). C’est l’idée de justice des anciens, ce n'est pas l’idée chrétienne d’un gouvernement providentiel. Nous avons dit souvent que le christianisme est une religion de l’autre monde, qu’il se préoccupe exclusivement du salut éternel des hommes. On conçoit qu’imbu de cette croyance, la courte existence de ce monde n’ait aucun prix à ses yeux; bien moins encore les vicissitudes des États, forme passagère d’une société qui doit disparaître, et dont tout vrai chrétien attend toujours la fin prochaine. Ce qui intéresse uniquement les Pères de l’Église, c’est la destinée future des individus. La seule société qui ait du prix pour saint Augustin, c’est la société des élus, des
(I) Augustin., de Civilate Dci, V, 33, 11. (Sj Idem, Ibid., V, I, lï; V. 13, 15, 19.
INTRODUCTION
saints, qui se prépare sur cette terre et se forme par l'action de la grâce divine. C'est la cité de Dieu. Il oppose à la cité divine la cité des hommes inspirés par l'amour de la gloire et des biens terrestres. A ce point de vue, les nationalités disparaissent, et avec elles toute idée d’histoire. Au sein de chaque peuple, il y a des hommes justes et des hommes injustes; telle est la seule distinction qui ait une importance réelle : les uns sont destinés à régner avec Dieu, les autres à subir les tortures éternelles de l’enfer avec Satan (1).
Que devient le gouvernement providentiel dans cette conception? Il reste à l’état de théorie. C'est un germe que la bonne nouvelle a déposé dans la conscience humaine, mais qui ne se développera que sous l'inspiration de la philosophie. Le christianisme ne pouvait concevoir la marche providentielle des événements historiques, car il est exclusivement préoccupé de l’élément religieux, et à son point de vue cet élément est purement individuel. Encore la religion, telle qu’elle se développa sous l'influence de la tradition mosaïque et de la philosophie grecque, vint-elle rétrécir singulièrement la doctrine des Pères de l’Église et de tous les écrivains qui s’inspirent des mêmes croyances. En effet, la théologie chrétienne donne une fausse notion de Dieu, et par suite elle vicie l’idée du gouvernement providentiel. Les anciens s# représentaient leurs dieux trônant sur l’Olympe, planant au dessus du monde dans les destinées duquel ils n’intervenaient guère. Jésus- Christ enseigna aux hommes qu’ils avaient un Père dans les cieux. Ses disciples s’imaginèrent que ces cieux étaient un autre monde où Dieu régnait entouré des anges et des élus. Il était entendu que Dieu gouvernait le monde, c’est à dire la terre que nous habitons, la seule partie de l’univers que les anciens connaissaient. Mais comment s’exerçait ce gouvernement? Placé hors du monde. Dieu y intervenait par voie miraculeuse. C’est Dieu considéré comme Saint-Esprit, qui inspirait, qui guidait, qui entraînait, au besoin malgré eux, ceux qui étaient prédestinés à la vie éternelle; la grâce qui seule procure le salut était un miracle permanent, mais qui ne profitait qu’aux saints. Quand Dieu intervenait dans la destinée des peuples, c’était encore par une voie miraculeuse. C’est
(i) Augustin., de Genesi ad littéral», XI, § 20 ; — de Civitute Dci, XIV, < ; XV, I.