‹ La philosophie de l'histoireChapitre 21 sur 41 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LES FAITS

5 1. Dieu déni I histoire

Nous disons que Dieu est dans l’histoire, puisqu'il est dans le monde et dans l’homme, et nous ajoutons que les faits l’attestent à chaque page des annales de l’humanité. Les historiens qui nient le gouvernement providentiel, nous arrêteront dès notre début ; ils nous demanderont comment les faits peuvent prouver la présence d’un être invisible, surnaturel par conséquent? N'est-ce pas une chose contradictoire de chercher l’invisible dans le réel, le surnaturel dans le naturel? l'un n’exclut-il pas l’autre? Les faits s’établissent par le témoignage des sens; on les voit, on les entend, on les touche. Comment ces mêmes faits peuvent-ils attester la présence d’un être qu’on ne voit pas, qu’on n’entend pas, qu’on ne touche pas? N’est-ce pas là l’imaginaire, et l’imaginaire ne doit-il pas être éliminé d'une science qui se fonde sur des faits?

Il faut s’entendre. Non, certes, nous ne prétendons pas que l’histoire démontre l’action de la providence, comme elle établit le fait d’une bataille, ou comme elle expose une législation, une forme de gouvernement. Dieu ne se démontre pas ; cependant, sauf quelques esprits dévoyés, l’humanité entière l'adore; les hommes croient en Dieu parce qu’ils le sentent en eux, et parce que le monde n’aurait pas de raison d'être sans lui. Et l’histoire aussi n’a point de raison d'être, quand Dieu en est banni. La vie des peuples, comme celle des individus, est inexplicable sans Dieu ; tandis que tout s’explique quand on admet une providence divine. En ce sens l’histoire est une théodicée. A l’individu on ne

LES FAITS. — L’AfiTIQÜlTÉ.

peut pas dire que Dieu est en lui et qu’il vit en lui, s’il trouve bon de le nier, car le drame secret de son existence se passe dans son for intérieur. Il n’en est pas de même de la vie du genre humain. Nous la connaissons par l’histoire; et que nous apprend-elle à chaque page? Que les hommes font souvent le contraire de ce qu’ils veulent, en ce sens que leurs actions produisent des conséquences auxquelles ils ne songeaient point, des résullats qu’ils ne pouvaient pas prévoir, dont ils n’avaient pas même le soupçon. Et il se trouve que, malgré eux, ils contribuent à l’éducation progressive de l'humanité, et partant aussi des individus. Il est si vrai que les hommes font ce qu’ils ne voulaient point faire, que souvent ils n’auraient point agi comme ils l’ont fait, s’ils avaient pu prévoir à quoi aboutiraient leurs efforts. Il y a donc dans la vie du genre humain, telle que l’histoire la décrit, une suite, un plan, un développement, que l’on ne peut pas rapporter à la liberté hymaine, puisque celle-ci n'y est pour rien, puisqu'elle contrarie même, autant qu’il dépend d’elle, le cours mystérieux des choses. Nous l'appelons mystérieux, en ce sens que nous ne pouvons pas voir la main qui nous guide ni la puissance qui nous inspire. Quel est ce pouvoir invisible?

Nous avons parcouru toutes les théories imaginées par les historiens et par les philosophes pour donner l'explication du mystère. Les uns désespèrent en quelque sorte d’avance de trouver une solution, ils font de leur ignorance une puissance aveugle qu’ils appellent hasard. Évidemment ce n’est pas là une solution. Dire que le hasard gouverne les choses humaines, c’est ne rien dire; c’est seulement faire l’aveu qu’il y a dans notre destinée une part et une large part à faire à un élément qui n’est pas la liberté humaine. Ce je ne sais quoi, on l’appelle hasard. C’est un mot, et rien de plus. D’autres écrivains, c'est le grand nombre, disent que cette puissance mystérieuse est la nature, soit climat, soit races, soit l’ensemble des influences physiques qui régissent le monde moral comme le monde matériel. Mais qu’est-ce que la nature? d’où tient-elle cette puissance, cette prévoyanoe, cette intelligence, qui éclatent dans la suite de nos destinées? Si la nature est la ma» tière, et rien que la matière, la solution encore une fois n'en est pas unei Qui donc croira que la matière agit avec sagesse, avec intelligence 1 Là où il y a une action intelligente, il y a aussi un

DIEli DANS L’HISTOIRE.

être intelligent; la nature nous conduit donc à Dieu. Ne serait-ce pas Dieu qui gouverne le monde, comme il conduit les individus?

Enfin il y en a qui à la place de la nature mettent des lois générales. Des lois ne supposent-elles pas un législateur? et qui serait ce législateur |inon Dieu? La théorie des lois générales implique donc aussi une action divine, mais elle s’exerce par des lois éternelles, immuables, qui remontent à un principe dont nous n'avons aucune idée. C’est Dieu qui est le législateur; seulement à la différence des législateurs humains, il n’a pas besoin de veiller à l’exécution de ses lois, elles s’exécutent d’elles-mêmes, comme les lois qui régissent le monde physique. Cela se comprendrait si l’homme n’était rien que matière, s’il n'y avait en lui ni intelligence, ni volonté, ni liberté, ni passions. Si l’homme est libre, ne peut-il pas user de son intelligence pour contrarier l'action des lois générales? Si malgré cela, les excès mêmes et les égarements de l’humanité servent à avancer son éducation, ne serait-ce p^s une preuve qu’outre les lois il y a aussi un gouvernement? Les lois générales nous ramènent donc à un gouvernement providentiel, aussi bien que la nature, aussi bien que le hasard.

Maintenant on comprendra en quel sens l’histoire est une théodicée. En vain l’homme veut bannir Dieu de l’histoire, il ne peut pas ne pas reconnaître une puissance qui n’est pas la sienne. Ce que les uns appellent hasard, les autres nature, ou lois générales, nous l’appelons Dieu ou gouvernement providentiel? N’est-ce qu'une différence de mots? Nous avons d’avance répondu à la question, et nous allons compléter notre réponse en entrant dans l'examen des faits. Pour le moment nous nous contentons de demander laquelle de plusieurs explications d'un fait inconnu est la meilleure, celle qui n’explique rien, ou celle qui rend raison de tout? Le hasard est un mot vide de sens. La nature, si c’est une puissance intelligente, n’est autre chose que Dieu; si c’est une puissance aveugle, c'est encore un mot. Les lois générales supposent l’action de Dieu dans le principe des choses ; si Dieu cesse d’agir après avoir donné des lois à la création, alors c’est l’hypothèse la plus inexplicable de toutes ; que si Dieu continue d’agir, nous aboutissons au gouvernement providentiel. On ne peut pas dire de Dieu que c’est un mot, ni d’un gouvernement providentiel que c’est une explication qui n'explique rien. Il faut

LES FAITS. — L’ANTIQUITÉ

faire taire notre conscience pour ne pas entendre la voix de Dieu qui nous parle, non par des lois générales, mais par une inspiration continue, qui ne nous fait pas même défaut, alors que nous le renions et que nous le désertons. Si Dieu gouverne les individus, il gouverne par cela même le monde; ce gouvernement rerfd-il compte de l'influence mystérieuse que tous les historiens constatent? Les faits vont répondre à notre question.

Nous allons mettre en regard ce que les hommes ont voulu, depuis que nous connaissons leur histoire, et ce qu’ils ont fait sans le vouloir. Il y a dans toute l’histoire une part à faire à deux principes; la liberté humaine avec ses excès et ses égarements, et l'action d’une puissance invisible qui nous conduit vers le terme de notre destinée. Les deux principes peuvent concorder, et notre profonde conviction est que l'harmonie sera de plus en plus complète. L’action divine éclatera dans cette harmonie avec plus de grandeur et de magnificence que dans le conflit dont l’histoire nqus retrace les diverses péripéties. Toujours est-il que le concert ne sera jamais complet; il y aura toujours des conflits entre ce que l’homme veut et ce que Dieu veut. Nous serions tenté de nous en applaudir; car d’une part cette opposition constate notre liberté, le plus beau don de Dieu, d’autre part elle met au grand jour l’action de Dieu sur l’humanité. Dieu l’emporte, et tout va progressivement vers le mieux. C’est une consolation et un appui.

§ 2. L'antiquité

N° 1. L’empire de la force

La force règne incontestée dans le monde ancien; voilà ce que les hommes veulent, on dirait qu’ils vont s’entre-détruire, ou du moins que la terre est et restera une scène de carnage et de ruine. C’est un philosophe, et un philosophe s’inspirant de l’idéal qui constate que la guerre est la condition naturelle -des peuples ; comme elle l’est des bêtes féroces qui habitent les déserts (1). Dans l’antiquité, la paix est un état exceptionnel; elle devait être

(I) Platon, dos Lois, I, pag. 625, F..

D1BU BANS L’HISTOIRE

MS

stipulée par des traités; ce n’est pas la nature, mais la convention qui mettait fin à l'effusion du sang humain. Est-ce que du moins dans l’intérieur des cités et des États la force faisait place au droit, à la justice? La force dominait dans les gouvernements comme dans les relations internationales. Chose remarquable; le même mot qui désignait la supériorité des qualités physiques, servait à marquer la supériorité morale : l 'aristocratie a sa source dans le droit du plus fort. Les Éthiopiens, dit-on, ne jugeaient digne de porter la couronne que celui qui était le plus grand d’entre eux et dont la force était proportionnée à la taille (1).

Il y avait des peuples dans l’antiquité qui ne vivaient que pour la guerre. C’est le portrait que le père de l’histoire fait des tribus nomades qui habitent l’Asie septentrionale. Un écrivain chinois, qui doit les avoir vus de près, ajoute quelques traits au tableau d’Hérodote; ils caractérisent admirablement le règne de la force : « Ces peuples ne savent ce que c’est que la justice. Les plus forts choisissent dans les repas ce qu’il y a de plus gras et de meilleur; les vieillards mangent et boivent ce que les premiers ont laissé. Il n’y a de nobles parmi eux et de gens honorés, que ceux qui ont plus de force et de courage que les autres, il n’y a de méprisés que les vieillards et les hommes faibles (2). » Quand les nomades ne sont pas en guerre, ils se livrent au plaisir de la chasse : c’est encore une espèce de guerre, car ta tribu entière y prend part. Toujours à cheval, ils semblent créés pour devenir conquérants. Ils ont envahi dix fois l'Asie, ils sortent de leurs steppes ou descendent de leurs montagnes avec la rapidité et la violence d’un torrent. On dirait qu’ils vont conquérir l’univers ; ils ne voient pas de borne à leur domination. Et en réalité, leurs conquêtes tiennent du prodige : on a vu combattre les Tartares, en même temps en Silésie et auprès des murailles de la Chine (3).

Il y a dans le monde ancien des peuples dont l’existence semble démentir le caractère général de violence que nous attribuons à l'antiquité. On peut les appeler théocratiques, car ils paraissent vivre dans la contemplation de Dieu; il en est du moins

(1) Hérodote , m, 20.

(2) Matouanlln, dans Hcinusal, Recherches sur les Tartares, pag. S.

(3) Voyci le tome i" de mes Etudes sur l’histoire de l'humanité, 2- édition,

pag. 433-437. s ....

LES FAITS. LANTI0O1TÉ

ainsi de la caste dominante des prêtres. Eh bien, les théocraties reposent sur la force aussi bien que les États despotiques de l’Orient. On connaît la pensée affreuse du comte de Maistre, que le bourreau est le lien de l’association humaine : « Otez du monde, dit-il, cet agent incompréhensible, dans l'instant même l’ordre fait place au chaos, les trônes s'abîment et la société disparaît. » La mêrqe pensée et presque les mêmes expressions se trouvent daus un des livres sacrés de l’Inde : « Le châtiment gouverne le genre humain... Si le roi ne châtiait pas sans relâche ceux qui méritent d’être châtiés, les plus forts rôtiraient les plus faibles, comme des poissons sur une broche (1). » La force est représentée par les guerriers; les rois dépositaires de la force, sont le lien de la société. On lit dans le Râmàyana : « S'il n’y avait pas de rois, aucun homme ne serait sûr de ce qu’il possède, pas même de son épouse, ni enfants ni femmes ne resteraient dans l’obéissance; les hommes se dévoreraient les uns les autres, comme les poissons dans la mer. Tout serait anarchie, on ne trouverait plus de vérité; les brahmanes eux-mêmes oublieraient leurs devoirs et n’offriraient plus de sacrifices (2). » Voilà pourquoi toute guerre devient sainte : « Les souverains qui combattent avec courage vont au ciel après leur mort (3). »

Il y avait aussi des peuples commerçants dans l’antiquité. Le commerce est un élément intellectuel ; il représente la puissance de l’intelligence, et comme tel il semble être l’ennemi né de la force. Cela est ainsi aujourd’hui. Chez les anciens le commerce et le brigandage étaient intimement unis : le navigateur phénicien était trafiquant ou pirate suivant les occasions. Il y a un fait plus remarquable; c’est que le Dieu du peuple commerçant par excellence était un Dieu guerrier : on attribuait à Melcarth l’invention de la guerre et des arts qui y sont relatifs; c’est lui qui avait fait la conquête des pays coloniaux. Cette théodicée est l’expression du génie de la race; les Tyriens estimaient par dessus tout la gloire qui s'acquiert par les armes. Leurs établissements commerciaux étaient des invasions à main armée, la fon-

(I) Lois de Manou, VII, 18, 20-24, !2j ftdmdyana, 11,52.

(3) Lois de Manou, VII, 87-89.

DIEU DANS L’HISTOIRE

dation des colonies une conquête. Le droit du plus fort présidait 5 la vie des peuples livrés au trafic, comme aux courses aventureuses des Ninus, des Sésostris et des Alexandre (1).

Il y avait un peuple doué plus que tout autre des plus beaux dons de l’intelligence. Les Grecs ne possédaient pas le génie de la guerre, l’esprit de conquête, et cependant ils passèrent leur vie dans les armes. Ne dirait-on pas qu’une force invisible poussait les hommes h se combattre les uns les autres, ceux-là mêmes qui préféraient les doux travaux de la paix? Le peuple de Minerve est toujours armé aussi bien que le peuple de Mars. Que les Grecs aient commencé par être pirates, cela se comprend; mais ce qui est plus remarquable, ils ne cessèrent jamais de l’être. Quand l’argent manquait à Athènes, des vaisseaux allaient piller amis et ennemis. Le vainqueur de Marathon trouva très naturel et très juste de se livrer en pleine paix à un de ces actes de piraterie. Solon autorisa le brigandage maritime par ses lois. Voilà, à la lettre, la force érigée en droit (2). Les Athéniens ne cherchaient pas à déguiser leurs violences; ils proclamaient hautement le droit du plus fort. Rappelons cette déclaration fameuse : « Les affaires se règlent entre le?ttiommes par la loi de la justice, quand une égale nécessité les y oblige; mais ceux qui l’emportent en puissance font tout ce qui est en leur pouvoir et c’est aux faibles à céder. » Les Athéniens rapportaient cette doctrine aux dieux : si les dieux dominent, c’est parce qu’ils sont les plus forts. « Ce n’est pas nous, ajoutent-ils, qui avons établi cette loi, nous l’avons ■reçue toute faite, et nous la transmettrons pour toujours aux temps à venir (3). » C’était aussi l’avis des Spartiates : ils considéraient comme leur bien tous les champs où leurs javelots pouvaient atteindre (4). Les plus grands hommes de la Grèce partageaient ces sentiments. Aristide, l’homme juste par excellence dans les relations privées, ne connaissait plus la justice quand il s'agissait des relations internationales : l'utilité légitimait à ses yeux ce qui était en soi injuste (S). Agésilas réputait juste et bon tout ce qui

(!) Kovers, die Phœoizier, t. III, pag. 30 et suit.

(S) Voyez mon Etude sur ta Grèce, 3* édition, pag. 135-137. (3) Thucydide, V, 105.

(i) Clcèroit, de la République, III, 9.

<3) Plutarque, Aristide, chap. uv.

LES FAITS. — L’ANTIQUITÉ

était avantageux pour Lacédémone, fût-ce un brigandage en pleine paix, fût-ce une infâme perfidie (1).

Il est inutile de parler de Rome. Elle inscrivit sur les XII Tables cette loi que l’étranger est sans droit; et elle s’appela d’nn nom qui signifie la force, comme pour marquer sa future destinée. Son fondateur est fils de Mars, nourri par une louve; après sa mort, il est honoré comme Dieu de la guerre. C’est le symbole de la cité appelée à la conquête du monde. Elle ne recula devant aucune violence, devant aucune perfidie, réputant toujours juste ce qui lui était utile, c’est à dire ce qui la conduisait à son but, l’empire de la terre. Sa vie entière se passa dans des luttes incessantes : le sang coula pendant sept siècles, et les ruines couvrirent toutes les parties du monde.

L’on a dit que la guerre avait toujours été réprouvée par les moralistes, sans que l'humanité y ait beaucoup gagné (2). Aristote a écrit un traité de morale et un traité de politique. Que pense-t-il de la guerre ? C’est à ses yeux un moyen d’acquérir. Il la considère comme une variété de la chasse. Qui a jamais songé à nier la légitimité de la guerre faite aux bêtes fauves? Eh bien, il y a des hommes nés pour servir aussi bien que les brutes; s’ils refusent de se soumettre, la guerre contre eux est autorisée par la nature elle-même (3). Ainsi le philosophe assimile des populations entières, pour mieux dire l'immense majorité des hommes, tous ceux que l'orgueil hellénique traitait de barbares, aux animaux sauvages? Il justifie la guerre sous sa forme la plus brutale, la chasse aux hommes. Et c'est un moraliste qui parle! Aristote conseilla à son élève Alexandre de traiter les Perses comme des brutes ou des plantes. Le philosophe n’a pas même le soupçon que ces plantes ou ces brutes aient un droit à la vie, à la liberté, aussi bien que les Hellènes !

Aristote est le philosophe de la réalité, et il aime à ériger en loi les faits généraux qui frappent ses regards. Voici un philosophe idéaliste, il a écrit la première utopie. Quel est l’avis de Platon sur la guerre? Il partage aussi l’humanité en Grecs et Barbares; c’est

(1) Plutarque, Agésilas, chap. ixut et xxiv.

(î) Voyez plus haut l'opioion de Buckle. '

(3) Aristote, Politique, I, 3, 8.

1)1 ED DANS L’HISTOIRE

dire qu’une minorité imperceptible est appelée par sa supériorité intellectuelle à dominer sur une masse brute. Les Hellènes sont frères, mais entre Grecs et Barbares, il n’y a aucune parenté, ils sont naturellement ennemis (1). La guerre est donc éternelle, et la nature elle-même la justifie. Au plus fort l’empire. L’homme est un loup pour l’homme, dit Hobbes. Les anciens croyaient la même chose, et ils agissaient en conséquence : « Il y a, dit Platon, une guerre toujours subsistante entre les cités; ce qu’on appelle paix n’est tel que de nom. En fait, sans qu’il y ait aucune déclaration de guerre, chaque État est naturellement toujours armé contre tous ceux qui l’environnent (2). »

Le monde finit par plier sous l’empire de la force incarnée dans le peuple-roi. Parmi les vaincus se trouvaient les Hellènes; ils traitaient les Romains de Barbares, c’eût donc été à eux à dominer sur leurs vainqueurs. Protestèrent-ils contre ce renversement de l'ordre naturel des choses? Un historien grec écrivit l’histoire de Rome; l’ouvrage de Denys d'Halicarnasse est une glorification perpétuelle du vainqueur ; on dirait qu’il veut convaincre les peuples conquis qu’ils doivent s’estimer heureux d’obéir à la ville éternelle : « A moins d’être aveuglés par d’injustes préventions, ils reconnaîtront que les Romains méritent l’empire ; car c’est une loi de la nature, loi générale, éternelle, que les faibles soient soumis aux forts. » Denys ajoute que les Romains avaient aussi la justice pour eux (3). Oui, comme le maître a la justice pour lui, quand il met son esclave à mort. Il n’y a plus de justice, là où règne le droit de la force.

N® 2. La force, principe de civilisation

• La force a-t-elle un autre but que la force? et n’a-t-elle d’autre résultat que la violence, le sang et les ruines? Si on considère la force en elle-même, il est absurde de lui demander raison de ce

(1) Platon, de la République, 470, C.

(3) Idem, des Lois, 758, A.

(5) Denys d’ Haticarnasse, I, 5; II, 73.

LES FAITS. — L’ANTIQUITÉ

qu’elle fait, sa raison est précisément le droit du plus fort, elle n’a d’autre but que de dominer, et il va sans dire que c’est pour son son profit. Demander à l’égoïsme le plus brutal s’il veut autre chose que son avantage, serait une niaiserie. Mais s’il était vrai que la force est la maîtresse du monde, le monde périrait. L’esclavage est le plus odieux abus de la force. Eh bien, les populations esclaves s’éteignent. Le monde aussi s’éteindrait sous l’empire de la force. Il faut aux hommes la liberté pour vivre, pour le moins autant que l’air, ils étouffent dans la servitude. La force a régné dans le monde ancien, incontestée, que dis-je? légitimée, applaudie par la philosophie. Cependant au lieu de périr, il a avancé vers le terme de sa destinée, comme si un génie bienfaisant l’avait guidé. Ce n’est pas assez dire; la force est devenue un principe de civilisation, de progrès. Quelle est cette puissance invisible qui fait naître les arts, l’industrie, le commerce, au milieu des excès de la force, et qui se sert de la force, pour répandre la culture intellectuelle? Avant de répondre à la question, il faut constater les faits, car ce sont les faits qui doivent nous donner la réponse.

Les Romains eux-mêmes ont fait la remarque que les Grecs vaincus civilisèrent leurs barbares vainqueurs :

Græcia capta terum victorem cepit, et arles

Intulit agresti Latio.

Les Romains auraient-ils développé spontanément une civilisation à eux propre, s’ils n’avaient pas eu les Grecs pour maîtres? Personne n’oserait le soutenir. Peu de peuples étaient plus mal doués pour les arts que le peuple-roi. Né dans la guerre, il y passait sa vie. Virgile a décrit sa mission en beaux vers : « D’autres feront mieux que nous respirer l’airain et le marbre, ils plaideront mieux les causes, ils décriront mieux les révolutions du ciel. Toi, Romain, souviens-toi de régir les nations, ce sont là tes arts. » Or pour dompter et régir le monde, il ne fallait ni poésie ni arts, ni éloquence ni philosophie; la force suffisait pour vaincre, et le droit pour administrer. Aussi les Romains n’eurenl-ils jamais de littérature originale; héritiers de la Grèce, ils se bornèrent à l’imiter. Ils n’eurent d’originalité que dans le droit, c’est à dire dans

DIEU l> AS S LHISTOIRE.

une science qui esl un excellent instrument de domination. Le droit servait aux Romains à gouverner le monde; il ne leur fallait pas d'autre science.

Voilà un premier lait. La civilisation romaine n’est que la copie de la civilisation grecque. Sans les Grecs, il n'y aurait pas eu de littérature latine. Et comment les Grecs sont-ils devenus les instituteurs des Romains? comment ont-ils initié aux doux travaux de la paix un peuple qui ne semblait vivre que pour les combats? C’est l’ambition conquérante de Rome qui la mit en rapport avec la Grèce. C’est donc le fait brutal de la guerre qui devint le principe de sa civilisation intellectuelle. Mais pour que cette initiation lût possible, il fallait avant tout que les Grecs eussent développé leur merveilleux génie. Voilé déjà un concours de laits admirables. Certes, les Grecs ne songeaient pas à devenir les instituteurs d’un peuple barbare, quand ils philosophaient, quand ils chantaient, quand ils donnaient la vie au marbre et à l'airain. El les Romains ne songeaient pas davantage à se faire les écoliers des Grecs qu'ils méprisaient, quand ils firent la conquête de la Grèce. Ils conquirent la Grèce, comme ils conquirent les Gaules, par ambition. Qui donc disposa les choses de façon à ce qu'un peuple inculte vint en contact avec un peuple civilisé? La force et l’égoïsme du conquérant n’expliquent évidemment rien. Il y a un autre fait qu’aucune sagesse humaine n’explique, pas plus que la prévoyance humaine n’aurait pu le produire. Pour que les Grecs civilisassent leurs rudes vainqueurs, il a fallu deux choses : d'abord que les Grecs aient eu le temps et l’occasion favorable pour développer les dons magnifiques qui les distinguent entre tous les peuples : puis que les Romains ne -vinssent en Grèce que lorsque la culture hellénique était achevée. S’ils étaient venus quelques siècles plus tôt, ils auraient trouvé la Grèce barbare, et qui eût alors civilisé les conquérants? Voilà un concours de faits plus admirable encore. Nous demandons qui appela Romulus à fonder la ville éternelle à point nommé, pour donner aux Grecs le temps de développer leur brillante civilisation? Qui arrêta les Romains dans leur course envahissante, jusqu’à ce que cette œuvre fût achevée? Ils vinrent précisément quand le fruit était mûr, pour le récolter. Pourquoi pas plus tôt? 11 est évident qu’il y a un plan qui se déroule sous nos yeux. On dirait un plan d’éducation. Grâce aux dons heureux que

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la nature, disons mieux, que Dieu leur a prodigués, les Grecs développent une civilisation qui fera toujours l’admiration de l'humanité. Cette culture si riche ne profitera-t-elle qu’à la Grèce? Il est certain qu’elle a profité au monde entier. Mais par quelle voie lui a-t-elle été communiquée? Pourquoi les Romains jouent-ils un rôle si considérable dans cette œuvre de propagande? C'est encore la force qui intervient; c’est la guerre, ce sont les invasions qui deviennent les missionnaires de l’hellénisme. Il importe de constater ce nouveau fait. Il est également merveilleux.

La civilisation grecque prit naissance dans les îles et sur. les côtes de l'Asie Mineure. Comment la race hellénique se répanditelle hors de la Grèce? Qui la conduisit sur les côtes de l’Asie et dans les îles de l’archipel? La plus rude des invasions força une partie des vaincus à émigrer. Si les Doriens n’avaient pas envahi la Grèce, en réduisant les populations vaincues en esclavage, la civilisation grecque n’aurait pas eu l’éclat que lui donnèrent ses poètes, et elle ne se serait pas propagée, sans de nouvelles migrations, fruit de nouvelles violences. Après qu’elle a produit ses chefs-d’œuvre, vient un héros que l’ambition pousse en Asie. Le monde lui est trop étroit pour son ardeur de conquête. A la suite d’Alexandre, la civilisation grecque se répandit en Asie et en Afrique. Mais, chose singulière, elle entama à peine l’Europe. Il y avait une Grande Grèce en Italie, mais elle resta toujours faible; les populations guerrières de l'Italie, la confédération des Etrusques, la puissance croissante de Rome étaient des obstacles à l’extension de l’élément hellénique. Les colonies de Sicile durent lutter pour leur existence contre la puissance de Carthage. En Espagne, la race phénicienne l’emporta sur sa rivale. Dans les Gaules, les Grecs ne dépassèrent guère les côtes. Ils eurent à peine connaissance des îles Britanniques et de la Germanie. Deux rois, appartenant à la famille du héros macédonien, Alexandre d’Épire et Pyrrhus, portèrent la guerre en Italie; ils y rencontrèrent le peuple qui était né pour vaincre et régir les nations. La Grèce succomba. Qui va porter sa culture dans le monde occidental?

C’est son élève et son héritier, le peuple-roi. Il n’y a point de civilisation qui ait plus d’étendue et de durée que celle de Rome. La langue latine répandit la culture gréco-romaine dans la plus grande partie de l’Europe. Ce n’est pas assez dire : les vaincus de-

DIEU DANS LHISTOIRE

vinrent Romains de langue, et la langue n’est-elle pas l’expression de la vie? Aujourd’hui encore ces peuples, barbares quand Rome en fit la conquête, portent le nom de races latines. Une nouvelle race est implantée dans les Gaules par la conquête germanique. Les vainqueurs de Rome s’appellent eux-mêmes Barbares, comme s’ils étaient fiers de leur barbarie. Cependant, spectacle étrange! à peine établis dans l’empire, ils se servent de la langue latine pour écrire leurs lois; plus lard ils font mieux, ils adoptent les lois des vaincus ; le droit romain devient le droit commun de l'Allemagne, et il entre dans les codes français comme un élément essentiel. La langue et la littérature de Rome sont encore, au dix-neuvième siècle, l'instrument de notre éducation intellectuelle. Qu’esl-ce que cette civilisation latine? C’est l’hellénisme, sous des formes romaines. Après avoir reçu leur initiation de la Grèce vaincue, les Romains initièrent à leur tour les Barbares de l'Occident; puis quand les peuples du Nord arrivèrent sur la scène, les vaincus, devenus latins de langue, de mœurs, de génie, initient les conquérants germains. C’est ainsi que de conquête en conquête, la culture hellénique devint le principe de notre civilisation. Considérons le fait de près, nous y trouverons plus d’un sujet d’admiration.

Ce sont les Rorçains, peuple inculte et mal doué de la nature, qui se font les missionnaires de la civilisation. La force est, à la lettre, l’instrument de la culture intellectuelle et morale. Pourquoi les Grecs ne propagèrent- ils pas eux-mêmes, et dans leur langue, les fruits de leur belle culture? Us étaient impuissants, précisément parce qu’ils n’avaient pas la force. La force les arrêta en Sicile, dans les Gaules, en Espagne. C’est après des luttes gigantesques que les Romains vainquirent les populations barbares de l’Occident, et c’est la victoire qui imposa aux vaincus la culture hellénique, devenue culture latine. Cette force est-elle une puissance brutale, inintelligente, aveugle? Par elle-même, la force est telle. Cependant quand on la voit à l’œuvre, on dirait qu’elle est douée d’une merveilleuse prévoyance. La force ne fait pas ses conquêtes à la légère, elle vient toujours à point nommé, comme si elle connaissait le jour précis où elle peut remplir sa mission civilisatrice. Elle attend pour envahir le monde que le monde soit préparé à la recevoir; elle arrive quand les nations sont en déca-

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dence; elle ne fait pas la conquête des Gaules du temps de Brennus, elle l’eût tentée en vain. Puis la force arrête le flot de l’invasion germanique, jusqu’à ce que les Gaulois aient eu le temps de devenir Latins. Supposez que les Cimbres et les Teutons l’eussent emporté, le monde romain serait devenu barbare, et il. n’y aurait pas eu de Gallo-Romains pour civiliser les conquérants. Dire que la force est intelligente, qu’elle choisit son heure, qu’elle tient à civiliser, en même temps qu’à vaincre, n’est-ce pas dire qu'elle obéit à un autre mobile que ceux qui constituent son essence?

La force dans les mains de Rome offre encore un spectacle plus étonnant. On célèbre le droit romain comme la raison écrite ; il est certain que la science des jurisconsultes de Rome n’a jamais été, nous ne disons pas dépassée, mais égalée. Cependant quand on remonte à l’origine de ce droit universel, on le trouve étroit, exclusif, barbare. Qui l’a modifié, élargi, au point qu’il est devenu le droit de l’Europe civilisée, et qu’il a fini par conquérir des populations que les légions ne purent soumettre! La guerre. La guerre donna aux Romains la connaissance des lois qui régissaient les peuples tous les jours plus nombreux avec lesquels leurs victoires les mettaient en communication. Ils y remarquèrent un élément commun, résultat de la nature commune de tous les hommes, c’est le droit des gens ou droit naturel. Ce droit universel modifia ce qu’il y avait d’étroit dans la jurisprudence nationale. Des conquêtes de Rome est né cet esprit universel, cosmopolite, qui s’est empreint dans le droit romain et qui en a fait comme le code de l'humanité (1).

La force qui crée un droit, un droit qui, par suite du caractère que lui donne la conquête, est célébré comme la raison écrite, cela lient déjà du prodige. Il y a un fait plus miraculeux encore. Le mot d'humanité se trouve pour la première fois chez les Romains; les Grecs ne l’avaient pas. C'est de la langue latine que nous tenons cette belle expression d 'humanités par laquelle nous désignons l’étude des lettres, pour marquer que le but de lascience est d’humaniser les hommes. Comment se fait-il que de rudes soldats aient une supériorité si éclatante sur leurs maîtres les Hellènes? C’est encore une suite du cosmopolitisme, né de la conquête.

(I) Voy< i mon Elude sur Rome, 2* édition, pas. S9T et suiv.

ut

' DIEU DANS L’HISTOIRE

Des sentiments embrassant tout le genre humain ne pouvaient naître dans les étroites cités de la Grèce. Tandis qu’il était naturel que les Romains, traités partout en citoyens, se considérassent comme citoyens du monde, et qu’ils prissent intérêt au genre humain, comme s’il s’agissait de leur intérêt propre. De là dans leurs sentiments et dans leurs idées une largeur que les Grecs ignoraient.

Voilà bien des merveilles que la force a accomplies. Est-ce à la force qu’il faut en faire honneur? Il ne manqua pas de sophistes dans le monde ancien, et il s’en est trouvé de nos jours, qui ont proclamé le droit plus fort. Une chose est évidente, c’est que l’on ne peut attribuer à la force comme telle les bienfaits qui sont dérivés de la conquête. La force est une puissance aveugle qui ne peut avoir aucun but. Elle est un mal, et par elle-même elle ne produit rien que le mal. La force méconnaît le droit, elle le foule aux pieds ; c’est le plus grand de tous les maux, plus grand que les calamités de la guerre, car celles-ci se guérissent, tandis que si la force parvenait à anéantir le droit, la société humaine ressemblerait à une bande de bêtes féroces, s’entre-déchirant les unes les autres. Que l’on ouvre les annales du genre humain, et que l’on voie à quoi aboutit la force. Les invasions doriennes, avons-nous dit, ont répandu les germes de la culture grecque dans les îles et sur les côtes de l’Asie. Mais ce n’est pas là un effet de la force : la destruction ou la servitude des vaincus, voilà le fruit de la conquête. Alexandre est le conquérant civilisateur par excellence ; mais que de taches de sang souillent sa mémoire! El après sa mort, le monde est livré pendant des siècles aux sanglantes rivalités de ses capitaines. La liberté grecque disparaît, et avec elle le principe de sa civilisation. Est-il nécessaire de parler des Romains, peuple de juristes, aristocratie d’usuriers, qui conquirent le monde pour l’exploiter?

Voilà ce que fait la force. Alors même qu’elle paraît concourir à un progrès intellectuel ou moral, ce n’est pas à la force qu’il en faut faire honneur. Les bienfaits que l’on voudrait lui reconnaître sont accompagnés de maux, et ces maux sont le vrai et le seul

LES FAITS

l’antiquité.

fruit de la force. Rome répand la civilisation latine dans les Gaules. Est-ce un bienfait de la force? La conquête romaine a usé les peuples vaincus, la servitude les a énervés, le despotisme les a corrompus. Tels sont les bienfaits de la force. La domination universelle de Rome élargit les idées; le cosmopolitisme prend la place du patriotisme haineux des anciens. Nous avons dit ce qu’il y a de beau dans ce mouvement. Est-ce à la force que nous devons le droit romain et l'humanité latine? Ce que la force a fait, le voici : elle a ruiné le patriotisme antique, oui, mais en détruisant l’idée • de pairie. Le cosmopolitisme né de la force, c’est la décadence des nations, c’est la décrépitude de l’antiquité. Ce n’est donc pas à la force qu'il faut rapporter la gloire de ce qui a accompagné ses excès ou de ce qui en est résulté. Notre question revient. Si ce n’est pas la force qui a créé la civilisation, si ce n’est pas elle qui l'a répandue, quelle est donc la puissance mystérieuse qui a fait servir la force à des desseins auxquels certes les hommes de violence n'ont jamais songé?

• Dire que la force ne veut que détruire ou exploiter, tandis que, sans qu’elle le veuille, elle est un instrument de civilisation, c’est dire que la liberté humaine ne suffit point pour expliquer les faits historiques. Il est évident que ce n’est pas aux Doriens qui envahirent la Grèce pour dominer sur les vaincus, que l’on doit le bienfait de la civilisation hellénique répandue dans les îles et sur les côtes de l'Asie. Il est tout aussi évident que si les Romains devinrent les disciples des Grecs, ce n’est pas pour se mettre à leur école qu’ils firent la conquête de la Grèce. Et s’ils portèrent la civilisation hellénique dans l’Occident, il y aurait de la bonhomie à leur en faire honneur. Quant aux Gallo-Romains qui civilisèrent leurs barbares vainqueurs, ils n’auraient pas mieux* demandé que de ne pas avoir de ces hôtes qui, à leurs yeux, n’étaient guère supérieurs aux brutes. Il faut dire, au contraire, que si la force sert d’instrument pour créer ou pour répandre la civilisation, les conquérants aussi sont des instruments. Mais de qui ou de quoi l’homme est-il l’instrument? El s’il est un instrument, n’aboutissons-nous pas à un nouveau fatalisme? Écoutons d’abord les réponses que l’on fait d’ordinaire à notre question.

Nous ne mentionnons le hasard que pour l’écarter de suite. Dire que c’est le hasard qui poussa les Doriens à envahir la Grèce, et

DIEU DANS L'HISTOIRE

que ce même hasard, en expulsant les vaincus, répandit les germes de la culture hellénique et les fructifia, c’est ne rien dire. Car qu’est-ce que le hasard, sinon l’aveu de notre ignorance? Nous voilà bien avancés, quand nous saurons que le hasard a joué un grand rôle dans le développement de la civilisation ! Nous demandons pourquoi la force civilise, alors qu’elle ne veut que dominer et exploiter, et on nous répond : c’est le hasard. Et le hasard signifie un je ne sais quoi. On nous répond donc que la cause, on l’ignore. Ne serait-il pas plus simple d’avouer notre ignorance?

Mais l'homme ne se contente pas de son ignorance; un besoin irrésistible le pousse à scruter le mystère de sa destinée. Il lui faut une réponse quelconque, et le hasard n’en est pas une. La nature, si on entend par là, la matière et ses fois, ne nous avance pas davantage dans notre recherche. Il ne s’agit pas, qu’on le remarque bien, d’affirmer ou de nier l’influence du climat, du sol, de la race sur les progrès de la civilisation. Quand même tout dépendrait de la nature, nous n’aurions pas pour cela de réponse à notre question. Nous demandons comment il se fait que la force civilise dans l’antiquité; nous demandons pourquoi les hommes de violence deviennent -des agents de culture, sans qu’ils le veuillent, sans qu’ils le sachent. Répondre que c’est la nature qui explique ce mystère, c’est encore une fois ne rien dire. Qu’est-ce que le climat, qu’est-ce que le sol, qu’est-ce que la race ont de commun avec la force et les effets qu’elle produit? La force chez les anciens est un instrument de civilisation, chez toutes les races, dans tous les pays, sous toutes les latitudes, en Asie et en Europe, au nord et au midi, chez les Ariens et chez les Indo-Germains. Nous n’avons cité que quelques faits qui se rapportent à notre civilisation occidentale, nous aurions pu citer toute l’histoire. Que la nature ait favorisé la civilisation hellénique, nous le reconnaissons volontiers ; mais est-ce aussi la nature qui amène à point nommé les Doriens dans la Grèce, pour en expulser les Grecs, et pour répandre les germes de leur culture dans les îles et sur les côtes de l’Asie? Cela n’a pas de sens. Il n’y a pas plus de sens à dire que si les Romains firent la conquête de la Grèce, et devinrent les élèves des vaincus, c’est à la nature qu’il faut rapporter ce bienfait. Et qu’est-ce que la nature a de commun avec les guerres incessantes de Rome, et avec la civilisation latine

LES FAITS. — LANTIQlJlTft.

qui en est le fruit? Nous voulons savoir pourquoi la force civilise, alors qu’elle veut uniquement dominer; la nature ne répond certes pas à notre question.

Aurons-nous recours à une loi générale? Il faut s’entendre. Oui, c’est une loi générale de l’humanité que les peuples se mêlent et que les civilisations se communiquent. Mais cela n’est pas une réponse à notre question. Il faudrait dire que la force a été dans l’antiquité, qu’elle est Jencore et qu’elle sera toujours un instrument de civilisation, en ce sens que les conquérants, qu’ils le veuillent ou non, qu’ils en aient conscience ou non, sont toujours et partout les agents les plus énergiques du progrès. Mais ainsi formulée, cette prétendue loi générale est fausse. Qui oserait dire qu’au dix-neuvième siècle la guerre avec tous ses excès, l’asservissement des vaincus, l’expulsion de populations entières, soient un instrument de civilisation! Nous u’avons plus besoin de la guerre pour mêler les peuples : l’industrie, le commerce, la littérature, la science, et ses merveilleuses découvertes, mêlent t les civilisations, sans qu’il soit besoin de sang et de ruines. Dans l’antiquité, on aurait pu, avec une apparence de raison, établir comme une loi de l’espèce humaine, la nécessité de la guerre; l’on aurait pu célébrer les bienfaits des invasions et des conquêtes. Ceci doit nous tenir en garde contre les lois générales. Aristote fit de l’esclavage une loi de la nature, parce qu’il voyait que c’était un fait général. Gardons-nous de l’imiter; l’histoire, dans sa marche progressive modifie les faits, et donne un démenti à ceux qui se hâtent trop d’élever un fait passager à la hauteur d’une doctrine.

La force comme instrument de civilisation n’est donc pas une loi générale, éternelle. Mais quand même nous accepterions cette loi, ce ne serait pas une réponse à notre question. Ce serait la constatation d’un fait, à savoir que la guerre a cette vertu de civiliser les peuples, que tantôt les vainqueurs civilisent les vaincus et tantôt les vaincus civilisent les vainqueurs. Nous reconnaissons le fait pour l’antiquité, et nous en demandons l’explication. Or, constater un fait, ce n’est pas l’expliquer. Le mystère subsiste donc dans la doctrine des lois générales, comme dans les théories qui invoquent la nature ou le hasard. Nous disons qu’il y a là un mystère. Un effet moral, tel que la civilisation, suppose une cause

Dieu dans l'histoire.

SM

morale, c’est à dire intelligente, ayant conscience de ce qu’elle fait. Or, ni le hasard, ni la nature, ni les lois générales n’ont ce caractère. Le hasard n’est qu’un mot vide de sens, la nature et les lois générales n’expliquent rien; quand même on supposerait qu’elles jouent un rôle, ce ne sont pas des causes morales, ce sont plutôt des effets d’une cause première qui a tout ordonné avec une sagesse infinie. C’est ainsi que forcément l’étude des faits nous conduit à Dieu et à un gouvernement providentiel.

Ceux qui croient en Dieu, doivent croire aussi que Dieu u’est pas un simple mot, qu’il vit dans le monde, qu’il vit en nous. C’est lui qui nous inspire les bonnes pensées, et qui nous donne la force de les mettre à exécution. C’est aussi lui qui dirige l’éducation du genre humain. La destinée des individus et la destinée de la grande famille h laquelle ils appartiennent, est intimement liée, l’une dépend de l’autre : si Dieu est dans le monde et dans l’humanité, il est aussi en nous, et s’il est dans les individus, il est par cela même dans les peuples. Il nous a donné comme loi de notre existence le perfectionnement incessant et infini de nos facultés intel- • lectuelles et morales. Dieu nous place dans un milieu où nous puissions développer les facultés dont il nous a doués. C’est là un premier bienfait du gouvernement providentiel. On peut le rapporter à la nature, mais en n’oubliant jamais que la nature est effet avant de devenir cause.

Cette première action du gouvernement providentiel, personne ne peut la nier, car elle est gravée dans la nature. Ce n’est pas nous qui la faisons, ce n’est pas nous qui déterminons le temps et le lieu où nous voyons le jour, et où doit se passer notre vie. Si ce n’est pas nous, qui serait-ce, sinon Dieu, le hasard étant mis de côté? Dieu continue à diriger notre éducation. Chacun de nous, s’il veut écouter les inspirations qui éclairent la conscience, sent la présence de la Divinité, et son action éclate avec évidence dans les faits historiques. A moins d’écarter systématiquement toute notion de cause, on est conduit forcément à reconnaître une cause première, morale, intelligente, consciente. Et vainement voudrait-on l’écarter. Si on le tente, tout devient ténèbres, tout devient inexplicable. Les hommes font ce qu’ils ne veulent pas; si Dieu ne le fait pas, qui donc le fait? Que gagne-t-on à bannir Dieu de l’histoire? Ce que l’on gagnerait en supprimant le soleil de la

LES FAITS. — L'ANTIQUITÉ. *S7

nature physique. Il n’y a que les aveugles qui le nient; il n’y a que les aveugles volontaires qui puissent nier la présence de Dieu qui illumine notre conscience et qui nous explique notre destinée. Ils peuvent nier qu’ils le sentent en eux; ils ne peuvent pas nier qu’il y a dans la vie de l’humanité une série infinie de faits que rien n’explique, dès qu’on exile Dieu de l’histoire, tandis que tout devient clair et évident si l’on admet un gouvernement providentiel. En ce sens l’histoire est une glorification de Dieu. On demande des preuves de l’existence de Dieu et de son gouvernement. Nous répondons : ouvrez l’histoire et vous trouverez des marques de son action dans toutes les pages de notre vie.

N° 3. La force, préparation du christianisme

La force qui prépare l’avénement d’une religion de charité, d'une religion de paix, d’une religion qui réprouve la force et qui veut mettre fin à son empire, voilà une merveille plus grande que celles auxquelles nous venons d’assister. Il y a des conquérants civilisateurs, et c’est dans l’antiquité que nous trouvons le plus grand de tous. Les anciens déjà ont idéalisé Alexandre. Pour qu'on ait pu en faire un idéal, il faut bien qu'il ait eu de ces hautes vues qui prêtent à l’idéal. Toutefois, ses plus passionnés admirateurs n'ont jamais songé à lui faire gloire d’avoir préparé le christianisme. Eh bien, il partage cette gloire avec les conquérants à moitié barbares de l'Asie; il la partage avec le peuple inculte qui se donna pour mission de vaincre le monde et de le gouverner. En vain, on le nie. Il y a un fait incontestable, c’est que la prédication de la bonne nouvelle coïncide précisément avec la fondation de l’unité romaine. Est-ce un fait accidentel? Écoutons d’abord Bossuet célébrer les desseins de Dieu : « Dieu qui avait résolu de rassembler dans le même temps le peuple nouveau, de toutes les nations, a premièrement réuni les terres et les mers sous ce même empire. Le commerce de tant de peuples divers, autrefois étrangers les uns aux autres, et depuis réunis sous la domination romaine, a été un des plus puissants moyens dont la Providenoe se soit servie pour donner cours à l’Évangile. »

158 DIEU DANS LH1ST0IRE

Est-ce que ce magnifique langage cache un préjugé? Nous avons reproché à Bossuet d’absorber toute l’histoire dans le christianisme, de tout rapporter au peuple de Dieu et à Jésus-Christ. Faut-il aussi lui reprocher devoir dans les conquérants des instruments de Dieu ponr la propagation de la bonne nouvelle ? L’idée ne date pas de Bossuet, elle remonte jusqu’aux Pères de l'Église ; et qui pouvait mieux qu’eux apprécier les obstacles que rencontra la prédication du christianisme? qui pouvait mieux qu’eux savoir si l’empire avait favorisé cette propagande? Le fait est si évident que nous ne comprenons pas que l'on ait pu le nier. Mais aussi son évidence témoigne pour le gouvernement providentiel, et c’est ce gouvernement que l’on nie, parce qu’on voudrait bannir Dieu de l’histoire. Nous qui croyons que Dieu vit dans le monde et dans l’humanité, nous devons insister sur le lien providentiel qui existe entre l’établissement du christianisme et l’unité romaine.

Les Pères de l’Église se sont souvent demandé pourquoi Jésus- Christ n’était pas venu plus tôt pour sauver le monde? 11 y a une première réponse à faire à cette question, c’est que pour prêcher la bonne nouvelle aux hommes, il fallait que les hommes voulussent l’entendre et qu’ils la comprissent. Or, que l’on se représente l’isolement des peuples avant la conquête romainè : les Romains ignorant ce qui se passait aux portes de leur ville, les Grecs ne connaissant pas le nom de Rome, l’Orient et l’Occident formant des mondes à part, les nations hostiles ne se touchant que pour s’entre-détruire, la diversité des langues rendant les habitants des divers pays aussi étrangers les uns aux autres, que s’ils étaient de nature diverse. Est-ce que dans un pareil état du monde on concevrait la prédication d'une religion qui s’adresse à tous les peuples? Si des apôtres appartenant à une petite tribu méprisée de ses voisins, étaient venus prêcher la bonne nouvelle aux Grecs et aux Romains, auraient-ils été reçus? Les aurait-otf écoutés? Dans quelle langue auraient-ils parlé? Qui comprenait l’hébreu hors delà Judée?EtlesJuifssavaient-ilslegrec?savaientils les mille dialectes qui partageaient l'Occident? Inutile d'insister. Il fallait que l’hostilité des peuples fît place à leur association, il fallait que la langue grecque devint la langue de l'Orient et de l’Occident, en attendant que le latin prit sa place; il fallait ce

LES FAITS. — L’ANTIQUITÉ. 559

concours de circonstances heureuses pour que la prédication de l’Évangile fût possible. Or, à qui devons-nous l’unité romaine? à qui devons-nous l’extension merveilleuse de la langue grecque, puis de la langue latine? Aux conquérants, à la guerre, aux invasions, aux excès mêmes des vainqueurs, en un mot, à la force.

L'unité romaine a eu ses précurseurs, sans lesquels, elle n’eût pas été possible. Dès la plus haute antiquité, une ambition illimitée anime les conquérants, ils rêvent la monarchie universelle; Rome la. réalise dans les limites où cette œuvre contre nature pouvait s’accomplir; mais les conquérants qui la précédèrent lui préparèrent la voie. S’il est vrai que les légions romaines ouvrirent le monde aux apôtres, cela est vrai aussi de tous ceux qui fondèrent avant Rome un de ces immenses empires dans lesquels les vainqueurs espéraient absorber toutes les nations. Les grands rois croyaient que la Perse n’aurait d’autres bornes que le ciel. Avant eux les pasteurs féroces qui inondaient l’Asie comme un torrent dévastateur, furent le premier anneau de la chaîne qui devait aboutir à l’unité du monde romain. L’œuvre que les Assyriens commencent fut continuée par les Persés. Chose remarquable! Ce n’est pas vers les riches contrées de l’Orient que se dirigent les envahisseurs, l’Occident les attire de préférence. A chaque invasion, ils se rapprochent de laMéditerrannée, jusqu'à ce que l’ambition pousse les Perses vers la Grèce. Là s’arrête le flot barbare. Le dessein que les nomades de l’Asie étaient incapables de réaliser, devient l’héritage d’un conquérant que l’humanité salue toujours de ses acclamations; les brillantes victoires d'Alexandre répandirent la gloire et la terreur de son nom dans toutes les parties du monde. Ce n’est plus une force aveugle qui détruit ; il bâtit plus de villes que d’autres conquérants n’en détruisirent, et il propagea dans tout l’Orient la langue grecque et avec la langue, les idées et les sentiments qui font la gloire de la civilisation hellénique.

Il faut nous arrêter un instant à l’extension merveilleuse de la langue des Hellènes. Alexandre la porta jusque dans le lointain Orient, et après sa mort, la propagande s’étendit encore avec la domination de ses capitaines. La langue grecque devint la langue des dynasties grecques qui régnèrent sur l’Asie et sur l’Afrique; la culture hellénique s’introduisit jusque chez les Juifs ; ils écri-

DIEU DANS L’HISTOIRE

virent en grec, une grande partie d’entre eux parlèrent le grec. Gela explique comment il se fait que l’Évangile fut rédigé dans la langue de Platon. Il fallait encore que le grec pénétrât dans l’Occident. Les colonies innombrables que la Grèce envoya en Sicile, en Italie, dans le lointain Occident commencèrent l’extension de la culture hellénique. Ce furent encore les malheurs de la guerre, ou les dissensions civiles qui forcèrent les Grecs à s’expatrier. Ainsi la force répandit la langue destinée à devenir l’instrument de la prédication évangélique, et c'est aussi la force qui acheva la propagande. L’Occident, bien qu’entamé par la civilisation hellénique, résista à son action ; la barbarie était plus forte que le doux génie de la Grèce ; il fallait le bras puissant du peuple-roi pour imposer la langue et la culture gréco-romaines aux rudes populations de l’Europe. La guerre initia le peuple-roi à la langue des Hellènes, il la porta ensuite partout où les légions plantèrent leurs aigles. Voilà l’oeuvre de la force dans la préparation du christianisme. Il est impossible de la nier, ce serait nier l’évidence. Le christianisme primitif n’est-il pas grec de langage, de génie, de tradition ? Les noms des mystères et du culte conservent encore aujourd'hui la marque de leur origine hellénique. El qui a hellénisé le monde ancien? C'est bien la force, et rien que la force.

Il ne suffisait pas que la langue grecque fût répandue dans le monde connu des anciens pour que l'Évangile y pût être prêché, il fallait encore que les guerres incessantes qui ensanglantèrent le monde pendant des siècles tissent place à la paix. Les Pères de l'Église ont célébré la paix de l'empire romain, ils en rapportent la gloire à Jésus-Christ, le prince de la paix. Il est certain que sans la paix romaine la prédication de la bonne nouvelle ne se concevrait pas. Malgré les facilités que l’unité de Rome donnait aux apôtres, ils rencontrèrent des obstacles sans nombre : ce ne fut qu'après une longue lutte avec la civilisation ancienne que le christianisme l'emporta, mais sa Victoire fut incomplète, et s’il fut vainqueur, c’est grâce â une nouvelle invasion de la force, grâce aux terribles hommes du Nord. Quelle eût été la destinée du christianisme, s’il n’y avait eu ni unité romaine ni paix de l'empire? Il eût été étouffé dans sou berceau, ou il serait resté une petite secte juive. Il faut donc dire que les tentatives de

LES FAITS

l’antiquité.

monarchie universelle qui aboutirent à la domination du peuple roi, préparèrent la voie aux apôtres, et par suite que le règne de la force inaugura le règne de la charité.

Voilà certes un mystère, plus impénétrable encore que le spectacle de la force qui préside à la civilisation. Les Pères de l’Église célèbrent l’unité et la paix de l’empire, et au point de vue providentiel, ils ont raison. Mais si l’on nie le gouvernement de la providence, si l’on met Dieu hors de l’histoire, alors il faut flétrir ce que les saints Pères ont exalté. L’idée même de la monarchie universelle est fausse, car elle tue l’individualité, elle anéantit la liberté, et par là elle enlève à l’humanité le principe de toute vie; elle serait le tombeau du genre humain, si elle pouvait Se réaliser. Que sera-ce si l'on considère ce que le monde ancien est devenu sous le joug de la domination romaine? Montesquieu va nous le dire' : « Auguste meurt et Tibère ouvre la série des empereurs monstres. C’est ici qu’il faut se donner le spectacle des choses humaines. Qu’on voie dans l’histoire de Rome tant de guerres entreprises, tant de sang répandu, tant de peuples détruits, tant de grandes actions, tant de triomphes, tant de politique, de sagesse, de prudence, de constance, de courage, ce projet d’envahir tout si bien formé, si bien soutenu, si bien fini, à quoi aboutit-il? Qu’à assouvir le bonheur de cinq ou six monstres. » On a beau se révolter contre cette affreuse conclusion. Si l’on exclut Dieu du gouvernement des choses humaines, il ne reste que la force, et c'est la force dans toute sa brutalité qui régna à Rome sous l’empire.

Il est cependant vrai de dire que c’est grâce à la force, grâce à cette paix et -à cette unité de l’empire à laquelle président des monstres, que le christianisme s’est établi. Il est tout aussi évident que ce n’est pas à la force comme telle qu’il faut faire honneur des bienfaits qui l’accompagnent. Nous ne parlons pas des empereurs monstres, la conscience se révolterait si l’on voulait leur attribuer une influence quelconque sur les progrès de l’humanité. Mais Alexandre, malgré les taches qui souillent sa mémoire, est un héros civilisateur. Plutarque dit qu’il répandit parmi les peuples barbares les principes de la morale, en même temps que les premiers éléments de l’agriculture. Eh bien, ce conquérant idéal n'a pas su, il n’a pas même soupçonné quel serait

•6Î DIEU DANS L’HISTOIRE

le dernier résultat de ses courses guerrières. En répandant la culture hellénique, il a préparé l’avénement d’une religion qui mit fin à l’hellénisme. Il a donc faij ce qu’il ne voulait point faire. Qui l’a fait malgré lui? Nous répondons Dieu, et nous disons qu’en justifiant Dieu, l’histoire réconcilie en même temps les hommes avec leur destinée. Qu’est-ce que l’humanité, si, comme dit Montesquieu, sept siècles de guerres et de victoires aboutissent aux débauches et aux crimes de cinq ou six monstres ! Si, au contraire, ces luttes sanglantes ont réalisé l’unité du monde ancien, si malgré sa pourriture l’empire a donné la paix au monde et avec la paix la prédication de l’Évangile, alors le désespoir fait place à l’espérance. Nous sommes, il est vrai, des instruments dans les mains de Dieu, mais il tient à nous de nous élever à lui, et de vouloir ce que lui veut. En tout cas le gouvernement providentiel nous donne la certitude consolante qu’une puissance protectrice préside à notre destinée, et qu’elle fait servir les maux mêmes qui nous frappent à notre perfectionnement.

Jésus-Christ a eu d’autres précurseurs que les conquérants. Les écrivains catholiques célèbrent le peuple élu comme le dépositaire de la Loi ancienne que le Fils de Dieu est venu accomplir. C’est un point de vue trop exclusif, toutefois il a un côté yrai. Oui, les Juifs sont un peuple élu, et le cours de leur destinée est plus merveilleux que les chrétiens ne le croient et ne voudraient l’admettre. Les Juifs sont une race théologique par excellence; leur religion plonge ses racines dans toutes les religions de l’antiquité. L’Égypte, la Perse, l’Inde même ont eu une influence sur le développement du peuple de Dieu. En vain le nie-t-on II sullirait des faits extérieurs pour l’attester. Aucune nation n'a eu une destinée aussi agitée que les descendants d'Israël. On les rencontre aujourd’hui sur tout le globe; cette dispersion a commencé dès la plus haute antiquité. Il faut s’y arrêter, parce que la main de Dieu est là qui nous appelle. Nulle part le gouvernement de la providence n’éclate avec plus d’évidence.

Les peuples théocratiques ne sont pas guerriers, et il fauf cependant qu’ils soient mis en rapport avec l'humanité, soit pour

LES FAITS. — L’ANTIQUITÉ

ïfi*.

s'initier aux croyances des autres peuples, soit pour répandre leur propre religion. Dieu veille à ce qu’ils ne restent pasjsolés. Dès la plus haute antiquité, nous trouvons les descendants de Jacob en Égypte. Abraham, le patriarche vénéré par l’Orient et par. l’Occident, visite la terre du Nil. C'est une famine, dit la tradition, qui l’y conduisit; Josèphe, l’historien juif, ajoute rque le célèbre patriarche fut heureux d’apprendre les sentiments des prêtres égyptiens sur la Divinité (1). Ce fut encore une famine’qui amena les fils de Jacob dans la fertile Égypte. On connaît leur tragique histoire. D’abord traités avec faveur, à ce point qu’ils remplissaient les charges les plus importantes de l’Etat et que la caste sacerdotale leur ouvrit ses rangs, ils finirent par être opprimés. La servitude les avilit. Il fallut un événement presque miraculeux pour les sauver. Un enfant exposé à la pitié des passants, et recueilli par la fille d’un Pharaon, devint le sauveur de son peuple, en même temps que la révélateur de la Loi ancienne. La tradition représente Moïse comme un membre de la caste sacerdotale. On lii dans les Actes des Apôtres, qu'il fut instruit dans toutes les sciences de l’Égypte. Manétlion, l’historien égyptien, fait du législateur hébreu un prêtre de Héliopolis, un apostat qui s'enfuit du sanctuaire pour se mettre à la tête des Juifs révoltés. Cette tradition est l’expression de la réalité des choses. L'influence que l'Égypte exerça sur le mosaïsme ne peut être contestée; elle est écrite jusque sur l’arche sainte, et on en peut suivre la trace dans les livres sacrés (2).

Tous les jours la science découvre de nouveaux rapports entre la tradition mosaïque et les cultes de l'Orient. On sait le rôle que les animaux surnaturels jouent dans les visions des prophètes. De nos jours on les a trouvés dans les ruines de Ninive. Ce symbolisme s'est transmis à la religion chrétienne : les animaux qui représentent les quatre évangélistes appartiennent à la sculpture assyrienne (3). Les emprunts se seraient-ils bornés aux figures du langage? Rien n’est moins probable. Qui mit les peuples de Dieu en contact avec les grands empires de l’Asie occidentale? La

(1) Josephe, Antiquités, i, 8, t.

•(2) Jioyci mon Etude sur l'Orient , pag. 340 et suiv. de la 2’ édition.

(3) Layard, fiineveh and ils romains, t. II, pag. tlO - Raoul Rochette , Journal des savants, 1830, pag. 33.

DIEU DANS L’HISTOIRE

îtil

guerre. Ainsi la force devient l’instrument de l’initiation religieuse! L’influence est vague et indéterminée pour Ninive; elle est certaine et authentique pour les Perses, et elle est en même temps çapitale. Saint Paul dit que sans la résurrection du Christ, il n’y a point de fqi chrétienne. D’où vient la croyance que l’homme, après sa mort, renaît corps et âme? Elle était très répandue chez les Juifs, ce qui explique la facilité avec laquelle les disciples de Jésus-Christ ajoutèrent foi à un miracle impossible. De qui la tenaient-ils? Ce n’est pas du mosaïsme qui ne dit pas un mol de la vie future. Le dogme de l’immortalité ne se trouve chez les Israélites qu’à partir de leur exil. On ne peut donc nier l’origine inazdéenne de cette doctrine fondamentale.

Voilà un fait qui tient du miracle. Il est plus que probable que Jésus-Christ et ses apôtres ignoraient jusqu’au nom de Zoroaslre et de sa doctrine; cependant ils sont, sans qu’ils le sachent, disciples des mages; ils empruntent au mazdéisme, sans en avoir conscience, le dogme sur lequel repose la religion nouvelle. Et qui les a initiés? La force, et un des abus les plus odieux de la force, l'expulsion, la transplantation des vaincus. Il y a un autre fait, que les chrétiens eux-mêmes avouent : la captivité de Babylone sauva le mosaïsme et avec lui l’avenir religieux de l’humanité. Lors de la conquête, les Hébreux étaient en pleine dissolution; il fallut un choc violent pour remuer les âmes et réveiller le sentiment de Dieu. La foi des Juifs se retrempa dans les misères de la servitude, elle s’épura au contact d’une religion qui à certains égards était supérieure au mosaïsme. Lorsque Cyrus les rendit à la liberté, ils étaient transformés; on ne remarque plus chez eux les tendances à l’idolâtrie et les défaillances qui étaient si fréquentes avant l’exil. Quel fut l’instrument de cette régénération? La force brutale.

Cette initiation à toutes les religions de l’antiquité prépara lp peuple de Dieu à sa mission ; après l’exil il concentra toute son activité dans la vie religieuse. Il lui manquait encore un élément essentiel, et pour l’élaboration du dogme nouveau, et pour sa propagation. Nous venons de rappeler que l’Évangile fut écrit en grec, et prêché en grec. Qui mit les adorateurs de Jéhovah en contact avec les Hellènes? Toujours la force, la guerre, la conquête. Alexandre répandit l’hellénisme en Asie; placés sous la

LES FAITS. — l’àNTIÛLTTÊ. Î65

domination des Seleucides, et transplantés en partie en Égypte par le héros macédonien, les Juifs vécurent au milieu de la civilisation grecque ; ils apprirent la langue de la Grèce, et ils s’initièrent à sa philosophie. Enfin la force accomplit sa dernière mission. Jérusalem tomba, les Juifs furent dispersés dans, le monde entier. C’étaient autant de précurseurs de la prédication chrétienne. Leur dispersion commença avec leur transplantation à Babylone et en Égypte. Une partie seulement revinrent dans la Palestine ; le plus grand nombre, devenus colons ou propriétaires, restèrent atttachés à leur nouvelle patrie ; les longues révolutions qui suivirent la mort d’Alexandre les entraînèrent dans le lointain Orient, jusqu’en Chine. Il n’y avait pas un coin du globe où l’on ne rencontrât des descendants d’Israël. Ce furent les Juifs qui firent connaître aux Gentils les espérances messianiques, et qui par là les préparèrent à l'Évangile. La bonne nouvelle n’était autre chose que l’annonce, que le Messie avait paru dans la personne du Christ. Quel fut l’instrument de cette immense propagande? Toujours la force.

Voilà un rôle bien merveilleux que la force joue dans la destinée du christianisme. Eh bien, de plus grandes merveilles nous attendent. Jésus-Christ a eu d’autres précurseurs que les Juifs. Saint Clément d’Alexandrie n’hésite pas à dire que, dans les desseins de Dieu, la philosophie prépara les Gentils à l’Évangile, comme la loi de Moïse y prépara les Juifs (1). « Celui, dit Lactance, qui réunirait en un corps de doctrine la vérité éparse dans les diverses sectes philosophiques, serait certainement d’accord avec nous (2). » La parenté entre la philosophie et le christianisme est si intime, que les Pères de l’Église s’imaginèrent que les philosophes avaient puisé leur doctrine dans la Loi ancienne. Platon et Aristote furent transformés en disciples de Moïse, et Sénèque fut regardé comme un chrétien. Une chose est certaine, c’est que la philosophie conduisit -la gentilité jusqu’au seuil de l’Évangile.

(1) Saint Clément, les Stromales, v, 6, pag. 763; t. V, pag. 331 (édition de Putter). 1%) Lactance, Institutions divines, VII, 7.

DIEU DANS L’HISTOIRE

Puis la philosophie présida à la formation du dogme chrétien. Le christianisme n’est pas tout entier dans l’Évangile; les dogmes proprement dits furent élaborés par les Pères de l’Église et décrétés par les conciles. Et qui forma les docteurs chrétiens? Les écoles des philosophes.

Saint Clément dit que les philosophes furent les précurseurs de l'Évangile, dans les desseins de Dieu. Il est certain que les philosophes ne songeaient point à préparer l’humanité à une religion qui traita la philosophie de vaine science, et qui prétendit l’abaisser au rôle de servante de la théologie. Les philosophes firent donc ce qu’ils ne voulaient point faire. En ce sens, ils furent les instruments d’une puissance supérieure. Cette puissance ne serait-elle pas la providence divine? Reste à savoir comment les philosophes, penseurs solitaires, furent mis en rapport avec l’humanité. Il est évident que ceci ne saurait être l’oeuvre de la pensée, puisque dans l'antiquité, il n’y avait aucune de ces voies merveilleuses par lesquelles elle se propage aujourd’hui avec la rapidité de l’éclair. C’est un conquérant qui répandit la philosophie dans le monde ancien avec la culture hellénique dont elle est le fruit le plus précieux. Alexandre, quelque haut qu’on veuille le placer, ne pouvait pas songer à être le missionnaire de la philosophie, bien moins encore le Jean-Baptiste armé du Christ. Cependant il l’est. Le plus illustre de tous les héros est donc un instrument : de qui ou de quoi? Ne serait-ce pas de la providence?

La force fit mieux que cela. Elle joua un rôle dans le développement des idées philosophiques et religieuses. On a remarqué que le stoïcisme romain diffère grandement du stoïcisme grec : celui-ci a quelque chose d’étroit tout ensemble et d’outré, comme toutes les spéculations de l’école. A Rome la philosophie de Zénon s’élargit, elle s’humanise et elle finit par prendre un caractère religieux, à ce point que les écrits des philosophes ont été comparés à des sermons. Qui donna au stoïcisme cette largeur, cette élévation de sentiments, on pourrait dire cette douceur évangélique? C’est au sein d’un peuple guerrier qu’il s'est transformé. Les Romains applaudirent au théâtre ce vers fameux : « Je suis homme et rien de ce qui touche l’homme, ne m'est étranger. » Ce sont les Romains qui créèrent le mot d’humanité; ce sont eux qui mirent

LES FAITS. — l’aJUTIQUITÉ.

le cosmopolitisme à la place du patriotisme haineux des cités grecques. D’où vint au peuple de Mars ce génie humain ? Il le puisa dans sa mission de conquérant. La force donna à Rome des sentiments et des idées que la Grèce avait ignorés. C’est en étendant son empire au point que la ville éternelle se confondit avec le monde, qu’elle imprima à la pensée un mouvement nouveau, un mouvement aussi immense que l’ambition du peuple-roi (1). Demanderons-nous si les rudes légionnaires qui marchèrent de conquête en conquête avaient pour but de répandre la philosophie grecque en l’élargissant? Si jamais la force a fait ce qu’elle ne voulait pas faire, c’est ici. La force détruit, et elle n’a point manqué à cette mission dans le monde ancien; les ruines couvraient la Grèce, l’Asie, l’Afrique, l’Italie même avant que les Barbares ne vinssent tout détruire sur leur passage comme un torrent destructeur. Et cette même force, non seulement fraya la voie à une religion pacifique, à une religion de charité, mais elle aboutit elle-même à la paix, au cosmopolitisme, à des sentiments religieux qui semblent empruntés à l’Évangile. La force évangélise. Voilà un vrai miracle. On a vu la force au service d’une religion, l’Islam répandu par le sabre; mais ici la force fait tout le contraire de ce qu’elle veut faire. Qui l’oblige à servir à des desseins dont elle n’a point le soupçon? Ne serait-ce point la providence de Dieu?

La main de Dieu se montre encore dans une autre face de la philosophie ancienne. Elle prépara le christianisme, les Pères de l’Église l’avouent. D’où vient donc la guerre acharnée que lui font ces mêmes Pères? Pourquoi lui prodiguent-ils le dédain? Pourquoi veulent-ils l’humilier jusqu’à en faire une servante? Cette haine a son fondement, car le christianisme n’a point d’ennemi plus redoutable que la philosophie ancienne. Qui dit philosophie, dit liberté de penser; et la liberté de penser est inalliable avec une religion qui se fonde sur une révélation surnaturelle de la vérité. De Jà une haine à mort. Elle éclata déjà dans l’antiquité. Le dernier des Hellènes, Julien l’Apostat, essaya de ruiner la religion qui ruinait l'hellénisme dans son essence, la libre pensée. Il succombe, en protestant contre la victoire du Galiléen. Au quin-

(I) Voyoj mon Elude sur llome, i' <: tliüon, p*g. 4Î5 el suiv.

DIEU DANS L’HISTOIRE

zième siècle, il trouva des vengeurs ; les philosophes, les poètes, les orateurs de la Grèce sortirent de leur tombe, et cette renaissance mit fin à la domination du christianisme traditionnel. C'est le secret de la haine que les vrais orthodoxes vouent aux lettres grecques et latines.

Voilà certes le plus merveilleux des spectacles. Que la philosophie soit un principe de libre pensée, rien de plus naturel. Mais que cette même philosophie prépare une religion qui pendant des siècles doit suspendre le cours de la libre pensée, que la philosophie elle-même forge les dogmes qui doivent enchaîner l’esprit humain, voilà une contradiction qui certes ne s'explique point par la liberté. Personne ne dira que les philosophes d’une main élevaient l’édifice du catholicisme, et de l’autre le ruinaient, et cela sciemment, en connaissance de cause, le voulant ainsi. Non, il faut dire, et ici la chose est évidente, que les philosophes firent ce qu’ils ne voulaient point faire. Platon et Zénon, Épicure même, sont les précurseurs du christianisme, sans qu’ils s’en doutent. Leurs disciples forment dans leurs écoles lès futurs pères d’une Église qui ne veut d’aucune philosophie, sauf celle qui se borne à commenter ses dogmes. Ils travaillent, sans le vouloir, à arrêter pendant des siècles tout mouvement philosophique. La philosophie n’abdique pas pour cela ; elle reparaît au moyen âge sous un habit nouveau. Peu s’en faut qu’Aristote ne passe pour un saint Père. C’est un ami perfide ; il répand des germes de libre pensée, c’est à dire d’incrédulité. En définitive, les philosophes sont tout ensemble les précurseurs du christianisme et ses ennemis. Qui a dit à la philosophie de préparer le christianisme? Qui lui a dit de le démolir tout en l’édifiant? La philosophie est donc aussi un instrument. De qui ou de quoi? Ne serait-ce pas de Dieu?

Nous avons posé bien des questions et nous y avons vainement cherché une autre réponse. Si l’on bannit Dieu de l’histoire, on doit dire que c’est le hasard, la force, la nature, ou quelque loi générale, que nous ignorons, qui gouverne les choses humaines. Faut-il répéter que le hasard est un mot vide de sens , que la nature n’a de signification que si l’on y voit la main de Dieu, que la force exclut toute notion morale, et qu’une loi n’est rien sans législateur? Ces explications ne sont donc pas des réponses à notre question ; elles n'expliquent rien. A un mystère on répond

LES FAITS. — L’ANTIQUITÉ

SGf

par un je ne sais quoi tout aussi mystérieux. Nous répondons : c’est la main de Dieu qui conduit le genre humain vers le terme de sa destinée. À cela les athées objecteront que notre réponse aussi est un mystère, puisque ce Dieu que nous invoquons, ils ne le voient, ni l’entendent, ni le touchent. Oui, pour ceux qui nient Dieu, c’est ne rien dire que de montrer qu’il y a une direction invisible dans la vie de l’humanité. Toutefois, ils doivent reconnaître une chose, c’est qu’il y a une direction. Ceci est un point capital, et il ressort à l'évidence des faits que nous venons de constater. L’antiquité est une préparation du christianisme; les conquérants et les philosophes, les Juifs et les Grecs, les Égyptiens et les Perses jouent leur rôle dans ce travail séculaire, sans que les acteurs aient conscience de ce qu'ils font : ils sont dirigés par une force qui n’est pas leur libre activité. Les athées mêmes le doivent reconnaître. Ils appellent cette force, nature, en lui refusant la liberté et l'intelligence. Mais conçoit-on une force non intelligente, qui agit avec intelligence? Conçoit-on une force qui poursuit son plan et qui n’a pas dressé de plan? Qui donc le lui aurait imposé? Qu’on le veuille ou non, on est obligé de recourir à une cause première. Les faits nous montrent l’œuvre produite par cette cause, et en sont par suite la démonstration.

' En ce sens, l’histoire conduit à Dieu ceux qui seraient tentés de le nier; ils peuvent le méconnaître dans leur for intérieur, ils ne peuvent pas le nier dans l’histoire, parce que les faits historiques n’ont de sens que par l’action de Dieu, par le gouvernement providentiel. Certes, ce gouvernement est à bien des égards un mystère pour nous; et les matérialistes pourraient dire que c’est un mot qui ne nous apprend pas plus que le hasard, la force ou la nature. Nous avons répondu d’avance que le monde livré au hasard, à la force ou à une loi aveugle, est un spectacle qui désespère l’homme, et qui l’abaisse. Mystère pour mystère, nous préférons celui qui élève l’homme à celui qui le met au rang des brutes.

DIEU DANS L’HISTOIRE

§ 3. Le christianisme et les barbares

N" 1. Jésus-Christ. — Ce que le Christ voulait, ce que Dieu veut

Jésus-Christ prêche V Évangile du royaume. Qu’est-ce que ce royaume? Écoutons les réponses des évangélistes : « Le soleil s’obscurcira, la lune ne donnera plus sa lumière, les étoiles tomberont du ciel, et les vertus des cieux seront ébranlées. Alors apparaîtra le signe du Fils de l’Homme dans le ciel; alors pleureront toutes les tribus de la terre, et elles verront le Fils de l’Homme venant dans les nuées du ciel avec une grande puissance et une grande majesté. Et il enverra ses anges, et, avec la trompette et sa voix éclatante, ils rassembleront ses élus des quatre vents de la terre.. .#« Le royaume prêché par le Christ, qu’ou l’entende dans un sens spirituel, ou dans un sens matériel ou politique, était donc la fin du monde tel que nous le voyons, et l’inauguration d’une ère nouvelle, pour mieux dire la consommation des choses, le règne des saints ressuscités. Quand devait se réaliser ce royaume? Dans un avenir prochain : « Le jour est proche, » dit Jésus-Christ : « cette génération ne passera pas, que tout ced n'arrive. » « Je vous le dis en vérité, répète-t-il, plusieurs sont ici qui ne goûteront point de la mort avant d'avoir vu le Fils de l'Homme venant dans son royaume. »

Telle est aussi la prédication des apôtres. Tous, sans exception, saint Jean aussi bien que saint Paul, saint Jacques aussi bien que saint Pierre, annoncent la consommation finale, et le prochain avènement du royaume de Dieu sur la terre. « Nous attendons, dit saint Pierre, selon la promesse de Dieu, de nouveaux cieux et une nouvelle terre, où la justice habite. La fin de toutes choses est proche, soyez donc sobres et vigilants dans les prières. » Saint Paul écrit aux Hébreux : « Encore un peu de temps, et celui qui doit venir viendra, et il ne tardera point. » « Le dernier temps est venu, » dit saint Jean. Tous les fidèles vivaient dans cet ordre d’idées et de sentiments. On le voit par l 'Apocalypse, le plus ancien livre canonique de l’Église. Le mot même d'apocalypse était le terme tech-

LES KAITS.

LE CHRISTIANISME

nique pour désigner l’apparition miraculeuse du Messie à la fin des temps. Il y avait un nombre considérable de livres qui traitaient ce sujet, le seul qui préoccupât les esprits : c’était tout le christianisme primitif. Une chose tourmentait les fidèles, le moment précis où se réaliseraient les promesses évangéliques. Saint Jean croyait que ce moment ne pouvait être éloigné. Il va jusqu’à déterminer la date précise : dans trois ans et demi, à partir du jour où il écrit, tout sera consommé. Parfois les apôtres devaient modérer l’impatiente ardeur des croyants; le royaume de Dieu tardait trop à venir. « Attendez patiemment, leur dit saint Jacques, vous voyez que le laboureur attend le précieux fruit de la terre avec patience. Vous donc de même attendez patiemment, et affermissez vos cœurs, car V avènement du Seigneur est proche. »

Il y avait des chrétiens qui se représentaient le royaume de Dieu, sous une forme toute matérielle : pendant mille ans Jésus- Christ devait régner avec ses saints. Les millénaires, qui ont préludé aux folies de Fourier, avaient pour eux une autorité réputée sacrée, l’Apocalypse de saint Jean. Saint Irénée, l’un des premiers millénaires revendique pour lui l’autorité des apôtres. Le millénarisme fut répudié par l’Église; elle fut aussi obligée d’ajourner indéfiniment la consommation finale que Jésus-Christ et ses apôtres annonçaient comme instante. Mais les paroles du Maître et de ses disciples sont si positives, qu’il est impossible de les écarter. Elles attestent que le Christ se faisait de son œuvre une idée bien différente de celle que la postérité y a attachée. Pour nous Jésus est le fondateur d’une religion, qui gouverne encore aujourd’hui les âmes et qui, si l’on s’en tient à l’essence de sa prédication, les gouvernera jusqu’à la fin des siècles; et loin de croire que la consommation finale soit instante, elle s’éloigne de nous à mesure que nous voyons les progrès qui restent à accomplir à l'espèce humaine. S’il est vrai, comme le disent tous les évangélistes, comme le disent tous les apôtres, que Jésus-Christ croyait à la fin prochaine de toutes choses, il est évident qu’il n'est point venu pour fonder une religion, mais pour préparer les hommes à leur mort (1).

(1) Voyez les détails et les témoignages dans mon Etude sur le christianisme, *• édit., pag. USetsuiv.

DIEU DANS L’HISTOIRE

Voilà ce que Jésus-Christ voulait d’après les Évangiles. Est-ce aussi là ce que Dieu voulait? L’histoire nous révèle ce que Dieu a voulu. Que si l’on bannit Dieu de l’histoire, comment expliquerat-on que le plus grand des révélateurs n’avait pas conscience de son œuvre? qu'il a inauguré une ère nouvelle dans la vie de l’humanité, alors qu’il croyait que l’humanité allait finir? Voilà de nouveau une puissance autre que celle de la liberté humaine qui intervient dans le développement de notre destinée. Il se trouve que celui qui a fondé le christianisme n’a pas voulu le fonder. Que ceux qui mettent Dieu hors du monde, veuillent bien nous dire qui a fondé la religion chrétienne? Répondront-ils que c’est l’œuvre de l’erreur, de l’ignorance et de la superstition? Ils ont les apparences pour eux. Oui le millénarisme est une folie, et l’attente universelle de la fin prochaine du monde en est une autre. Il est encore vrai que ces croyances superstitieuses ont puissamment contribué à consolider le christianisme naissant, que l’erreur a été une force et un appui pour les apôtres, et on peut hardiment ajouter, pour le Christ; que c’est la même erreur qui a attiré les masses, que sans cette erreur, il n’y aurait pas eu de christianisme (1). Tout cela est vrai. En faut-il conclure que l’erreur, l’ignorance et la superstition gouvernent le monde? Non, mais les hommes sont ifnorants et superstitieux, les hommes sont livrés à l’erreur. Malgré leurs égarements, le progrès se réalise; que dis-je? ces égarements mêmes servent à le réaliser. N’est-ce pas une preuve visible qu'il y a une autre puissance encore que la liberté humaine qui agit, qui dirige le cours de nos destinées, et qui fait servir nos erreurs à l'accomplissement de ses desseins?

Cette face du gouvernement providentiel est un mystère. Nous ne comprenons pas, et par suite nous avons de la peine à croire que nos erreurs puissent être un principe de progrès. La chose est cependant évidente, quand on suit le développement de la foi chrétienne. Jésus-Christ se trompait en annonçant que le

(I) Comparez mon Etude sur le christianisme, 3* édition, pag. 169, 170.

LES FAITS. — LE CHRISTIANISME

royaume de Dieu était proche, des millions de fidèles se sont trompés sur cette haute autorité; et ils se sont certainement trompés à leur avantage. Qui a tiré le bien du mal? Ce ne sont pas les hommes. Nous disons que c’est la providence. Qu’importe que les voies de Dieu soient un mystère pour nous? Le fait de son action n’en est pas moins évident. Préfère- t-on dire que c’est le hasard? que c’est une loi de notre nature imparfaite? Ces mots n’ont pas de sens. Non, il faut choisir : ou il faut dire que c’est l’erreur qui conduit l’humanité, et que naturellement le bien procède du mal, ce qui reviendrait à confondre le mal et le bien, et à nier tout élément moral dans la vie de l'humanité : ou il faut dire que le gouvernement providentiel s’empare de nos erreurs pour les tourner au bien de tous. Cette conception justifie Dieu, elle ne légitime pas nos passions; notre lot est l’imperfection, l’ignorance, l’erreur ; le bien qui en résulte est à Dieu. Mais si nous sommes imparfaits, nous sommes aussi perfectibles ; nous avançons progressivement vers la liberté; la part de l’erreur va donc en diminuant, et au terme idéal de notre destinée, nous prêterons la main aux desseins de Dieu, nous voudrons ce que la Providence veut.

Cette façon de considérer l’histoire des erreurs humaines est si choquante, au premier abord, qu’il est bfci d’insister sur les faits qui la confirment. Le christianisme est certes un des grands progrès que l’humanité ait accomplis. L’a- 1 -elle accompli avec conscience, le sachant et le voulant? Non. Le christianisme s’est établi sans que les chrétiens primitifs aient songé à embrasser ni à propager une religion nouvelle. Cela est vrai, non seulement des masses, mais de celui-là même qui est le fondateur du christianisme, et que des milliers de fidèles adorent encore aujourd’hui comme Fils de Dieu. Nous venons de le prouver par le témoignage des Évangiles. L’on a nié que Jésus-Christ ait prêché la fin du monde ; c’est nier l’évidence. Tout son enseignement se rattache à cette erreur, ou en est plus ou moins infecté. Si le Christ avait eu conscience de sa mission, il aurait dû commencer par déserter le mosaïsme, car s’il fondait une religion nouvelle, il ne pouvait maintenir la Loi ancienne. C'est bien en ce sens que le christianisme s’est développé; il a répudié la Loi ancienne, il l’a condamnée, flétrie même. Était-ce aussi le sentiment de Jésus-

LES FAITS. — LE CHRISTIANISME

était une superstition juive, une erreur que l’histoire a mise dans tout son jour. Jésus-Christ la partageait; ses disciples n’avaient pas d’autre croyance. Voilà une nouvelle erreur que nous trouvons au berceau du christianisme, une erreur qui a joué un rôle décisif dans l’établissement de la nouvelle religion, et, chose singulière, une erreur qui, si elle avait persisté, aurait empêché le christianisme de s’établir. Oui, le messianisme attirait tout ensemble les fidèles au Christ, et il les retenait dans le sein du mosalsme. Qui a tiré le bien du mal? Qui a fait du messianisme l’instrument de la fondation du christianisme? Et qui l’a écarté, quand il est devenu un obstacle et une entaave? Ce n'est pas Jésus-Christ, ce ne sont pas les Douze. C’est un nouvel élément qui s’introduit dans la chrétienté primitive, l’élément hellénique qui vient assouplir ce que le christianisme juif avait de raide, et élargir ce qu’il avait d’étroit. Le premier martyr de la foi chrétienne était un Juif hellénisant. De ce mouvement procède aussi saint Paul, le vrai fondateur du christianisme historique. Qui a introduit cet élément dans le christianisme primitif? Qui a mis les Juifs en contact avec la race hellénique? La guerre, la conquête. Faut-il faire honneur à la force de ce que la force a fait, sans le vouloir et sans le savoir? Ou faut-il dire qu’il y a une providence qui dirige l’éducation de l’humanité? 11 faut choisir, et qui pourrait hésiter entre la violence et Dieu?

Nous disons que Jésus-Christ n’avait pas le dessein de fonder une nouvelle religion. Il est certain que s’il pouvait revenir sur cette terre, il ne reconnaîtrait pas sa pensée dans la puissante institution qui porte son nom. Le christianisme traditionnel est un système de dogmes, de mystères, que l’on rapporte à la révélation miraculeuse du Fils de Dieu. Quand on ouvre l’Évangile, on est bien étonné de ne trouver aucune trace de cette prétendue révélation. Elle repose sur la divinité du Christ. Jésus se dit-il Dieu? Non. Ses disciples croient-ils qu’il est la deuxième personne de la Trinité? Ils n’auraient pas même compris ce que cela veut dire; leur foi consistait à croire que le Fils de l'Homme était le Messie. Dans les Évangiles, dits synoptiques, le Christ ne dé-

DIEU DANS L’HISTOIRE

passe pas la nature humaine, c’est un prophète, investi d’une mission divine, et ayant un pouvoir extraordinaire, mais il reste une créature; l’Évangile de saint Jean est le seul qui parle de l’incarnation du Verbe; mais la science moderne nie que cet Évangile soit de l’apôtre ; elle y voit l’œuvre de la philosophie alexandrine. Il est certain que ni le mot ni l’idée ne se trouvent chez aucun disciple du Christ (1).

Comment est né le dogme de la divinité du Christ? Sous l’influence de la gentilité et de la philosophie. Les païens étaient habitués à l’incarnation de leurs dieux. Les philosophes, pour expliquer le lien qui existe entre le monde imparfait des manifestations et Dieu qui est la perfection absolue, avaient imaginé un Verbe ou un Fils de Dieu qui crée le monde et qui est en relation permanente avec l’humanité. Ce double courant d’idées, des croyances populaires et des conceptions philosophiques, transforma le Messie en une personne divine. Tout dans ce dogme est l’œuvre de l’erreur; le Messie et le messianisme sont des rêves; le Verbe est une explication qui n’explique rien, et l’incarnation est une superstition toute pure. Voilà un spectacle étrange et presque humiliant pour l’espèce humaine. Une puissante religion s’établit sur un fondement imaginaire. Jésus-Christ s’est trompé, en se croyant le Messie ; les apôtres se sont trompés en croyant à ses miracles et à sa résurrection; les conciles se sont trompés en proclamant qu’il était la deuxième personne de la Trinité. Chose plus étrange! Ce dernier terme du développement surnaturel qu’a pris la personne du Christ, n’a plus rien de commun avec les croyances de Jésus et de ses apôtres; ils auraient répudié une conception de la divinité qui heurtait toutes leurs convictions. C’est cependant cette conception qui est la base de l’édifice auquel ils ont mis la première pierre.

L’erreur est âonc le fondement de la religion qui se dit en possession de la vérité absolue, divinement révélée! Et cette erreur est étrangère à celui qui a fondé le christianisme, et qui de son côté nourrissait d’autres erreurs ! Est-ce donc décidément l’erreur qui gouverne le monde? Chose plus triste encore! La raison a ré-

(1) Voyez les témoignages dans mon Etude sur le christianisme, *• édition, pag. 66 et suiv.

LES FAITS. — LE CHRISTIANISME. 277

clamé, elle a protesté contre la superstition chrétienne, par la voix d’Arius, et la raison a succombé. Il faut ajouter que l'erreur a été profitable à l’humanité. Nous écrivons ces paroles à contrecœur, et comme malgré nous, parce qu’il nous répugne de dire que l'humanité a été le jouet de l’erreur pendant des siècles, et d’avouer que cet égarement lui a été salutaire. Mais le fait ne saurait être contesté. Il a fallu une religion incarnée dans le Fils de Dieu et dans son Église pour dompter les Barbares; le christianisme, tel que nous le concevons aujourd’hui, n’aurait eu aucune action gur ces rudes populations. Qui a tourné le mal en bien? Ce ne sont pas les hommes; à eux appartiennent l’erreur et les excès qu’elle a engendrés. Car la croyance que nous disons profitable à l’humanité est cette même superstition qui a allumé les bûchers et les guerres de religion. Voilà un mystère qui dépasse l’imperfection humaine. Un enchaînement de biens et de maux dérivant d’une même source, source empoisonnée tout ensemble et bienfaisante. Et l’humanité avance malgré ces erreurs et même grâce à ces erreurs, dans la voie de son perfectionnement. En vérité, il faut fermer les yeux à l’évidence, pour ne pas apercevoir la main qui nous guide. Ses voies sont impénétrables comme son essence ; mais qu’importe? Sentons-nous moins l’action bienfaisante du soleil, parce que nous ignorons la nature et la cause des rayons qui nous vivifient? sans doute, si tout dans le christianisme était erreur, il y aurait de quoi désespérer; mais cela est impossible, car les hommes ne se nourrissent pas de poison. Aujourd’hui nous répudions les erreurs qui ont contribué à fonder le christianisme; nous ne répudions pas pour cela la religion du Christ, nous la maintenons, au contraire, comme une condition de salut pour l’humanité.

Si Jésus-Christ n’a pas voulu fonder une religion nouvelle, comment se fait-il qu’il y a un christianisme, et pourquoi disons-nous que c’est la religion de l’avenir? Il y a dans la prédication de Jésus des vérités éternelles, mais altérées, viciées par les préjugés et les erreurs que nous avons signalés. Quand ôn y regarde de près, on est de nouveau obligé d’avouer que l’erreur a été bienfaisante.

, DIEU DANS L’HISTOIKE.

Jésus-Christ dit que sou royaume n’est pas de ce monde, il prêche ie spiritualisme le plus excessif; ni État, ni droit, ni science, ni art, ni propriété, ni industrie. Évidemment l’homme ne pourrait pas vivre ainsi, car il n’est pas pur esprit, il est aussi matière, et le développement physique est une condition de son développement intellectuel et moral. Le spiritualisme désordonné de l’Évangilé est donc une erreur. Il a produit des excès incroyables, de véritables folies. Cependant tout n’est pas folie dans le monachisme, et tout n’est pas excès dans le spiritualisme chrétien. Il y a là une réaction héroïque de l’àme contre le corps, que nous ferions bien de mettre à profit. Le spiritualisme seul peut sauver l'humanité de la pourriture. Encore une fois un mystère. On célèbre la doctrine morale du Christ, comme le salut de l’humanité. Cependant il est certain que si l’humanité avait suivi les conseils de perfection qu’il donne à ses disciples, il n’y aurait plus d’humanité, l'àme aurait tué le corps. Qui a rétabli l’équilibre ? qui a sauvé le monde, d’une part, de la pourriture antique, d’autre part, du faux idéal de l'Évangile? Ce n’est certes pas le Christ. C'est une puissance autre que celle de l’homme. C’est la providence divine dont la mystérieuse action nous sauve de nos erreurs et nous conduit par nos erreurs mêmes à la perfection, dernier but de notre existence. Si le christianisme est devenu un des éléments les plus considérables de notre civilisation, c'est à Dieu qu’il en faut rapporter le bienfait. Ce que les .hommes ont voulu était trop souvent erreur et folie; dans les mains de Dieu, l’erreur et la folie même sont devenues des instruments de perfectionnement. Nous disons que c’est Dieu. Si ce n’est pas Dieu, qui serait-ce? Le hasard ou la nature? C’est ne rien dire. Une loi générale? Laquelle? Serait-ce une loi que la folie est le principe de la sagesse? Le beau et le bon ne peuvent avoir pour source que la perfection divine.

Nous avons dit que Jésus-Christ ne connaissait ni État ni droit. Les démocrates le comptent parmi les leurs. Ils ont tort et raison. Tort, quand on s'en tient à ce que Jésus a voulu faire ; raison, quand on voit ce qu'il a fait, ou plutôt ce que Dieu a fait malgré lui. Non, celui qui a dit : Rendez à César ce qui est à César, n’était pas un révolutionnaire. 11 voulait maintenir ce qui existait, pour mieux dire, que lui importait une société qui allait périr? Aussi longtemps qu’elle vivrait, rien n’y devait être changé. Cependant tout

LES FAITS

LE CHRISTIANISME

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