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fut changé, bouleversé de fond en comble, et l'auteur de cette révolution, c’est le Christ. Au moment où il prêcha sa doctrine, le monde ancien était dans la main d’un homme; l’empereur avait tout ensemble le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel ; il commandait aux âmes comme aux corps. Jésus lui enleva les ûmes, en disant à ses disciples de rendre à Dieu ce qui est à Dieu. C’était briser la puissance de l’empereur, détruire l’État antique, et inaugurer l’ère moderne qui reconnaît à l’homme des droits naturels que l’État ne peut lui enlever, qu’il doit, au contraire, lui garantir. Voilà du moins ce que disent les apologistes du christianisme. Ici encore il est plus vrai de dire que Jésus-Christ fit ce qu’il ne voulait point faire. Croyant à la fin prochaine de toutes choses, il ne pouvait pas même songer à une révolution sociale ou politique. Et son spiritualisme exalté faisait dédaigner tout ce qui concerne les intérêts de ce monde. Si sa doctrine affranchit les âmes, c’est sans qu’il l’ait voulu ou prévu. Il fallut pour cela de nouvelles races, les Barbares, auxquels certes le Christ ne songeait point, et des révolutions sociales et religieuses qu’il pouvait encore moins prévoir (I). Toujours est-il que ses paroles furent un germe qui fructifia après des siècles. Cela ne prouve-t-il pas qu’il y a un dessein dans la vie de l’humanité, un plan auquel nous concourons tous, mais que nous n’avons pas dressé, et que nous exécutons tous sans le savoir, et sans le vouloir? Et qui serait l’auteur de ce plan, de cette éducation, sinon Dieu?
Cela est vrai aussi de l’abolition de l’esclavage. Jésus-Christ n’en dit pas un mot; et le plus grand de ses apôtres dit aux esclaves : « Que chacun demeure dans l’état où il a été appelé. As-tu été appelé, étant esclave, ne l’en fais point de peine; car l’esclave qui est appejé par le Seigneur est l’affranchi du Seigneur (2). » Tel est aussi le sentiment des Pères de l’Église; ils font dire à saint Paul que l’esclave devrait préférer la servitude, lors même qu’on lui offrirait la liberté. Ils disent que l’esclave ne doit pas même concevoir le désir de l’affranchissement (3). Cependant c’est une opinion accréditée, et presque un axiome en histoire, que le chris-
(i) Voyez mon Elude sur l'Eglise et P Etal, 3* édition, in-13, 1. I, psg 30 et soir.
(3) Saint Paul, 1 Corinthiens, VII, 14, 31,33.
(3) Voyez les témoignage* dans mon Elude sur le christianisme, 3- édition, pag. 1 IG et suiv.
DIEU DANS l’hISTOIÏIE.
tianisme abolit l’esclavage. Et cela est vrai en un certain sens. Seulement il ne faut point rapporter celte gloire au Christ et à ses disciples, mais à Dieu. Cette immense révolution ne s’est accomplie qu’après dix-huit siècles de christianisme. Or, les apôtres comme leur maître étaient convaincus que la fin des choses était proche : comment, dans cet ordre d’idées, pouvaient-ils penser à affranchir les esclaves? C'est sous l’influence du génie germanique que l’esclavage s’est transformé en servage; est-ce que le Christ et ses apôtres pouvaient penser aux Barbares et à la féodalité? Non, ils ont fait ce qu’ils ne voulaient point faire. Ils prêchèrent l’égalité devant Dieu. Si l’égalité civile et politique procède de l’égalité religieuse, comme la conséquence dérive d’un principe, il faut en faire honneur à une puissance autre que celle des hommes.
Nous pourrions poursuivre le tableau de ce que Jésus-Christ voulait et de ce que Dieu a voulu par son organe, et toujours nous trouverions que le Christ a fait ce qu’il ne voulait pas faire. Un mot seulement sur un point d’une importance capitale. Quelques paroles de Jésus-Christ ont servi de fondement à la puissance que l’Église a exercée etr exerce encore sur les âmes; les papes les ont invoquées pour justifier les plus grands excès de leur domination. Jésus-Christ a-t-il songé à fonder une Église munie d’un pouvoir spirituel et d’un pouvoir temporel? Les protestants soutiennent que le Christ ne songeait pas seulement à établir une Église. Même en laissant de côté sa croyance à la prochaine fin du monde, qui certes ne se concilie pas avec l’établissement d’une Église appelée à dominer sur le monde, l’on conçoit diflicilement’que Jésus ait voulu remplacer le Temple par l’Église. Il resta juif ainsi que ses apôtres; il dit que rien ne serait changé à la Loi. A quoi bon alors l’Église? Victime de la haine sacerdotale, pouvait-il songer à créer un sacerdoce nouveau, mille fois plus puissant et partant mille fois plus tyrannique? Non, Jésus n’a pas fondé la papauté. Et cependant la papauté était nécessaire pour remplir la mission de la religion qui procède du Christ. L'Église, appelée à faire l’éducation des Barbares, devait avoir un pouvoir extérieur, elle devait dominer sur les rois et les nations. Faut-il demander si Jésus- Christ songeait à élever les Barbares? Il ignorait jusqu’à leur existence. Ainsi Jésus n’avait pas même le soupçon de la grande
LES FAITS
LE CHRISTIANISME
œuvre pour laquelle il est venu! Qui donc l’a voulue? qui l’a prévue? qui l’a accomplie? N’est-ce pas celui qui fit naître Jésus-Christ au moment où les Barbares allaient s’ébranler?
On s’imagine que Jésus-Christ est venu régénérer les âmes, en rendant la vie à l’antiquité qui se mourait. Oui, il a régénéré quelques âmes d’élite, mais cela n’a pas empêché lë monde ancien de déchoir et de mourir. 11 y a plus; la corruption, la décrépitude qui infectaient le monde ancien, gagnèrent la religion naissante. Elle se corrompit au contact d’une société pourrie, et elle eût péri dans cette pourriture, si Dieu n’avait envoyé les Barbares. Les Germains mirent fin à l’antiquité. Mais pour remplir leur mission, ils devaient être moralisés, car ils ne venaient pas seulement détruire, ils venaient aussi édifier; et comment des masses incultes, brutales, auraient-elles régénéré la société, s’il ne s’était pas trouvé une Église munie d’une autorité divine pour dompter et élever les vainqueurs de Rome? Malgré l'immense ascendant de la religion, l’œuvre de l’éducation dura des siècles, et elle n’est pas encore achevée. Que l’on se représente ce que serait devenu le monde, s’il avait été en proie à la fureur destructive des Barbares, et à leurs violentes passions? Le monde eût péri dans une débauche de violence et d’immoralité. Qui l’a sauvé?
L’action de Dieu, dans les destinées du monde, éclate ici avec une évidence qui doit frapper les plus aveugles. Jésus-Christ inaugure une nouvelle ère sans le vouloir; il prêche la bonne nouvelle aux Juifs, sans songèr seulement aux Barbares. Ses disciples attendent d’un jour à l’autre la consommation finale. La fin arrive, mais ce n’est pas comme le Christ l’avait prédit; le Messie ne vient point dans les nuées pour rassembler les saints; c’est un flot de Barbares qui inondent l’empire; ils détruisent Rome païenne, et Rome catholique s’élève sur les ruines. C’est pour ces Barbares que Jésus-Christ est venu. Certes on ne dira pas qu’il l’ait voulu et prévu. Nous allons assister à un spectacle plus étrange encore et plus merveilleux. Si Jésus vient pour les Barbares, on peut aussi dire que les Barbares viennent pour le Christ. Admirable concours d’où est sortie la civilisation moderne! Qui a fait venir tes Barbares à point nommé? Celui qui a fait naître Jésus- Christ. Voyons-les à l’œuvre. Il faut fermer les yeux à la lumière pour ne pas voir la main qui les guide, et la main qui les élève.
DIEU DANS L’HISTOIRE
N° 2. Les Barbares. — Ce que les Barbares veulent et ce que Dieu veut
Les Barbares viennent détruire la domination romaine, ils mettent fin à l’antiquité. Ont-ils conscience de cette mission de destruction? Des mots devenus célèbres le supposent. Attila, dit-on, s’appelait le marteau de l’univers. « Ce n’est pas de moimême que je vais à Rome, fait-on dire à Alaric ; je sens quelqu’un qui m’y pousse sans relâche et qui me presse de saccager la ville éternelle. » Les Vandales étaient prêts à mettre à la voile. «Maître, dit le pilote, à quels peuples veux-tu faire la guerre? A ceux-là, répondit Genséric, contre qui Dieu est irrité. » Il y a une inspiration religieuse dans ces mots qui dénote leur origine. La vengeance de Dieu est une idée chrétienne; en tant qu’elle implique la justice divine, l’idée est juste ; mais par cela même on ne peut l’attribuer aux Barbares. Dans leur première fougue, ils versent le sang pour le plaisir de verser le sang, ils détruisent pour le plaisir de détruire.
Il suffit de les connaître pour savoir ce qu’ils voulaient. Les Romains s’appelaient le peuple de Mars ; cependant quand ils firent connaissance avec les Germains, ils furent étonnés de leur ardeur batailleuse : « Quoi de plus intrépide que les Germains? s’écrie Sénèque; quoi de plus passionné pour les armes au milieu desquelles ils naissent et grandissent, dont ils font leur unique souci, indifférents à tout le reste? » Pour les Scandinaves, la mort sur le champ de bataille est le but de la vie. Quand une femme accouche d’un fils, elle demande qu’il périsse en combattant. Les guerriers reçoivent la mort comme le plus grand des biens : « Ils tressaillent de joie en pensant qu’ils vont sortir de la vie d’une manière glorieuse ; ils se lamentent dans les maladies, parce qu’ils craignent une vie honteuse et misérable. » Sur les champs de bataille, les Vierges de la mort choisissent les héros qui seront
LES FAITS. — LES BARBARES
reçus dans le palais d’Odin. Là ils se réjouissent d’une éternité de combats et de festins (1).
Des combats et des festins ! Tel était l’idéal de la vie pour les Barbares, telle était aussi leur ambition dans ce monde. C’est dire qu’ils ne songeaient point à être les instruments de la justice divine. Cependant ils l’étaient. Seulement là où les chrétiens aiment à adorer la vengeance de Dieu, nous préférons voir la providence qui conduit les hommes, à travers les souffrances, au / terme de leur destinée. La mort qui nous effraie et qui est pour nous pleine d’angoisses, n’est que le passage d’une vie à une autre vie. Il en est de même de l’humanité. Elle paraît quelquefois mourir, mais c’est pour renaître. Sa mort apparente est aussi accompagnée de maux effrayants. C’est qu’une vieille société doit disparaître, pour faire place à un nouvel ordre de choses. Pourquoi ces révolutions ne se font-elles pas pacifiquement? C’est qu’il y a une œuvre de destruction qui ne peut se faire sans souffrance. Les Barbares détruisent, on dirait que c’est pour eux une jouissance. Cette destruction était nécessaire; s’ils avaient pu avoir la pensée de régénérer le monde ancien sans le détruire, ils auraient péri eux-mêmes au contact de la corruption romaine; il y a des peuples qui y ont péri. Et que serait devenue l’humanité? L’ouragan purifie l’atmosphère en détruisant. De même les Barbares ont régénéré le monde en le couvrant de sang et de ruines.
Chose remarquable, c’est là où la destruction fut la plus complète, que la régénération aussi fut la plus profonde. En Angleterre, les conquérants détruisirent jusqu’aux derniers vestiges de Borne, et quelle civilisation est plus puissante que la civilisation anglosaxonne?
Les guerriers barbares voulaient des combats et des festins.
Est-ce aussi là ce qu’ils ont fait? Tout en détruisant ils ont édifié. Faut-il demander s’ils ont détruit pour édifier? Ce serait demander si la force, puissance aveugle, agit en vue du bien qui accompagne ses excès. Constatons ce qu’ils ont fait; c’est la preuve la plus évidente de ce qu’ils n’ont pas voulu faire. L’antiquité portait en elle un germe de mort. Lorsque la Grèce fut conquise par les lé-
(!) Voyez les témoignages dans le tome V* de mes Etudes sur l' histoire de C humanité, pag. il et suiv., de ta 2* édition.
DIEU DANS L’HISTOIRE
gions romaines, elle était en pleine décadence. Et à peine Rome a-t-elle achevé la conquête du monde, qu’elle décline; elle se sent mourir, et à mesure qu’elle s’affaisse, elle va chercher chez les Barbares un nouvel élément de vie. La population diminue ; Rome recrute ses légions parmi les Barbares. Le sol manque de laboureurs ; on fait venir les Barbares pour cultiver les déserts de l’empire. Des tribus entières sont admises sur le territoire romain. . Ainsi Rome elle-même appelle dans son sein les Barbares, qui vont mettre fin à son empire (1).
Certes le spectacle est curieux et inouï. Il nous révèle la mission des Barbares. Aujourd'hui l’accroissement de la population nous effraie; à la fin de l’antiquité elle s’éteignait. 11 en était ainsi dans la Grèce, lors de la conquête ; il en fut bientôt de même dans l’empire romain. Quelle est la raison de ce fait singulier?M. Guizot dit que les classes supérieures s’usent et meurent, et qu’elles ont besoin d’être renouvelées sans cesse par l’immigration des classes qui vivent au dessous d’elles. Dans l'antiquité ce renouvellement était impossible, car un abîme séparait l’homme libre de l’esclave.
Les esclaves eux-mêmes s’étèignaient : la liberté est une condition de vie, dans les fers la propagation de la race humaine s’arrête. Ainsi les campagnes se dépeuplaient, elles menaçaient de devenir un désert. Voilà pourquoi, l’Italie, « cette antique mère des moissons », ne pouvait plus nourrir ses rares habitants.
Quand la population diminue, c’est que la vie s’arrête ; par suite l’intelligence baisse ainsi que l'âme. Les historiens maudissent les empereurs monstres ; à vrai dire le peuple était aussi monstrueux que les Césars. Tacite, en décrivant l’avilissement de ceux qui avaient fait la conquête du monde, se laisse aller à écrire ces paroles que nous n’osons appeler injustes : « On a de la peine à ne pas haïr des êtres aussi lâches, aussi avilis (2). » Gibbon compare les Romains dégénérés à des pygmées. Rien de plus affligeant que l’état moral de cette race décrépite. Il n’y avait plus de lien entre les hommes, plus de famille, rien qu’un vil égoïsme, et une corruption qui dépasse tout ce que l’imagination peut con-
(1) Voyez les détails dans mon Eludé sur les Barbares et le catholicisme, S* édition, pag. 40 et suiv.
(2) Tacite, Annales, XVI, 16,
LES FAITS. — LES BARBARES
cevoir : le monde romain n’était plus qu’une immense orgie. Que pouvait être le développement intellectuel au milieu d’une pareille décrépitude? La poésie n’avait plus d’idéal dont elle s’inspirât; les tristes destinées d’un monde mourant ne trouvèrent plus d’historien ; la jurisprudence, cette gloire de Rome devint une science mécanique et de compilation; il ne fut plus question .de philosophie.
Le monde était mourant; cependant sa mort ne fut qu’apparente. Des ruines de l’antiquité est sortie une civilisation nouvelle, plus puissante que celle des Grecs et des Romains. D’où vient cette régénération? Les historiens aiment à l’attribuer au christianisme; en voyant le monde se transformer, depuis qu’il est devenu chrétien, ils se sont dit que le christianisme était la cause de cette révolution. L’illusion est évidente; il suffit de voir quelle fut la destinée du christianisme naissant pour s’en convaincre. Si la religion nouvelle avait eu pour mission de régénérer le monde ancien, certes elle aurait dû transformer les Romains et les Grecs, alors qu’elle était dans sa première force et que l’enthousiasme de la foi multipliait ses prodiges. Est-ce là le spectacle que présente le monde romain après que la bonne nouvelle s’y est répandue? La dissolution de la société continua malgré le christianisme, et l’Évangile lui-même fut infecté de la contagion romaine. Loin de régénérer le monde ancien, le christianisme menaçait de périr avec l'antiquité (1). Qui sauva la religion et avec elle l’avenir de la civilisation? Les Barbares.
Comment les Barbares sont-ils devenus le principe d’un nouvel ordre de choses? Gomment des peuples incultes, aux passions violentes, ont-ils inauguré une civilisation plus riche, plus forte que celle de la Grèce et de Rome? Gela semble paradoxal. Il y a quelque chose de plus paradoxal encore, en apparence, c’est la voie par laquelle se fit cette étonnante révolution. Les historiens français, éblouis par l’éclat de la civilisation ancienne, ont déploré la chute de Rome, et l’invasion de la barbarie germanique. Après quelques siècles de la domination barbare, les Gallo-Romains eux-mêmes devinrent barbares. « Entraînés ,par l’exemple, dit
(I) Voyei le» nombreux témoignages que nous avons rapportés dans notre Etude sur le chrütlanlme, S* édition, pag. 3*7-36*.
DIEU DANS LHISTOIRE
Augustin Thierry, et par un instinct d’indépendance brutale que la civilisation ne peut effacer du cœur de l’homme, ils se jetèrent dans la vie barbare, et méprisaient tout, hors la force physique. Voilà comment, dans l’espace d’un siècle et demi, toute culture intellectuelle, toute élégance de mœurs disparut de la Gaule (1). » Thierry oublie ce qu’était devenue la civilisation romaine qu’il semble regretter. Il oublie que c’est Rome aux abois qui appela les Barbares; il oublie que l’empire était désert, la population avilie; il oublie que le mouvement intellectuel était nul, pour mieux dire rétrograde, et le christianisme lui-même infecté de la décrépitude universelle. Ce qui restait de la culture ancienne n’était que pourriture et vice. Il y a une civilisation pire que la barbarie, c’est la civilisation décrépite, telle qu’elle régna à Byzance, où les Barbares ne pénétrèrent point, vrai sépulcre blanchi. Cette civilisation est le signe de la mort qui approche; on peut dire que la mort a déjà envahi les peuples qui vivent dans cette décrépitude. Il y a par contre une barbarie qui est une marque de vie, et d’où sortira un nouveau développement intellectuel et moral. Telle était la barbarie des peuples germains. Il faut donc se féliciter de ce que les Gallo-Romains soient devenus barbares; c’était revenir à la vie alors que la mort était déjà à la porte.
Voici donc le spectacle étrange que présente la société romaine après l’invasion. Malgré sa décadence, elle était beaucoup plus civilisée que les conquérants germains. Les vainqueurs se glorifiaient de leur barbarie, et ils avaient raison. Les vaincus se firent barbares, et c’est ce qu’ils avaient de mieux à faire. Oui, il se trouve que la barbarie est supérieure à la civilisation, et que les Romains en devenant barbares entraient dans la voie du perfectionnement intellectuel et moral. La barbarie fut un principe de civilisation, tandis que la civilisation était une cause de décadence. Cependant il est vrai aussi de dire que les vaincus instruisirent leurs vainqueurs. Il y avait dans la civilisation romaine, quelque corrompue qu’elle fût, un élément impérissable, la littérature, héritage de la Grèce; il passa aux peuples du Nord, et ce trésor ne resta point stérile en leurs mains. Au premier abord on dirait que la belle langue de Cicéron et de Virgile se cor-
(I) Augustin Thierry. Préface des considérations sur l'bistoire de France.
LES FAITS
LES BARBARES
rompt par le contact des Barbares : en effet elle se transforme, et rien de plus inculte que les nouveaux idiomes qui procèdent de la corruption du latin. Mais quelques siècles se passent, et le Dante, Bocace, écrivent des ouvrages immortels dans un de ces idiomes dits vulgaires. Une vie nouvelle se répand dans toute l’Europe, et elle produit un mouvement intellectuel bien plus puissant que celui de l’antiquité romaine.
Tels sont les faits. Les Barbares ont rendu la vie à un monde qai se serait éteint sans eux. Est-ce aussi là ce qu’ils ont voulu faire? Nous sommes en présence d’une force tellement brutale, tellement aveugle, que les historiens comparent les Barbares à des sauvages ; et c’est de ces sauvages que procède notre civilisation. Personne ne dira que les peuples germains sont sortis de leurs forêts pour rendre la vie à l’humanité mourante. Non, ces hommes incultes n'étaient pas une providence; ce n’est pas d’eux que vient l’initiative de ce qu’ils font. De qui donc? On ne dira pas que c’est le hasard, que c’est la nature, ces mots auraient moins de sens que jamais, quand il s’agit de Barbares qui jouent le rôle de civilisateurs. Dira-t-on qu’il y a là une loi générale? Une loi générale que les Barbares civilisent ceux qui sont plus civilisés qu’eux! Cela aussi n’a pas de sens. Une loi que les peuples qui ne sauvegardent pas leur liberté sont destinés à périr? Oui, voilà une loi générale. Mais qui envoie des sauveurs aux nations, quand elles menacent de mourir dans la pourriture? Qui a élevé les Barbares? qui les a tenus à l’abri de la corruption antique? qui leur a donné l’esprit de liberté, ce grand don qu’ils apportent à la civilisation moderne? Bépondre que c’est la nature, ou que cela se fait par une loi générale, c’est ne rien dire. Il n’y a qu’une réponse à notre question : Dieu et le gouvernement providentiel. Les Barbares ont joué le rôle d’une providence terrible tout ensemble et bienfaisante. Cela prouve à l’évidence qu’ils ont agi comme instruments d’une puissance supérieure qui les a formés pour leur mission, qui les a appelés de tous les points de l’horizon, lorsque le moment était venu, qui les a déchaînés sur le monde romain, pour le détruire et le régénérer. C’est encore cette puissance divine qui établit le christianisme pendant le répit que la paix de l’empire donna au monde, et qui mena les Barbares au devant de l'Évangile. La main qui les guide devient de plus en plus visible.
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DIEU DANS L’HISTOIRE
N" 3. Les Barbares et le christianisme
On ne sait si les Barbares sont venus pour conquérir le monde romain ou pour embrasser la foi chrétienne. Leur conversion se fait comme d’elle-méme. Quand les Vandales, les Suèves, les Alains, les Lombards, devinrent-ils chrétiens? On l’ignore. Les Goths se convertirent en masse, lorsque, chassés par les Huns, ils reçurent l’hospitalité sur le sol de l’empire. On dit que la terreur inspirée par l’invasion des Huns, poussa les Bourguignons à chercher un appui dans le Dieu des chrétiens. Les Francs se firent baptiser à la voix de leur chefs. Il y a de quoi crier au miracle, et il y aurait en effet miracle, si les Barbares avaient su ce qu'ils faisaient. Mais qui croira que des hommes incultes, superstitieux, aient embrassé par conviction une religion qu’ils ne comprenaient point? Les écrivains catholiques disent que les Barbares trouvèrent ce qu’ils ne cherchaient point; il faut ajouter qu’ils-firent ce qu’ils ne voulaient pas faire. Leur mission se lie à celle de Jésus-Christ. Sans Jésus-Christ, les Barbares ne seraient pas devenus les sauveurs de l’humanité; et sans les Barbares, il n’y aurait pas eu de christianisme. Voilà une étrange solidarité; il faut avant tout le mettre dans tout son jour.
Pourquoi les Barbares se convertissent-ils en un jour, tandis que des siècles n’avaient pas suffi pour convertir les Romains? Pourquoi sous le régime de peuples incultes, le christianisme prend-il une force nouvelle, tandis qu’il se corrompait au contact de la civilisation antique? Chateaubriand répond à notre première question : « Le monde était trop corrompu, trop rempli de vices, de cruautés, d’injustices, pour qu’il pût être entièrement régénéré par le christianisme. Une religion nouvelle avait besoin de peuples nouveaux (1). » Il y a une profonde vérité dans ces paroles; quand la corruption a vicié les éléments vitaux d’un peuple, il ne peut être sauvé par une croyance religieuse, du moins la religion ne suffît point; l’infusion d’un sang nouveau peut seule lui rendre
(!) Chateaubriand, Études historiques.
LES FAITS. — LES BARBARES
la vie. Le inonde romain en était là. Que l’on voie ce qui se passa à Constantinople. Les vices de l’antiquité envahirent la nouvelle capitale de l’empire avec les débris de la culture antique; la corruption nourrit le despotisme, et le despotisme nourrit la corruption. Comment le christianisme aurait-il fructifié dans cette pourriture? Le Grecs se convertirent à l’Évangile, mais ils restèrent païens d’esprit, d’habitudes et de vices. Le christianisme ne pouvait donner à ces êtres dégénérés la pureté de l’àme; il ne pouvait pas leur donner l’esprit de liberté, lui-même ne l’avait point. Il fallut que Dieu envoyât les Barbares.
Dieu les avait conservés purs des souillures de la décrépitude romaine, au sein de leurs forêts. Quand les Romains les virent de près, ceux que la foi nouvelle avait régénérés furent étonnés de tant de pureté, alors que les prétendus chrétiens de l’empire se vautraient dans l’impureté. Écoutons Salvien; il n’idéalise pas les Germains, il ne dissimule pas leurs vices; il reconnaît que les Francs sont perfides, les Saxons féroces, les Gépides inhumains, les Alemans ivrognes; mais quand il les compare aux Romains de l'empire, quand il oppose les Gaulois, les Espagnols, les Africains, aux hommes du Nord, les Barbares l’emportent. « Nous aimons l’impureté, s’écrie le prêtre gaulois; les Goths la détestent. La débauche est un crime chez eux; chez nous c’est un honneur. Les vices des Espagnols surpassent les nôtres ; pour témoigner sa réprobation de leur corruption excessive. Dieu les a soumis au joug des plus purs des Barbares, les Vandales. » Les Romains que Salvien compare aux Barbares étaient chrétiens. Cinq siècles s’étaient écoulés depuis la prédication de la bonne nouvelle. Chrétiens en apparence, les anciens n’avaient pas cessé de se corrompre et de marcher vers la décrépitude et la dissolution. Viennent donc les Barbares !
Mais vinrent-ils d’eux-mêmes? Est-ce en vue du christianisme qu’ils quittèrent leurs forêts? Ils cherchaient des terres, un ciel plus doux, ils aimaient les batailles et les festins. Cependant, rien n’est plus évident; ils sont venus pour Jésus-Christ dont ils n’avaient pas encore entendu le nom, de même que le Fils de l’Homme est venu pour les Barbares dont il ne soupçonnait point l’existence. Qui a envoyé le Christ pour humaniser les Barbares? Qui a envoyé les Barbares pour sauver le christianisme de la dé-
DIEU DANS L’HISTOIRE
crépitude romaine? Il y a là un dessein si évident, qu'il faut admettre que c'est Dieu qui l’a conçu. Les Barbares remplacent les Romains sur la scène de l'histoire; ils apportent au monde un sang pur et des âmes pures. Mais ils sont incultes, il leur faut une longue éducation pour les humaniser. C'est l'Église qui leur servira d’institutrice. Mais pour que l’Église fût prête à les élever, il a fallu que le christianisme se consolidât sous le régime séculaire de la paix romaine. Et qui a préparé la voie au Christ? L’antiquité tout entière, les conquérants comme les philosophes, les législateurs comme les poètes. Cet étonnant enchaînement qui préside à l’éducation de l’humanité ne serait pas l’œuvre d’une puissance intelligente, libre, consciente! L'histoire nous pousse, malgré nous, à adorer Celui qui nous guide avec cette admirable sollicitude vers le terme de notre destinée.
Il y a des esprits qui résistent à cette bienfaisante conviction. Accablons-les de preuves, ils céderont devant l'évidence des faits. Les Barbares viennent détruire l’empire. Ils accomplissent leur œuvre de destruction, presque sans rencontrer de résistance. Que dis-je? ils trouvent des auxiliaires parmi ceux qu’ils viennent dépouiller; on vit des Romains préférer la barbarie de leurs vainqueurs à une civilisation qui n’était plus que despotisme et servitude. Voilà encore une fois un étrange concours de circonstances. L’empire énerva les populations et les livra sans défense au joug des Barbares. Ce même empire, par son unité, par sa paix, prépara la voie aux apôtres du Christ, tout en compromettant l’avenir du christianisme par sa corruption. Les Barbares arrivent; les Romains leurs résistent à peine; ils vont au devant de leurs destructeurs. Pourquoi les Barbares viennent-ils, quand le monde romain épuisé par le despotisme, leur tend les bras? pourquoi l’invasion ressemble-t-elle à une occupation qui se fait avec le concours de ceux que l’ou dépouille? A ces questions nous cherchons vainement une réponse, si l’on bannit Dieu de l’histoire. Sa providence explique tout, tandis que, sans le gouvernement providentiel, la destinée de l’humanité est un dédale de contradictions.
LES FAITS
LES BARBARES
Dieu envoie les Barbares quand le monde romain est préparé à les recevoir, parce que la conquête et l’invasion, malgré la violence qui les accompagne, ne doivent pas être une destruction complète; il faut que la culture intellectuelle de l'antiquité survive, pour devenir un des éléments de la civilisation moderne. L’invasion doit tout ensemble détruire et conserver, pour régénérer ensuite la société romaine. Voilà pourquoi les Barbares n'arrivent que lorsque la paix de l'empire a permis au christianisme de s’établir et de prendre racine. Mais la paix de l'empire est aussi un principe de corruption; elle est donc tout ensemble un auxiliaire de la religion nouvelle et un obstacle. Les Barbares viennent, envoyés par Dieu, pour sauver le christianisme de la pourriture antique, tout eu profitant de ce qu'il y a encore de germes intellectuels dans cette civilisation décrépite. Adorons la Providence divine qui conduit l'humanité à sa fin, à travers ce dédale de contradictions!
Les Barbares viennent sauver le christianisme. Mais s’ils sont les auxiliaires du Christ, le christianisme est aussi l’auxiliaire des Barbares. Le fait a déjà été constaté par les anciens : Rome, victorieuse sous le règne du paganisme, déclina et périt sous la domination de la religion nouvelle. Faut-il faire un crime aux chrétiens de cette espèce de complicité? Ceux des Romains qui restèrent fidèles au culte de leurs pères, ne manquèrent point d'accuser les sectateurs de la religion chrétienne d’avoir appelé les Barbares. Non, il n’y avait pas de complicité véritable; à considérer leurs intentions, les chrétiens étaient innocents et les Pères de l'Églises ont raison de repousser ces accusations passionnées. Cependant il est vrai aussi de dire qu’il y avait une alliance entre les Barbares et le christianisme. Qui persuada aux hommes qu’ils étaient étrangers sur cette terre, et qu’ils ne devaient prendre souci ni de la cité ni de la patrie? Qui conduisit dans les déserts ou dans les couvents les milliers de fidèles qui désertaient la société, et abdiquaient les devoirs qu'elle impose? C’est en pratiquant les conseils de la perfection évangélique que les chrétiens devinrent des citoyens inutiles : le christianisme ouvrait le ciel, dit Voltaire, mais il perdit l’empire. Cependant les Pères de l'Église avaient applaudi à l’empire, ils avaient célébré la paix qu’il donnait au monde comme un don du Fils de Dieu, le
DIEU DANS L’HISTOIRE
prince de la paix. Voilà une nouvelle contradiction et elle est insoluble, si l’on bannit Dieu de l’histoire; tandis qu’au point de vue providentiel, rien n’est plus naturel. Oui, les Barbares et le christianisme sont alliés intimes, inséparables. Sans le christianisme, les Barbares auraient détruit, ils n’auraient pas régénéré; sans les Barbares, le christianisme eût péri dans la décrépitude universelle, ou il aurait eu l’existence honteuse et inutile que nous lui voyons à Constantinople.
Les Barbares sont des auxiliaires que Dieu envoie au christianisme, pour déblayer les débris du paganisme romain et pour fonder l’Église catholique. Non seulement leur génie simple et pur s’accommode mieux au christianisme que la civilisation corrompue et décrépite de l’empire; ce sont encore eux qui répandent l'Évangile dans le monde occidental. Parmi ces barbares, il y avait un peuple élu : les Francs détruisirent l’hérésie arienne qui menaçait l’unité et l’existence même de l’Église, ils prêtèrent l’appui de leur puissance aux missionnaires qui allaient convertir les hommes du Nord. La conversion de l’Allemagne se fit sous la protection et même par les armes des rois francs. On peut déplorer l’intervention de la force dans la propagande religieuse, mais il faut reconnaître le fait. Saint Boniface, l'apôtre de la Germanie, avoue que, « sans les ordres et la crainte du prince des Francs, il ne pourrait diriger les peuples, ni interdire les superstitions des païens et le culte sacrilège des idoles. » Cependant Boniface prêchait l’Évangile à des populations soumises à la domination des Francs! Charles Martel convertit les Frisons, l’épée à la main. Et c’est encore lui, le marteau, qui arrêta l’invasion des Arabes. Ne dirait-on pas des soldats enrôlés au service du Christ? Le lien qui unit les Francs au christianisme est si intime, que leur premier, historien intitula sa chronique Histoire ecclésiastique.
L’Église, de son côté, aida à constituer l’empire des Francs. Clovis, après sa conversion, trouva un auxiliaire, ou pour vrai dire, un complice, partout où il y avait un évêque orthodoxe. C’est que les peuples barbares sur lesquels il devait conquérir les Gaules, étaient attachés à l’arianisme. Toutes les espérances des catholiques se tournèrent vers le roi des Francs. Les évêques qui vivaient sous la domination des Bourguignons et des Visigoths, adressèrent au nouveau Constantin des félicitations qui ressem-
LES FAITS. — LES BARBARES
blaient à une provocation : tous, dit Grégoire de Tours, souhaitaient la domination des Francs avec un désir d’amour. Des conspirations catholiques favorisèrent le conquérant orthodoxe. En ce sens on peut dire que le royaume des Francs fut l’ouvrage des évêques. Faut-il les célébrer comme des champions de la foi chrétienne.11’ Non, les évêques firent ce qu’ils n’auraient pas dû faire; ils trahirent leurs rois, ils préférèrent leur croyance à leur devoir de citoyen. C’est un crime; ce qu’on dit pour l’excuser, justifie la Providence, mais non les hommes. C’est Dieu qui tourne en bien ce qui en soi-même est un mal. Si l’on bannit Dieu de l'histoire, que faudra-t-il dire du fait mémorable que nous venons de rappeler? Il faudra dire que c’est la force unie à la ruse et à la perfidie qui gouverne le monde, il faudra dire que le mal produit par lui-même le bien, que la sainteté du but légitime tous les moyens, même le crime. Ne vaudrait-il pas mieux qu’il n’y eût pas d’histoire? Si c’est Dieu, au contraire, qui gouverne le monde, alors les hommes restent coupables, et ils reçoivent leur punition. L’ordre moral est sauf. Adorons, bien que nous ne comprenions pas, la puissance qui sait tirer le bien du mal, sans que le mal pour cela cesse d’être le mal.
Cela choque la raison, mais cela satisfait la conscience. Et qu'est-ce que notre raison gagnerait à nier le gouvernement providentiel, parce qu’elle ne le comprend pas? Comprendrait-elle davantage que le mal comme tel soit une source de bien? Et si l’on venait lui dire que c’est le hasard ou la nature, ou quelque loi générale, se paierait-elle de ces mots? Dès qu’il est question de Dieu et de ce qu’il fait, il est certain que nous ne pouvons pas comprendre : comment l’imperfection humaine comprendrait-elle la perfection divine? Contentons-nous de constater les voies de Dieu; et bénissons-le de ce qu’il nous les révèle. Mystère pour mystère, le gouvernement providentiel qui nous donne l’assurance d'un appui, d’un guide, est-il plus difficile à accepter que le hasard, ou la nature, ou une loi générale qui n’expliquent rien?
Nous disons que l’histoire conduit forcément à reconnaître un gouvernement providentiel, parce que sans Dieu elle est une
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énigme. Que viennent faire les Barbares, que veulent-ils? Tout le monde répond : ils viennent détruire l’empire romain. Les uns regrettent cette œuvre de destruction, les autres y applaudissent. Eh bien, ce qu’ils maudissent ou ce qu’ils exaltent, ce n’est pas l’œuvre des hommes, c’est l’œuvre de Dieu. Écoutons les Barbares ; ils nous diront eux-mêmes ce qu’ils voulaient faire. « Mon ambition la plus ardente, dit le successeur d’Alaric, fut d’abord d’anéantir le nom romain, et de faire de toute l’étendue des terres romaines un nouvel empire appelé gothique. Mais je m’assurai bientôt que les Goths étaient incapables d’obéissance, à cause de leur barbarie indisciplinable. Alors je pris le parti de chercher la gloire en consacrant les forces des Goths à rétablir dans son intégrité, à augmenter même la puissance de Rome, afin que la postérité me regardât au moins comme le restaurateur de l’empire que je ne pouvais transporter des Romains aux Barbares (1). » Alaülphe, que nous venons d’entendre, exprime les sentiments de tous les Barbares. L’immensité de l’empire, l’ordre qui présidait au gouvernement, les arts et le luxe qui embellissaient la vie, les frappaient d’étonnement et de respect; bien loin de vouloir détruire ce merveilleux édifice, ils avaient l’ambition de le maintenir. Cependant, malgré eux, l’empire s’écroula. Alors ils songèrent à le rétablir au profit des races barbares. Telle fut l’ambition des grands hommes que les Germains donnèrent au monde. Théodoric est un personnage de l’antiquité, sous l’habit d’un Goth ; l’empire était son idéal. Fasciné par la grandeur apparente des institutions romaines, il voulut rétablir l’empire d’Occident. Rome exerçait un tel prestige sur son esprit, qu’il conserva toutes les institutions, même les abus, même les vices du régime impérial, la servitude qui pesait sur les curiales, aussi bien que la distribution du pain aux Romains, c’est à dire le despotisme et la corruption. Rien n’était changé au gouvernement des Césars, sinon que les Barbares régnaient et que les Goths remplissaient les légions (1). Cette tentative de restauration échoua. Ce qui n’empêcha pas les Francs de la recommencer. Charlemagne, de concert avec
(1) Orose, VII, 43. •
' (2) Voyei les témoignages dans mon Elude sur les Barbares el le catholicisme , 2* édition, pag. 103 el suit.
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le pape, mit la couronne impériale sur sa tête. On aurait cru que l’empire romain allait revivre; Charlemagne prit le titre d’Auguste, et data de son consulat, comme Taisaient les Césars de Rome et de Constantinople. On sait que cette tentative échoua également. Les Barbares étaient radicalement incapables de fonder l'unité. Rome était appelée à réunir sous ses lois toutes les nations; aussi avait-elle au plus haut degré l’esprit d’unité et de domination. Les Germains devaient briser celte fausse unité, et préparer l’ère des nations ; aussi possédaient-ils le génie de la diversité et de l’individualité.
Que signifient donc les essais d’unité romaine que font les Barbares? Qu’est-ce que cette ambition de monarchie universelle que les Barbares héritent de l’antiquité? Pourquoi l’œuvre dans laquelle Théodoric échoua, réussit-elle, au moins temporairement, aux conquérants des Gaules? Les essais de reconstitution de l’empire durèrent du cinquième au dixième siècle. Quel est le sens de ces cinq cents ans de souffrances et de travaux? On cherche vainement une réponse à ces questions, si l’on s’en tient à ce que les hommes ont voulu. Ils ont voulu une chose impossible,*la monarchie universelle. Mais pourquoi les Romains parviennent-ils à dominer sur le monde, pourquoi leur domination dure-t-elle pendant des siècles, tandis que la monarchie des Goths tombe avec Théodoric, et que la décadence de l’empire de Charlemagne commence avec sa mort? Répondra-t-on que les Romains avaient le génie de l’unité, tandis que les Barbares avaient le génie de l'individualité? Rien de plus vrai ; mais qui donna aux Romains le génie de la domination? Qui doua les Germains de l'esprit qui divise? N’est-ce pas Dieu? et si Dieu donne un génie différent aux diverses nations, n’est-ce pas parce qu’il leur donne une mission différente? Voilà la providence qui reparaît et qui seule explique la destinée de l'empire romain et des empires germaniques.
Nous n’avons pas encore répondu à toutes nos questions. La monarchie universelle détruit la liberté des peuples, aussi bien que celle des individus, et avec la liberté, le principe de la vie, la source du progrès. Qu’on se rappelle l'avilissement des peuples après les quelques siècles de domination romaine! Un des grands bienfaits que nous devons aux Barbares, c’est qu’ils ont mis fin à l’unité romaine, et inauguré l’ère des nationalités libres et in-
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dépendantes. Mais est-ce bien aux hommes du Nord que nous devons rapporter cette gloire? S’ils l’avaient pu, ils auraient éternisé le despotisme de l’empire qui se confondait à leurs yeux avec la civilisation ancienne. En détruisant les institutions romaines, les Barbares ont l'ait ce qu’ils ne voulaient point faire. Qui l’a fait par leur ministère? Ne serait-ce pas Dieu qui les a appelés et qui les a doués du génie qui divise ?
Ces mêmes Barbares se mettent à reconstruire la domination romaine. Pourquoi ces longs efforts qui restent stériles? Rome, bien que sa domination énervât et avilit les peuples, avait sa mission ; il y a un lien incontestable entre l’unité, la paix de l’Empire et l’établissement du christianisme. Est-ce que les tentatives de restauration que firent les Barbares n’auraient pas une mission analogue? Est-ce que l’humanité aurait travaillé et souffert en vain pendant cinq siècles? Les monarchies universelles ont leur mission, bien qu’elles violent les lois de la nature. Rome prépara la voie à Jésus-Christ : c’est la justification providentielle de sa domination. Les empires barbares répandent l’Évangile parmi les populations barbares : cela justifie leur domination passagère. Nous avons dit que le christianisme catholique était nécessaire pour élever et moraliser les Barbares; voilà pourquoi Théodoric, arien, échoua, tandis que Clovis, orthodoxe fonda une vaste monarchie. Le catholicisme repose sur l’autorité d’une Église extérieure, et l’Église se concentre dans la papauté. Eh bien, les Barbares travaillent, sans qu’ils s’en doutent, à fonder la puissance spirituelle et temporelle des papes. Le spectacle est merveilleux et il mérite que l’on s’y arrête.
Les évêques de Rome se disaient successeurs de saint Pierre, institués par Dieu même pour gouverner l’Église. Mais le pouvoir spirituel qu’ils revendiquaient trouvait un adversaire dans les Césars qui régnaient à Constantinople : l’empereur voulait être seul souverain et il n’entendait point reconnaître une autre souveraineté à côté et au dessus de la sienne. La papauté et l’empire étaient inconciliables. En détruisant l’empire, les Barbares permettent à la papauté d'établir sa domination. Voilà certes un fait que l’on ne peut rapporter à la volonté humaine. Les destructeurs de l’empire étaient ariens, et on ne dira pas que des peuples ariens aient voulu fonder l’autorité de l’Église catholique dont ils étaient
LES FAITS
LES BARBARES
ennemis, et ennemis acharnés; car les ariens avaient l’esprit intolérant et persécuteur, aussi bien que les orthodoxes. Voilà bien les hommes qui font ce qu’ils ne veulent pas faire, qui font le contraire de ce qu’ils veulent. Qui conduit les Barbares à l’assaut de l’empire? Qui se sert d’eux malgré eux, pour affranchir la papauté de la domination impériale? Pourquoi les peuples germains qui ont embrassé l’arianisme, disparaissent-ils de la scène? C’est Dieu qui est la seule réponse à toutes nos questions. En vain veut-on le bannir de l’histoire, il la remplit tout entière.
Les Francs/ prirent la place des Goths et des Lombards. Ils étaient catholiques, et ils travaillèrent à agrandir, à fortifier la papauté. Rien de plus logique, en apparence, et on pourrait dire qu’ici les hommes font ce qu’ils veulent faire, et qu’il est inutile de recourir au mystère d’un gouvernement providentiel pour expliquer leurs actions. Voyons et examinons. Tous les historiens disent que Pépin et Charlemagne fondèrent la puissance des papes par leurs célèbres donations. Est-ce à dire que les rois franks aient voulu faire des évêques de Rome, les égaux d’abord des rois, puis les élever au dessus de la royauté? Personne n’osèrait le soutenjr , car les lois et les actes de Charlemagne prouvent le contraire. C’est lui qui était pape bien plus que l’évéque de Rome. Il proclame que Dieu lui a confié le gouvernement de l'Église. Il dispose des évêchés, comme il dispose de ses domaines. Il donne des lois à l’Église. Il confirme l’élection des papes, qui prêtent serment avant d’obtenir leur confirmation; il leur envoie des instructions, pour leur recommander l’observation des canons et la pureté des mœurs. Il se mêle même du dogme, et fait décider par des conciles nationaux le contraire de ce qu’a décidé le saint-siège. L’empereur exerce une vraie suprématie sur l’Église dans son immense empire. On a comparé son pouvoir à celui que les rois d’Angleterre ont sur l’Église anglicane. C’est dire que le roi frank était le maître (1).
Voilà ce que Charlemagne voulait, voilà ce qu’il faisait. Pourquoi donc dit-on qu’il a fondé la puissance des souverains pontifes? Cela aussi est vrai; l’histoire l’atteste. Quelques siècles se passent.
(I) Voyez les témoignages daus le tome V* de mes Eludes sur l'histoire de i humanité, 5* édition, pag. 586 et suit.
DIEU DAMS L’HISTOIRE.
et le pape dépose les empereurs; il fait et défait les rois, il gouverne les peuples. La souveraineté a passé des empereurs aux évêques de Rome. Ce sont les rois franks qui jetèrent les premiers fondements de cette immense puissance, et ils ne firent que continuer et achever ce que les Barbares avaient commencé. Voilà certes une chose merveilleuse : les nations et leurs chefs élevant de leurs propres mains une puissance qui détruit leur pouvoir et anéantit leur indépendance. Bannissez Dieu de l'histoire, et expliquez l’alliance des Barbares et de la Papauté! L’Église est allée en se concentrant sans cesse, jusqu'à ce qu’elle fût dans les mains d’un seul homme. Cet homme se dit le vicaire de Dieu, appelé à gouverner les rois et les peuples. On peut maudire cette puissance exorbitante et ses excès; mais personne ne contestera que la papauté ait fait l’éducation des races barbares; personne ne niera que pour remplir cette mission, il lui ait fallu un pouvoir spirituel sans limites, appuyé sur un pouvoir temporel également illimité. Les Barbares, en affranchissant la papauté et en la grandissant préparèrent donc l'avènement d’un pouvoir appelé à les moraliser. Ils le firent certes, sans en avoir conscience. A qui en revient la gloire, sinon à Dieu?
Si l’on admet qu’il y a une providence qui gouverne les choses humaines, l’étonnant concours que les Barbares prêtent à la papauté s’explique. Il ne s’explique plus quand on bannit Dieu de l’histoire. Tout devient ténèbres, comme si le soleil disparaissait des cieux. Si les hommes ne sont pas conduits par la main de Dieu, il faut dire qu’ils sont le jouet d'une aveugle fatalité, quelque soit le nom qu’on lui donne, hasard, nature ou loi générale. Mais cette fatalité aveugle prévoit l’avenir et dirige les destinées du genre humain avec intelligence. Voilà un plus grand mystère que le gouvernement providentiel dont on ne veut pas parce qu’il est mystérieux. Pourquoi résister à l’évidence? Pourquoi ne pas reconnaître que Dieu a fait le christianisme, et par suite l’Église et la papauté pour les Barbares, et qu’il a fait les Barbares pour le christianisme et partant pour l’Église et pour les papes? Le régime féodal va nous raoutrer cette vérité avec une évidence qui défie le doute.
LES FAITS. — LA FÉODALITÉ
§ 4. La féodalité
N» 1 .La féodalité et l'idée du droit
On lit dans les coutumes des Prussiens : « Le père tue les enfants aveugles ou mal conformés, par le glaive, par l’eau ou le feu, le fils donne la mort à ses vieux parents, le père de famille pend aux arbres ses serviteurs infirmes (1). » Horrible symbole de a force qui règne au moyen âge ! La force domine, les forts ont seuls le droit de vivre. La féodalité est une époque de luttes journalières. Les châteaux dont nous admirons aujourd’hui le site pittoresque, étaient une terrible réalité dans les temps féodaux : nids de vautours où perchaient des hommes de fer. La guerre régnai même là d’où la violence semble exclue par sa nature : la justice était une guerre. C’est le combat judiciaire qui décida que les neveux succéderaient à leurs oncles par représentation ; c’est encore le duel qui fut appelé à décider si les Espagnols continueraient à suivre la liturgie mosarabique, ou s’ils adopteraient la liturgie romaine (2). Aujourd’hui la justice régulière assure à chacun ses droits, et il nous parait qu’il n’y aurait plus de société possible, si les hommes recouraient à la force pour le maintien e eurs prétentions. Cependant au*moyen âge il en était ainsi. La guerre privée était un droit, ce qui veut bien dire que la force avait pris la place du droit. Rien ne caractérise mieux cet état de choses que l’expression énergique dont les Allemands se servent pour désigner ce singulier droit : ils l’appellent le droit du poing ( )• Voilà, en apparence, un état pire que celui de l’antiquité. Bien que la force régnât chez les anciens, ils ne proclamaient pas le droit du poing ; et la savante jurisprudence de Rome écarte du prétoire toute idée de violence. Cependant l’antiquité ignorait e
(I) Orlmm, RechtsaUerthümpr, p^. *88.
<2) Vuyei mon Elude sur la Féodalité et /' Eglise. î* édition, pag. 117. (3) Fauslrecht ou Kolbenrechi , le Droit du bâton.
DIEU DANS LHISTOIKE.
droit, et c’est pendant le moyen âge, sous l'empire de la force, que le droit prit naissance. Ceci n'est pas un paradoxe, c’est un fait. L’idée de droit est identique avec l’idée de personnalité. Dans l’antiquité, l’immense majorité des hommes, les esclaves étaient sans droit, parce qu’ils n’étaient pas des personnes ; aujourd’hui, il n’y a plus d’être sans droit, parce que tout homme est une personne. De qui tenons-nous ce principe d’individualité, de personnalité? Les historiens répondent, des Barbares; or c’est le génie des peuples barbares qui règne sous le régime féodal. Donc l’idée de personnalité date du moyen âge, et par suite l'idée de droit.
A la différence de l’antiquité, qui vivait dans les villes, qui absorbait le citoyen dans l’État, les Germains regardaient les villes comme des prisons : les barons féodaux se nichaient sur les rochers avec les vautours, et ils y étaient libres comme les oiseaux dans l’air. L’homme était tout chez les Barbares et l’État rien. De là cette persopnalité puissante qui caractérise les hommes du Nord et les hommes du moyen âge. Chez les anciens la religion se confondait avec l’État. Les Germains n’avaient pas de corps sacerdotal; chaque père de famille était prêtre. Au moyen âge ils plièrent sous le joug d’un sacerdoce impérieux; mais au seizième siècle ils revinrent à l’idéal de leurs ancêtres. A Rome, la famille se concentrait dans le père; lui seul avait une existence juridique. Chez les Germains, l’homme pouvait, à son gré, rompre les liens de la famille; la liberté l’emportait sur le sang. Dans l’antiquité, le lien social avait une puissance telle que l’homme était sans droit en face de l’État ; chez les Germains , là société n’avait pas même l’exercice de la justice; le crime était considéré, non comme un trouble de l’oçdre social, mais comme la lésion d'un intérêt privé. Ce sentiment d’individualité se manifeste même dans la guerre. Sous la domination de Rome, les vaincus devinrent Romains de langage, de droit, de mœurs. Après l’invasion des Barbares, les Gallo-Romains et les tribus germaniques, quoique confondus dans un même empire, conservèrent leur droit, marque de leur existence séparée. Tout donc est individuel chez les Germains, out est personnel.
Comme l’élément germanique domine sous le régime féodal, il est naturel que nous y trouvions ce même principe exclusif de l’individualité, de la personnalité. L’État disparaît; chaque sei-
LES FAITS. — LA FÉODALITÉ
gneur est roi dans sa seigneurie. Tout pouvoir général s'efface; tout se localise, les mœurs, les idées, le droit. Le droit, celte expression vivante de la société, varie à l'infini. La condition des personnes est tout aussi variée : il y a divers degrés de liberté, comme il y a divers d.egrés de dépendance, pour mieux dire tout homme est dépendant d’un suzerain, de même qu’il n’y a nulle terre sans seigneur. Tout est particulier, local, individuel. La coexistence de ces personnalités fait naître le droit. Dans le monde ancien', la classe dépendante était sans droit, parce qu’on ne lui reconnaissait pas de personnalité; les esclaves étaient assimilés aux choses. Les Germains donnent à ces choses le droit de famille, puis le droit de propriété; dès lors ils ne diffèrent plus en essence des vassaux, ils sont des personnes, ils font partie de la hiérarchie sociale. Ainsi le serf est un être capable de droit. Telle est l’immense révolution qui se fait à une époque où règne la force.
Ces hommes libres profitent aussi de l’esprit de liberté individuelle qui anime les Barbares et par suite le moyen âge. Il est vrai que la force y règne, mais la force n’est que l’exagération du principe d’individualité. L’individu domine, et il est barbare : dès lors les violences sont inévitables. Mais les violences passent et le principe d’individualité reste. Sous son influence la société se transforme. La savante jurisprudence de Rome n’empêcha pas les Romains de dépérir sous le joug d'un despotisme monstrueux. La justice germanique, quoique viciée par la violence, donne des garanties aux justiciables dont l’antiquité n’avait aucune idée. Chaque homme est jugé par ses pairs, le vassal parles vassaux; c’est le principe du jury, c’est à dire de la nation exerçant la justice. Or la justice est un attribut de la souveraineté, au moyen âge plus encore que de nos jours, parce que le pouvoir social ne se manifestait que par la justice. C’est donc dans les vassaux que réside la puissance souveraine. La cour des vassaux délibère sur les intérêts communs; aucune mesure générale, aucune loi n’est portée, sans que les vassaux soient consultés. Si le seigneur suzerain manque à ses engagements, les vassaux lui peuvent résister; car s’ils ont des obligations, ils ont aussi des droits, et le seigneur est tenu de les respecter. Son pouvoir repose sur un contrat; cette idée du contrat se trouve dans toutes les relations, elle finit même par pénétrer dans les rapports du serf avec son maître. C’est le
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principe de son affranchissement, comme c’est pour toutes les classes de la société le principe et la garantie de leurs droits (1).
Est-il nécessaire d’ajouter que la liberté moderne date de la féodalité, c’est à dire du règne de la force individuelle? Ce sont les Germains, les barons féodaux qui nous ont donné cette passion d'indépendance, que nous appelons liberté. C'est d’eux que vient l’idée de droits appartenant à l’homme en face de l'État, en vertu d’un contrat exprès ou tacite. C’est de la féodalité que nous tenons l'esprit de résistance, arme suprême du droit violé. Une de ces résistances glorieuses a donné à l’Angleterre la Grande Charte, premier monument du régime constitutionnel dans le monde moderne. C'est en Angleterre que les institutions féodales ont eu le plus de force, et c’est là que la liberté a jeté les plus profondes racines. Donc la liberté moderne est d’origine féodale, c'est à dire barbare, ainsi que la notion de droit qui est identique avec celle de liberté.
Que l’on compare le monde moderne à l’antiquité, et le gouvernement providentiel ne pourra être nié. De qui tenons-nous notre liberté? Ce n’est pas des brillantes républiques de Grèce, ce n’est pas de Rome et du peuple-roi; les fiers citoyens dont on a trop longtemps admiré la liberté, étaient esclaves de l'État, ils étaient sans droit en face de la cité. La société pouvait les mettre à mort, les dépouiller de leurs biens, violenter leur conscience, sans qu’ils pussent invoquer un droit naturel contre la toute-puissance de l’État. Voilà quelle était la liberté des citoyens d’Athènes et de Rome ! Encore avait-elle pour condition la servitude des milliers d’esclaves qui travaillaient pendant que leurs maîtres passaient leur vie au forum. Aujourd'hui nous ne connaissons plus d'esclaves; tout être humain est une personne capable de droit, et tout homme a des droits que la nature lui donne et que l’État ne peut lui enlever, qu’il doit, au contraire, lui garantir. Tel est le principe de notre liberté : elle consiste dans notre individualité, qui est sacrée, à laquelle la loi même ne pourrait porter atteinte.
<*) Voyez mon Etude sur la Féodalité et l'Eglise, S* édition, pag 5* el »uiv.
LES FAITS, r— LA FÉODALITÉ.
Pour la première fois depuis que l’humanité existe, on peut dire que le droit gouverne le monde. S’il y a encore des relations où le droit n’a pas pénétré, nous avons la certitude qu’il finira par y régner, car le droit a en lui une force qui renverse tous les obstacles.
A qui devons-nous cet immense bienfait? Aux Barbares que les anciens regardaient comme une espèce de brutes destinées par la nature à un esclavage éternel. Oui, ces populations incultes, presque sauvages, que les citoyens d’Athènes et de Rome croyaient flétrir en les appelant des Barbares , nous ont donné la vraie liberté. Est-ce à dire que c’est à une force brutale, inintelligente, n’ayant pas conscience de ce qu’elle fait, qu’il faut rapporter le principe qui est l'essence des sociétés modernes? C’est le génie des races germaniques qui a régénéré le monde et qui est appelé à le transformer. Qui leur a donné cet esprit d’individualité, cette indomptable personnalité qui les distinguent? Répondra-t-on la nature, la race? Mais cette même nature a créé des peuples qui sont frères des Germains : tels sont les Ariens de l’Inde et de la Perse, tels sont les Grecs et les Romains, tels sont les Celtes et les Slaves. Tous ces peuples appartiennent à la même souche, pourquoi n'onlits pas le génie qui caractérise les conquérants de l’empire? Dirat-on que c'est le climat qui a produit l’énorme différence qui les sépare? Que l’on nous dise alors comment il se fait que les Celtes et les Slaves qui habitent les mêmes pays, les mêmes climats, diffèrent totalement des Germains? Il serait encore plus absurde d’invoquer une loi générale, là où tout est particulier et individuel. Non, ces explications ne sont que des mots qui servent à cacher notre ignorance. Pourquoi ne pas avouer que, si les Germains ont des facultés spéciales et une mission spéciale, ils la tiennent de Celui dont ils tiennent l’existence? Mystère, si l’on veut, mais mystère qui s’impose à notre raison, sous peine de l’absurde. Si nous ne tenons pas nos facultés de Dieu, de qui les tenons-nous?
Non, le mystère n’en est pas un;Jes voies de la providence nous échappent, il est vrai, mais l'action même qu’elle exerce est visible, palpable; on ne peut pas suivre le développement de l'humanité, sans toucher la main de Dieu qui la guide et qui l’inspire. I»es Germains, les Grecs et les Romains sont frères. Pourquoi les Germains viennent-ils après les peuples de l’antiquité? Pourquoi
DIEU DANS L’HISTOIRE
les anciens ont-ils l’esprit de cité, la passion de l’État, tandis que leurs frères, les Barbares, ne connaissent ni cité ni État, et semblent se complaire dans une sauvage indépendance? Nous avons entendu les plaintes d’un roigoth; il disait que la barbarie des hommes du Nord était indisciplinable; cependant ils étaient venus pour présider à une nouvelle ère de l’humanité ; ils devaient donc se former en société civile, constituer un État. Qui pliera sous l’autorité de la loi ces peuples qui ont un si grand amour de l'indépendance, qu’il brisent même les liens de la famille, liens qu’aucune puissance humaine ne peut briser? C’est Rome, héritière de la Grèce, qui domptera par la puissance de sa civilisation ces hommes indomptables. Il fallait pour créer cette autorité de la loi et de l’État, des nations aussi idolâtres de la cité, que les Germains l’étaient de leur indépendance individuelle. Tels étaient les Grecs et les Romains. Et voilà pourquoi ils devaient venir avant les Germains. La cité devait être édifiée pour recevoir dans son enceinte les sauvages habitants des forêts qui venaient y chercher les jouissances de la civilisation, et qui y trouvèrent la puissance de la loi, de l’État, appelée à les assouplir, à les dompter, à les élever.
Il y a encore une autre face du gouvernement providentiel dans la succession des Grecs, des Romains et des Barbares. L'antiquité se mourait dans une honteuse décrépitude ; il fallait un nouveau principe moral pour une nouvelle ère de l’humanité. Le christianisme donna ce principe régénérateur au monde. Jésus-Christ vint pour les populations germaniques. Pourquoi ne nait-il pas au milieu des Germains? pourquoi vient-il cinq siècles avant l’Invasion? Il n’y a qu’une réponse à faire à ces questions; c’est le gouvernement providentiel qui nous la donne. Dieu avait formé un peuple élu, dépositaire des croyances religieuses dont le Christ s'inspira. Jésus-Christ, germain, ne se concevrait pas plus que Jésus-Christ romain ou grec. Le travail de l’antiquité tout entière n’était pas de trop pour préparer l’immense révolution à laquelle le Fils de l’Homme donna son nom. C’est dire que le christianisme devait avoir le temps de se constituer, de formuler ses dogmes et de fonder l’Église, avant que les Barbares ne pussent venir. Il fallait des cités avant l’Église; et il fallait un dogme pour convertir les Barbares. Qui a réglé la succession des peuples? Qui a
LES FAITS. — LA FÉODALITÉ
formé les Barbares pour le christianisme, et le christianisme pour les Barbares? Qui, sinon celui qui envoya le Christ, à point nommé, ainsi que les Barbares?
N° 2. La féodalité et l’Église
Nous avons constaté qu’un lien intime unit les Barbares et le christianisme. Ce même lien existe entre la féodalité et l'Église. L’on n'a jamais nié que l’Église ait eu pour mission de faire l’éducation de l’Europe féodale, mais les préjugés chrétiens n’ont pas permis d’apprécier l’influence de l’élément féodal ou germanique sur le catholicisme et sur la civilisation moderne qui procède du moyen âge. L’influence est cependant incontestable, et elle offre un des spectacles les plus merveilleux de l’histoire. La féodalité est, en apparence, la domination de la force dans toute sa brutalité ; et c’est cette force brute qui vient compléter le christianisme en lui donnant ce qui lui manque, et en corrigeant les défauts qui lui sont inhérents (1) ! Donnons-nous ce spectacle ; il n’y en a pas qui soit mieux fait pour montrer qu’une main aussi bienfaisante que forte, dirige les destinées du genre humain.
A première vue on dirait que l’Église et la féodalité sont inalliables. Il y a une opposition profonde entre le génie de Rome qui inspire l’Eglise et le génie barbare qui domine sous le régime féodal. L’unité est de l’essence de l’Église. Sa foi est une comme Dieu est un. L’unité est l’idéal des grands théologiens du moyen âge. « Là où est l'unité, dit saint Bernard, là est la perfection. » Aussi la hiérarchie catholique aboutit à l’unité absolue. Si la féodalité avait trouvé un théoricien, il aurait dit : la perfection est là où est la diversité, parce que la diversité est l'expression de la liberté, et la liberté est le principe de toute vie. C'est cet élément qui domine dans la hiérarchie féodale. Pas d’unité; chaque baron est roi dans sa baronnie. Pas de droit un et le même pour toutes ces petites souverainetés ; le droit varie jusque dans l'intérieur de
(lj Nous ayons développé ce beau sujet dans notre Elude sur la Féodalité et f Eglise, SS- édition, 1865. Nous y renvoyons pour les témoignages de ce que nous allons dire.
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chaque seigneurie, d’une ville, d’un village à l’autre. Tandis que le droit canonique est un, le même dans toute la chrétienté. Voilà pourquoi la langue de l’Église est également une, indépendante des climats et des races, alors que la langue vulgaire se partage en autant de dialectes qu'il y a de localités.
Il y a non seulement opposition de principes, il y aaussi conflit d’intérêts entre l’Église et la féodalité. On se fait une singulière illusion sur ces siècles de foi, on se représente les seigneurs aux pieds des prêtres. Il n’en est rien; ils sont ennemis mortels, car l’intérêt les divise. L’Église avait une juridiction si étendue qu’elle menaçait d'absorber ia juridiction laïque; elle devait donc avoir pour ennemis tous ceux qui, à un degré quelconque, participaient au pouvoir souverain. De là la guerre des rois, des barons et des communes, c’est à dire de tout l'élément laïque contre l'Église. C'était une lutte d’influence et de pouvoir, c’était aussi une lutte d’argent; c’est ce qui lui donna tant d’àpreté : « Si l'on nous ôtait la juridiction, disent les évêques gallicans, nous serions plus pauvres et plus misérables que les laïques, car c’est dans la justice que consiste une grande partie de nos revenus. » Ce sont précisément ces revenus qui tentaient les barons. En France, dans le royaume très chrétien, ils se conjurèrent contre l'Église; leur ligue respire à chaque mot la haine’et le mépris du clergé; ils lui reprochent une feinte humilité; ils l’accusent de s’élever contre les seigneurs avec la cautelle de renard, et de s’enrichir à leurs dépens; ils demandent qu’il retourne à l'état de la primitive Église, afin que l’on revoie entiu les miracles qui ont disparu de ce monde (1).
Comment, étantdivisées d’intérêts et de principes, la féodalité et l’Église sont-elles unies par un lien si intime que l’Église ne se conçoit point sans le concours du génie féodal ou germanique, et que la féodalité eût abouti à la dissolution, à la mort, sans l'action de l’Église? Plus il y a de causes de division et de haine, plus l’harmonie est admirable. Le christianisme est inséparable de l'élément germanique; il se mêle à toutes ses manifestations, soit pour développer les germes d’avenir qu’il contient, soit pour
(i) Voyez lus détails de ccs tulles, dam mou Elude sur l'Eglise el l'Etal, 1* édition , iD-lS, 1. 1, psg. 381, ss.
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combattre les défauts de la race et les vices de la barbarie. Mais si le christianisme a été nécessaire pour faire l'éducation de la race germanique, la féodalité a également sa nécessité pour neutraliser les défauts du christianisme traditionnel et pour lui donner les principes qui lui faisaient défaut. Cette harmonie se montre jusque dans les principes d'unité et de diversité qui paraissent radicalement opposés. L'unité est un besoin de l’humanité; cela est si vrai que la race individuelle par excellence l’éprouve; les Barbares veulent maintenir à leur profit, ou imiter du moins l’unité romaine. Cette tentative échoue, parce qu’elle est en contradiction avec le génie de la race et avec sa mission. Sous l'influence de l’esprit germanique, l’Europe se dissout et se morcèle à l’infini ; tout se localise, les institutions, le droit, les mœurs. S’il ne reste plus de lien entre les hommes, que deviendra l'humanité! L'Église est ce lien. Elle a raison de dire, en un certain sens, que l’unité est la perfection. L’unité forme l'essence de l’ordre moral et intellectuel; il n’y a qu’une vérité, qu’une bonté, qu’une charité. Elle est tout aussi essentielle à l’ordre social ; la société ne se conçoit pas, elle n'existe pas sans unité. L’Église représente admirablement cette face de la nature, méconnue par la féodalité. Elle enseigne l’unité de Dieu, et de cette unité dérive celle du dogme, du culte et de la hiérarchie. L'Église se donne pour mission de fonder l’unité sur cette terre.
L’Église, de son côté, méconnaît un autre élément de la nature, celui de la diversité. Si la création est une, elle est aussi d’une variété infinie. L’unité absolue viole donc les lois de la nature, aussi bien que la diversité absolue. Si la diversité germanique conduit à la dissolution par l'anarchie, l’unité catholique conduirait à la mort par le despotisme. Que l’on se représente un instant l’unité romaine accomplie. Rome chrétienne impose un dogme de fer aux peuples, elle ne souffre aucune dissidence; tout doit plier sous son génie dominateur. C’est l’unité de Rome païenne sous une forme religieuse. Rome païenne conduisit les peuples à la décrépitude et à la mort. Rome chrétienne aurait abouti aux mêmes excès, si elle n'avait pas trouvé un contre-poids dans l’in* dividualisme féodal. Ainsi l’Église empêche la féodalité de se dissoudre en atomes; et, de son côté, la féodalité est un contre-poids à l’unité absolue de l’Église. Qui ne voit là une opposition et une
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alliance providentielles? un obstacle que Dieu met à l’empire exclusif de l’un des principes dont l'union harmonique constitue la beauté de la création? De cette lutte et de ce concours sortira un état social qui unira les deux faces également nécessaires de l’humanité. Sont-ce les barbares qui nous ont donné cet idéal? ou est-ce Rome? Ni les uns ni l’autre. Qui serait-ce donc, si non Dieu?
La même opposition et le même concours, en vue d’une future harmonie, se rencontrent dans toutes les manifestations de l'esprit chrétien et de l’esprit féodal. La féodalité a pour base l’appropriation du sol. C’est la nature particulière du fief qui donne à la société sa forme, ses lois, ses mœurs. Jamais la propriété n'a joué un rôle aussi grand qu’au moyen âge : elle est souveraine. Et jamais la propriété n’a été dédaignée, flétrie, comme elle l’a été au moyen âge. L’Église condamne la propriété, exclusive, égoïste de sa nature, comme un vice. En face d’une aristocratie fière de ses châteaux et de ses terres, des ordres religieux s’élèvent qui prêchent la pauvreté, la mendicité comme l’idéal de l’Évangile. L’Église déclare que la communauté est d’institution divine, elle l'introduit dans le clergé régulier, elle essaie de l’imposer au clergé séculier ; les plus parfaits répudient même la propriété commune , et prétendent vivre sans rien posséder. Ce que la féodalité exalte, l’Église le réprouve. Qui est dans le vrai? Ni la féodalité ni l’Église. Le désir âpre de la richesse est un des traits caractéristiques delà féodalité; mais n’ayant point d'industrie, elle la cherche dans le pillage. Elle dépouille les rois morts, avec une rapacité de sauvage; elle dépouille les naufragés au lieu de les secourir. Les chevaliers, dont les romans vantent les sentiments généreux, spéculent sur les mariages : ce sont à la lettre des marchés par lesquels on acquiert des terres et la femme comme accessoire. Cette aristocratie territoriale est oppressive, tyrannique, elle pille jusqu’aux pauvres pour enrichir les riches. Certes voilà un grand mal ; il faut applaudir à l’Église d’avoir placé son idéal dans la pauvreté, alors que la richesse devenait un véritable vice. Mais l’Église tomba dans un excès contraire : condam-
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lier la propriété individuelle, exalter la pauvreté et jusqu’à la mendicité, c’est miner la base de la société, c’est aboutir au pire des socialismes, à la misère universelle. Nous ne célébrons plus la mendicité comme le type de la perfection; mais tout en maintenant la propriété comme un idéal, nous la considérons comme une source de devoirs et non de jouissances. De qui tenons-nous cette, conception? Ce n’est pas des barons féodaux, ce n’est pas de l’église. Ne serait-ce pas de Dieu qui a opposé la charité chrétienne à l’égoïsme barbare, en montrant aux hopames que le vrai idéal est celui qui concilie ce qu’il y a de vrai dans deux principes qui ne paraissent s’exclure que parce qu’ils sont exclusifs?
La charité excessive, qui'est un des caractères du spiritualisme évangélique, abouti* à méconnaître le droit dans toutes les relations civiles et politiques. Qui ne connaît les célèbres paroles de l’Évangile? «A celui qui vous frappe sur une joue, présentez encore l'autre. Celui qui vous prend votre manteau, laissez-le prendre encore votre tunique. Donnez à quiconque vous demande, et ce que l’on vous ravit, ne le réclamez point. » Saint Paul écrit aux Co- » rinthiens : « C’est un défaut parmi vous d’avoir des procès l’un contre l’autre. Pourquoi ne souffrez-vous pas plutôt que l’or» vous lasse tort? Ponrquoi n’endurez-vous plutôt quelque perte? «Les Pères de l’Église appliquent ces préceptes au pied de la lettre. Saint Basile dit qu’un chrétien ne doit pas plaider, pas même pour les vêtements qui sorft nécessaires à son corps. Saint Chrysostome enseigne que les fidèles sont coupables par cela seul qu’ils plaident. A plus forte raison n’est-il pas permis aux chrétiens de verser le sangs fût-ce pour défendre leur vie; ils doivent plutôt souffrir la mort. Ne pouvant empêcher l’exercice de la justice, les évêques et les moines l’entravaient, en exigeant la grâce des coupables, ou en enlevant les criminels aux officiers publics (1).
Il est évident que la société ne subsisterait pas vingt-quatre heures si ces maximes étaient prises au sérieux. Nous ne donnons plus à qui nous demande : l’Église, en le faisant, a nourri l’oisiveté et perpétué la misère qu’elle voulait soulager. Nous ne donnons plus à qui nous dépouille et nous ne souffrons plus l’injure, parce
(ij Voyei, sui ecs cxcé» du spiritualisme chrétien, mon Elude sur le christianisme , pag. îîO et suit, de la i« é Jilion.
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que ce serait encourager les malfaiteurs. La rude et parfois cruelle justice des barons féodaux valait mieux que cette aveugle charité. Mais notre justice n’est plus une vengeance. Elle procède toutensembled’unénergiquesentimentdudroit et delà charité. Qui a donné à l’Évangile cette charité tellement excessive qu’elle méconnaît et viole le droit de l’individu ? et qui a modéré cette abnégation de la personnalité par le sentiment de l’individualité? Qui a, par contre, donné aux Germains cette personnalité outrée, laquelle devient au moyen âge un dur et froid égoïsme? et qui l’a tempéré par le spiritualisme évangélique? Qui a fait coexister deux principes également excessifs, et dont l’excès même a servi à corriger l’excès contraire? Ce n’est pas Jésus-Christ, ce ne sont pas les Barbares : ne serait-ce pas Dieu? Le gouvernement providentiel ne saute-t-il pas aux yeux?
L’Église n’avait point le sentiment de la liberté, parce que sa mission demandait l’esprit de domination, et parce que son spiritualisme outré la rendait indifférente aux préoccupations de ce monde. Il n’est point vrai qu’elle ait affranchi les serfs. Il n’est point vrai quelle ait donné la liberté politique au monde moderne. Les afinales mêmes de l’Église témoignent contre ces prétentions. Saint Bonaventure enseigne que la division des hommes en maîtres et serfs est d’institution divine. Saint Anselme dit que l’orgueil humain est seul intéressé à la liberté. Saint Thomas d’Aquin écrit #que les serfs ne doivent pas même désirer la liberté, qu’ils doivent préférer la servitude, parce qu'elle est plus favorable à l’humilité (1). Comment l’Église aurait-elle favorisé la liberté politique, alors quelle méconnaissait à ce point la liberté civile? A ses yeux les franchises communales, premier germe des libertés modernes, étaient des in novations funestes et exécrables ; elle condamnâtes serfs qui demandaient des chartes ; elle frappa d’anathème ceux qui résistaient par la force à l’oppression; elle flétrit les barons anglonormands qui arrachèrent la première constitution à leur méprisable roi (2). La liberté est inalliable avec le catholicisme ; nous le voyons sous nos yeux. Qu'on lise les maximes des canonistes sur
(I> Les témoignages se trouvent dans le tome Vil" de mes Eludes sur l'histoire rie ïhumantlé. S* édition, pag. bîiet suiv.
(2; Voyez mon Elude sur la Féodalité el l’Eglise, 2* édition, pag. :>ii, 312 et suiv. et mon Etude sur la papauté et l’empire, *• édition, 'pag. 148 et suiv.
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le pouvoir pontifical ; jamais rien d’aussi monstrueux n’a été inventé par le despotisme en délire. C’est le pape qui est la source du droit, et il n’est lié par aucun droit. Sa volonté tient lieu de raison. Il peut faire que l’injustice soit justice. Son pouvoir est absolu, sans poids, sans nombre, sans mesure. On ne peut pas appeler de ses décisions à Dieu, car le tribunal du pape est le tribunal de Dieu (1).
Que l’on dise maintenant si nous tenons notre liberté de l’Église! Non, nos droits et nos libertés, nous les tenons du sang germain qui coule dans nos veines. Il faut donc demander de nouveau à qui nous devons cet immense bienfait. Est-ce que les Barbares sont sortis de leurs forêts pour être les missionnaires de la liberté? Est-ce pour affranchir les esclaves? est-ce pour fonder le régime constitutionnel? Non, ce n’est pas aux hommes que nous devons notre liberté politique, c’est à Dieu. C’est encore la Providence qui a donné pour contre-poids à la liberté déréglée des Barbares le principe d’autorité incarné dans Rome païenne et chrétienne. La liberté germanique, sans lois, sans État, ne serait pas parvenue îi fonder la civilisation moderne; elle a dû être disciplinée, réglée, pour que la société devînt possible. Qui a contre-balancé les deux principes dont l’un semble exclure l’autre? qui a néutralisé l’un par l’autre? Ce n’est pas l’Église, ce n’est pas la féodalité. Qui serait-ce, sinon Dieu?
Les Barbares ont leurs admirateurs enthousiastes, comme l’Église a ses sectaires fanatiques. Ils rapportent tout ce qu’il y a de beau et de grand dans notre civilisation aux Germains, et ils regrettent presque que le christianisme soit venu troubler le développement de l’élémentgermanique. C’est méconnaître les faits les plus évidents. Le principe même qui fait la gloire des Germains et leur supériorité, est aussi la cause de leur barbarie, c’est cette indomptable individualité qui chez des populations incultes devait aboutir au règne de la force. Nous avons relevé ici même l’étrange erreur d’un écrivain qui a la prétention d’avoir découvert la philosophie de l’histoire. Comte s’est imaginé que la féodalité était essentiellement un système défensif. Ouvrons un chroniqueur du onzième siècle : il nous dit que Guillaume, comte de
(I) Voyez le tome V'de tnei Etudes sur /' histoire de l'humanité, p«g. 70. 71.
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Nevers, tint le comté pendant cinquante ans, et qu’il ne fut pas une seule année sans guerre. C’était un fait général ; la guerre fut incessante, universelle au moyen âge. Chaque baron avait le droit de guerroyer, et il en usait, comme maintenant les hommes emploient leurs facultés dans le travail. La guerre était l’unique occupation, la fonction sociale de la féodalité. Il y a plus. Aujourd’hui nous considérons la guerre comme le mal des maux. Sous le régime féodal, la guerre était la poésie de l’existence; quand les combats réels faisaient défaut, on imaginait des luttes simulées, qui n'étaient pas moins sanglantes. Les tournois, image et prélude de la guerre, coûtèrent la vie à bien des chevaliers, à bien des personnages illustres; la fureur guerrière qui animait les combattants ne leur permettait point de se contenir dans les limites d’un jeu innocent.
Voilà la réalité des choses. Comment une société peut-elle se développer, comment peut-elle même exister, quand dans son sein le droit se décide par des batailles? Chose merveilleuse, cette même société adorait comme Dieu, celui que les prophètes célébraient comme le prince de la Paix. Us avaient prédit qu'à soa avènement, « les peuples forgeraient leurs épées en hoyaux, et leurs hallebardes en serpes. » Les Pères de l’Église proclament à l’envi que le Fils de Dieu est venu donner la paix au monde : « Avant lui, dit saint Athanase, les nations se haïssaient d’une haine irréconciliable ; leur vie entière se passait dans les combats. Dès qu’elles eurent reçu la bonne nouvelle, transformées merveilleusement, elles déposèrent feur cruauté, et ne songèrent plus aux batailles. » Saint Athanase se trompait singulièrement, en croyant que les Barbares renoncèrent soudain à la guerre, pour se livrer aux arts de la paix, quand ils entendirent la prédication évangélique (1). Mais il est certain que l’Église fut la première à prêcher aux hommes que la guerre est une forme du péché, et que la paix est un devoir pour les sociétés chrétiennes. C’est au milieu des hostilités permanentes de la féodalité qu’un pape, homme politique, adressa à la chrétienté ces paroles de charité et de fraternité : « Le Fils de Dieu est descendu du ciel pour nous donner la
(I) Saint Athanase, de l'Incarnation do Verbe Dieu, chap. u, un. ( Œuvres , t. I, • pag. 92 et suiv.)
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paix. Nous qui sommes le vicaire de Jésus-Christ en ce monde, nous devons l’imiter en toutes choses. Nous devons donc embrasser la paix avec fermeté, nous devons la recommander sans cesse, et la prêcher par les paroles et par l’exemple. La paix est le doux et salutaire lien des hommes qui vivent en société, elle est un bien pour toute créature raisonnable (1). »
Qui a envoyé le prince de la Paix pour calmer les passions guerrières des peuples du Nord ? Est-ce que les papes, par hasard, n’avaient d’autre ambition que de donner la paix aux hommes? A vrai dire, les vicaires de Dieu se trompaient aussi bien que les barons féodaux. La paix n’est pas plus l’idéal de l’humanité que la guerre. Il y a encore une fois deux principes, également excessifs, en présence. L’esprit pacifique de l'Église vient modérer l’humeur batailleuse des races barbares, et l’esprit guerrier des peuples germains met fin à la fausse paix de l’empire que les Pères de l’Église eurent tort de célébrer comme un bienfait du Christ. Si elle avait écouté l’Église, l’humanité se serait endormie et affaissée dans une vie contemplative ; si elle s’était laissé aller aux passions belliqueuses des Barbares, elle aurait péri dans la violence. Qui a mis l'Église en face de la féodalité, pour que l’une donnât h l’autre ce qui lui manquait, pour que les deux principes, contraires, hostiles, se modérassent réciproquement et finissent par donner à l’humanité un idéal supérieurà celui de l’Église et à celui de la féodalité? L’Église et la féodalité sont deux éléments qui, isolés, seraient ou impuissants ou funestes. Qui les a réunis, sinon la Providence? Il serait absurde de parler de hasard, absurde de parler de la nature, ou de je ne sais quelle loi générale. Il y a ici visiblement une puissance qui régit les choses humaines avec intelligence, avec bonté, avec prévoyance. Si les cieux ne nous racontaient la gloire de Dieu, l’histoire nous la révélerait, et bien plus éclatante. Le monde matériel obéit à des lois immuables; Dieu ne trouve jamais de résistance, quand il dirige le cours des astres. Il n’en est pas de même du monde moral : ici règne la liberté avec ses égarements et ses excès. L’homme ne veut pas et ne fait pas ce que Dieu veut; il y a lutte permanente, et cette lutte
(1.) Discours de Caltate, l'auteur du Concordat de Worms, au concile de Reims. ( Orderic Vital , Histoire des Normands, pag. 839.)
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cache une admirable harmonie. Qui met la concorde 15 où régnent des forces discordantes? Qui les fait servir à des fins qu’elles ignorent? Qui, sinon Dieu?
N" 3. L'empire et là papauté (1)
Le pape se dit le vicaire de Dieu, et il est révéré comme tel au moyen âge. Chargé du soin des âmes dans toute la chrétienté, il a par cela même empire sur les corps. Il est vrai que les papes prétendent que leur puissance est essentiellement spirituelle, et qu'ils n’entendent pas absorber la puissance temporelle; mais organes de Dieu, ils ont le droit de commander aux rois et aux peuples, dès que l’intérêt de l’Église est en cause. Le pape reconnaît l’empereur comme chef temporel de la chrétienté, mais lui, est l’àme et l’empereur le corps. En théorie, la concorde doit régner entre le pape et l’empereur , comme l’harmonie règne dans l’homme, unité mystérieuse du corps et de l’àme. Le pape et l’empereur, par leur union, assureront le règne de la justice et de la paix dans ce monde.
Tef est l’idéal de la monarchie universelle que l’Église a conçu sous l’influence des idées catholiques. A vrai dire, la prétendue harmonie du pape et de l’empereur n’a jamais existé : c’est une utopie chrétienne. Eu réalité, le pape et l’empereur aspirent chacun à la domination du monde. L’empire est un legs de l'antiquité païenne. Depuis qu’il y a des conquérants, ils ont eu l’ambition de régner sur la terre ; il y en a même à qui la terre paraissait trop étroite. Les Césars de Rome se crurent et se dirent les maîtres du monde. Cette magnifique unité eut un singulier prestige pour les Barbares ; ils essayèrent de la maintenir à leur profit. Quand les Carlovingiens échouèrent dans une œuvre impossible, les rois d’Allemagne reprirent le nom et les prétentions des Césars romains. Voilà les titres des empereurs d’Allemagne à la monarchie
(IJ Nous renvoyons pour les témoignages à notre Elude sur la papauté et l’empire, S* édition, 1865.
universelle. Ils remontent au premier conquérant asiatique qui, dans son orgueil et dans son ignorance, s’est cru le seigneur de l’uni vers.
Le pape ne le cède pas à l’empereur, en ambition, ni en orgueil : Grégoire Vil, le vrai fondateur de la papauté, dit que les rois sont les organes du démon. En effet, le monde n’est-il*.pas le domaine de Satan? Les princes sont donc ses ministres ; taudis que l’Église est l’épouse de Jésus-Christ, l’organe infaillible de la vérité absolue. Qui pourrait comparer les empereurs aux papes? Écoutons encore Grégoire VII : « Le monde est éclairé par deux astres, plus grands que tous les autres, le soleil et la lune. Dans le monde moral, la papauté représente le soleil, et la royauté tient la place de la lune. » Il en résultait une grandeur incomparable pour les papes; les canonistes estimèrent que la papauté était quarantesept fois plus grande que l’empire, il fallait dire plus de six mille fois. Si l’empereur est le maître du monde, qu’est-ce donc que le pape? Les ultramontains en ont fait un Dieu; lui-même agit comme s’il était réellement l’organe du Tout-Puissant. Nous laissons parler Innocent IV : « Ceux-là se trompent qui croient que Constantin a le premier donné un pouvoir temporel au pape. Ce pouvoir lui a été conféré directement par Jésus-Christ, vrai prêtre et vrai roi dans l’ordre de Melchisédec. Jésus-Christ a fondé une domination tout ensemble royale et sacerdotale ; il a donné à saint Pierre l’empire de la terre et des deux. »
Voilà un monarque universel qui peut rivaliser avec Alexandre : la terre lui est trop étroite, il lui faut l’immensité des cieux. Mais comment s’accordent les deux prétendants à la domination du monde, le pape et l’empereur? L’harmonie est un rêve, la lutte est permanente et fatale. Il n’y a rien de plus exclusif, de plus absorbant que la puissance souveraine. Le pape veut être seul maître et seigneur du monde; l’empereur le veut aussi. Nous retrouvons ici la contradiction qui nous a frappés dans tout le moyen Age, mais plus étrange encore et plus mystérieuse. On conçoit deux puissances qui luttent pour la domination du monde. Mais conçoit-on que les deux rivaux viennent en aide l’un à l’autre? Charlemagne est couronné par le pape pour être le défenseur de l’Église; dans la doctrine du moyen âge, il est le chef temporel de la chrétienté ; comme tel il a autorité sur la terre entière, car le
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christianisme est destiné à régner sur tout l’univers. Ainsi le pape donne à l’empereur un titre à la monarchie universelle. De son côté, l’empereur donne au pape la force matérielle qui lui fait défaut. Comment une puissance spirituelle peut-elle régner sur un monde où la violence est déchaînée? L’empereur a le glaive temporel, et il promet de le tirer pour la protection du saint-siège et de l’Église, sur le commandement du pape, que dis-je? sur un simple signe du vicaire de Dieu. Sans l’empereur, le pape serait le jouet des passions violentes qui agitent la société. C’est donc par l’empereur que le pape a un pouvoir réel. Et ce pouvoir est tel qu’il annule celui que l’empereur prétend exercer. De son côté, l’empereur qui a la force matérielle manque d'autorité morale; le pape la lui donne, et cependant l’empereur, s’il était le maître du monde, ferait du pape son chapelain. Quel tissu de contradictions !
Voilà ce que les hommes veulent : une chose impossible, absurde, une monarchie universelle à deux têtes. La souveraineté se divise-t-elle? En réalité ce partage n’a jamais existé. Tant que l’empire romain subsiste, c’est l’empereur qui domine sur le pape. Telle est encore l’autorité de Charlemagne, c’est lui qui est pape plutôt que l’évêque de Rome. Grégoire VII est le premier pape qui ose déposer un roi; mais ce roi ose aussi déposer un pape. C'est l’image de la monarchie chrétienne; la guerre civile règne entre les deux chefs qui gouvernent la chrétienté. L’unité par le pape et l’empereur reste une utopie. Heureusement pour l’humanité! Que serait devenue la société moderne si l’empereur l’avait emporté? Il aurait perpétué le régime des Césars, c’est à dire le despotisme qui avilit et qui énerve les peuples. L’unité carlovingienne, quelque imparfaite qu’elle fût, produisait déjà les maux qui sont inséparables de toute monarchie universelle. Que serait-il arrivé si la race impérieuse et dure des Hohenstaufen avait vaincu? Mais aussi que serait devenue l’humanité, si les papes avaient été vainqueurs? L’avilissement, la servitude, auraient encore été plus grands. Que l’on se représente un instant un pouvoir qui s’étend sur le monde entier, sur les âmes comme sut les corps ; un pouvoir qui n’est lié par aucun droit, un pouvoir qui n’admet aucun examen, aucune discussion, et l’on s’écriera avec Lamennais : « Supposez cette idée réalisée, et dites si le mot même de la
liberté, dépourvu de sens, n’eût pas disparu des langues humaines (1). »
Nous savons ce que les hommes ont voulu, ce n’est certes pas ce que Dieu voulait. Que l'on bannisse Dieu de l’histoire ou qu’on l’y laisse, toujours est-il quela monarchie universelle est réprouvée par tous ceux auxquels la liberté est chère. Reste à savoir à qui nous devons le bienfait dont nous jouissons. Notre société procède du moyen âge, elle est chrétienne tout ensemble et germanique. Cependant elle a déserté l'idéal du moyen âge : un Dieu, un pape, un empereur. Si elle adore encore Dieu, elle ne reconnaît plus le pape pour son chef spirituel, et l’empereür n’est plus rien qu’une tradition historique. Qui donc nous a délivrés du danger de la monarchie universelle, soit par le pape, soit par l’empereur, soit par l’uriion des deux? L’histoire répond : ceux-là mêmes qui prétendaient à la monarchie nous en ont préservés. Ceci n’est pas un paradoxe, ce n’est pas une hypothèse. c’est un fait.
Qui a combattu à outrance les empereurs d’Allemagne? Qui a jeté dans l’empire le germe d’une faiblesse irrémédiable, en le rendant électif? La papauté ; elle aurait bien voulu que les empereurs lui servissent d’instrument, mais l’instrument résistait et voulait dominer sur ceux qu’il était appelés à protéger. Vainement les papes déposent les empereurs, vainement ils essaient de se les concilier, en faisant élire des princes qui leur sont attachés, l’opposition est fatale, l’hostilité est nécessaire. Alors les papes font une guerre à mort aux empereurs; ils avilissent si bien la dignité impériale qu’on la met à l'encan, et elle ne trouve point d’acheteur. Il n’y a plus d’empire. Il y a encore un pape et en apparence il est vainqueur. Mais si l’on y regarde de près, c’est un principe hostile à la papauté qui l’emporte, le principe des nationalités et de la liberté de penser. C’est ici que nous pouvons nous donner le spectacle des contradictions humaines et du gouverne-
(I) Lamennais, du Catholicisme daus ses rapports arec la société politique. (Œuvres. t. VII, psg 33.)
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ment providentiel qui se sert de nos passions et de nos erreurs pour diriger notre destinée vers le bien.
Si Dieu use les prétentions des empereurs par l’opposition de la papauté, il use aussi les prétentions des papes par la rude guerre que les rois leur font. Il n’y a plus d’empire à la fin de la lutte, bien qu’il y ait encore des hommes qui s’appellent empereurs. On peut dire aussi qu’il n’y a plus de papauté, quoiqu’il y ait encore des papes. Par qui donc la papauté victorieuse est-elle vaincue? Par elle-même. Oui, ce sont les papes qui ruinent leur puissance en l’exagérant et par l’abus qu’ils en font. Leur domination temporelle menaçait l’indépendance des peuples, leur suprématie spirituelle ruinait la liberté de la raison; or les nations sont de Dieu aussi bien que les individus; donc tout pouvoir qui les attaque doit périr, et périr par cela même qu’il les attaque. La raison aussi est de Dieu; celui qui veut arrêter son développement se brise contre une puissance plus forte que toutes les puissances de la terre. Les nations s’insurgent contre le pape, la raison se révolte contre une autorité qui veut lui mettre des chaînes. Dans cette lutte la papauté succombe, parce qu’elle a pour adversaires le droit et la liberté.
Rien de plus naturel, mais ce qu’il y a d’étrange, c’est que la papauté elle-même est l’instrument de sa ruine. Pourquoi les peuples, tout en restant catholiques, secouent-ils le joug de celui qu’ils révèrent comme l’organe de Dieu? L’impôt est une nécessité de tout État, mais quand l’État prend une extension démesurée, l’impôt aussi dévient une source d’excès et d’abus. Ce fut la fiscalité romaine qui souleva les peuples contre Rome. Le sentiment national réagit contre une exploitation qui semblait intéresser les Romains et les Italiens, beaucoup plus que la chrétienté. Ajoutez à cela l’orgueil insultant des légats pontificaux devant lesquels la majesté royale s'effaçait, comme la pâle lune devant l’éclat du soleil. Dès que les nations eurent conscience de leur personnalité, de leur dignité, elles aidèrent les rois à secouer un joug qui les avilissait. La France prit l’initiative de cette défection. Cependant la France passait pour la nation catholique par excellence : Dieu lui-même, disaient les papes, l’avait consacrée au service de l'Église. La France, entendait rester catholique, tout en se déclarant indépendante de Rome ; elle ne comprenait pas que
répudier le pouvoir temporel du pape, c’était briser aussi son pouvoir spirituel, puisque l’un est une dérivation de l’autre. Saint Louis ne se doutait certes pas qu’il était le précurseur de la philosophie et de la révolution. Lui qui, selon l'expression d’un pape, ne semblait vivre que pour la défense de la foi catholique, aurait reculé épouvanté, s’il avait pu prévoir que sa pragmatique sanction ébranlerait la puissance spirituelle du vicaire de Dieu. C/e3t ainsi que les hommes font ce qu’ils ne veulent point faire. Qui le fait par leur organe? Ou qui les fait concourir à des desseins qui ne sont pas les leurs? Ne serait-ce pas celui qui se servit des excès du pouvoir pontifical pour éveiller l’esprit de nationalité? Certes les papes ne songeaient pas, quand ils exploitaient la chrétienté, à provoquer des résistances nationales. Cependant ce sont ces excès qui soulevèrent successivement la France, l’Allemagne et l’Angleterre contre le pouvoir temporel des évêques de Rome.
Qu’on réfléchisse un instant à l’enchaînement de ces diverses causes. Il y a là, au point de vue humain, un tissu inextricable de contradictions. Le pape s’appelle le vicaire de Dieu; il a empire sur les rois et les peuples comme sur les consciences. Ses prétentions à la domination temporelle sont une conséquence logique de sa suprématie spirituelle. Cependant les peuples, tout en restant catholiques, repoussent la conséquence et compromettent par là le principe. Les papes, en maintenant leur pouvoir temporel, démolissent donc leur propre puissance; et ils ne peuvent pas ne point la démolir, car ils ne peuvent pas renoncer à leur puissance temporelle sans abdiqner leur puissance spirituelle. De leur côté, les peuples catholiques, et à leur tête le plus saint des rois, nient la papauté dans son essence, en détruisant son pouvoir temporel. Qu’est-ce à dire? Si la main de Dieu n’est pas dans ce conflit de contradictions, que deviendra l’histoire? Il faudra dire avec Voltaire et Frédéric que Sa Majesté le Hasard y règne en souverain aveugle et capricieux.
DIEU DANS L’HISTOIRE
Il y a eu une autre lutte au moyen âge, plus importante que la guerre du sacerdoce et de l'empire. Pendant des siècles les hérétiques sont poursuivis comme coupables de lèse-Divinité. Encore aujourd’hui l’hérésie éveille l'idée d’un crime. Ici l’erreur des hommes et leur coupable aveuglement sont évidents. Ce que les papes ont flétri comme un crime est l’usage d’un de ces droits que nous appelons naturels, parce que nous les tenons de Dieu : les innombrables martyrs qui ont péri sur le bûcher pour avoir péché contre Dieu n’ont fait qu’obéir à la voix de Dieu qui nous donne comme loi le libre développement de la pensée. Le crime n’est pas dans les victimes, il est dans les bourreaux. Le bourreau c’est l'Église. Elle se dit l’organe de Dieu, le dépositaire de la vérité absolue, et elle viole la loi de Dieu, elle empêche autant qu’il est en elle, la vérité de se faire jour. L’Église veut imposer aux esprits une unité absolue, elle veut enchaîner pour toujours les intelligences dans les liens du dogme officiel ; cependant dans ce dogme il y a des erreurs, des croyances superstitieuses. La prétention de l’Eglise tendait à perpétuer la superstition, en exterminant les dissidents par le fer et par le feu.
Voilà les hommes en opposition ouverte avec Dieu , s’il y a un Dieu, et si Dieu est la vérité. Et ces hommes se disent les vicaires de Dieu! Spectacle plus affligeant encore! L’Église fait une guerre à mort aux hérétiques; elle les livre au bûcher, et quand le bourreau ne fonctionne pas assez vite, elle appelle la chrétienté aux armes; ceux qui échappent à la fureur des croisés dans la guerre affreuse, que l’on nomme guerre sacrée, sont exterminés par l’inquisition. En apparence la force l’emporte. Les albigeois, la secte la plus redoutable du moyen âge, disparaissent; le midi de la France, foyer de l’hérésie, plie sous la dure loi des vainqueurs; toute une civilisation périt, et les descendants des sectaires révoltés deviennent des croyants fanatiques. La force règne victorieuse dans le domaine de l’intelligence.
Ainsi les hommes l’emportent sur Dieu, et la superstition sur la vérité! Nous ne dirons pas que tout fut superstition dans le dogme catholique, ni que tout fut vérité dans les hérésies. Mais les hé-
rétiques combattaient pour une vérité plus précieuse que leurs croyances, fussent-elles vraies, c’est la liberté de pensée. Ce qui importe, c’est moins la vérité que le droit de la chercher et de la pratiquer. C'est ce droit que l'Église attaquait, c’est ce droit qui était immolé sur les bûchers , et qui y aurait péri , si ce que les hommes voulaient avait réussi. Mais, chose étonnante ! Les violences de l’Église, au lieu de ruiner la liberté de penser, ruinent le catholicisme; la papauté, qui croit être victorieuse, est vaincue. Qui est vainqueur? La raison. Les faits sont si évidents qu’il est inutile d'y insister. Il est vrai que les sectes du douzième siècle disparaissent; il n’y a plus de manicbéeus, plus d’albigeois, mais le mouvement qui leur a donné naissance continue et se poursuit jusqu’à la information. L’Église a tué les hommes, elle n’a pas tué les idées. Or l’hérésie est la manifestation de la liberté de penser. Cette liberté est vraiment de Dieu , et il n’y a pas de puissance humaine qui en puisse arrêter le développement. Elle continue la lutte contre ceux qui veulent l’opprimer, et elle finit par être reconnue, consacrée par les lois et les constitutions.
Si l’erreur pouvait jamais être victorieuse, il faudrait maudire notre destinée, il faudrait dire que c’est l’esprit du mal qui y préside, il faudrait nier Dieu. Mais, si malgré les égarements des liommes, la vérité, ou pour mieux dire la libre pensée l’emporte, si elle l’emporte sur les erreurs mêmes des hommes, alors il faut aussi reconnaître qu'il y a dans notre destinée un autre élément que notre liberté; il faut reconnaître que cet élément n’est ni le hasard, ni la nature, ni une loi aveugle, que c'est une puissance supérieure qui guide l'humanité et qui se sert même de nos mauvaises passions pour arriver à ses fins. Le spectacle de l'histoire cesse d'être désespérant, il justifie Dieu et il console les hommes. .
Nous disons que les violences de l’Église ont tourné contre elle et au profit de la libre pensée. On dirait que le feu des bûchers purifia les hérésies. Elles étaient entachées de bien des erreurs; eh bien , les erreurs disparaissent et ce qu'elles avaient de vrai subsiste. Les vaudois inspirent les laborites de Bohème, les hérétiques donnent la main aux précurseurs de la réforme. Tous les réformateurs, depuis les hérétiques du moyen âge jusqu’aux précurseurs du quinzième siècle, ont un certain nombre de croyances
DIEU DANS L'HISTOIRE
qui leur sont communes; elles tendent à changer la nature de la religion. Le catholicisme ne consistait qu'en cérémonies, en actes extérieurs; les sectaires du douzième siècle aussi bien que Wiclef, aussi bien que les précurseurs allemands, veulent ramener la religion au sentiment intérieur. Au bout de ce mouvement il y aura un nouveau christianisme. Ce lien entre les hérétiques et le christianisme de l’avenir est leur justification et la condamnation de l’Église. Qui a donné à l’hérésie la force de survivre aux bûchers et aux croisades? Qui a fait servir le feu et le fer à fortifier la libre pensée, alors que les violences d’une Église toute-puissante tendaient à l’anéantir dans son berceau? Qui, sinon Dieu?
Nous avons dit que la papauté travaille elle-même à sa ruine, et que le principe de son pouvoir était en même temps la cause de sa décadence. Cela est vrai aussi du catholicisme. On demande pourquoi l’Église a été déchirée au seizième siècle par la réformation. Il faut répondre que le catholicisme a engendré la réforme, comme il a engendré l’incrédulité. Cela paraît paradoxal , et cela n’est cependant que la constatation d’un fait. La réformation et l’incrédulité ont ceci de commun qu’elles sont une réaction contre les superstitions catholiques; ces superstitions sont de l'essence du catholicisme; or l’esprit humain, à mesure qu’il arrive à penser librement, répudie les croyances superstitieuses comme lé poison de l'ûme. C’est un germe de révolution qui doit nécessairement éclater, car l’homme vit de vérité et non de poison. En ce sens nous devons la libre pensée à l’Église; aussi souvent qu'elle forge de nouvelles superstitions, elle crée un nouvel élément de libre pensée. Qui ne voit ici la main de Dieu? Si cela avait dépendu de l’Église, le nom même de liberté eût disparu du langage humain. Il y a doue une puissance supérieure qui se sert de la superstition pour exciter l’esprit humain à la recherche de la vérité. C’est à Dieu que nous devons la libre pensée, c’est aussi Dieu qui procure son triomphe par les moyens mêmes qui devaient l'empêcher de naître ou qui devaient la tuer dès sa naissance. L’histoire est la glorification de Dieu.
Si l’on bannit Dieu de l’histoire, que reste-t-il? Un tissu de contradictions et la glorification de la force. Les historiens et les philosophes célèbrent la papauté du moyen âge, comme un instrument d’éducation pour les peuples germaniques. Puis quand la
LES FAITS. — l'empire ET LA PAPAUTÉ.
papauté succombe sous les attaques de la royauté, sous les attaques de l’esprit de nationalité et de la libre pensée, ces mêmes écrivains applaudissent à sa chute. C'est condamner la papauté ou l’exalter suivant qu’elle est vaincue ou victorieuse, ce qui aboutit * à la glorification de la force. Si l’on se place au point de vue humain, en excluant tout élément providentiel, il faut réprouver la papauté dans la personne de Grégoire VII, aussi bien que dans la personne deBoniface VIII. N’est-ce pas Grégoire VII qui a fondé le pouvoir spirituel, en imposant le célibat au clergé? N'est-ce pas lui qui a fondé le pouvoir temporel de la papauté', en revendiquant pour elle le droit de déposer les rois ? N’est-ce donc pas lui le grand coupable? C’est donc lui que l’on doit réprouver au lieu de le glorifier. Mais si on le réprouve, que dire de l'éducation des races barbares que la papauté a réellement faite? Cette éducation implique ce même pouvoir temporel et spirituel que l’histoire ainsi que la philosophie repoussent. On aboutit donc à condamner et à approuver une seule et même institution. Quelle contradiction et quel renversement du sens moral !
Il n’y a qu’un moyen de sauver l’ordre moral, c’est de ne pas confondre ce que les hommes veulent avec ce que Dieu veut. Grégoire VII s’est trompé quand il se croyait le vicaire de Dieu, il s’est trompé quand il a fondé le pouvoir spirituel sur la loi du célibat, il s’est trompé en créant une puissance qui anéantit tout ensemble l’indépendance des nations et la liberté de l’esprit humain. On peut excuser l’homme, parce qu’il partageait les préjugés de son époque, mais il faut condamner les préjugés, car ce sont ces croyances superstitieuses qui ont produit le mal que l’histoire déplore, la persécution de la libre pensée, et l’usurpation de la souveraineté civile. A qui donc faut-il faire honneur de l’éducation des peuples germaniques? Ce n’est pas aux hommes, ce n’est pas aux papes, c’est à Dieu. Au point de vue du gouvernement providentiel, on peut dire que le pouvoir spirituel et temporel de la papauté était une nécessité au moyen âge, puisque c’était l’instrument de l’œuvre de moralisation qui est la mission de l’Église. Cela justifie Dieu, et non les hommes. Les hommes répondent de leur égoïsme et leurs erreurs, et l’histoire doit les réprouver. Que si Dieu fait servir l’égoïsme et l’aveuglement à ses desseins, il faut louer Dieu. En ce sens une seule et même
DIEU DANS L’HISTOIRE
institution peut être glorifiée et condamnée, glorifiée comme instrument de la providence, condamnée comme œuvre de l’erreur et de la superstition. Il n’y a plus de contradiction, il y a la part des hommes, il y a la part de Dieu. Reste un mystère, comment Dieu fait servir les passions et les erreurs de l’homme aux progrès de • l’humanité. Mais vainement voudrions-nous écarter ce mystère en, mettant Dieu hors de l'histoire, le mystère resterait. La lutte de la papauté et de l’empire met ce fait hors de toute contestation.
Quand Grégoire VII lança l’excommunication contre Henri IV, il dit en s’adressant aux apôtres saint Pierre et saint Paul :
« Faites connaître à tout le monde, que si vous pouvez lier et délier dans le ciel, vous pouvez aussi sur la terre ôter ou donner les empires, les royaumes et les principautés. Si vous jugez des choses spirituelles, que ne doit-on pas croire de votre pouvoir, sur les choses temporelles? Et si vous jugez les anges qui dominent sur tous les princes superbes, que né pouvez-vous pas sur leurs esclaves? » Il est évident que ces prétentions annulent la souveraineté civile, il n’y a plus d’État, il n’y a plus qu’une puissance, celle de l’Église. Grégoire VII le dit ouvertement : « Les princes veulent faire de l’Église leur esclave; qu’ils sachent que c’est à elle qu'appartient l’empire ! »
Le pape était-il dans le vrai? Nos constitutions modernes répondent à la question. Elles donnent la souveraineté aux nations, et enlèvent à l’Église tout pouvoir proprement dit, pour ne lui laisser que le droit commun de toute association. Si Grégoire VHi se trompait, il faut dire que les empereurs qui ont combattu les, papes dans la longue lutte du sacerdoce et de l’empire étaient les organes de la souveraineté civile. Leur cause était celle des nations, cause sacrée, car c’est celle du droit et de la liberté. L’histoire doit-elle donc les célébrer comme des précurseurs de 89? Si elle le faisait, elle confondrait ce que les hommes veulent et ce que Dieu veut. Non, les empereurs ne songeaient pas au droit des peuples. Ils prirent parti pour les évêques contre les communes; s’ils étaient sortis vainqueurs de la lutte qu’ils soutenaient contre la papauté, ils auraient étouffé la liberté aussi bien que les papes.
LES FAltS. — L’EMPIRE ET LA PAPAUTÉ. 325
On ne peut pas môme dire que les empereurs aient voulu défendre les droits de l’État contre les usurpations de l’Église. Car leur ambition était de continuer la monarchie universelle de Rome païenne; ils traitaient les rois de France et d’Angleterre, de rois provinciaux. C’est dire que si leur ambition s’était réalisée, il n’y aurait plus eu d’État; il n’y aurait eu qu’un empereur, comme il n’y a qu’un Dieu. C’eût été anéantir toute idée de droit. Voilà pourquoi les rois ne se rangèrent pas du côté de l’empereur contre le pape, bien que les prétentions de la papauté, si elle avait été victorieuse, eussent détruit leur indépendance et compromis leur existence même. Ils ne voulaient au fond ni de la monarchie de l’empereur ni de celle du pape. Eux étaient les représentants de l’État, et par suite de la future souveraineté des peuples.
Que dire de ce conflit d’intérêts, au point de vue de la liberté humaine? Il faut condamner d’une manière absolue et les papes et les empereurs, car les uns et les autres menaçaient également la puissance souveraine des États qui se partageaient la chrétienté. Il est cependant certain que leur lutte fut favorable à la souveraineté civile, car à peine a-t-elle cessé, que les rois proclament leur indépendance, et affranchissent le pouvoir civil de la suprématie du pape. A qui devons-nous ce bienfait? Aux rois? Si les papes n’avaient combattu l’ambition des empereurs, et si les empereurs n’avaient combattu l’ambition plus dangereuse encore des papes, il n’y aurait pas eu de rois. Aux empereurs et aux papes? Ils se disputaient la monarchie universelle. Si leurs luttes ont conduit au triomphe de la souveraineté civile, ce n’est certes pas aux combattants qu’il en faut savoir gré. Ils ont fait le contraire de ce qu’ils ont voulu : leur ambition égoïste a servi la cause des nations. Mais comment le mal peut-il être une source de bien? Si l'on écarte Dieu, il faut dire que le mal est le bien, et que le bien est le mal. Il n'y a qu’un moyen d’échapper à cette absurdité, c’est de reconnaître une puissance qui domine les passions humaines et qui les fait servir aux desseins de son infinie sagesse. Alors la lumière se fait, et l’homme adore la main qui le guide. Que si l’on préfère les ténèbres, on a raison de bannir Dieu de l’histoire ; mais à quoi servira une histoire où règne la force aveugle? A détruire le sens moral et à vicier la conscience.
DIEU DANS L’HISTOIRE
Les empereurs soutiennent, sans qu’ils s’en doutent, une cause juste, une cause qui a l’avenir pour elle. N’en serait-il pas de même des papes? L’idéal qu’ils poursuivaient était l’harmonie du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel. Constatons d’abord que l’idéal est faux. Le glaive temporel était à la vérité à la disposition de l’Église, mais il n’était pas dans sa main ; l’État était subordonné à l’Église, mais il ne se confondait pas avec elle. La théorie de deux pouvoirs est fausse, et elle repose sur un faux principe. Il n’y a pas deux pouvoirs, il n’y en a qu’un, parce qu’il n’y a qu’une seule souveraineté. Le pouvoir spirituel, en tant que pouvoir, appartient à l'État, aussi bien que le pouvoir temporel. Que si on le sépare, en le rapportant à une mission divine, comme faisaient les papes, on aboutit fatalement à la domination de l'Église, à la puissance absolue, illimitée du souverain pontife.
Voilà une nouvelle contradiction qui est dans la notion même du pouvoir spirituel. Les papes veulent plus que ce qu’ils tint l’intention de vouloir. Mais cela est la moindre des choses. Leur doctrine a une face qui est vraie et qui détruit dans sa base le pouvoir spirituel, dont elle est cependant une manifestation. L’Église réclame sa liberté, et l’histoire nous apprend que la liberté de l’Église veut dire la servitude de l’État et l’esclavage de la raison. D’où vient cette liberté? C’est Jésus-Christ qui, le premier, revendiqua la liberté de la conscience, en face de César. En disant: Rendez à Dieu ce qui est à Dieu, il affranchit l’àme du joug que l’État exerçait dans l’antiquité, même sur le for intérieur. C’était séparer la religion de l’État. Mais l’Église réclama pour elle la liberté que le Christ avait demandée pour le croyant. Pour mieux dire, elle se mit à la place de Dieu, et voulut que l’homme fût assujetti envers elle, au lieu d’être soumis à Dieu. Par là, elle changea une loi de liberté en loi de servitude. C’est ainsi que la liberté de l'Église signifia l’asservissement des individus et de l’État. Il n’en est pas moins vrai qu’en maintenant sa liberté en face de l’État, l’Église maintenait la séparation entre la religion et l'État que Jésus-Christ avait établie. C’était un germe de liberté pour les consciences qu’elle-méme opprimait. En effet la distinction du
LES FAITS. — DISSOLUTION DU CATHOLICISME
pouvoir spirituel et du pouvoir temporel implique qu’il y a une partie de l’homme qui échappe à la domination de l’État, ce qu’il y a de spirituel en lui, la conscience, et partant aussi la raison. Il est vrai que l’Église mettait son despotisme à la place de celui de l’État, mais ce n’était là qu’une usurpation, un état transitoire. La • révolution religieuse du seizième siècle et la révolution politique du dix-huitième mirent fin à la domination de l’Église. Il resta alors cette vérité que la conscience est libre en face de l’État.
Qui a conservé le dépôt de cette vérité pendant les longs siècles • qui séparent la prédication évangélique de la Révolution? L’Église, en luttant pour l’indépendance du pouvoir spirituel contre les prétentions des empereurs qui auraient ressuscité le césarisme, s’ils l'avaient emporté. Ainsi l’Église défendait le droit de la conscience, c’est à dire un principe appelé à la ruiner. Preuve évidente qu’elle le fit sans le vouloir. Qui donc le fit par son or- * gane?Qui fit servir le pouvoir spirituel de l’Église à la liberté de conscience? Comment un principe de servitude est-il devenu un principe d’affranchissement? Mettez Dieu hors de l’histoire, il ne restera qu’un dédale de contradictions. Dieu seul nous donne le moyen d’en sortir. Non, ce n’est pas aux papes que nous devons la liberté de conscience, pas plus que nous ne devons la souveraineté des nations aux empereurs. Papes et empereurs ont été des instruments dans les mains de Dieu. Cela ne justifie pas les hommes, et cela ne nous empêche pas de les condamner. Mais cela justifie Dieu, et justifier Dieu, c’est dire qu’il y a une providence qfui gouverne les choses humaines, en se servant même de nos erreurs et de nos mauvaises passions.
N° 4. Dissolution de la féodalité et du catholicisme (1)
A la fin du onzième siècle, l’Europe entière s’ébranle, au cri de Dieu le veut. C’est Jésus-Christ, le Fils de Dieu qui, apparaissant à Pierre l’Hermite, lui commande de prêcher la guerre sainte. C’est
(I) Voyez les témoignages dans mon Etude sur ta Féodalité et dans mon Etude sur la Réforme.
DIEU DANS L’HISTOIRE
au nom de Dieu que le pape appelle les fidèles aux armes. A sa voix tous s'écrient : Dieu le veut! Le pape voit dans ces paroles une inspiration divine. « Dieu même, dit-il, les a prononcées par la bouche des siens. » Les croisés étaient si convaincus que Dieu les conduisait, qu’ils voyaient à chaque pas des miracles : c’est Dieu qui intervertissait les lois de la nature pour venir au secours de ses élus : c’est Dieu qui leur donnait la victoire par son intervention surnaturelle.
* Pourquoi Dieu intervient-il dans cette nouvelle migration de peuples? C’est qu’il s’agit de sa propre cause. Les croisés s’arment pour conquérir le tombeau du Fils de Dieu. Écoutons le pape Urbain qui prêcha la première croisade. Il commence par rappeler à ses auditeurs que le Rédempteur du genre humain, se revêlissant de chair pour le salut de tous, a sanctifié de sa présence la terre de promission. Dans cette terre sainte, il y a une ville sainte par excellence, c’est Jérusalem. Ce berceau de notre salut, continue le pape, cette patrie de Notre-Seigneur, un peuple sans Dieu l’occupe par violence. Les chiens sont entrés dans le lieu sacré, le sanctuaire est profané. » C’est aussi en ce sens que saint Bernard prêcha la croisade : « La terre tremble, s’écrie-t-il, car le Dieu du ciel a perdu sa terre, sa terre, dis-je, où il a vécu trente ans parmi les hommes, sa terre qu’il a illustrée de ses miracles, consacrée de son sang, glorifiée par sa résurrection. »Quaud la ville sainte fut prise par Saladin , le pape adressa à la chrétienté un appel lamentable : « Non, la langue ne peut exprimer, les sens 11e peuvent comprendre quelle a été notre affliction , quelle doit être celle du peuple chrétien , en apprenant que la terre illustrée par tant de prophètes, la terre d’où les lumières du monde sont sorties, et ce qui est encore plus grand et plus ineffable, où s’est incarné le Dieu créateur de toutes choses, que cette terre est tombée au pouvoir des infidèles. » Ç’est cette douleur immense qui arma la chrétienté : « Dieu exige, dit un troubadour, que nous le suivions pour aller reprendre son saint sépulcre. »
Ainsi conquérir un tombeau, tel était le but des papes, en prêchant la guerre sacrée. Quant aux barons qui s’armèrent au cri de Dieu le veut , ils aimaient la guerre, dit Montesquieu, et ils avaient beaucoup de crimes à expier ; on leur proposa de les expier en suivant leur passion dominante ; tout le monde prit donc la croix
LES FAITS
DISSOLUTION DU CATHOLICISME
et les armes. Ajoutez-y l’humeur vagabonde de la race germanique; il n’y en a pas qui soit plus avide d’aventures. L’invasion de l’empire romain fut une grande aventure. Au onzième siècle, une passion immodérée de pèlerinage emporta les chevaliers, les clercs, les femmes mêmes. C’était moins piété que besoin de s’agiter, d’échapper à l’ennui des manoirs et des cloîtres. Puis, comme le dit l’auteur d’une chanson de geste :
Jouvencels sommes, accroissons notre pris
Et querons los en autre pays.
Les chevaliers ne cherchaient pas seulement la gloire ; ils cherchaient des terres, des seigneuries et des principautés.
Voilà ce que les hommes voulaient en prenant la croix contre les infidèles. Est-ce aussi là ce qu’ils ont fait? L’histoire répond pour nous. Les croisades échouèrent complètement; le tombeau de Jésus-Christ est encore aujourd’hui dans les mains des chiens auxquels les croisés voulurent l'arracher. Quant aux chevaliers, la gloire ne leur manqua pas, mais ils la conquirent au prix d’innombrables misères : les principautés qu’ils gagnèrent ressemblaient à des rêves qui s’évanouissent plus vite qu'ils ne se forment. A la vue de l’inanité des efforts gigantesques tentés pour atteindre un but chimérique, des historiens, des philosophes out crié à la folie! L’Europe entière, en proie à la folie pendant des siècles! Et folie en effet il y avait à armer un continent pour conquérir le tombeau 5e Dieu ! Ce n’est certes pas là ce que Dieu voulait. On s’est donc mis à rechercher les résultats de ce conflit séculaire entre deux mondes. Et qu'a-t-on trouvé? Des choses aussi merveilleuses qu’incontestables : la féodalité brisée, les serfs affranchis, les communes revendiquant leurs franchises, le commerce et l’industrie prenant la place de la guerre, les barons abdiquant leur puissance souveraine au profil de la royauté. Voilà ce que fit la chevalerie féodale. Certes si elle avait prévu que telles seraient les conséquences de ses combats séculaires, elle eût brisé ses armes plutôt que de les employer à ruiner sa puissance. Oui, par un étrange concours de circonstances, il se trouve que ces milliers de barons qui vont guerroyer en Asie, pour conquérir des principautés , sont occupés à démolir la féo-
dalité qui est leur vie, leur idéal. Ce sont les grands vassaux qui ouvrent les croisades, et quand elles finissent, il n’y a plus de grands vassaux. Au onzième siècle, les rois jouent un si petit rôle dans le monde, qu’on ne s’adresse pas même à eux, quand il s’agit d’entreprendre les guerres saintes. C’est un baron qui commande les chevaliers. Au quatorzième siècle, la royauté domine, et elle domine grâce aux croisades qui ont ruiné les grands vassaux. Les . serfs remplissent les armées, or les armes affranchissent. Dans le royaume de Jérusalem il n’y a pas de serfs, et à la fin des croisades il n’y en a plus en Europe. Il y a un tiers état qui rivalise avec l’aristocratie et qui est destiné à prendre sa place. C’est toute une révolution qui s’est faite par les classes dominantes, au profit des classes dépendantes. Le moyen âge finit, une ère nouvelle s’ouvre. ,
Certes personne ne dira que cette bienfaisante révolution soit l’effet de la liberté humaine. Il est clair comme le jour que les hommes ont fait ce qu’ils ne voulaient pas faire, et que s’ils avaient prévu ce qu’ils feraient, ils n’auraient pas crié : Dieu le veut. Non, ce n’est pas l’aristocratie féodale qui de propos délibéré a ruiné la féodalité. Qui donc l’a fait! Faut-il demander si c’est la folie religieuse? Fera-t-on de la folie une autre Majesté que l’on placera à côté du hasard? Non, les hommes ne croiront jamais que la folie fasse l’œuvre d’une sagesse profonde, et que l’humanité doive sa liberté à ceux qui allaient conquérir un tombeau ou des châteaux en Espagne. Si ce ne sont pas les croisés' qui firent ce que les croisades ont produit de bien, qui donc est-ce? Il serait ridicule de parler de la nature ou d’une loi générale. Cela n’aurait pas de sens. Il s’agit d’expliquer comment il s’est fait que les croisés ont détruit la féodalité, alors que leur but était, au contraire, de la transplanter tout armée en Orient. A cette question on cherchera vainement une autre solution que Dieu et sa providence.
La féodalité, abandonnée à elle-même, ne serait pas parvenue à se transformer; les serfs n’auraient pas eu la force de lutter avec les seigneurs. Que serait devenue la liberté générale? Il est vrai que les barons avaient l’esprit de liberté, mais c’était une liberté privilégiée qui avait pour base la servitude des masses. Est-ce que la transformation de la société, opérée par les croisades, se serait faite, si cet immense bouleversement n’était pas
LES FAITS. — DISSOLUTION DU CATHOLICISME
venu en aide aux serfs et aux hommes libres des villes? La liberté avait des ennemis partout et des alliés nulle part. Elle avait un ennemi dans l’Église qui sentait d'instinct que la liberté était incompatible avec la domination qu’elle exerçait sur les âmes. La royauté ne lui était guère plus favorable, parce que le mouvement démocratique tendait à affranchir les peuples de la puissance des rois aussi bien que du joug des barons. Qui donc prit parti pour la liberté? Celui qui a créé les hommes libres. Il se servitdes passions guerrières de la féodalité pour user la féodalité. Qui n’adorerait ici la providence divine?
Il y a une autre face des croisades qui est plus merveilleuse encore. Qui appela la chrétienté aux armes au cri de Dieu le veut? Les papes. Que voulaient-ils? A les entendre, ils voulaient délivrer la terre sainte. En apparence les guerres sacrées donnèrent à la papauté une influence qu’elle n'avait jamais eue. En réalité, elles ruinèrent sa puissance. C'était une puissance d’opinion. Au onzième siècle, il suffit de quelques paroles enflammées d’Urbain pour soulever la chrétienté. Au quatorzième, les papes adressent aux fidèles les appels les plus pressants, et on les laisse se lamenter, personne ne répond à leur voix : alors même que les Turcs menacent l'Europe, les fidèles refusent d’obéir à celui qui se dit le vicaire de Dieu. Voilà une révolution dans les esprits, plus considérable que celle qui s’est faite en-même temps dans les classes sociales. N’aurait-elle pas la même cause, les croisades? Le fait ne saurait être contesté. Les croisades furent un principe d’indifférence religieuse, et même d’incrédulité. Condorcet dit : « Ces guerres, entreprises par la superstition, servirentà la détruire (1). » Rien n’est plus vrai.
La superstition qui régnait au moment où les croisades commencèrent, est digne de la folie qui les fit entrependre. Quand Pierre l’Hermite prêcha la guerre sainte, l’enthousiasme religieux était au comble. Comment se manifesta-t-il? On croyait qu’il y avait quelque chose de divin dans le prédicateur, on allait jusqu’à arracher les poils de son mulet pour les garder comme des reliques. Quels étaient les guides des premiers croisés qui suivirent l’Ermite, persuadés que Dieu parlait par sa voix? Une oie et une
(I) Condorcet Tableau Jes progrès Je l’esprit humain, pag. 173.
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chèvre qu’ils croyaient divinement inspirés. Tel était le stupide fanatisme des populations qui prenaient la croix au cri de Dieu le veut. Quelques siècles se passent, les croisades finissent. Ce n’est pas que les papes cessent de prêcher la guerre sainte, mais les fidèles ne les écoutent plus. Pourquoi? Eux-mêmes vont nous le dire. Au onzième siècle le pape Urbain avait dit Dieu le veut, et les croisés ne doutaient point que Dieu ne leur donnât la victoire. Et Dieu donna la victoire aux infidèles. « 11 n'était donc pas vrai, se dirent les fidèles, que Dieu avait voulu la guerre sainte. Il n’était pas vrai que la puissance des Sarrasins devait finir. Dieu semblait, au contraire, les favoriser. » Les poètes, organes des sentiments populaires, accusèrent Dieu : « Adorons Mahomet, disaient-ils, et devenons mécréants, puisque Dieu veut que nous soyons injustement vaincus. Bien fou est-il celui qui cherche querelle aux Turcs, puisque Dieu les protège! »
Ces paroles sont d’un templier, un de ces chevaliers qui consacraient leur vie au service du Christ. On sait les accusations qui s’élevèrent contre l’ordre du Temple : le pape reproche l’apostasie et l’incrédulité aux chevaliers, il affirme qu’ils niaient le Rédempteur. On peut se défier de confessions arrachées par la torture ou par la crainte, mais il y eut des aveux faits librement en Angleterre et ils confirment les faits révélés par les templiers français. Longtemps avant la tragédie qui mit fin au Temple, les papes accusèrent les hospitaliers des mêmes crimes. Rien de plus naturel. L’incrédulité envahit le monde féodal à la suite des croisades. On a dit que deux révélations se détruisent par cela seul qu’elles coexistent. Cela explique comment l’indifférence d’abord, puis l’incrédulité prirent la place de la superstition. La foi aveugle ne se conçoit que dans l’isolement intellectuel. A la suite de l’invasion des Barbares, l’Occident catholique se sépara du reste de la terre. Il y eut quelques siècles de ténèbres et de foi sans doute. Mais voilà que l’Église soulève l’Europe et la jette sur l’Asie. Les croisés vinrent en contact avec des croyants tout aussi fanatiques. Ils commencèrent par les traiter de chiens, et ils finirent par douter de leur damnation : « Dieu, disent-ils, qui est tout miséricorde, aurait-il créé les hommes pour les livrer à la mort éternelle? » Voilà le premier cri d’indifférence religieuse, et de l’indifférence à l’incrédulité la pente est facile. Il y eut un empereur
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incrédule, Frédéric II qui aimait de s’entourer de Sarrasins. Le blasphème le plus horrible qui ait été lancé contre les religions révélées, date du treizième siècle, le blasphème des trois imposteurs. Jésus-Christ, le Fils de Dieu, traité d’imposteur, et mis sur la même ligne que Mahomet! Quel signe des temps!
En présence de cette étonnante révolution, la philosophie aussi peut dire : Dieu le veut. Mais ce que Dieu a voulu, n’est certes pas ce que les hommes voulaient. Les papes espéraient que les croisades amèneraient la conversion des infidèles, et voilà que les fidèles désertent les autels du Christ et dans leur impiété vont jusqu’à le traiter d’imposteur. Quelle déception pour les vicaires de Dieu ! Quelle déception pour ceux qui restèrent fidèles! Supposons que la voix de Dieu eût parlé aux croisés du onzième siècle, et leur eût dit : « C’est la foi dans le Christ qui vous met les armes à la main ; vous appelez la guerre que vous allez entreprendre, une guerre sainte. Eh bien , quand vous aurez versé votre sang pour conquérir le tombeau de celui que vous adorez comme Dieu, on niera qu’il soit Dieu, et on le qualifiera d 'imposteur. Cette guerre, dite sainte, répandra l’indifférence religieuse et l’incrédulité. Elle ruinera dans ses fondements le pouvoir de l’Église et de la papauté. Voilà ce que vous allez faire. » A ces paroles, les cœurs se seraient glacés d’effroi et d’horreur; les croisés auraient arraché la croix qui les marquait comme soldats du Christ, ils seraient morts de désespoir. Pour mieux dire, ils n’auraient pas compris le prophète qui leur eût tenu ce langage, ils l'auraient répudié comme l’orgâne de Satan; cependant ce langage eût été celui de la réalité, tandis que les croisés étaient en proie aux illusions de la folie. N’y aurait-il donc rien que folie dans le monde! Mais par quelle inexplicable loi la folie faisait-elle l’œuvre de la sagesse? Nous n’applaudissons pas à l’incrédulité, et encore moins au blasphème; nous applaudissons aux accents de charité du poète qui croit au salut des Sarrasins; nous applaudissons au mouvementée libre pensée qui se manifeste en Europe à la suite des croisades, comme nous applaudissons à l’émancipation des serfs et à l’affranchissement des communes. A qui devons-nous ces bienfaits? Aux croisades, mais certes pas aux crbisés. Qui donc a fait servir la folie des croisés au progrès de l’humanité? Qui, sinon Dieu et sa providence?
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Ceux qui veulent à tout prix mettre Dieu hors de l'histoire diront que nous appelons gouvernement providentiel ce qui se fait en vertu d’une loi que nous ignorons. Nous comprendrions ce langage dans la bouche des athées ; nous ne le comprenons pas chçz ceux qui croient en Dieu. Il y a plus : il nous semble que l’histoire est une preuve vivante de l’action que Dieu exerce sur les choses humaines. L'incrédule peut nier que Dieu lui parle dans la foi de sa conscience, mais il niera en vain que Dieu agit sur le monde; autant vaudrait nier que le soleil nous éclaire et nous échauffe. Il ne suffit point de nier, il faut donner une explication que la raison puisse accepter de cette merveilleuse éducation de l’Iiuinauité, qui se fait à travers nos erreurs, que dis-je? par nos égarements mêmes. Eh bien, on en chercherait vainement une autre que Dieu et sa providence.
Le moyen âge, disent les historiens, est le règne de la foi, cela est vrai, mais la libre pensée s’y produit également. Nous sommes au neuvième siècle, à la veille de l’âge que l’on appelle âge de fer, parce que la force régnait en souveraine, et les ténèbres de ces temps malheureux sont devenues proverbiales. Cependant voici un libre penseur : « Je ne suis pas tellement épouvanté de l’autorité, dit-il, je ne redoute pas tellement la furie des esprits peu intelligents, que j’hésite à proclamer hautement les choses que démontre avec certitude la raison. » Jean Scot va plus loin : « L’autorité dérive de la raison, dit-il, nullement la raison de l’autorité. Toute autorité qui n’est pas avouée par la raison est sans valeur. La raison, au contraire, appuyée sur sa propre force, n’a besoin de la confirmation d’aucune autorité. » Ces maximes suffisaient pour ruiner le catholicisme, et en réalité Jean Scot nie les dogmes fondamentaux de la religion chrétienne.
D’où vient ce libre penseur? C'est un rayon de la philosophie grecque qui l’a éclairé, un pâle rayon, mais il suffit de boire à la source de l’antiquité, fut-elle troublée, pour que la pensée s’affranchisse. Or, il y a eu pendant tout le moyen âge un courant d’hellénisme dans le monde occidental. On sait l’autorité dont jouissait Aristote. Il passait pour un précurseur du Christ; dans quelques
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églises on lisait sa morale tout ensemble avec l’Évangile. Aristote est-il réellement catholique? II l’est si peu qu’il y a opposition radicale entre sa doctrine et les dogmes chrétiens. Ce n’est pas sans raison que le Manuel des inquisiteurs Je place au nombre des hérétiques pour avoir enseigné l'éternité du monde-. Il enseigne pis que cela. Son Dieu n’est qu’une abstraction, un premier moteur, sans lien avec le monde moral, sans action sur les individus et sur les sociétés. On ne peut pas dire qu’il nie l’immortalité de l’âme, il ne s’en occupe pas. Si sa philosophie ne procède pas de la sensation, elle aboutit presque inévitablement au sensualisme, c’est h dire à la négation de toute religion. C’est donc un adversaire du Christ que la scolastique mettait sur la môme ligne que le Christ! Elle introduisit l’ennemi dans le camp, et l’ennemi ruina tout l’édifice du christianisme traditionnel.
Comment la philosophie d’Aristote pénétra-t-elle dans le monde catholique? La langue dans laquelle le philosophe a écrit, périt à la suite de l’invasion des Barbares, et avec la langue tout lien semblait rompu entre l’occident chrétien et l’antiquité grecque. Parla plus étonnante des révolutions ce furent les Arabes qui communiquèrent les écrits d’Aristote aux scolastiques. La conquête et la victoire développèrent les belles facultés dont Dieu avait doué les habitants du désert ; une brillante civilisation s’épanouit là où régnaient les successeurs de Mahomet, à Bagdad comme à Cordoue. Les philosophes arabes traduisirent les ouvrages d’Aristote à l’usage des sectateurs du Coran. Comment ces traductions vont-elles profiter à la chrétienté latine? Une autre race de l’Orient, ennemie jurée du Christ, les juifs se chargèrent de traduire les traductions arabes en latin pour l’usage de la chrétienté. Aristote, interprété par les Arabes, était encore plus hostile à la foi chrétienne que l’Aristote grec. Les Arabes et les Juifs développèrent l’aristotélisme jusque dans ses dernières conséquences. Le dieu des philosophes arabes est un dieu sans liberté et sans providence; il se confond avec les lois générales de l’univers, la personnalité de l’individu disparaît ; Averroès dit ouvertement que l’immortalité de l'âme n'est que la renaissance éternelle de l’humanité, et que le dernier terme de la perfection de l'homme est son absorption en Dieu. Nous répudions la philosophie arabe, car elle détruit toute espèce de religion ; il n’y a plus de religion
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quand Dieu n’est pas en rapport avec les hommes, il n’y a plus de religion, quand l’homme n’a ni passé ni avenir. Cependant nous applaudissons à l’influence que les Arabes ainsi qu’ Aristote eurent sur la philosophie chrétienne. L’Église voulait enchaîner l’esprit humain dans les liens d’un dogme immuable ; si elle l’avait emporté, il n’y aurait plus eu une ombre de libre pensée : c’eût été la mort de la raison. Mieux valait que la raison s’exerçât sur des erreurs; que de s’engourdir dans l’inaction et dans la servitude. C’est moins la véritéqu’il possède, qui profite à l’homme, que la recherche libre de la vérité.
Ceux qui croient avec nous que l’hellénisme, même défiguré et altéré, fut un élément de liberté intellectuelle au moyen âge, un contre-poids à la domination absolue du catholicisme, ne doivent-ils pas voir la main de Dieu dans le merveilleux concours de révolutions qui fut nécessaire pour que la philosophie d’Aristote et d’Averroès parvint aux scolastiques? Quoi! l'Europe est catholique ; isolée du reste du monde par l’esprit étroit de la féodalité, elle menace de devenir une Chine orthodoxe! Qui rompt cet isolement? Qui met les penseurs chrétiens en rapport avec les penseurs de la Grèce? Des disciples de Mahomet, aidés de disciples de Moïse. Est-ce que pas hasard Mahomet aurait prêché la guerre sainte pour répandre la philosophie d’Aristote dans l’Occident catholique? Et qui a appelé les Juifs en Europe? qui les a dispersés dans toutes les parties du monde? La force, la violence des conquérants ou l’intolérance de l’Église. Et ces Juifs, traqués comme des bêtes fauves, jettent dans la chrétienté un germe de libre pensée qui servira à dissoudre la domination de l’Église. Nous demandons que l’on nous explique, par la liberté humaine, ces faits qui tiennent du prodige? Et si ce n’est pas la liberté qui les a produits, qui donc a mis l’Europe catholique en rapport avec la Grèce par l’intermédiaire des Juifs et des Arabes? Qui, sinon Dieu?
La culture grecque est un élément essentiel de la civilisation modernp. Par quelle voie l’hellénisme est-il parvenu à l’Europe catholique? Le moyen âge ne connaissait que la philosophie
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d’Aristote, encore ne la connaissait-il que par des traductions faites sur des traductions. Il fallait une communion plus intime entre les races germaniques et le génie de la Grèce. Comment furent-elles initiées à une langue qui leur resta étrangère pendant dix siècles? Qui répandit les chefs-d’œuvre de la littérature grecque dans le monde barbare de l’Occident? Les Turcs. Nous voilà en présence d’un de ces événements considérables qui ont changé la destinée du monde. La prise de Constantinople ouvre l’ère moderne. Ce furent des Grecs chassés de leur patrie par les Barbares de l'Orient qui communiquèrent l’hellénisme au monde occidental. Ce fait est si étrange et il a eu une si longue influence, qu’il vaut la peine de s’y arrêter pour le considérer sous toutes ses faces.
Ce sont quelques savants qui produisent cette immense révolution. D’oü viennent-ils? D’un empire, où il n’y a plus un atome de vie. Constantinople se meurt depuis dix siècles. La décadence est telle que les historiens sont à la recherche d’expressions flétrissantes pour la dépeindre. « Son histoire fait pitié, dit le comte de Maistre, quand elle ne fait pas horreur; on dirait que la langue française a voulu faire justice de cet empire en le nommant Bas. » C’est donc la décrépitude intellectuelle et morale qui ranime la vie de l’intelligence en Europe. Voilà qui est déjà bien étrange. En réalité, Constantinople n’a fait que conserver pendant dix siècles le dépôt des chefs-d’œuvre de la Grèce antique; les Grecs du Bas-Empire les commentaient sans les sentir, sans les comprendre. Ce sont les écrivains d’Athènes, ce ne sont pas les lettrés de Byzance qui ont ranimé la vie de l’intelligence en Europe.
Ici se présentent de singuliers problèmes. L’Europe a eu des rapports directs avec le Bas-Empire et avec la Grèce, dès le douzième siècle. Des princes franks ont régné à Constantinople et à Athènes. Des millions de croisés ont inondé les pays où la langue des Hellènes se parlait encore, et ils n’ont pas appris celte langue, ils n’ont pas songé à rapporter de leurs pèlerinages les chants d’Homère et de Sophocle, ils se contentaient de rapporter des reliques imaginaires. Cela prouve que le temps n’était point venu; vainement tous les lettrés du Bas-Empire auraient-ils été transplantés en Europe au moyen âge, sauf quelques penseurs soli-
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taires, elle ne s'en serait pas émue. Il fallait que les esprits fussent préparés à recevoir la culture hellénique, pour qu’elle portât les fruits admirables qui seront toujours la nourriture de notre âme. Ne serait-ce pas là le secret de cette longue décadence à laquelle les ennemis du nom grec insultent? Nous y voyons une raison de plus pour être reconnaissants envers la race dont la décrépitude même fut un bienfait pour l’humanité. Mais qui préserva le Bas-Empire des barbares de l’Orient? Dès le septième siècle ils s’approchent de Constantinople; au douzième l’existence de l’empire grec est compromise, il faut les croisades pour la sauver, pour maintenir encore pendant quelques cents ans un État sans vie propre. Nous demandons qui envoya ces sauveurs à la Grèce mourante? L’Europe catholique se jeta sur les Sarrasins, au cri de Dieu le veut. L’histoire doit dire aussi : Dieu l’a voulu. Que l’on essaie d’expliquer autrement celte suite merveilleuse de circonstances qui conserva un empire toujours prêt à mourir. Pour compléter le miracle, voici les papes qui cherchent à soulever l’Europe chrétienne contre les Turcs; ils prêchent une nouvelle croisade et ils prêchent dans le désert. Non, Constantinople ne doit pas être sauvée; l’heure de sa mort a sonné, car l’Europe attend les Grecs qui doivent l’aider à secouer le despotisme intellectuel sous lequel elle menace de s’engourdir. Dieu le veut. Constantinople tombe, et la Renaissance s’ouvre.
Qu’est-ce que la Renaissance? C’est une vie nouvelle; elle donne la main à la Réforme et à la libre pensée. Le lien entre la Renaissance et la Réforme ne saurait être contesté : Mélanchlhon et Zuingle étaient des humanistes. Luther, qui n’aimait point la philosophie, avoue que la Renaissance favorisa l’étude de l’Écriture. Or, livrer la parole de Dieu à la lecture et à la discussion des fidèles, n’était-ce pas les détourner de la religion orthodoxe pour les ramener au christianisme primitif? En réalité les lettrés et les réformateurs étaient d’accord, les uns et les autres prêchèrent le retour à la simplicité et à la pureté de l’Évangile. A certains égards, la Renaissance dépassa la Réforme, et prépara la voie à la philosophie, à la libre pensée. Il est impossible de rester attaché aux superstitions catholiques, quand on est initié au libre géuie de la Grèce. Il y eut des humanistes qui refusèrent de se rallier au drapeau de Rutten; catholiques en apparence, pour
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mieux dire, indifférents, ils n’étaient pas loin de partager l’avis de Montaigne, qu'il ne valait pas la peine de désérter l’Église pour si peu de chose. Tel était le chef des humanistes au seizième siècle. Luther, avec sa violence habituelle, traite Erasme d’épicurien, d’ennemi du Christ, d’ennemi de toutes les religions. C’était aller trop loin. Erasme était chrétien, mais chrétien rationaliste, c’est à dire sur la pente de l’incrédulité philosophique. Il y a un autre homme de génie au seizième siècle, si fertile en grands esprits : Hutten résume en lui tout ce qu’il y a d'aspirations à la liberté dans le mouvement de la Renaissance et de la Réforme. Herder a admirablement caractérisé Luther, en l’appelant le chevalier de la libre pensée. Les réformateurs s’insurgèrent contre la papauté, au nom de la liberté chrétienne, mais la liberté du chrétien ne servait qu’à légitimer l’esclavage de l’homme et trop souvent l’asservissement de la raison. Hutten étonna ses amis par ses aspirations ardentes, infinies. Il lui fallait la liberté en tout; toutes les causes où elle se trouvait mêlée, étaient les siennes. Hutten n’est pas un luthérien, c’est un précurseur du dix-huitième siècle.
Voilà ce que fut la Renaissance. C’est l’avénement de la libre pensée. Qui imprima le premier mouvement à cette révolution intellectuelle? Les lettrés chassés de Constantinople par les Turcs. N’est-ce pas là un concours merveilleux de circonstances? Et qui n'y verrait la main de Dieu? Ce ne sont pas les Turcs que l’on célébrera comme les missionnaires de la libre pensée. Et nous ne sommes pas au bout. Les lettrés se réfugient en Europe. Qui leur donnera asile? Qui sauvera les chefs-d’œuvre de la littérature grecque de la destruction qui les attend sous la domination de la barbarie? Les papes. Ils envoient des humanistes dans les provinces occupées par les Turcs, pour acheter au poids de l’or les manuscrits qui sont de plus grands trésors que tout l’or de ce monde. Grâce aux souverains pontifes, disait-on, la Grèce n’avait point péri , elle n’avait fait qu’émigrer en Italie. Les papes savaient-ils ce qu’ils protégeaient, en favorisant l'étude des lettres grecques? Non, les plus déterminés des philhellènes auraient reculé d’horreur, s’ils avaient pu prévoir que la littérature antique rallumerait la libre pensée, et mettrait fin à la religion traditionnelle. Les moines, dans leur stupidité, étaient plus clairvoyants que les vicaires de Dieu : « On a inventé une nouvelle langue,
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disaient-ils, qu’on appelle le grec ; il faut bien s’en garder, c’est la mère de toutes les hérésies. » Au seizième siècle, les papes se rangèrent de l’avis des moines; ils livrèrent les humanistes aux bûchers de l'inquisition.
Que l’on réfléchisse un instant à ce que les hommes ont voulu et à ce qu’ils ont fait. Mahomet prêche l’unité de Dieu, le sabre à la main ; les Arabes se répandent en Asie, en Afrique, en Europe ; une brillante culture se développe. Des philosophes arabes initient les théologiens -catholiques à la libre pensée. Est-ce là ce que Mahomet a voulu? Les Arabes et les Turcs sont arrêtés pendant des siècles par les murs de Constantinople; qui les arrête? Il faut qu’ils attendent l’heure où l’hellénisme mourant pourra léguer sa langue et ses chefs-d’œuvre aux races germaniques. Qui marque cette heure? sont-ce les hordes barbares de l’Orient? Chassés par les Turcs, les lettrés grecs sont accueillis comme des bienfaiteurs par les papes. Ils sont, en effet, des libérateurs ; mais c’est l’esprit humain qu’ils viennent délivrer, et l’ennemi mortel de la libre pensée, c’est la papauté. Ainsi les souverains pontifes protègent ceux qui sont appelés à briser leur souveraineté. L’action de Dieu n’est-elle pas visible, palpable? On peut saisir sa main, et on ferme les yeux pour ue la pas voir!
§ 5. La Réforme (1)
N° 1. La réforme et le christianisme
La réforme est une révolution religieuse. C’est ce que disent tous les historiens. Il n’y a pas d’axiome plus banal. Est-ce aussi là ce que voulaient les réformateurs? Toute révolution est un progrès dans le développement de l’humanité, progrès violent, parce que les passions humaines s'opposent à la transformation régulière, pacifique, des institutions et des croyances. Donc toute révolution est une innovation. Est-ce que les réformateurs voulaient innover? Leur prétention, au contraire, était de retourner au passé, au christianisme primitif. Ils croyaient aussi bien que
(1) Nom renvoyoo» pour Ica lémoiguagea, aux tomes VIII, IX et X des Etude s sur l'histoire de l'humanité.
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les orthodoxes que l’Évangile était la vérité absolue, la parole de Dieu dont les hommes devaient se nourrir jusqu’à la consommation des siècles. En quel sens donc entendaient-ils revenir au christianisme primitif? Était-ce le christianisme de Jésus-Christ qu’ils voulaient rétablir? Répudiaient-ils l’œuvre des Pères de l’Église et des conciles? Du tout, c’est bien le christianisme traditionnel que Luther voulait maintenir. Il se défend de l'ambition de nouveauté comme d’un crime. Il combat l'Église, mais non le catholicisme; il avoue qu’il procède du catholicisme et que le catholicisme contient toute la vérité chrétienne.
Voilà ce que voulaient les réformateurs. Est-ce aussi là ce qu’ils ont fait? Écoutons les protestants modernes. Ce qui d'après eux distingue fondamentalement le catholicisme de la réforme, c’est que l’un représente l’immobilité, et l’autre le progrès ; ils opposent cette barrière infranchissable à toutes les tentatives de conciliation : « Impossible, disent-ils, d’unir dans une même confession ceux qui sont immobiles dans le passé, et ceux qui marchent d’un pas résolu vers l’avenir. » C’est dire que le protestantisme est un christianisme progressif. Certes les réformateurs auraient répudié une pareille idée, comme la pire des hérésies.
Ils l’auraient repoussée avec effroi; cependant celte idée découle naturellement, logiquement, de la réforme; elle date donc des réformateurs. Ils désertèrent l’Église, et remplacèrent son autorité par èelle de l’Écriture. Qui leur garantissait que ces feuilles de papier que l’on appelle livres saints, renferment la parole de Dieu? Calvin répond que l’Écriture est divine par cela seul qu’elle existe. L’inspiration que Calvin rapporte à Dieu, ne viendrait-elle pas des hommes? Et s’il en est ainsi, la raison ne devient-elle pps juge de la révélation? Or, la raison est progressive de son essence. Une révélation interprétée par la raison progressive, est aussi progressive. Qui dit révélation progressive, dit révélation imparfaite, bien que perfectible. Cela change la nature de la révélation, et le changement est radical. Le christianisme n’est plus la vérité absolue, révélée miraculeusement par Dieu.; c’est un anneau dans la chaîne infinie du progrès. Jésus-Christ n’est plus le Fils de Dieu, c’est un prophète. Le christianisme traditionnel est ruiné dans ses fondements.
Voilà à quoi aboutit la réforme. Les réformateurs se défen-
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daient comme d’un crime de vouloir innover quoi que ce fût dans le christianisme historique. Ouvrez les écrits des protestants modernes, français, anglais, allemands, tous inscrivent le progrès sur leur drapeau : il n’y a plus de dernier mot de Dieu. Bossuet disait : « Les articles de foi s'en iront les uns après les autres; les esprits un© fois émus et abandonnés à eux-mémes, ne pourront plus se donner de bornes; ainsi l’indifférence des religions sera le terme fatal où aboutira la réforme. » La prophétie est devenue une réalité. Demanderons-nous ce que Luther aurait fait s’il avait prévu les dernières conséquences de la réforme? N’aurail-il pas reculé d’horreur en voyant ses plus chères croyances détruites de ses propres mains? Il aurait préféré certainement rester dans le sein de l’Église, malgré ses abus, que de déserter le Christ, le Fils de Dieu, et de répudier l’Écriture, la parole de Dieu.
Ceci mérite réflexion. Il est donc bon que les hommes ne sachent point ce qu’ils font. S’ils le savaient, au lieu de s'élancer hardiment dans la voie de l’avenir, ils s’attacheraient au passé, et ils aimeraient mieux rester immobiles que d’abandonner des croyances qui font leur vie. C’est parce qu’ils ignorent où- ils vont, qu’ils marchent avec courage et avec sérénité. Qui n’admire l’inébranlable fermeté de Luther, appuyé sur la parole de Dieu! Cependant ce qu’il vénérait comme la parole divine, était une œuvre humaine, et lui-même faisait le premier pas hors de cette révélation écrite qu’il voulait maintenir à tout prix, alors même qu’elle contrariait ses instincts révolutionnaires. Si la main de Dieu n’est pas dans ce conflit entre ce que les hommes veulent et ce qu’ils font, quelle est donc la puissance mystérieuse qui nous cache les dernières conséquences de ce que noqs faisons, et qui par là même nous excite à faire ce que nous ne voudrions pas faire, et ce qui contribue néanmoins aux progrès de l’humanité? Là où il y a une direction si visible, n’y aurait-il pas une main qui dirige?
Si Dieu dirige notre destinée, si nous faisons toujours le contraire de ce que nous voulons faire, que devient notre liberté? Ne sommes-nous pas, ne resterons-nous pas toujours des instruments dans la main de Dieu? Nous avons répondu d’avance à cette question ou à cette critique du gouvernement providentiel. L’homme
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est libre, alors même que Dieu se sert de ses erreurs pour le conduire au but qu’il a assigné au genre humain. Par cela même qu’il veut et qu’il fait ce que Dieu ne veut pas, il témoigne de sa liberté. Est-ce à dire que ce conflit entre l’homme et Dieu sera éternel? Nous avons dit qu’à mesure que l’homme avance dans la voie de son perfectionnement , à mesure qu’il approche de Dieu , sa volonté tend à s’identifier avec celle de Dieu. N’en est-il pas ainsi des réformateurs? Ils voulaient revenir au christianisme primitif. Cette idée était juste; cela est si vrai qu’aujourd’hui les protestants avancés disent que le travail religieux de l'humanité consiste à réaliser le christianisme de Jésus-Christ. Les réformateurs se trompaient en croyant que le christianisme des Pères et des conciles était le christianisme primitif; et peut-être les protestants modernes se trompent-ils en considérant le christianisme de Jésus-Christ comme un idéal éternel. Ce qu’il y a de vrai dans ce mouvement, c’est que les réformateurs aussi bien que les protestants libéraux ne veulent pas d’un christianisme extérieur, immuable, ils veulent une religion intérieure et ils cherchent cette religion dans quelques paroles de Jésus-Christ. Si Luther pouvait revivre, il serait au premier rang des protestants avancés; preuve qu’il a fait ce qu'il voulait faire. Seulement au moment même où il agissait, il aurait été effrayé de ce qu’il allait faire. C’est l’effet de notre faiblesse ; elle se changera en force, à mesure que nous avancerons dans notre développement intellectuel et moral.
N° 2. La réforme et la liberté religieuse
Les réformateurs voulaient-il la liberté religieuse? Encore au dix-septième siècle Bossuet écrivait : « Les protestants sont d’accord avec nous que les princes chrétiens sont en droit de se servir de la puissance du glaive contre leurs sujets ennemis de l’Église et de la saine doctrine. » 11 y avait chez Luther un instinct puissant de liberté, mais il fut étouffé par l’influence du christianisme traditionnel. Le moine saxon a des accents d’intolé-
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rance dignes de Rome. En parlant des juifs, il dit qu’ils sont réprouvés comme meurtriers du Fils de Dieu. Il ajoute que les déicides ne respirent que le sang des disciples du Christ. L’Église’ souffrait les juifs, comme on souffre des esclaves. Luther est plus intolérant que Rome; il veut qu’on démolisse les synagogues, parce qu’on y blasphème contre le Christ; il veut qu’on défende aux rabbins d’enseigner leur croyance; il veut qu’on force les juifs à cultiver la terre, pour les chrétiens, et s’ils regimbent, qu’on les chasse! Luther a la même haine pour tous ceux qui sont hors du christianisme : « Bien qu’ils adorent un seul Dieu, dit-il, ils sont damnés, parce qu’ils ne connaissent pas le Christ. » N'était-ce pas damner les sectes chrétiennes qui s’écartaient de ce que lui, Luther, considérait comme la vérité? Il usa contre les sectaires du sophisme dont l’Église a si cruellement abusé; tout en disant que l’on ne devait pas les punir comme les hérétiques, il voulait qu’on les punit comme ennemis de l’ordre public : « Les sectes ne sont-elles pas une inspiration du diable? et le diable n'est-il pas meurtrier de son essence? Donc tous les sectaires compromettent la paix publique. »
Calvin n’y mettait pas tant de façons et de détours; il est franchement intolérant, comme saint Augustin, sauf qu’il n’a point la charité du Père de l’Église : « Quand j’aperçois quelqu’un, dit-il, renverser par mauvaise conscience la parole du Seigneur et éteindre la lumière de vérité, je ne lui pourrais jamais pardonner, et fût-il cent fois mon père. » En parlant d’un unitairien, il écrit :
« Sachant quel homme c’était, j'eusse voulu qu’il fût pourri en quelque fosse, si ce eût été à mon souhait. Et vous assure, s’il en lut sitôt échappé, que, pour m’acquitter de mon devoir, il n'eût pas tenu à moi qu’il ne fût passé par le feu. » Le réformateur mit cette affreuse doctrine en pratique. Ce qui fait l’horreur du meurtre de Servet, c’est moins la cruauté de Calvin que l’approbation de toutes les sectes; il n’y a pas jusqu’au doux Mélanchthon qui n’applaudit au sang versé. L’intolérance fut élevée à la hauteur d’une doctrine, dans le sein de l’Église réformée. Faut-il encore demander si les réformateurs voulaient la liberté religieuse?
Cependant aujourd'hui l’on dit, et cela est devenu un axiome historique, que la réformation a donné la tolérance au monde
LES FAITS. — LA RÉFORME
chrétien. Rousseau affirme que la religion protestante est tolérante par principe, qu’elle est tolérante autant qu’il est possible de l'être, puisque le seul <U>gme qu’elle ne tolère pas est celui de l’intolérance. Ainsi la tolérance est de l'essence de la réforme, tandis que l’intolérance est la marque et comme la flétrissure de l’Église catholique. C’est dire encore une fois que les réformateurs ont fait ce qu’ils ne voulaient pas faire. Et cependant il est vrai aussi que les germes de la liberté religieuse existent dans la révolution du seizième siècle. Il y a d'autres réformateurs que Luther et Calvin. Zuingle ouvre le ciel chrétien aux héros de l’antiquité païenne, au grand scandale du moine saxon. Dès les premières années de la réforme, Balthasar Hubmaier soutint que les persécuteurs étaient les vrais coupables : « Brûler les hérétiques. dit-il, c’est renier Jésus-Christ; car le Fils de Dieu n’est pas venu pour détruire ceux qui sont dans l’erreur, il est venu pour les sauver. » « Le vrai Fils de Dieu, dit Mutianus Rufus, c’est la sagesse divine. Cette sagesse n’a pas seulement été révélée aux Juifs, dans un petit coin de la Syrie, elle a été révélée aux Grecs, aux Latins, aux Germains , bien qu’ils eussent divers cultes. Celui-là est religieux qui est honnête, pieux et d’un cœur pur; tout le reste n’est que fraude. »
Cette semence germa, et le bon grain l’emporta sur l’ivraie catholique que les réformateurs orthodoxes avaient conservée par respect pour la tradition. Au dix-septième siècle, la tolérance fut un des griefs de Bossuet contre la réforme. Il a soin d’établir que la liberté est de l’essence du protestantisme, car il rejette toute profession de foi obligatoire pour les fidèles, il n’admet d’autre loi que l’Écriture, dont il abandonne l'interprétation à la raison individuelle; dès lors il ne peut 7)108 s’agir d’hérésie. Bossuet démontre encore que la réforme aboutit non seulement à la tolérance civile, mais même à la tolérance religieuse, c’est à dire à la maxime que l’on peut se sauver dans toutes les religions; à quoi bon alors le Christ? Voilà donc le protestantisme tout ensemble tolérant et intolérant. Les hommes encore une fois ont fait ce qu’ils ne voulaient point faire. Qui l’a fait malgré eux, et par eux? Ne serait-ce pas Dieu? Les hommes aussi ont leur part dans cet immense progrès, car en un certain sens, ils voulaient la liberté, et s’il leur était donné de revivre, ils la voudraient entière, absolue.
DIEU DANS L’HISTOIRE
Toutefois nous doutons que la force des principes déposés dans la réforme eût suffi pour établir la tolérance. Il est certain qu’elle ne fut acceptée par les deux partis qui déchiraient la chrétienté qu’après des luttes sanglantes, furieuses. Encore serait-il plus vrai de dire que les protestants et les catholiques subirent la liberté plutôt qu’ils ne l’acceptèrent. L'Église surtout n’en voulait à aucun prix. Elle voulait détruire, extirper le protestantisme, comme elle avait détruit, extirpé les sectes du moyen âge. Telle fut sa première pensée, en face de la réforme naissante, et en ce point-là, elle est restée immuable. Une diète solennelle est convoquée à Worms. Le légat du pape s'y présente : que demande-t-il? « Il n’y a qu’un moyen, dit-il, de réprimer la révolte de Luther, la force. A quoi bon alors une diète? L’Église n'avait-elle pas parlé par l'organe de son chef, le vicaire de Dieu, et quand l’Église avait parlé, que restait-il à faire aux princes, sinon d’exécuter la sentence du pape? » L’Église prêcha d’exemple partout où elle en eut le pouvoir. Philippe II arrêta le progrès des idées nouvelles, en Espagne par l’inquisition, en Belgique par le bourreau. En France, les guerres civiles et d’horribles massacres étouffèrent la réforme dans le sang. Eu Italie, les papes et les princes à leur suite, pratiquèrent la maxime favorite d’un vicaire de Dieu, le feu aux hérétiques. En Allemagne, le protestantisme fut, à la lettre, extirpé par le fer et par le feu, dans les possessions de la maison d’Autriche. Si la réaction catholique l’avait emporté dans l’affreuse guerre de Trente ans, il ne serait pas resté un protestant, et la tolérance eût passé pour un crime, ce qu’elle est encore aujourd’hui aux yeux de l’Église.
Voilà ce que les hommes ont voulu faire. On sait qu’ils ont fait tout le contraire de ce qu’ils voulaient. C'est l’Église qui alluma la guerre de Trente ans, et elle l’alluma pour exterminer le protestantisme. Le résultat de cette lutte gigantesque prouva que les confessions rivales étaient impuissantes à se détruire l’une l’autre : étant obligées de vivre ensemble, il fallait bien qu’elles se tolérassent réciproquement. C’est l’impuissance du catholicisme et du protestantisme qui conduisit à la tolérance et à la liberté. Voilà ce que l’Église a fait. Elle avait entrepris une lutte suprême pour extirper l’hérésie, et la lutte finit par l’abdication de l’Église. Faut-il dire que nous devons la victoire de la liberté
LES FAITS. — LÀ RÉFORME. 5*7
religieuse au protestantisme? Non, car le protestantisme ne fut pas plus vainqueur que le catholicisme. La paix de Westphalie.fut une transaction; or, qui dit transaction dit qu’aucun des deux partis ne l’emporte, que chacun doit faire des sacrifices. En effet, si l’Église perdit son influence à partir de la paix de Weslphalie, la réforme aussi resta stationnaire; depuis des siècles, elle ne fait plus de conquêtes. En définitive, nous cherchons vainement parmi les hommes un parti auquel on puisse rapporter le bienfait de la liberté religieuse. N’est-ce pas dire que forcément il en faut faire honneur à Dieu?
Quand on met en regard ce que les hommes ont voulu faire et ce qu’ils ont fait, la main de Dieu éclate avec une évidence irrésistible. Qui a sauvé la réforme naissante, et partant le principe de liberté? Les historiens répondent : la rivalité de François I" et de Charles-Quint; et ils ont pour eux les témoignages des contemporains. Charles-Quint ne cessa de reprocher à François « qu’il empêchait le plus qu’il pouvait le remède de la foi. » Lorsque Maurice de Saxe releva le drapeau de la réformation, il s’adressa au fils de François Ier. Un roi de France se déclara le défenseur de la liberté germanique. « Qui ignore, dit Schonberg, que rien ne maintint les protestants contre les catholiques que l’assistance de la couronne de France?» Est-ce aussi là ce que voulaient les rois très chrétiens ? Rien de plus mesquin, de plus puéril, pour ainsi dire, que la politique de François I", il voulait le duché de Milan. Que Charles-Quint le lui donne, et il l’aidera de toutes ses forces, « à le faire monarque et le plus grand prince qui fût oneques en la chrétienté. » Si on lui donne Milan, il se mettra à la disposition de l’empereur pour rétablir l’unité de l’Église. Si on lui donne Milan, il prendra les armes pour faire obéir Henri VIII à la sentence du pape.
Nous citons les propres paroles de François 1er. Dira-t-on encore que c’est lui qui sauva le protestantisme, et par suite la liberté religieuse? Ce prétendu sauveur de la réforme livra les sectaires réformés au bûcher dans son royaume. Et cependant il est certain, comme le dit un ambassadeur de Venise, que la rivalité de la France empêcha Charles-Quint de réduire les protestants par les armes. D est certain encore que la France inaugura la liberté religieuse. L’édit de Nantes assura aux Huguenots la
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liberté de conscience, alors que la tyrannie religieuse régnait en Allemagne, chez les protestants comme chez les catholiques ; il fallut que le sang coulât à flots pendant trente ans pour donner aux protestants des droits dont les huguenots jouissaient depuis la fin du seizième siècle. Faut-il donc glorifier la France, ou même le catholicisme, comme on l'a fait, d’avoir pris l’initiative de la liberté religieuse? Il suffit du fait que nous venons de rappeler, pour mettre ces apologies à néant. Non, les rois qui brûlaient les hérétiques à Paris, ne sout pas les défenseurs de la liberté. Si la liberté l’emporte en France, c’est à la suite des guerres de religion, et c’est à un prince huguenot, à Henri IV, qu’on la doit. S’ils empêchèrent la destruction du protestantisme en Allemagne, c’est que les princes protestants affaiblissaient l’empereur. A cetitreles Turcs sauvèrent la réforme, aussi bien que François Ier. Le fait est incontestable, et il mérite que l'on s’y arrête, puisque nous voulons mettre en évidence la main de Dieu dans le gouvernement des choses humaines.
Les Turcs jouent un grand rôle dans le développement de la civilisation européenne. Au seizième siècle ils menacent l’Occident; la crainte générale est qu’ils ne fondent une monarchie universelle. Telle est en effet leur ambition. Jamais il n’y eut d'unité plus forte, mieux faite pour conquérir. Au moyen âge, on disait : un Dieu, un pape, un empereur. Les Turcs simplifièrent l’unité : un Dieu et un calife. Cependant il se trouve que ces prétendants à l’empire du monde, tiennent en échec l'empereur d'Allemagne qui lui aussi prétend être le maître de la terre. Il est très vrai que les Turcs sauvent l’indépendance de la chrétienté compromise par celui qui s’en dit le chef temporel.
Ceci tient déjà du miracle, et ce n’est pas tout. Quand Mauriee de Saxe releva la cause du protestantisme, en s'appuyant sur la France, Soliman écrivit une lettre aux princes protestants, par laquelle il se déclarait leur ami, et il les excitait à se délivrer de la tyrannie de Charles d’Espagne. La coalition des protestants et de Henri II, appuyée par le redoutable Soliman, força l’empereur à céder. De là la paix d’Augsbourg, le premier acte qui assura une certaine tolérance aux réformés; c’est Ferdinand d’Autriche qui la signa et il écrivit à son frère qu'il l’avait fait par la crainte du Turc. Ainsi c’est le successeur de Mahomet qui consolide la ré-
LES FAITS. — LA RÉFORME
forme et qui procure la liberté de conscience aux protestants. Ce qui achève le prodige de ce merveilleux concours, c’est que les réformateurs professaient une sainte horreur pour les infidèles : cette antipathie était telle qu’elle les entraîna dans une guerre impolitique contre François, leur seul appui, par la seule raison que François Ier était l’allié des Turcs. On ne peut donc pas dire que l’intérêt unit les Turcs et les protestants. Qui les unit ? Qui dès le principe de la réformation procura aux protestants ce protecteur inattendu? Certes les Turcs ne songeaient pas à la liberté religieuse; ils la comprenaient moins encore que les protestants et les catholiques. Et toutefois leur alliance donna la liberté aux protestants. Nous demandons encore une fois à qui ce bienfait est dû, et nous cherchons vainement une autre réponse que Dieu et sa providence.
LesTurcs, sauveursdu protestantisme et champions de la liberté religieuse! Si nous n’avions pas les témoignages authentiques des contemporains, on crierait au paradoxe. Voici quelque chose de plus paradoxal, et cela est tout aussi certain : c'est que les papes comptent aussi parmi les sauveurs de la réforme, et sauver la réforme, c’était sauver le germe, disons mieux, la possibilité de la liberté religieuse. Si les papes l’avaient emporté, la liberté eût disparu du langage des hommes. Eh bien, la papauté a une part et une grande part, peut-être la part principale dans l'établissement et dans la consolidation du protestantisme. Quels furent les appuis, les sauveurs de Luther, au berceau de la réforme? Les princes. Et qui étaient ces princes? d'où venaient-ils? qui leur avait donné la demi-souveraineté dont ils jouissaient? C’étaient des vassaux qui avaient usurpé leur puissance, en profitant de la faiblesse de l’empire. Si l’empire était faible, c’est qu’il était électif. Les empereurs essayèrent plus d’une fois de rendre leur pouvoir héréditaire. S’ils avaient réussi, il y aurait eu au seizième siècle un souverain tout-puissant, réunissant dans ses mains les couronnes d’Allemagne et d'Italie, peut-être de France, et ce monarque eût été le bras armé du pape! Plus de prince de Saxe, plus de landgrave de Hesse, pour mettre Luther à l’abri de la vengeance pontificale. La réforme eût péri en naissant. Qui l’a sauvée? Le pape. C’est la papauté qui affaiblit l’empire en faisant prévaloir le principe de l’élection ; c’est la papauté qui arrêta les projets de
monarchie des empereurs. C’est la papauté qui grandit l’autorité des princes. Grâces à elle ! Car c’est par là qu’elle a sauvé la réforme. Mais est-ce bien aux papes qu’il faut rendre grâces? Grégoire VII pouvait-il se douter qu’il favorisait l’hérésie, en soutenant les princes contre l’empereur ? Innocent III qui prit parti pour la liberté germanique, c'est à dire pour les princes contre l’empire, pouvait-il prévoir qu’un jour ces princes ruineraient la puissance de la papauté, qu'ils établiraient le schisme et à sa suite la liberté religieuse dans le saint-empire? La question ne peut pas être posée sérieusement. Si ce ne sont pas les papes, si la liberté humaine n'y est pour rien, ne serait-ce pas une puissance qui se sert de l'ambition des hommes et de leur égoïsme pour arriver à ses fins? ne serait-ce pas Dieu et sa providence?
En disant que les papes, que les Turcs, que les rois de France ont fait ce qu’ils ne voulaient point faire, détruisons-nous leur liberté? Est-ce à dire qu’ils. ont dû agir comme ils l’ont fait? Si Dieu voulait contraindre la liberté humaine, il la contraindrait dans le sens de ses desseins; les hommes feraient toujours ce que Dieu veut. Mais alors il n’y aurait plus de liberté, plus d’humanité, il n’y aurait qu’un seul être dans le monde. Ce n’est certes pas là le spectacle que présente l’histoire. Les hommes agissent évidemment en opposition avec la loi, providentielle ou non, qui préside à leur destinée. Donc Dieu leur laisse la liberté. Le gou- / vernement providentiel coexiste avec la liberté humaine. Voilà deux faits également certains. Qu’importe que la voie par laquelle ils concourent soit un mystère pour nous? Est-ce que Dieu luimême n’est pas un mystère pour l’imperfection humaine? Le nions-nous, parce que nous ne le comprenons pas? Pourquoi donc nier le gouvernement providentiel qui éclate dans l'histoire avec la même évidence que Dieu dans la nature?
Le protestantisme, disent les historiens, a inauguré la liberté religieuse. Or la liberté religieuse est la manifestation de la liberté de penser. Donc les réformateurs seraient les précurseurs de la philosophie. C’est, en effet, ce que disent les amis et les ennemis de la réforme, les uns pour lui en faire un litre de gloire.
LES FAITS. — U RÉFORME
les autres pour le lui imputer à crime. Ne confondent-ils pas ce que Dieu a fait avec ce que les hommes ont voulu faire? Il est certain que Luther aurait reculé épouvanté, si on lui avait dit qu'il préparait la voie à Voltaire, et il aurait eu quelque raison de crier à la “ calomnie. Il est certain aussi qu’il y a un lien entre la réformation et le mouvementée libre pensée qui s’ouvre au dix-septième siècle et qui prend tous les jours des forces nouvelles. Encore une contradiction dont il n’y a d’autre solution que Dieu et sa providence.
Luther, précurseur de Voltaire ou de n'importe quelle philosophie qui arbore le drapeau de la libre pensée ! Singulier complice qui fait ses premières armes contre la philosophie dont on le dit allié. Avant d’attaquer la papauté, le moine saxon attaque la scolastique. Pourquoi? Parce que la scolastique était devenue rationaliste, comme toute philosophie doit l’être. Luther resta toujours l’adversaire d’Aristote qui dominait dans l’école, parce que le philosophe grec était l’homme de la nature et de la raison, et parce qu’il ignorait la grâce. Jamais personne n’a parlé avec plus de dédain de la raison que le réformateur allemand. Il avoue que toute la religion n’est que folie aux yeux de la raison. En faut-il conclure que l’on ne doit pas croire les mystères chrétiens parce qu’ils sont absurdes? Luther ravale la raison et il s’en moque, il la flétrit : « C’est la prostituée du diable, elle ne fait rien que blasphémer contre Dieu; elle ne comprend rien à Dieu, il faut la tuer. »
Tuer la raison ! Quelle folie ! C’est une folie plus grande d’exalter ou de condamner cet ennemi de la raison comme un rationaliste, ou. comme le précurseur du rationalisme. Est-ce que les philosophes, de leur côté, sont favorables à la réforme? A première vue, on dirait qu’ils doivent l’étre, parce que la révolution du seizième siècle a détruit la puissance de l’Église, ennemie mortelle de la philosophie. Cependant on a fait la remarque que le ton de Voltaire est amer quand il parle du catholicisme et méprisant quand il parle de la réformation. Et Voltaire, à son point de vue, n’avait pas tort. Le protestantisme fut un réveil du sentiment chrétien; loin de pactiser avec la raison, il la réprouvait avec violence ;ilrenchéritsurlechristianisme traditionnel dans les dogmes les plus contraires au bon sens ; il combattit l’esprit d'incrédulité
DIEU DANS L’HISTOIRE
qui avait envahi les hautes classes et jusqu’à la cour de Rome. La réforme était l’ennemie des philosophes incrédules autant que de l’Église.
Est-ce à dire qu’il n’y ait aucun lien entre la réforme et la philosophie? Le lien est évident, seulement il ne faut pas le chercher dans les hommes, il faut le chercher en Dieu. Voltaire ne se doutait pas, quand il déclara une guerre à mort au christianisme traditionnel, qu’il avait pour précurseurs Luther et Calvin. Cependant si l’Église avait encore eu toute sa puissance, les philosophes n’auraient pas pu attaquer le catholicisme, comme ils le firent; s’ils l’avaient osé, l’inquisition et le bûcher auraient bientôt réprimé leur témérité. Qui abattit le colosse? Ce n’est pas la philosophie, elle n’en aurait pas eu la force, car elle ne s’adresse qu’à un petit nombre d’élus, et ce ne sont pas ceux-là qui font les révolutions. C’est en restant sur le terrain du christianisme, en faisant appel aux sentiments chrétiens des masses, que les réformateurs parvinrent à briser la puissance redoutable de Rome. Sans Luther et Calvin, Voltaire et Rousseau eussent été impossibles.
Il y a encore un lien plus intime entre la réforme et la philosophie. Tout en prétendant revenir au christianisme primitif, le protestantisme était en réalité un premier pas hors du christianisme traditionnel. Voltaire aime à constater que le clergé réformé est ou tend à [le devenir socinien La philosophie était un mouvement plus radical ; elle ne voulait pas plus du christianismo des Pères que du catholicisme romain. Mais l’opposition est plus apparente <|ue réelle. Les protestants ne restent chrétiens que de nom; à vrai dire, leur christianisme est une religion nouvelle par cela seul qu’elle est progressive. D’autre part, le christianisme que les philosophes répudient est le christianisme traditionnel qui uourrit la superstition et qui prend appui sur l'ignorance. Quand ce faux christianisme sera ruiné, les philosophes ne seront pas loin de s’entendre avec les protestants; déjà les sectes avancées de la réforme et la philosophie se donnent la main.
C’est ici qu’il faut admirer la marche providentielle de l'humanité. Les réformateurs et les philosophes concourent à préparer un nouveau christianisme. Luther et Calvin le font à leur insu, malgré eux, sans que l’on puisse dire néanmoins que cette ten-
LES FAITS. — LA RÉFORME
dance leur soit entièrement étrangère ; car le christianisme primitif auquel ils voulaient revenir, est en définitive celui de Jésus- Christ, et la religion du Christ n'a rien de commun avec la religion des conciles et des Pères de l’Église : c’est ce que nous appelons aujourd’hui la religion naturelle. De leur côté les phisophes, en prêchant la religion de la nature ou la morale, n’étaient pas loin du christianisme de Jésus-Christ. Des réformateurs on peut dire qu’ils firent ce qu’ils ne voulaient pas faire; on ne le peut pas des philosophes; il y en a du moins, et Voltaire tout le premier, qui entendent maintenir les vérités fondamentales du christianisme; en ce sens ils sont protestants.
N’est-ce pas une confirmation éclatante de ce que noos disons? Les hommes veulent tous les jours plus ce que Dieu veut. Luther est un instrument presque passif dans la main de la providence. Voltaire a conscience de sa mission. Il y a donc un gouvernement providentiel ; et la plus grande gloire des hommes est de vouloir ce que Dieu veut.
N° 3. La réforme et la liberté politique
La réforme est-elle l’ennemie delà royauté? est-elle démocratique, républicaine de son essence? Dès son origine, les papes la dénoncèrent aux rois comme tendant à renverser la monarchie aussi bien que l’Église. En 1323, Adrien écrit aux princes allemands : « Ne voyez-vous pas que, sous le nom de liberté, les enfants de l’iniquité cherchent à secouer toute obéissance, pour faire ce qu’il leur plaît? Croyez-vous qu'ils se soucieront beaucoup de vos lois et de vos commandements, ceux qui brûlent les sacrés canons et les décrets des saints Pères? Vous imaginez-vous qu’ils épargneront vos têtes, ceux qui osent mettre la main sur les oints du Seigneur? »
Sauf les petits princes allemands , les rois furent de l’avis des papes. Si Philippe II détruisit la réforme par le fer et par le feu, c’était par antipathie politique contre les novateurs autant que par fanatisme religieux. U écrit à l'empereur d’Allemagne : « L'intérêt de l’État se lie tellement au maintien de la religion, que ni l’autorité des princes, ni la concorde entre les sujets, ni la paix publique ne peuvent subsister avec deux religions différentes. »
DIEU DANS L'HISTOIRE
Dans l’édit qui rétablit le catholicisme en Bohême, Ferdinand II proclame qu’avec la diversité de religions, il n’y avait ni paix ni obéissance envers le souverain. Il est très vrai que la théorie et « le fait de la République procèdent de la réforme. C’est cette tendance du protestantisme calviniste qui le rendit suspect aux rois de France : « Ils se rangent à l’ancienne religion, dit le cardinal Granvelle, quand ce ne serait quft pour le prétexte que les huguenots ont de liberté, chose si contraire à l’absolu commandement, duquel ont accoutumé user les rois très chrétiens. »
Est-ce que les réformateurs voulaient la république, la démocratie? Ils pouvaient hardiment protester contre ces imputations.
Il est vrai .qu’ils revendiquaient la liberté chrétienne. Mais Luther va nous dire si cette liberté a quelque chose de commun avec la liberté politique : « C’est la foi, dit-il, qui délivre le croyant; il est libre, en ce sens, qu’il est affranchi de la servitude des œuvres. » Qu’y a-t-il de commun entre la justification par la foi et la république? « La religion, répond Mélanchthon, est étrangère au gouvernement civil. Dieu abandonne celui-ci à la raison humaine ; quant à notre cité, elle est au ciel. Lors donc que l’on parle de liberté chrétienne, on entend la liberté intérieure; en ce sens, nobles et vilains, princes et sujets sont également libres. » Luther a les allures d’un démocrate quand il invective contre les papes et contre les rois; il n’est rien moins que démocrate. Le monde, dit-il, doit être régi par la force. Dans son langage énergique, bien que vulgaire, il compare le peuple à l’àne qui veut être battu. Ses paroles font mal. On voudrait les effacer de ses écrits, elles sont cependant inspirées par un sentiment profondément chrétien, l’humilité et le mépris des choses temporelles. Aux paysans qui réclamaient au nom de la justice l’abolition des abus féodaux, il écrit : « Les livres saints prescrivent une soumission absolue à l'autorité ; ils ordonnent de souffrir l’injure, ils défendent de poursuivre le droit en justice. Jésus-Christ a prêché d’exemple; il nous a montré quel est le droit du chrétien : c’est de souffrir. Quel que soit le droit des paysans, ils sont coupables par cela seul qu’ils le réclament. »
Certes, ce n’est pas là le langage d'un précurseur de 89. Cependant les tendances républicaines de la réforme sont un axiome historique. Montesquieu dit que le catholicisme convient mieux à
LES FAITS. — LA RÉFORME
une monarchie et que le protestantisme s’accommode davantage d’une république. Hegel glorifie la réformation d’avoir fondé la . liberté intellectuelle ; c’est aux siècles futurs, dit-il, à réaliser la liberté dans l’État. La liberté politique est établie en Angleterre depuis le dix-septième siècle, et sur des fondements si solides, qu’elle n’est pas ébranlée vpar les tempêtes qui bouleversent l’Europe. A qui les Anglais doivent-ils ce bienfait? Macaulay répond que c’est à la réformation. Gomment concilier ces faits avec la doctrine des réformateurs? Luther était inconséquent quand il prétendait limiter la liberté à l’homme intérieur. On ne peut pas scinder ainsi l’esprit humain, l’affranchir pour moitié, et l’asservir pour moitié. Dès que le droit de l'individu est reconnu en face de l’Église, il doit aussi être reconnu en face de l’État. On comprend l'inconséquence des réformateurs. D’abord ils étaient chrétiens, et comme tels indifférents à la cité terrestre, de même que les premiers disciples du Christ. Puis, s'ils avaient attaqué la la royauté en même temps que l’Église, où auraient-ils trouvé un appui? Ce n’est pas qu’ils y aient mis de la prudence, du calcul. Luther n’était pas un diplomate. Il était sincèrement inconséquent. La main de Dieu n'est-elle pas dans celte inconséquence, comme dans tout le mouvement de la réforme?
Les réformateurs ne voulaient pas de révolution religieuse, et ils firent le premier pas vers un nouveau christianisme. Les réformateurs ne voulaient pas de tolérance, pas de liberté en matière de foi, et ils inaugurèrent la liberté de conscience. Levéformateurs ne voulaient pas de liberté politique, et leurs disciples écrivirent la théorie de la république et ils la pratiquèrent dans les Provinces-Unies et en Amérique; ils firent deux révolutions en Angleterre et ils y établirent un régime qui a été imité dans toute l’Europe. Les réformateurs firent donc ce qu’ils ne voulaient pas faire. Qui le fit par eux et malgré eux? Ne serait-ce pas Dieu et sa providence? Quand nous disons que le progrès, que la liberté religieuse et politique se réalisèrent malgré les réformateurs, nous n’entendons pas dire qu’ils renieraient ces conséquences de leur doctrine, s’il leur était donné de les voir. Le sentiment qui les inspirait était certes le progrès, la liberté. En ce sens, ils voulaient ce que Dieu veut. Mais les préjugés du christianisme traditionnel furent plus puissants. Voilà pourquoi Calviu
DIEU DANS L’HISTOIRE
lit périr Servet sur le bûcher; voilà pourquoi Luther désavoua les paysans qui s’insurgèrent au nom de la liberté chrétienne. Les réformateurs se rapprochaient de ce que Dieu veut. C’est leur . gloire, tout ensemble et la preuve que la liberté humaine se concilie avec le gouvernement providentiel. Ce concours de l'homme et de Dieu éclate avec une évidence singulière dans un mouvemnnt de la réforme qui touche de près aux plus vives préoccupations du dix-neuvième siècle.
N° 4. La réforme et les nationalités
Un des premiers et des plus hardis écrits de Luther fut sa fameuse adresse à la noblesse allemande : « N’esl-il pas ridicule, s’écrie-t-il, que le pape réclame le droit de disposer de l’empire? Que l'empereur mette entre entre ses mains une Bible et un livre de prières! Que le pape prie et qu’il laisse les princes gouverner les royaumes!... Les évêques de Rome se vantent d’avoir transféré l’empire romain aux rois d’Allemagne. Pourquoi donc nos empereurs sont-ils chassés de Rome? Les papes abandonnent les apparences du pouvoir aux Allemands, et ils gardent pour eux la réalité. C’est ainsi qu’ils nous ont toujours menés par le bout du nez; n’ont-ils pas raison de nous traiter de niais et d’imbéciles? Que signifie ce cri de révolte? C’est un appel au peuple allemand, foulé, exploité et méprisé par les prêtres ambitieux qui de la barbue de saint Pierre s'étaient fait un trône d’où ils dominaient sur le monde avec un orgueil digne des Césars romains plutôt que de l’humble apôtre dont ils se disaient les successeurs. Le réformateur, de sa voix puissante, soulève l’Allemagne contre cette odieuse domination. Une lutte sanglante s’ouvre, elle se termine par la défaite de la papauté. Et quand il n’y a plus de pape, il n’y a plus d’empereurs. L’unité chrétienne est brisée, l’ère des nationalités commence.
Chose singulière et qui prouve combien les hommes ont de peine à s’affranchir de vieux préjugés! Les réformateurs, tout en ruinant la papauté, voulaient conserver l’empire. Ils croyaient avoir pour eux la plus haute autorité, la parole divine. Daniel, le grand prophète, prédit que la monarchie de Rome sera la dernière; or, l'empire d'Allemagne n’était-il pas le saint-empire ro-
LES FAITS. — LA RÉFORME
main? Il était donc aussi indestructible que le royaume du Christ, car ils reposaient l'un et l’autre sur la foi des mêmes prophéties.
Il en fut de celte prophétie comme de plus d’un dogme catholique : c’était un héritage du christianisme traditionnel, que les réformateurs acceptèrent d’abord, mais qu’ils rejetèrent bientôt, conrtme le débris d’un passé qui était mort, et on ne ressuscite pas plus lès institutions mortes que les hommes qui jadis les animaient de leur vie. L’unité catholique par le pape et l’empereur était brisée, parcela seul que les protestants rejetaient la papauté. Si le vicaire spirituel du Christ était forcé d’abdiquer ses prétentions, à plus forte raison le vicaire temporel n’avait plus de raison d’être.
La réforme était essentiellement hostile à l’idée de monarchie universelle. Et ce n’est pas sans raison. Car la monarchie universelle, si elle était parvenue à s’établir, aurait rendu la révolution religieuse impossible. Chezqui les réformateurs trouvèrent-ils appui et protection? Chez les princes allemands, c’est à dire chez les ennemis nés de la puissance impériale. En embrassant la réforme, les princes mirent fin virtuellement au saint-empire. Conçoit-on un empire qui s’appelle saint, parce qu’il est le bras armé de l’Église catholique, et des électeurs hérétiques disposant de cette sainte couronne? Le protestantisme et le saint-empire étaient incompatibles. Il faut dire plus ; le protestantisme, œuvre du génie germanique, est hostile, par son essence, à toute monarchie universelle. L’individualité allemande conduit logiquement au principe de nationalité; tandis que si l’on admet un pape vicaire de Dieu, il faut aussi un empereur vicaire temporel du Christ, chargé de protéger et de défendre son Église. Il est si vrai que l’idée de monarchie universelle est catholique, que ce furent toujours des princes catholiques, alliés du pape, qui aspirèrent à la domination du monde, tandis que les princes protestants étaient les défenseurs des nations contre les entreprises des papes et des empereurs et des rois catholiques. Cliarles-Quint légua son ambition comme un héritage à sa famille, et quand la maison d’Autriche fut forcée de renoncer à ces superbes prétentions, elle les transmit à son vainqueur. Qui fit échouer ces dangereuses tentatives? Élisabeth d’Angleterre, Gustave de Suède, Guillaume de Hollande.
Ces noms rappellent de longues guerres et des flots de sang. Pourquoi le principe de nationalité ne l’a-t-il emporté qu’à la suite
Digiti;
I U EU DANS l’hISTOIHE.
de ces terribles luttes? C’est précisément parce qu’il se lie aussi étroitement au protestantisme que la monarchie universelle à la papauté. La révolution du seizième siècle ébranlait tout l'édifice du moyen âge; or l’unité catholique était une unité à deux têtes, le pape et l'empereur. Tous les deux prétendaient à la monarchie universelle. Les réformateurs ne s’attaquèrent qu’au pape; mais l’empereur sentait que ses titres à la monarchie ne seraient qu’un vain mot, si le pape cessait d’être le maître de la chrétienté. De là la coalition des deux ambitions, spirituelle et temporelle. L’empereur aida le pape à rétablir sa domination religieuse; s’il avait été vainqueur, il aurait par cela même été monarque du monde chrétien, comme vicaire temporel du Christ. Puisqu’un lien intime unissait le pape et l’empereur, la réforme ne pouvait attaquer l’un sans combattre l’autre. Aussi le résultat de la lutte fut-il d’abattre tout ensemble la puissance du pape et de l’empereur. Après la paix de Westphalie, il n’y a plus ni papauté ni empire; il n’y a que des rois, organes des nations, en attendant que les peuples souverains prennent leur place.
Le pape et l’empereur avaient des intérêts communs qui expliquent leur alliance. Mais ils avaient aussi des intérêts distincts. Le pape ne voulait point de la domination universelle de l’empereur, car il serait devenu son chapelain. De son côté, l’empereur ne voulait point de la domination incontestée du pape, car il eût été réduit au rôle de bras armé de l’Église. Singulière contradiction des hommes! Le pape et l’empereur voulaient la monarchie et ils ne la voulaient point. Chacun, en définitive, ne cherchait que son intérêt. Ils échouèrent l’un et l’autre. Qui fut vainqueur? Le principe de l’indépendance des nations et de leur souveraineté. A qui devons-nous cet immense bienfait? Au protestantisme. Mais c'est au protestantisme en tant qu’il est l’expression de l’élément germanique, non au protestantisme en tant qu’il est chrétien. Comme chrétiens, les protestants commencèrent par croire à l’éternité de l’empire. Comme Allemands, ils combattirent tous les prétendants à la monarchie universelle, l’empereur aussi bien que le pape. L’individualisme est le caractère distinctif des races germaniques et il marque leur mission. Au cinquième siècle, les Barbares renversent l’empire romain ; au seizième, leurs descendants mettent fin à la papauté et au saint-empire.
LES FAITS. — LA RÉFORME
Ici on ne peut pas dire que les réformateurs aient fait ce qu’ils ne voulaient point faire. Ce sont les représentants du passé, le pape et l'empereur, qui voulaient maintenir une unité impossible. Eux sont des instruments dans la main de Dieu, car ils brisent malgré eux l’unité qu’ils auraient voulu perpétuer. Ils font une guerre à mort aux protestants pour détruire la réforme et pour élever sur ses ruines leur propre domination. A quoi aboutit la guerre? A la paix de Westphalie. L’empereur, en la signant, abdique. Le pape ne veut pas abdiquer, il proteste, mais sa protestation est un vain son de mots auxquels personne ne fait attention. Les protestants ont aussi leurs faiblesses et leurs inconséquences, mais ils sont dans la voie de l’avenir, voie ouverte par Luther, quand il appela la noblesse allemande à s’insurger contre le prêtre orgueilleux qui trônait à Rome. Pour la seconde fois la race germanique entre en lice contre la monarchie universelle. Les Barbares n’avaient pas conscience de leur mission : ils sont à la lettre des instruments dans la main de Dieu. Il n’en est pas de même des protestants. Des deux prétendants à la monarchie, le plus dangereux était le pape, puisqu’il ne respectait pas même la liberté chrétienne. C’est à lui que les réformateurs s’attaquent, et ils renversent le colosse. Ils ont donc voulu ce que Dieu veut, dans les limites de l'imperfection humaine. Spectacle consolant pour notre faiblesse! L’humanité commence par ressembler à l’enfant qui vient de naître; il n’a pas encore conscience de sa vie; a besoin d’une main qui le soutienne et qui guide ses premiers pas. Il a cependant sa mission qui est écrite dans les facultés dont Dieu l’a doué, et déjà il la remplit sous la main de ceux qui président à son éducation. Plus tard il prendra lui-même la direction de sa destinée, avec pleine liberté ; mais en tâchant que sa volonté concoure avec la volonté de Dieu. N’en serait-il pas de même de l’humanité? Pour celui qui suit l’éducation du genre humaine dans l’histoire, cela ne fait pas de doute.
DIEU DANS L’HISTOIRE
§ 6. La Révolution (1)
N° 1. La révolution et la projmgande de la liberté
D'où procède la Révolution? Les hommes de 89 eux-mémes répondent : de la philosophie. « Voltaire, disaient-ils, n’a point vu tout ce qu’il a fait, mais il a fait tout ce que nous voyons. Le premier auteur de cette grande révolution qui étonne l’Europe et répand de tous côtés l’espérance chez les peuples et l’inquiétude dans les cours, c’est sans contredit Voltaire. C’est lui qui a fait tomber la plus formidable barrière du despotisme, le pouvoir religieux et sacerdotal. S'il n’eùt pas brisé le joug des prêtres, jamais on n’eût brisé celui des tyrans. C’est lui qui a affranchi l’esprit humain. » Oui, les philosophes furent les libérateurs de l’esprit humain, et en ce sens ils sont les précurseurs d’une révolution qui était appelée à affranchir les peuples. La libre pensée est le principe de toute liberté. Les révolutionnaires le sentaient ; c’est pour cela qu’ils célébrèrent les philosophes comme les auteurs de la Révolution.
La révolution, reconnaissante, éleva un temple aux grands hommes qui éclairent l'humanité, et qui l’affranchissent en l'éclairant. Voltaire fut le premier philosophe qui reçut les honneurs du Panthéon. C’est la Révolution même qui proclame quelle procède de la philosophie. Le même honneur fut accordé à Rousseau; on ' considérait l’auteur du Contrat social comme le premier fondateur de la constitution française. En effet, c’est lui qui établit en système la souveraineté du peuple et l’égalité des droits. Et n’est-ce : pas sur l’égalité des droits et sur la souveraineté du peuple que repose la constitution que l’Assemblée nationale donna à la France?
Cependant les philosophes qu’on célèbre comme les auteurs de la Révolution, répudiaient toute idée d’un changement violent dans les institutions et les lois : « Une grande révolution, dit
(I j Voyez pour les témoignages, les tomes XIII et XV île mes Elu des sur f histoire de l'humanité.
LES FAITS. — LA RÉVOLUTION. 361
-Rousseau, est presque aussi à craindre que le mal qu’elle pourrait guérir; il est blâmable de la désirer et impossible de la prévoir. » On s’est demandé souvent quel rôle auraient joué dans la Révolution les héros du dix-huitième siècle. Voltaire, Rousseau, Diderot, Mably, d’Holbach? Dieu leur fit la grâce de les retirer de ce monde, avant que la tempête éclatât. Il y a un philosophe, et un des plus emportés, qui eut le malheur de survivre à 89. Quand Raynal vit de près, non les excès de 93, mais les beaux jours de la Constituante, déjà troublés par des orages, le vieillard recula épouvanté. Il écrivit alors la fameuse lettre où il renie la foi de sa vie entière.
Il est certain que les philosophes, malgré la violence de leur langage, ne songeaient pas à une révolution qui donnerait le pouvoir aux masses; s’ils avaient pu la prévoir, ils l’auraient reniée comme Raynal. Ce qui intéressait surtout Voltaire, c’est que les rois se fissent philosophes. Il n’avait pas grande confiance dans les esprils de la halle; quand il parle de la révolution intellectuelle qui se prépare, il entend les honnêtes gens, les classes supérieures. Quant à la canaille, il l’abandonne volontiers à ses préjugés et à ses erreurs. L’idée fixe de tous les philosophes, c’était un prince libre penseur, un roi législateur. Ils accordaient volontiers â ce restaurateur un pouvoir absolu ; il leur semblait que le despotisme serait le meilleur des gouvernements, s’il était animé de bonnes intentions. Rousseau lui-méme, plus démocrate que les philosophes, rêvait un législateur à la façon de Lycurgue, de Moïse ou de Mahomet, espèce de révélateur qui viendrait changer la nature humaine, transformer chaque individu et entraîner au besoin par l’autorité divine ceux que ne pourrait convaincre la prudence humaine.
Cependant les philosophes ont prédit la Révolution. « Nous approchons de l’état de crise, dit Rousseau, et du siècle des révolutions. » Voltaire écrit en 1764 : « Tout ce que je vois jette les semences d’une révolution, qui arrivera immanquablement, et dont je n’aurai pas le plaisir d’être témoin. La lumière s’est tellement répandue de proche en proche, qu’on éclatera à la première occasion, et alors ce sera un beau tapage. » Voltaire ne se doutait point de ce que serait la Révolution, quand il regrettait de n’en pas être témoin. La révolution que lui attendait, qu'il appela de
DIEU DANS L’HISTOIRE
tous ses vœux, qu’il prépara de tous ses efforts, était une révolution intellectuelle, l’affranchissement des esprits du joug de la superstition. Ce n’était pas une révolution française, mais une révolution européenne, et surtout philosophique ou religieuse.
On peut donc dire que les philosophes n’ont pas vu tout ce qu’ils ont fait, et en un certain sens qu’ils ont fait ce qu’ils ne voulaient point faire. Qui l’a fait par eux et malgré eux? Qui a prédestiné une nation catholique au rôle de missionnaire de la liberté, alors que le catholicisme est la négation de la liberté? Ne serait-ce pas celui qui doua cette nation du génie de la propagande? Et si la France devait présider à l’ère des révolutions, ne devait-elle pas être initiée à sa mission parles libres penseurs? N'est-ce donc pas une puissance bienfaisante qui suscita les philosophes et qui leur donna une autorité dont jamais aucune littérature n’avait joui? Ce n’est pas à dire que les philosophes aient été de purs instruments dans les mains de Dieu. Non, Voltaire avait conscience de ce qu’il voulait faire; il a inspiré la Révolution ainsi que Rousseau. Les voies par lesquelles elle devait s’accomplir, ils ne pouvaient pas les prévoir : c’est là le secret de Dieu. Mais d’avance ils lui assignèrent son but, la libre pensée, la souveraineté des peuples et l’égalité des droits.
La philosophie du dix-huitième siècle est essentiellement cosmopolite; et quand nous parlons de la philosophie, nous entendons toute la littérature, imbue^du même esprit qui animait Voltaire et Rousseau. Qui a donné à cette foule d’écrivains une même tendance, l’amour ardent de l’humanité, l’abnégation de tout intérêt national? Ne serait-ce pas celui qui avait destiné le peuple français à être le libérateur du monde? Dès ses premiers pas, la Révolution annonce qu’elle a conscience de sa glorieuse mission. Elle proclame les droits de Fhomme dans une déclaration solennelle qu’elle place à la tête de la constitution française. Pourquoi les droits de l'homme, et non les droits des Français ? C’est que la Révolution n’est pas une révolution française, mais une révolution humaine. On lit dans l’adresse que l'Assemblée constituante fit à la nation : « Les droits des hommes étaient méconnus et insultés
LES FAITS. — LA RÉVOLUTION
depuis des siècles; ils ont été rétablis pour Vhumanité entière par cette déclaration qui sera le cri éternel de guerre contre les oppresseurs. »
La déclaration des droits de l’homme est l’Évangile de la liberté, et la bonne nouvelle s’adresse à tout le genre humain. Mais comment une révolution, française dans son origine, deviendra-t-elle une révolution universelle? Pour répandre l’Évangile dans le monde, il a fallu le concours de la force. Ce sont les conquérants qui préparèrent la voie au Prince de la Paix. Ce sont les Barbares qui vinrent sauver le christianisme de la corruption romaine. Ce sont des guerriers qui imposèrent la loi du Christ à des populations guerrières. Sera-ce aussi la force qui servira le missionnaire aux idées de 89? Les révolutionnaires, fidèles aux enseignements de leurs maîtres, les philosophes, commencèrent par répudier la force. On lit dans la Constitution de 92 : « La nation française renonce à entreprendre aucune guerre dans la vue de faire des conquêtes, et n'emploiera jamais la force contre la liberté d’aucun peuple. » Sera-ce donc par la propagande pacifique que la Révolution fera le tour de l’Europe? C’était l’illusion d’un des plus grands révolutionnaires. Robespierre espérait que le spectacle de la liberté française suffirait pour convertir les nations aux principes de 89. Singulière illusion chez un homme politique! Luimême ne disait-il pas que la Révolution était une guerre de la liberté contre l’aristocratie? Et la guillotine n’était -elle pas dressée en permanence, signe sanglant de celte lutte sanglante? Si la France, bien que préparée à la Révolution par la philosophie, comptait encore tant d'ennemis du nouvel ordre des choses, comment pouvait-on croire que l’Europe féodale ou monarchique se rangerait volontairement autour du drapeau de la liberté? Les révolutionnaires espéraient qu’ils auraient partout les peuples pour eux. Mais si les masses étaient partout opprimées, elles étaient aussi partout incultes, superstitieuses, dominées par ceux-là mêmes dont elles auraient dû secouer le joug. Comment faire pénétrer des principes de liberté dans des esprits qui étaient encore serfs? Par le spectacle de la liberté française? Le régime de la Terreur, appuyé sur la guillotine, n’était point fait pour tenter les peuples. Quant aux principes de 89 qui auraient pu les séduire, l’Europe monarchique eut bon soin de leur fermer les
DIEU DANS L’HISTOIRE
frontières, ainsi que l’on prend des mesures de précaution contre l’envahissement d’une maladie contagieuse.
Ce que les hommes ne pouvaient faire, Dieu le fera, et il le fera par les mains des ennemis mêmes de la Révolution. Voici un spectacle merveilleux et fait pour embarrasser ceux qui veulent mettre Dieu hors de l’histoire. Qui s’attendrait à voir les rois répandre les principes de la Révolution, et l’aristocratie venir à son aide dans cette singulière propagande? Le fait n’en est pas moins certain. Où les philosophes français trouvèrent-ils le meilleur accueil? Chez les nobles et chez les princes. C'est Voltaire, le vrai roi du dix-huitième siècle; il a pour vassaux les souverains de l’Europe féodale, pour courtisans, les comtes et les ducs. « L’impératrice de Russie, dit Condorcet, le roi de Prusse, ceux de Pologne, de Danemark et de Suède s’intéressaient à ses travaux, cherchaient à mériter ses éloges. Dans tous les pays, les grands, les ministres qui prétendaient à la gloire, briguaient les suffrages du philosophe de Ferney. » Quand nous disons que la littérature française était une royauté au dernier siècle, nous ne parlons pas au figuré. Les rois reçoivent des ambassadeurs; c’est, disent les publicistes, une des prérogatives de la puissance souveraine. Eh bien, au dix-huitième siècle, les princes entretenaient à Paris des ambassadeurs littéraires : tel était Grimm, le spirituel correspondant de Diderot.
Les grands du monde faisaient la cour à la philosophie. Quelques années se passent, et la philosophie s’appelle Révolution. Quel fut le premier acte des disciples de Voltaire et de Rousseau? Ils proclament les droits de l’homme. Cette déclaration des droits est aussi une déclaration de guerre à l’aristocratie et à la royauté. Ce sont donc des ennemis mortels que les nobles et les rois ont choyés pendant un siècle! Certes, ils ont fait ce qu’ils ne voulaient point faire. Quand ils virent les démolisseurs à l’œuvre, ils se tournèrent contre eux, ils se coalisèrent contre la Révolution qu’ils avaient préparée de leurs propres mains. Iis vont étouffer le monstre. Non, ils le déchaînent, ils lui ouvrent leurs États, ils font tout ce qui dépend d’eux pour qu’il ne reste pas un coin de l’Europe où ne pénètrent les principes de 89, et eux-mêmes finissent par s’en faire une arme contre le conquérant invincible, héritier de la Révolution, mais héritier infidèle, qui ne peut être vaincu
LES FAITS. — LA RÉVOLUTION
que par les idées qu’il a répandues malgré lui à la tête de la grande armée, en portant le drapeau tricolore dans toutes les capitales de l’Europe. Quel chaos de contradictions ! Il y a une lumière qui dissipe le chaos, c'est la lumière divine. Elle a tant d’éclat qu’il faut fermer les yeux pour ne la pas voir. Tout ce que nous demandons, c’est que l’on veuille bien se servir de ses yeux pour voir.
N° 2. Napoléon et la Révolution
A peine la Révolution a-t-elle renversé les murs de la Bastille, que l’on voit les princes du sang et la haute noblesse émigrer en masse. Pour le coup, on est tenté de s’écrier avec le poète que Dieu aveugle ceux qu’il veut perdre. La noblesse n’est-elle pas l’appui du trône? Et quand le trône est en péril, le premier devoir des nobles n’est-il pas de le défendre? Ils fuient en abandonnant leur malheureux roi à la fureur de la démocratie. Il est vrai qu’ils ae promettent de revenir à la tête d’une bonne armée qui fera raison des sans-culottes. Les voilà qui ameutent l’Europe féodale contre une révolution qui a osé abolir la féodalité jusque dans ses derniers vestiges. Et à quoi aboutit cette lutte de vingt ans? A détruire la vieille royauté ainsi que la vieille aristocratie.’ Si au lieu d’émigrer, les nobles avaient mis leur incontestable bravdure au service de la royauté, peut-être la royauté l’eût-elle emporté, et avec elle le régime aristocratique. En combattant la Révolution par la guerre étrangère et par la guerre civile, la noblesse détruisit de ses propres mains le vieil édifice, quelle voulait maintenir, après avoir aidé les philosophes à le miner. Qui les poussa à l’émigration? Leurs préjugés de caste et, leurs passions aveugles. Et qui s’est servi de ces mauvaises passions pour extirper des abus qu’elles voulaient éterniser? 11 n’y a qu’une réponse à faire : c’est Dieu et sa providence.
Les rois se coalisent contre la Révolution. A les entend^ ils veulent sauver la royauté, sauver l’ordre social menacé par les principes de 89 et par les excès des révolutionnaires. N’avaient-ils pas d'autre ambition? L’histoire a dévoilé leurs vues intéressées.
DIEU DANS L'HISTOIRE
Catherine II, la plus ardente en apparence à s’armer contre une révolution qu’elle avait courtisée tant quelle s’appelait philosophie, voulait avoir les coudées franches, disait-elle, pour exécuter les grands desseins qui ne sont plus un secret pour personne. Le roi de Prusse songeait à s’agrandir aux dépens de la Pologne, et il ne tarda pas à déserter la coalition. Quant à l’Autriche, elle était comme toujours, d’une avidité insatiable : tantôt elle convoitait des provinces françaises, tantôt il lui fallait la Bavière, plus Venise, plus les Légations. L’Angleterre elle-même avait ses petites vues à côté de sa grande ambition, la domination des mers. Voilà ce que voulaient les coalisés. Est-ce aussi là ce qu’ils ont fait? Tant qu’ils combattent les idées de 89, la Révolution est victorieuse. A la coalition elle répond par l’exécution de Louis XVI et par la guerre de propagande. Guerre aux châteaux! Paix aux chaumières! Telle est la devise inscrite sur les drapeaux des armées républicaines. C’est l’invasion de la démocratie, et une lutte à mort contre tout l’ancien ordre social. Qui l’emportera? La liberté. Et elle l’emporte par les rois et malgré eux.
La main de Dieu est visible; car les hommes font précisément le contraire de ce qu’ils veulent faire. Ce n’est pas que Dieu les aveugle, comme dit le poète; les hommes se chargent eux-mêmes de ce soin. Mais Dieu répand les principes de 89 par les mains des princes qui voulaient les détruire. Non que la voie des armes soit la meilleure pour propager la liberté. Dieu n’aurait pas choisi cette voie, mais les passions humaines y conduisent fatalement. Rien ne prouve mieux combien la propagande pacifique était impossible que la guerre de propagande. Les peuples restent sourds à la voix de la Révolution; leur inertie est telle qu’il faut la violence pour les entraîner malgré eux dans le mouvement révolutionnaire. Dès lors la guerre contre l’Europe féodale change de caractère; la Révolution devient conquérante.
Pour une guerre de conquête, il faut un conquérant. Un homme de guerre, tel que l’histoire n’en a pas vu, se met à la tète de la France révolutionnaire. Ainsi la Révolution, après avoir renoncé aux conquêtes, après avoir répudié la guerre, finit par devenir conquérante. En ce sens, les hommes de 89 firent certes ce qu’ils ne voulaient point faire. Et cependant on peut dire aussi que la propagande armée était dans les tendances de la Révolution. Fille
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du dix-huitième siècle, elle était appelée à agir sur le monde européen, de même que la philosophie avait embrassé les intérêts de l’humanité entière. La propagande des idées s’était arrêtée aux hautes classes, et dans leur sein même, elle n’avait pas été sérieuse, car les rois et les grands, après avoir courtisé les philosophes, se tournèrent contre la Révolution que leurs maîtres avaient préparée par leurs écrits. Il fallait une propagande qui » détruisît le vieux régime, afin de faire place aux principes de 89. C’est dire que la force devait faire ce que la philosophie eût été impuissante à produire. Or les révolutionnaires de 89 nous ont dit eux-mêmes, qu’en déclarant les droits de l’homme, ils s’adressaient non seulement à la France, mais à toute l’humanité; dès lors ils devaient forcément aboutir à la guerre. Cependant ils étaient dans le vrai en répudiant les conquêtes; ils sentaient que l’esprit conquérant est inalliable avec la liberté. Voici donc quelle était la position fatale de la Révolution : elle ne pouvait remplir sa mission sans devenir conquérante, et elle ne pouvait devenir conquérante, sans compromettre la liberté qu’elle avait inscrite sur son drapeau. Cette fatalité explique les contradictions du guerrier qui recueillit l’héritage de la- Révolution. Il n’y a pas d’homme dans la vie duquel l’action de la Providence soit plus visible que Napoléon. Il veut ce que Dieu ne veut pas, et il veut aussi et il fait ce que Dieu veut. Dieu veille à ce que la liberté sorte victorieuse de la longue lutte ouverte en 89. Elle n’est pas encore à sa fin; mais ce que Dieu a fait pour la liberté nous garantit ce qu'il fera encore. Au besoin les ennemis de la liberté deviennent ses apôtres. Est-ce aux hommes qu’il faut rapporter cet immense bienfait, ou est-ce à Dieu qui se sert de leurs mauvaises passions pour l’accomplissement de ses desseins?
Les amis de la liberté accusent Napoléon d’avoir été le plus grand des contre-révolutionnaires. « Son règne, disent-ils, a été le désaveu de la Révolution par elle-même. L’empereur a pris le contre-pied des idées qui avaient fait la Révolution de 89 et il a voulu refaire ce qu’elle avait détruit. » Il y a un fait qui témoigne hautement de cette tendance. Les catholiques célèbrent le con-
cordât comme l’acte le plus glorieux de Napoléon. Si les ennemis de 89 applaudissent au rétablissement des cultes, c’est que c’était une œuvre de restauration, politique et religieuse; elle renouait l’alliance du trône et de l’autel, ce qui était bien l'essence de l’ancien régime.
On adresse aussi à Napoléon un reproche ou un éloge tout contraire. On dit qu’avec Napoléon la Révolution s’est faite homme. Et en un certain sens rien n’est plus vrai. Qu’esUce que l'immense majorité des Français voyait dans la Révolution? L’avénement de la démocratie, c’est à dire du principe d’égalité. A ce litre. Napoléon était l’incarnation du génie révolutionnaire; sous- lieutenant en 89, et empereur en 1804, il était l’image vivante de l’esprit nouveau. C’est aussi cette face de la révolution qui frappa le plus l’Europe féodale conjurée contre les principes de 89. Pourquoi fait-elle une guerre à mort à Napoléon? Parce qu’il est l’homme de la Révolution. En effet, partout où la grande armée portait le drapeau tricolore, les institutions féodales s’écroulaient. En ce sens l'empereur était l’héritier de 89.
Ceux qui renient et flétrissent Napoléon comme contre-révolutionnaire, et ceux qui le poursuivent ou qui l’exaltent comme héritier de la Révolution, n’auraient-ils pas également raison? A titçe de conquérant, l’empereur n’est certes pas la Révolution faite homme, puisque le premier acte de la Révolution fut de renoncer à l’ambition des conquêtes. Non, Napoléon n’est pas, comme ou l’a prétendu, l'exécuteur testamentaire de la Révolution. Ce sont d'ordinaire les mourants qui chargent un ami de remplir leurs volontés suprêmes. La Révolution mourut le 18 brumaire an VIII, de la main de celui que l’on dit son héritier ou son exécuteur testamentaire. Sa mort fut violente; au point de vue moral, on peut dire que ce fut un assassinat. Est-ce que l’assassin hérite de celui qu’il assassine? Nos lois placent le meurtrier parmi les ingrats et l’excluent de l’hérédité comme indigne. L’histoire aussi refusera à celui qui a tué la Révolution par ses coups d'État, le titre d'héritier de la Révolution. Cependant, il y a un fait que l’on ne peut contester, c’est que les guerres de la Révolution, continuées par l’empereur, répandirent les idées de 89 dans toute l’Europe; il est certain que le drapeau tricolore fut partout le drapeau de l'affranchissement. Faut-il donc dire avec les admirateurs de Napoléon
LES FAITS. — LA RÉVOLUTION
qu'il fit la guerre sans relâche pour propager les principes de la Révolution? N’est-ce pas faire honneur à l’homme de ce qu’il n’a point voulu ? N’est-ce pas lui faire gloire de ce que Dieu a fait par lui, et en un certain sens malgré lui? A ceux qui font de l’empereur une idole, nous répondrons que son ambition, de son propre aveuy était de fonder un nouvel empire d'Occident. Est-ce que ceux qui aspirent à la monarchie universelle, sont des apôtres de liberté? Ceux qui foulent aux pieds les droits des nations, respecteront-ils les droits de l’individu? Y a-t-il pour les conquérants un autre droit que leur ambition? Au retour de file d'Elbe, Napoléon dit à Benjamin Constant : « J’ai voulu l’empire du monde, et pour me l’assurer, un pouvoir sans bornes m’était nécessaire. » Voilà le coupable qui avoue son crime.
Si le crime a servi à propager les principes de 89, gardons-nous de transformer Napoléon en missionnaire de la liberté. Conquérant, empereur, aspirant à la monarchie universelle , il était égoïste ptir essence. C’est à Dieu qu’il faut rapporter le bien qu’il sait tirer du mal. Est-ce à dire que Napoléon ait été un instrument passif dans les mains de la providence? Nous avons dit qu’à mesure que l’humanité avance, elle se rapproche de Dieu ; cela est vrai surtout de ceux que les peuples saluerit du nom de grand ; ne sont-ils pas les élus du Seigneur? Il y a dans Napoléon comme un double personnage. I! y a le conquérant ambitieux; celui-là ne fait certes pas ce que Dieu veut. Il y a aussi le successeur de la Révolution ; il l’a tuée, mais il reste imbu de ses principes, et jusque dané ses actes les plus réactionnaires, il y a un souffle qui date de 89. Nous venons de citer le concordat. Les amis de la liberté le reprochent au premier consul. Mais qu’ils voient ce qui se passe sous le règne de son neveu ; l’ultramontanisme, ignorant, superstitieux, fanatique, envahit la patrie de Voltaire. Ne serait-ce pas un immense bienfait pour la France que le régime gallican que Napoléon voulut restaurer? Il ne cessa de combattre les tendances ultramontaines qui se firent jour à la suite de la Révolution, et en cela il fut le vrai héritier de 89; il voulait ce que Dieu veut.
Ce que nous disons du concordat, on peut le dire de tout ce que Napoléon a fait. La Révolution devait parcourir l’Europe, c’était sa mission; elle en avait conscience, elle parla et elle agit toujours ou nom de l’humanité. Napoléon avait aussi, à sa manière,
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ce génie cosmopolite. Voilà pourquoi il ambitionna l’empire du monde. C’était le cosmopolitisme de la philosophie sou3 une nouvelle forme, la pire de toutes, certainement, mais aussi la plus nécessaire. Napoléon, tout en reniant les philosophes, continua leur œuvre. Il fut l’épée de la Révolution, et il en avait conscience. Non pas qu’il ait voulu le rôle d'apôtre des principes de 89; mais il les répandit en tant qu’ils se conciliaient avec son ambition, et il le fit, ayant conscience de son œuvre. Écoutons les conseils qu’il donna à son frère Jérôme appelé à gouverner la Westphalie : « Ce que désirent avec impatience les peuples d'Allemagne, c’est que les individus qui ne sont point nobles et qui ont des talents aient un égal droit à votre considération et aux emplois, c’est que toute espèce de servage et de liens intermédiaires entre le souverain et la dernière classe du peuple soit entièrement abolie... Il faut que vos peuples jouissent d’une liberté, d’une égalité, d’un bien-être inconnus aux peuples de la Germanie. » C'est le langage de 89 dans la bouche d’un conquérant. Si les idées de 89 étaient restées concentrées en France, la révolution n'aurait pas rempli sa mission : pour l'accomplir il fallait la conquête. Peut-on dire que le conquérant qui veut que les vaincus aient une liberté, une égalité, plus grandes que celles qui régnent partout ailleurs, peut-on dire que ce conquérant est un instrument aveugle des desseins de Dieu?
Napoléon veut la monarchie universelle. Rien n’est plus contraire aux desseins de Dieu. Voilà une opposition complète, en apparence, entre ce que Dieu veut et ce que l’homme veut. En effet, Napoléon méconnut les droits des nations, en annexant à son immense empire, aujourd’hui les Italiens, demain les Allemands, puis les Hollandais; vainqueur de la Russie, il eût annexé les Espagnols et les Portugais. Si l’empereur avait réalisé ses gigantesques projets, il n’y aurait plus eu de nations. Cependant Napoléon, le premier parmi les hommes politiques, prononça le mot de nationalité. Pendant qu’à Vienne, on se disputait les dépouilles du grand conquérant, pendant que l’on y partageait les âmes, d’après leur nombre et leur qualité, l'empereur déchu disait à Sainte-Hélène : « L’agglomération des peuples arrivera tôt ou tard, par la force des choses, et je ne pense pas qu’après ma chute et la disparition de mon système, il y ait en Europe d’autre
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grand équilibre possible que l'agglomération des grands peuples. » Napoléon allait plus loin, il prétendait que telle avait été sa pensée : concentrer les peuples que la diplomatie avait morcelés. « J’eusse voulu faire, disait-il, des Français, des Italiens, des Espagnols, des corps de nation. C’est avec un pareil cortège qu’il eût été beau de s’avancer dans la postérité et la bénédiction des siècles. Je me sentais digne de cette gloire. » Oui, c'était là la voie de la gloire, car c’était la voie de Dieu. Mais l’empereur se faisait une étrange illusion, en s’imaginant que lui, le prétendant à l’empire du monde, avait été le champion des nationalités. S’il l’a été, c’est comme successeur de la Révolution ; la gloire en revient à Dieu et non à l’homme. Mais c’est déjà une belle gloire d’avoir eu conscience des desseins de Dieu, d’avoir pressenti l’avenir. On peut même ajouter que Napoléon concourut aux desseins de la providence. Il commença la régénération de l’Italie, et il légua à son neveu l’accomplissement de cette grande œuvre, la plus belle du dix-neuvième siècle. Il reconstitua un noyau de Pologne, germe d’où aurait pu sortir la nationalité polonaise. Ailleurs, il faut l’avouer, dans les pays de race germanique, ce n’est pas par une généreuse initiative qu’il réveilla l’esprit de nationalité, c’est par ses excès de conquérant. Ici il fut un instrument dans les mains de Dieu.
La chute de Napoléon est une protestation contre l’idolâtrie que ses adorateurs lui ont vouée. Qui vainquit l’invincible? Les uns répondent, le climat de la Russie ; les autres, l’or de l’Angleterre; il y en a qui s’en prennent à la trahison de l’Autriche. Non, l’empereur succomba sous la réaction de l’esprit de nationalité et de liberté. Tant qu’il n’eut affaire qu'aux rois et à leurs armées, il fut vainqueur. Mais les excès de la conquête finirent par soulever contre lui les nations, et dès que les nations paraissent sur le champ de bataille, Napoléon tombe. La race héroïque qu’il avait si longtemps conduite à la victoire, aurait pu le sauver; mais le despotisme impérial lui avait aliéné la France. Il avait contre lui la liberté et les nationalités, c’est à dire les deux puissances auxquelles l’avenir appartient. Quel témoignage contre Napoléon ! Cela prouve que tout ce qu’il avait de grand était vicié par l’égoïsme du conquérant et du monarque universel. Cela prouve qu’il n’a jamais été le défenseur de la liberté, ni le cham-
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pion da droit des peuples. Héritier de la Révolution, il aurait vaincu l’Europe entière; pour mieux dire, il n’y aurait jamais eu entre lui et l’Europe ce duel gigantesque qui le conduisit à Sainte- Hélène. Il tomba sous le coup des principes qu’il avait reniés. H y a ici un acte de justice divine sur lequel il faut nous arrêter.
N° 3. La providence et la justice divine
Quand nous cherchons dans les faits la preuve du gouvernement providentiel qui régit les choses humaines, nous le considérons comme l’éducation du genre humain, à laquelle Dieu préside. S'il y a un Dieu, il y aussi une justice divine. La justice, exercée par celui qui est tout amour, ne peut être qu'un instrument d'éducation. Dieu punit pour rétablir l’ordre moral, mâis si la peiné inflige un mal, c’est que ce mal doit corriger le coupable, et le ramener dans la vie que Dieu a tracée à ses créatures. Voilà pourquoi en parlant du gouvernement providentiel, nous ne disons rien de la justice; à nos yeux elle se confond avec l’éducation que la providence dirige. Cependant quand l’historien rencontre un de ces actes éclatants de la justice divine qui frappent l’esprit des peuples, il doit le mettre en évidence. Cela fortifie lé sens moral, cela montre la main de Dieu à ceux qui seraient tentés de la nier.
Quand les Espagnols s’insurgèrent contre l’attentat de Bayonne, ils prédirent à Napoléon qu'il trouverait sa punition là où il avait' foulé aux pieds tout droit, tout honneur. « Sache, lui disaient-ils, qu’un châtiment éclatant peut tarder, mais qu’il atteint toujours les forfaits éclatants. Tremble devant l’Espagne, non à cause de sa propre force, mais à cause de ta conscience. » Cet appel à la justice divine fut entendu, la sentence fut rapide et solennelle. Déjà les contemporains remarquèrent que la perte de Napoléon date du crime de Bayonne. Les esprits se retirèrent de lui, la fortune l’abandonna. Bientôt l’édifice de sa merveilleuse grandeur' s’écroula, et sur ses ruines il fut écrit « que hors de la morale et deâ droits des peuplés, il n’y -a que des abîmes. »
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Gomment la faiblesse parvint-elle à vaincre la force! Si les Espagnols avaient dû lutter seuls contre le tout-puissant empereur, ils auraient succombé; la justice de Dieu serait toujours venue, mais tardive et avec moins d’éclat. L’appui de l’Angleterre n’aurait pas suffi pour vaincre le grand capitaine, s’il avait concentré ses forces et son génie sur la guerre d’Espagne, et il tenait à lui de le faire. La plus simple prudence le lui commandait. Au lieu de combattre les Espagnols et les Anglais, il se jeta dans la plus folle des guerres. Lui-méme ne savait pourquoi il entreprenait l’expédition de Russie. Napoléon dit, dans une proclamation, « que la Russie est entraînée par la fatalité, que ses destinées doivent s’accomplir. »
Il écrit à Alexandre « que la providence invisible, dont il reconnaît les droits et l’empire, a décidé de cette affaire comme de tant d’autres. » En effet il y avait un homme, grand parmi les grands, qui était entraîné par la fatalité de ses passions. L’Europe coalisée contre lui n’était pas parvenue à le vaincre ; il fallut que lui-même mit la main à l'œuvre pour ruiner sa puissance. En le voyant entreprendre cette guerre insensée, tin ancien général de la République, Dumouriez, s’écria : « Ceux que Dieu veut perdre, il commence par les aveugler. » La main de Dieu est visible, c’est la main de Dieu vengeur des droits de l’humanité, outragés par le nouveau César. La catastrophe de Russie ne suffit pas pour le ramener à la raison. Il créa une armée nouvelle comme par enchantement; mais il rencontra un adversaire nouveau, l’esprit de liberté. L’invincible fût vaincu, mais telle était la terreur de son nom que les vainqueurs lui offrirent des conditions magnifiques. Il les refusa; c'était signer son abdication. La France aurait pu le sauver : elle avait déjà combattu l’Europe entière, sans avoir à sa tête un homme de guerre comme Napoléon, mais en 93 elle était animée de l’enthousiasme de la liberté. La liberté s’agita encore en 1813, faible et respectueuse pour son maître. Napoléon la répudia, il ne voulait pas en entendre parler. Il court à sa perte. L’expiation commence.
Ce n’est pas Moscou, ce n’est pas Leipzig, ce n’est pas Sainte- Hélène, qui est l’expiation prédite par les Espagnols à Napoléon : c’est le peuple qui abandonne son empereur, l’élu du peuple, parce qn’il ne voit plus en lui qu’un insensé, l'auteur de tousses maux, l’oppresseur des nations, le bourreau de la France, le plue
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épouvantable tyran qui ait jamais pesé sur l'espèce humaine. Voilà les dures vérités que le conseil municipal de Paris adressa à celui qui naguère était l'idole de la France. Et que dit la nation? Elle resta inerte, en présence du plus grand malheur qui puisse frapper un peuple généreux, l'invasion de l'étranger. L’égoïsme est puni par lui-même; Napoléon avait tout rapporté à lui, il n'y avait plus qu’un homme en France, l’empereur. La nation se retira de lui, et le géant tomba.
Napoléon tombe, parce qu’il a déserté les principes de la Révolution dont il était le missionnaire armé. Les rôles sont renversés. Ce sont les rois coalisés contre les principes de 89 qui les inscrivent sur leurs drapeaux; c’est par les ennemis de la Révolution que la Révolution triomphe. Ceci tient du prodige. L'Europe féodale s’était coalisée pour le maintien de la féodalité et de la vieille monarchie. Si elle avait été victorieuse en 92, il y aurait eu une Terreur blanche tout aussi sanglante que ,1a Terreur rouge et la liberté eût été ajournée d’un siècle. Toutes les ligues formées par les rois échouèrent, c’est Napoléon lui-même qui se chargea de se vaincre. A la suite du désastre de Moscou, on voit un spectacle étrange. Les rois du Nord, chefs de peuples à moitié barbares, parlent le langage de la Constituante. Ils promettent aux princes et aux peuples liberté et indépendance; leur seul but, à les entendre, est de conquérir les droits inaliénables des nations. Quand on lit les proclamations des généraux russes et prussiens, on se croirait sous la Convention nationale : « Frères, s’écrie l’un, marchons ensemble, c’est pour la liberté de l’Allemagne. Toute distinction de naissance, de rang, de pays est bannie de nos légions. Nous sommes tous des hommes libres. » Un autre, c'est un Russe, dit que l’empereur de Russie et le roi de Prusse ne se sont armés que pour aider les pfeuples à recouvrer leur liberté et leur indépendance, ces biens héréditairesqui leur ont été enlevés, mais qui sont imprescriptibles.
Voilà des instruments de Dieu, s'il en fut jamais. Pourquoi se sont-ils coalisés en 92 contre la France 1 Parce que la Révolution avait proclamé les droits des hommes et des peuples, ce qui mi-
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naît dans ses fondements la vieille royauté. Et maintenant ils proclament ces droits inaliénables et imprescriptibles! C’est hypocrisie, c’est tromperie, nous le voulons bien. A peine vainqueurs, ils oublièrent leurs belles paroles; à Vienne ils traitèrent les peuples comme des troypeaux. Mais cela prouve au moins une chose, c’est que les rois absolus sentaient que leur règne devait finir. Ils font d’habitude la cour à la force. Sous l’empire, on les voyait faire antichambre chez Napoléon, et se confondre avec les valets de cour, valets eux-mêmes. L’empereur était le plus fort. Or voici ces rois qui font la cour à la liberté. Preuve que la liberté est devenue une puissance plus grande que Napoléon. Ils la trompent, ils se jettent en aveugles dans une réaction stupide, ils se croient les maîtres. Mais 1830, 1848, continuent le mouvement de 89. Le rois s’en vont et les peuples arrivent. En définitive, les rois sont des instruments dans les mains de Dieu, et on peut dire aussi qu’ils concourent à ses desseins. Quand ils prennent les armes contre la Révolution, ils ne se doutent certes pas du rôle qu’ils jouent; ils déchaînent le monstre révolutionnaire, et ils ne cessent de combattre Napoléon comme l’homme de la Révolution, jusqu'à ce que les trois couleurs, symbole de la liberté, aient fait le tour de l’Europe. Alors ils s’aperçoivent quelle est la puissance irrésistible de la liberté. Ils ont conscience des desseins de Dieu, et ils s’y associent. Peu importe qu’ils trahissent la cause qui leur a donné la victoire. Il n’en est pas moins vrai que leurs yeux ont été frappés d’un rayon de la lumière divine. Il est donc vrai que les hommes finissent par avoir conscience des desseins de Dieu; dès lors ils ne sont plus de purs instruments. S’il en est ainsi des rois, en dépit de leur incurable égoïsme, que sera-ce des peuples qui ont pour eux l’avenir?
Napoléon s’est toujours dit l’organe et le représentant de la souveraineté populaire. Aussi chez lui bien plus que chez les rois de la vieille Europe, éclate cet admirable concours de la liberté humaine et du gouvernement providentiel dont nous cherchons des témoignages dans l’histoire. Il tue la Révolution au 18 brumaire. A vrai dire, elle était déjà morte en France ; il lui restait à conquérir l’Europe. Napoléon se charge de cette mission, à laquelle l’appellent son génie et ses passions. En apparence, il ne poursuit qu’un but personnel, on dirait l’égoïsme incarné. Mais ce n’est
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là qu’une des faces de cette grande figure. 11 n’oublie jamais que son drapeau est celui de la Révolution; même dans ses plus funestes entreprise^, il reste le soldat des idées de 89. Il restaure la royauté en France, et il la ruine en Europe. Il rétablit les fiefs au profit de ses généraux, et il extirpe partout le régime féodal. Il foule les peuples, il les mutile, il les dissout et les reconstitue d’après les caprices de son ambition, et c’est lui néanmoins qui réveille la nationalité italienne, et qui donne une première satisfaction à la nationalité polonaise. Il veut donc ce que Dieu veut. Et on peut dire aussi qu’il est l'homme du passé, et qu’il contrarie les desseins de Dieu. C’est l’image de l’homme et de son imperfection. Sa volonté ne peut jamais se confondre avec la volonté divine; car il cesserait d’être homme. Mais il doit se rapprocher sans cesse de Dieu : telle est la loi du perfectionnement infini que Dieu lui a donnée.
Niera-t-on encore que Dieu soit dans l’histoire? ou dira-t-on que le gouvernement providentiel détruit la liberté humaine? Il ne suffit pas de nier, comme il ne suffit point d’affirmer. Il faut prouver. Nous avons recueilli un petit nombre de faits dans lesquels éclate une autre puissance que celle de l’homme, c’est celle de Dieu que l’humanité adore et qu’elle continuera à adorer, en dépit des négations. Ces faits confirment la foi universelle. L’histoire, écrite à ce point de vue, est la justification de Dieu. Annulet-elle l’homme? Elle l’annule si peu, qu’elle lui montre, au contraire, qu’il s’élève sans cesse vers Dieu. On abaisse l’homme quand on bannit Dieu de l’histoire, car on en fait le jouet d’une force aveugle, qu’on l’appelle hasard nature ou loi. Tandis qu’on grandit l’homme, quand on lui apprend que Dieu dirige ses destinées, tout en lui laissant une entière liberté. La liberté est accompagnée de responsabilité. C’est là ce qui fait notre grandeur !