CHAPITRE PREMIER
l’individu et ses droits
§ 1. La liberté et l'égalité
La Révolution a proclamé la liberté et l’égalité, en déclarant que ce sont des droits inaliénables et imprescriptibles de l’homme. Au berceau du genre humain, nous ne trouvons ni liberté ni égalité. Est-ce que la déclaration des droits est l’expression de la vraie destinée de l’homme? Il y a une révélation de la vérité qui ne peut nous tromper, car c’est la vérité même qui en est l’auteur. Dieu nous révèle ses desseins par l’histoire. S'il est vrai que Dieu est dans l’histoire, s’il est vrai qu’il y a un gouvernement providentiel, il faut que cette éducation divine ait un but. Qui dit éducation, dit développement progressif. L’histoire nous apprend, en effet, que l’humanité avance vers la liberté et l’égalité, depuis qu’elle existe. A son origine, on croirait qu’il n’y a ni liberté, ni égalité. C’est le règne de la théocratie, et la théocratie est la négation des droits de l’homme. Cependant à l’époque où
(I) Voyei sur la théorie du progrès le tome XII de mes Eludes sur l'Mstoire de l‘hu~ • inanité.
378 LE PROGRÈS DANS l’hISTOIRB,
nous sommes arrivés, ces droits sont écrits dans toutes les constitutions. Que signifie ce changement? La théocratie est le règne de Dieu, l’homme n’a pas conscience de sa personnalité, de son individualité; il obéit à ceux qui se disent les organes de Dieu. A l’autre extrémité, il n’y a plus d’organes de Dieu, l’homme fait luimême sa destinée. Est-ce à dire que l’éducation divine cesse? Non l’éducation est infinie, puisqu’elle a un but infini, la perfection. Mais le mode de l’éducation change complètement. L’enfant est gouverné ; devenu homme, il se gouverne lui-même. Voilà les deux extrêmes, la théocratie et la Révolution.
La* question du progrès, en tant qu’il s’agit des droits de l’homme, est donc celle-ci : l’homme est-il appelé à se gouverner lui-même, ou est-il destiné à être gouverné par ceux qui se disent les organes de Dieu? La question n’en est plus une pour l’humanité moderne. Elle ne croit plus aux révélateurs, elle ne croit plus que Dieu nous ait donné la raison pour la courber devant un prêtre. Se tromperait-elle? Cela ne se peut; car c’est Dieu qui a gravé la loi de notre destinée dans les facultés dont il a doué ses créatures. Il nous a donné la raison. Qui croira que c’est pour l’abdiquer, pour la détruire? Nous l’essaierions vainement, et le sacerdoce l’a tenté en vain. Il y a dans nos facultés une force d’expansion qui l’emporte sur tous les obstacles qu’on lui oppose. Nos facultés doivent se développer, comme le soleil doit nous éclairer et noHS chauffer de sa lumière. Parfois les nuages semblent l’obscurcir; mais bientôt ils se dissipent, et il se trouve que l'astre bienfaisant ne cesse jamais de remplir sa course.
Nos facultés ne se développent point d’elles-mêmes; elles demandent l’effort de l’homme. Ce travail que nous accomplissons tous, par une loi de notre nature, doit-il être libre ? Le développement de nos facultés est libre de son essence, et c’est encore Dieu qui le veut ainsi. N’est-ce pas pour cela qu’il a répandu une variété infinie dans les intelligences? On dit qu’il n’y a pas deux feuilles qui se ressemblent; on peut dire la même chose des hommes. C’est dire que chacun a son individualité, et ce caractère individuel ne serait-il pas la marque d’une mission particulière? Il suffit que chacun se considère soi et ceux qui l’entourent pour s’en convaincre. Puisque chacun de nous a une force qui lui est propre, comment un autre que nous pourrait-il nous imposer
LA LIBERTÉ ET L’ÉGALITÉ
une loi quelconque pour le développement de nos facultés? Ne serait-ce pas aller contre une loi divine? Ne serait-ce pas mettre l’uniformité à la place de la variété? Et cette uniformité tuerait nos facultés au lieu de les développer. Car ce serait une œuvre contre nature. Donc une entière liberté est de l’essence de notre éducation. Il n'y a qu’une limite à ce libre développement, c’est le droit de nos semblables. Notre liberté ne peut pas léser la leur, pas plus que la leur ne peut entraver la nôtre; mais elles se limitent nécessairement l’une l’autre.
Ce n’est que sous cette condition que les sociétés humaines peuvent exister; la liberté absolue, illimitée de chaque individu les dissoudrait. Or la société est une nécessité pour le développement de nos facultés; nous ne pourrions pas même vivre hors de la société, bien moins encore pourrions-nous développer notre intelligence et notre âme. La société n’est pas une simple coexistence d’individus, elle implique un lien, une organisation. C’est dire que la société doit devenir un État. Ici se présente un problème capital. Que devient la liberté de l’individu en face de l'État? La perdil en tout ou en partie? Il est impossible qu’il la perde; comment la perdrait-il, puisque l’État n’est que la société organisée, et la société n'est-elle pas le milieu où l’homme se développe? Donc la société, loin d’enchaîner la liberté, doit la sauvegarder contre les atteintes de forces rivales, hostiles. Cela ne suffit point. Si la société est nécessaire à l’homme, c’est qu’isolé il est trop faible pour remplir sa mission. La société doit donc accroître la force de l’individu, elle doit venir à son aide. Dès lors, elle a aussi besoin d'une certaine puissance. On ne la lui a jamais contestée. Mais quelle est la limite où les droits de l’État s’arrêtent? Là où commencent ceux des individus, car l’individu a aussi son domaine où il est souverain. Il est même le vrai souverain. L’État n’a de droits que ceux qui lui sont nécessaires pour défendre, pour protéger l’individu. Une liberté aussi grande que le comporte la nature humaine, tel-est l’idéal. Comment l’humanité s’en est-elle progressivement approchée? Le pas qu’elle a fait est immense. Son point de départ est la négation de la liberté ; et aujourd’hui les droits de l’homme sont formulés dans nos constitutions. Comment ce progrès s'est-il accompli?
LE PROGRÈS DANS LHISTOIRE
§ S. La théocratie et les oaatea (1)
La théocratie est ta première forme de l’État. Dieu lui-même est censé gouverner les hommes par l’organe d’un corps sacerdotal. Dans cet ordre d’idées, il ne peut être question de la liberté pour l’homme : il n’a pas de droits en face de Dieu, il n’a que des devoirs. L’égalité aussi est impossible : comment l’homme serait-il l'égal de Dieu ou de ceux qui tiennent sa place? Cette absence de liberté et d’égalité qui caractérise le régime théocratique, se révèle dans l'institution des castes. La caste sacerdotale domine, les autres lui sont subordonnées. C’est trop peu dire. Le prêtre « est le seigneur de la création ; tout ce que ce monde renferme est sa propriété, c’est par sa générosité que les autres hommes jouissent des biens de ce monde, c’est par sa faveur qu’ils vivent. » Voilà ce que les livres sacrés de l'Inde disent des brahmanes : ils sont les divinités de la terre. Qu'est-ce que les autres castes, qu’est-ce que les castes inférieures surtout sont en présence des brahmanes qui Unissent par se croire supérieurs aux dieux? Les çoudras sont placés dans la hiérarchie des créatures, après l’éléphant et le cheval. Non seulement il n’y a aucun rapport, pas même d’humanité, entre le brahmane et le çoudra, mais les devoirs que prescrivent la plus simple charité, deviennent des crimes, quand il s’agit de les remplir envers un homme d’une caste inférieure; c’est un crime pour les brahmanes de donner conseil à un çoudra, un crime de lui abandonner les restes de leur repas!
Il est difficile de pousser plus loin l’orgueil de l’inégalité et l'abjection de la dépendance. Cependant cette humiliante condition des vaincus qui forment les castes inférieures, est déjà un progrès dans le développement de l’humanité. C’est une première manifestation du droit au milieu de l’empire de la force. Tant que la force seule règne, les vaincus périssent. Reçus dans les castes inférieures, ils acquièrent au moins un droit, le droit à la vie. Que
(1) Voyez les témoignages, dans le tome !» de mes Etudes sur l'histoire de t’ humanité.
LA LIBERTÉ ET L'ÉGALITÉ
l’on voie la condition des parias, c’est à dire des populations qui ne sont pas admises dans les castes, et l’on sera forcé de reconnaftre que l'avilissement des çoudras est un état honorable, en comparaison. Les parias ne peuvent pas se montrer sur les routes. Celui qui les rencontre, peut les tuer impunément; ils sont sur la même ligne que les bêtes fauves, sauf le mépris qu’ils ont en plus.
La caste est un premier asile pour les vaincus. Elle favorise même, dans de certaines limites, le développement des facultés humaines. Les intelligences privilégiées, nourries dans les sanctuaires, y trouvent toutes les ressources nécessaires pour se développer, et elles aident les peuples à sortir de leur barbarie primitive. C’est un bienfait de Dieu plutôt que des hommes. Une chose témoignera toujours contre l’esprit sacerdotal ; c'est qu’il a partout essayé de perpétuer l’enfance intellectuelle des classes dépendantes, afin de perpétuer sa domination. L'homme, en grandissant, s’affranchit des liens qui ont protégé son enfance. Ce progrès se réalise dans le monde occidental.
L'égalité est lè plus naturel, le plus impérieux des sentiments. Elle se fit même jour dans la doctrine des brahmanes; ils la montrèrent en espérance dans une vie future; un çoudra peut renaître dans une caste supérieure. Cette espérance ne suffit point aux aspirations de l’homme, il lui faut une égalité réelle qui se manifeste dès ce monde. Tel fut le progrès que le bouddhisme accomplit dans la société indienne. Le Bouddha prêcha l’égalité religieuse; tout homme pouvait devenir religieux. C’était étendre à tous les hommes l’initiation que le brahmanisme réservait aux classes supérieures. Par là le bouddhisme ruina dans son fondement l’institution des castes; non pas que le Bouddha l’ait attaquée, mais la logique des principes y conduisit ses disciples. C’était proclamer l’égalité civile et politique.
Le génie du monde occidental n’est pas favorable aux castes. Elles existaient en Égypte, mais elles n'avaient plus ce caractère d’immobilité qui caractérise l’Inde. Au moment où l’Égypte sort de son isolement pour figurer dans l'histoire, la domination des
LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE
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prêtres est en pleine décadence; bientôt la théocratie fait place à une monarchie grecque. La destinée si différente du sacerdoce en Égypte et dans l'Inde doit avoir une cause profonde. Chez les Indiens, les castes sont une institution religieuse, l’inégalité procède de Dieu; de là cette immobilité qui nous étonne. En Egypte les castes n’avaient point leur principe dans le Créateur. Il y avait une espèce d’égalité religieuse jusque dans le sein des castes, en ce sens que les Égyptiens ne connaissaient pas le privilège odieux de la double naissance qui fait du brahmane le maître de la création ; la loi religieuse était une, identique pour toutes les classes. Il y avait même un sentiment d’unité, ou de charité, qui embrassait tout les hommes, au moins tous les habitants de la vallée sacrée du Nil ; quand ils offraient des sacrifices, les Égyptiens priaient les dieux de détourner les malheurs qui pourraient arriver à toute l’Égypte ou à eux-mêmes.
Il y avait encore un autre peuple de l’Asie chez lequel on comprenait toute la nation dans les prières que l’on adressait aux dieux, les Perses, et chez les Perses l’institution des castes n’existait pas. Ils ont quelque chose du génie des races germaniques. On trouve chez eux les quatre classes de prêtres, de guerriers, de laboureurs et d’artisans. Mais ce n’est pas Ormuzd qui a établi cette division ; il a créé un premier couple d'où est descendu le genre humain. Ainsi il y a égalité originelle entre les hommes; si l’inégalité s’est introduite parmi eux, c’est une des faces du mal, c’est l’œuvre d 'Ahriman qui doit disparaître, et de fait elle a disparu. Mais l’égalité s’arrête aux adorateurs d'Ormuzd ; comme elle a sa source dans la communion religieuse, elle ne peut pas embrasser les infidèles qui, aux yeux des sectateurs d’Ormuzd, sont des enfants d’Ahriman.
Les Juifs sont aussi un peuple élu, le peuple de Dieu. Mais il y a dans le mosaïsme un dogme qui brisera cette conception étroite. La dualité des Perses faitplace à un seul Dieu, c’est celui qui crée le genre humain; il n’y a plus de créatures qui procèdent du mauvais esprit. Pour témoigner que tous les hommes sont un en essence, le Créateur les fait naître tous d’Adam ; donc tous sont frères, l’égalité est leur loi. Plus de castes. Il est vrai qu'une tribu est consacrée héréditairement au service de Jéhova, mais il n’en résulte pas un régime théocratique : c’est plutôt l’union, la con-
LA LIBERTÉ ET L’ÉGALITÉ
fusiou de l’ordre civil et de l’ordre religieux. La tribu de Lévi n'est pas une caste, c’est une magistrature déléguée à une tribu qui est vouée spécialement au service de Dieu. Tous les Juifs sont initiés à la loi du salut. Là ne s’arrête pas l’égalité. Le mosaïsme est une religion de ce monde, l’égalité qu’il prêche doit donc se manifester dans l’ordre civil : de là les institutions remarquables de l’année sabbatique et du jubilé qui devaient maintenir l’égalité de fortune entre tous les adorateurs de Jéhova. De là aussi les lois de Moïse sur l’esclavage des Hébreux; c’était une domesticité plutôt qu’une servitude, car elle ne durait que six pns. Mais l’esclavage était maintenu pour l’étranger. C’était une inconséquence, qui disparaîtra dans la société chrétienne.
Ici s’arrête le progrès réalisé par l’Orient. Il aboutit à l’égalité, mais la liberté ne s’y fait pas jour. Le mot même ne peut exister, là où régnent les castes. Chez les Perses il y avait des germes de liberté politique, mais ils furent étouffés par le despotisme. Le grand roi seul était libre, dit Hegel. Mauvaise liberté qui se confond avec la toute-puissance, et qui conduit à la dégradation du sérail, tandis que la vraie liberté affranchit. Les Hébreux étaient un peuple trop théocratique pour que la liberté s’y pût manifester. La religion impose des devoirs, elle ne donne pas de droits; et quand la religion absorbe l’ordre civil, elle doit conduire à une dépendance absolue à l’égard de Dieu, dépendance qui rend toute liberté impossible. La notion de liberté date de la Grèce.
§ 3. L’eaclavage et la liberté du citoyen (1)
Chez les Grecs il n'y a plus de castes. Ce qui caractérise le régime indien, c’est un sacerdoce qui domine toutes les classes de la société, même les guerriers et qui eonstilue à lui seul l’État. Le polythéisme grec a ses prêtres, mais ils ne forment pas une caste, pas même un ordre à part dans la société. Dans l’Inde les rois et les guerriers, ne peuvent pas remplir de fonction sacerdo-
(1) Voyez les témoignages, dans les tomes II et III de mes Eludes sur l'histoire de l'humanité.
LE PROGRÈS DANS L’HJSTOIRE
taie; ils ne peuvent pas même être reçus dans la caste des brait* mânes. Chez les Grecs, les rois offrent des sacrifices ; les chefs des guerriers sont en même temps prêtres et devins. La société hellénique est toute séculière; c’est l'ordre civil qui absorbe l'ordre religieux.
Voilà un esprit bien différent de celui qui règne dans le inonde oriental, et qui dénote des tendances, des aspirations inconnues de l’Asie. Aristote définit l’homme un animal politique ; c’est dire que la race grecque est une race politique par excellence. La cité, dit notre philosophe, est une société d'hommes libres. Ce sont ses républiques qui ont immortalisé la Grèce pour le moins autant que ses artistes et ses penseurs. L’admiration a été poussée Jusqu'à l’idolâtrie. Il faut tenir compte à la Grèce de l’initiative qu’elle a prise dans l’ordre politique, mais aussi il faut se garder des illusions, car ce serait exalter la liberté grecque aux dépens de la liberté moderne; ce qui aboutirait à vicier notre liberté, si nous voulions nous faire les imitateurs de la Grèce; ce qui, en tout cas, empêcherait d'apprécier le vrai progrès que nous devons à la race hellénique.
Constatons d’abord le progrès qui s’accomplit par la transition de la caste à l’esclavage. La servitude nous est si odieuse, que nous la flétrissons comme un crime, et comment un crime serait-il un progrès? Le progrès est cependant réel et il est immense. Dans la conception indienne, l'inégalité radicale qui existe entre les castes est rapportée à Dieu, partant elle est immuable; les hommes ne peuvent pas songer à modifier ce que Dieu a fait. Chez les Grecs, la servitude est fondée sur l’usage constant des nations; or ce que les hommes ont fait, ils peuvent le défaire. L’esclave peut être affranchi ; l’inégalité n’est donc plus originelle, divine. Si l'esclave peut devenir libre, c’est qu’il est un homme en essence, et non un être intermédiaire entre l’éléphant et le cheval. Aussi les esclaves ont-ils les mêmes dieux que les hommes libres; les Grecs ignorent le privilège odieux de la double naissance. Après cela, il faut avouer que l’esclavage est un crime, car c'est une violation de l’égalité naturelle des hommes. Et cependant la liberté des citoyens, telle que les Grecs la comprenaient, ne pouvait exister que par la servitude. Pour que ” quelques milliers de citoyens pussent vivre libres, c’est à dire
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passer leur vie sur la place publique, il fallait des esclaves pour les travaux manuels. A Athènes, il y avait vingt et un mille citoyens et quarante mille esclaves. Déflons-nous d’une liberté qui a pour base la servitude.
La liberté et l’égalité existent dans le sein de la cité. Mais est-ce une réalité? Il n’y a plus de classes sociales qui jouissent de privilèges par droit de naissance; l’homme libre est l’égal de l’homme libre, c’est la réunion des citoyens qui fait la loi, qui administre et qui juge. Voilà l’égalité qui règne dans les républiques de Grèce ; mais ce n’est qu’un idéal. Platon dit que chacun des États grecs n’est pas un, mais plusieurs, qu’il en renferme toujours pour le moins deux, l'un composé de riches, l’autre de pauvres. On pourrait dire la même chose des États modernes, bien que la liberté soit inscrite dans nos constitutions. Il y a cependant cette différence énorme, c’est que chez les Grecs, ces deux états , les pauvres et les riches, étaient en lutte permanente. Des invasions successives, placèrent partout les membres d’une même cité dans des rapports hostiles. L’aristocratie des vainqueurs dégénéra rapidement en aristocratie d’argent. Il y a un progrès incontestable dans cette révolution. La barrière qui sépare les classes est brisée, la voie de la fortune est ouverte à tout le monde, et par suite la voie du pouvoir. Mais, en réalité, c’est un combat, une guerre intestine. Aujourd'hui on acquiert la richesse par le travail industriel ; chez les Grecs l’industrie étant le lot des esclaves, le pauvre n’avait pour arriver à la fortune que les chances incertaines du commerce ou les moyens violents de la spoliation. Le droit du plus fort qui régnait partout poussait à la violence. De là la lutte sanglante des classes inférieures contre les classes riches. Telle est la vie des cités grecques ; la victoire alternative des riches et des pauvres est toute leur histoire. De violence en violence, elles aboutirent à la tyrannie, à la dissolution, à la mort.
Que devint la liberté dans ces collisions permanentes des riches et des pauvres? La cité ne réalisa pas plus la liberté que l'égalité. Elle avait tant d’attrait pour la race hellénique, qu’elle fut considérée comme un idéal, en ce sens que tout lui était subordonné, comme le moyen l’est au but. La liberté du citoyen fut absorbée par l’État; l’individu et ses droits les plus sacrés furent sacrifiés à
LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE
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cette idole. La cité était tout, le citoyen n’était rien. Il en résulta que la notion de liberté même fut viciée. Les citoyens d’Athènes et de Sparte se croyaient libres parce qu'ils étaient souverains ; mais la souveraineté de l’État étant illimitée, le citoyen n’avait aucun droit dont il ne pût être dépouillé par le peuple souverain. Quand le peuple fut las d’entendre appeler Aristide le Juste, il le bannit. Parce qu’il ne comprenait pas la vertu et la mission de Socrate, il lui donna à boire la ciguë. En définitive, le citoyen n’avait aucune liberté, tout en étant membre du souverain.
Pourquoi la cité grecque ne réalisa-t-elle pas la liberté? C’est que les Grecs ne connaissaient point la vraie liberté, et ils ne pouvaient pas la connaître. La liberté consiste dans les droits naturels que Dieu a donnés à l'homme; nous les appelons naturels parce que sans eux l’homme ne pourrait pas vivre, ni développer ses facultés. Il les a donc par cela seul qu’il existe, et aucune puissance humaine ne peut lui enlever ce qu'il tient de Dieu. Dans cet ordre d’idées, l’État n’est plus le but, c’est le moyen. Pourquoi les Grecs ne comprirent-ils pas la vraie liberté? C’est qu’ils avaient pour mission, non de fonder la liberté, mais d'organiser la cité. Avant que les hommes puissent réclamer leurs droits en face de l’État, il faut qu’il y ait un État ; pour qu'ils puissent développer leurs facultés au sein de l’État, il faut que l'État existe. Il n’existait pas dans le monde oriental. On n’appellera pas État la théocratie qui prétend perpétuer la division des hommes au profit de l’ambition sacerdotale, ni le despotisme qui absorbe toutes les individualités dans une seule personne. Il fallait étendre à tous les hommes libres le pouvoir que les prêtres et les despotes s’étaient arrogé. La tâche était rude. Deux races y travaillèrent. Les Grecs prirent l’initiative; nés divisés, ils ne parvinrent à former la cité, qu’en lui subordonnant toutes les forces individuelles. Les Romains vont achever cette œuvre; alors paraîtront les races qui sont destinées à réaliser la liberté et l’égalité en conciliant la souveraineté de l’individu avec celle de l'État.
On a dit que ce qui fait la grandeur de Rome, c’est que dans ses révolutions l'on n’invoqua jamais les droits naturels de l’homme
LA LIBERTÉ ET L’ÉGALITÉ
contre l’État (1). Si un Romain ressuscitait et comparait notre état social avec sa république, il ne tiendrait pas un autre langage. Pourquoi, dans les incessantes révolutions de Rome, n’a-t-il jamais été question des droits que la nature a donnés à tout être humain? C’est que les Romains, de même que les Grecs, ignoraient la vraie liberté. Quel fut l’objet des longues luttes qui déchirèrent la ville éternelle? A Rome, comme dans les cités de la Grèce, les classes inférieures voulaient conquérir l’égalité et la souveraineté; quant à la liberté, elles n’y songèrent jamais. Mais qu’est-ce que l’égalité sans la liberté? C’est la lutte des pauvres contre les riches; au bout de celte lutte se trouve l’anarchie, parce que l'égalité de fortune est impossible, et l’anarchie amène fatalement le despotisme; elle l’engendre en quelque sorte, et lui donne une apparence de légitimité. Telle est la destinée de Rome.
En disant que les Romains n’ont jamais eu l’esprit de liberté, il semble que nous ravalons le peuple-roi. Les fiers citoyens de Rome ne vont-ils pas sortir de leurs tombeaux pour protester contre cette injustice? S'il est vrai que la liberté consiste dans les droits de l’individualité humaine, il faut dire que les Romains ne l’ont jamais connue. Tout leur état social repose sur l’idée de puissance et non sur l’idée de liberté. Où est la liberté dans la famille romaine? Le père de famille seul est libre, mais sa liberté est, en réalité, celle des despotes de l’Orient, le pouvoir de tout faire. C’est puissance, ce n’est pas liberté. Ce qui prouve que les Romains n’avaient pas même le soupçon des droits que l'individu tient de Dieu, droits qu’il ne peut pas plus aliéner qu’on ne peut l’en dépouiller, c’est qu’ils permettaient à l'homme libre de vendre sa liberté. Que dis-je? Le débiteur engageait sa liberté et sa vie par cela seul qu’il contractait des dettes. C'est dire que la liberté du Romain n’avait pas plus de valeur à ses yeux que ses biens meubles et immeubles.
Il est vrai que le peuple était souverain, mais sa souveraineté ne lui donnait pas la liberté; car il ne l'exerçait que pour la déléguer, et il la déléguait entière, absolue, sans se réserver aucun de ces droits que nous déclarons inaliénables. C’est toujours l’idée grecque. Les citoyens sont absorbés par l’État , ils ne vivent que
(I) Mommsen. Voyez mon Etude sur Rom», S* édition.
LE PROGRÈS DANS l'BISTOIRE.
dans l’État, pour mieux dire, l’État seul a une vie véritable, les citoyens sont sans droit; le droit qu’ils ont, ils le tiennent de l’État, et l’État peut les en dépouiller. On croit d’habitude que la liberté naquit avec la république. Le mot a fait illusion. En réalité, il n’y eut rien de changé que des noms. Le pouvoir des rois était un droit de domaine, c’est à dire une puissance absolue ; or, les consuls héritèrent du pouvoir royal. En quoi consiste la liberté des citoyens? Le peuple nommait les consuls, il leur déléguait la souveraineté et s’obligeait à une obéissance passive.
La longue lutte des patriciens et des plébéiens avait-elle pour objet la liberté? Non, les plébéiens voulaient le partage du pouvoir, l’admission aux honneurs. Il est si vrai qu’ils ne songeaient pas à des droits égaux, qu’à peine vainqueurs ils formèrent une nouvelle aristocratie, aussi étroite, aussi haineuse que l’antique patriciat. Le peuple finit par l’emporter. En quoi consista alors sa liberté? A avoir du pain et des jeux. Et l’égalité fut-elle plus réelle? Les Césars, organes de la démocratie, firent une rude guerre à l’aristocratie; mais qu’est-ce que le peuple y gagna ? Qu’est-ce que l’égalité sous le despotisme? Une amère dérision. Si l’égalité a du prix pour les hommes libres, c’est qu’ils ont des droits égaux. Là où il n’y a plus de droits, à quoi bon l’égalité?
Quel est donc le progrès que Rome réalisa sur la Grèce? La liberté et l’égalité n’existaient pas plus à Rome que dans les républiques grecques. Pour découvrir la loi du progrès, il faut laisser de côté les droits de l’homme et considérer quelle était la vraie mission de l’antiquité. C’était de fonder la cité, et d’y développer cette brillante culture qui est devenue l’un des éléments de la civilisation moderne : donc une mission d'unité plutôt que de liberté. Les Grecs- créèrent la cité; les Romains lui donnèrent l’unité, que la race hellénique, née divisée, était incapable de fonder. Dans les cités de la Grèce, la victoire de l’aristocratie ou de la plèbe conduisait à l'oppression ou à l’extermination des vaincus. A Rome, la lutte aboutit à l’unité, et, à certains égards, à l’égalité. Un écrivain grec a constaté la supériorité de Rome sur la Grèce : « Les plébéiens, dit Denys d’Halicarnasse, n’ont jamais songé à massacrer les patriciens pour s’emparer de leurs propriétés; les patriciens n’ont jamais conçu l’idée d’exterminer le peuple pour régner ensuite sans crainte. On dirait plutôt des frères
LA LIBERTÉ ET L’ÉGALITÉ
discutant avec des frères, et terminant leurs différends à l’amiable. » Si l’égalité a conduit au despotisme , c'est que l'esprit de liberté manquait aux Romains. Les races germaniques vont l’apporter au monde : c'est par là qu’elles ouvrent une ère nouvelle pour l’humanité.
§ 4. La liberté et l'égalité chrétienne* (IJ
A entendre les apologistes du christianisme, ce progrès serait dû à Jésus-Christ et non aux Barbares. Est-il vrai que l’égalité politique et sociale ait ;été prèchée par le Christ? Est-il vrai que le mouvement de liberté, si puissant dans les sociétés modernes, ait son principe dans la bonne nouvelle ? Jésus, pour mieux dire, son grand apôtre saint Paul , enseigne l’égalité religieuse : « Nous sommes tous, dit-il, baptisés dans un môme esprit, pour n’ôtre qu’un seul corps, soit Juifs, soit Grecs, soit esclaves, soit libres. » On ne peut pas dire qu’il y ait un progrès dans cette prédication de l'égalité religieuse. Le Bouddha l’avait déjà préchée dans l’Inde, et les Juifs admettaient aussi les Gentils à prendre part aux promesses de la Loi. Mais l’inspiration des apôtres fut plus puissante que celle des bouddhistes et des docteurs juifs. C'est qu'ils avaient un sentiment plus profond de l'unité. Le prosélytisme juif fut peu efficace; tandis que la propagande chrétienne convertit l’Occident et elle est destinée à faire le tour du monde.
L’Église altéra l’idéal de saint Paul. Dans la doctrine de l’apôtre des Gentils, le Christ est le rédempteur universel; tous les hommes sont les organes de Dieu, tous sont inspirés par le môme esprit, tous sont donc également saints, tous sont prêtres. Quand l’Église s’établit, Dieu et la religion devinrent, en un certain sens, le partage exclusif des clercs; la masse des fidèles fut reléguée dans une condition inférieure. De là une division, et par suite l’inégalité. Le prêtre est auj dessus du laïque, car c’est par lui que les fidèles sont reliés à Dieu; sans son intermédiaire, ils ne peuvent
(I) Voyaz les lamas IV al VII la mes Eluda* sur r histoire de r humanité.
LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE
pas faire leur salut. Cependant il y a un abîme entre la prêtrise chrétienne et le sacerdoce indien : l'hérédité a disparu et avec elle l’idée de caste. Tout chrétien peut devenir prêtre. L’égalité est aussi plus grande que chez les Juifs : il n’y a plus de tribu sacerdotale.
Malgré la déviation de l’idéal évangélique, tel que saint Paul l’avait conçu, l’Église maintint le principe de l’égalité, au milieu de l’inégalité féodale. Elle ne connaît ni nobles ni vilains; elle n’admet d’autre distinction entre les hommes que le mérite et la vertu. L’Église, dit un moine du onzième siècle, dédaigne la noblesse qui a sa source dans la vanité de la chair.« Tous les hommes ont une même origine, dit un pape; tous sortent nus du sein de leur mère. Qu’est-ce que la noblesse, la distinction de naissance? Un simple accident : ce que les hommes font, ne lie pas la Providence. » Grégoire VII, qui vit à ses pieds le roi d’Allemagne, était fils d’un charpentier, et les barons qui prenaient le froc étaient confondus avec les fils des serfs. ,
Ainsi l’Église maintint l’égalité dans son sein; mais elle ne songea pas à l’étendre aux relations civiles et politiques. Il n’est pas vrai qu’elle ait aboli l'esclavage, il n’est pas vrai qu’elle ait émancipé les serfs. Ceux qui lui font honneur de cette profonde révolution, oublient qu’il s’agit d’une révolution économique, et que le christianisme est une religion de l’autre monde. Le spiritualisme chrétien ne permettait pas à l’Église de prendre intérêt à l’égalité civile. Ce' sont les Barbares qui donnent le premier mouvement à l’émancipation des classes dépendantes; ce sont des parlements et non des conciles qui font disparaître les derniers vestiges de l’antique servitude. Sans doute l’égalité religieuse implique l’égalité civile ; mais pour tirer celte conséquence du principe chrétien, il a fallu des races nouvelles, et un nouveau développement de la civilisation; il a fallu des révolutions qui, à bien des égards, sont hostiles au christianisme traditionnel.
Est-ce au christianisme que nous devons l’esprit de liberté qui anime les peuples modernes? Que l’on entende la liberté dans le
LA LIBERTÉ ET l’ÊCALITÉ.
sens des Grecs et des Romains, ou qu’on l’entende dans le sens des peuples germaniques, il faut répondre : non, le chrétien ne connaît qu’une liberté, celle dé l'âme, celle qui consiste à être affranchi de l’empire des passions. Quant à la liberté que les Grecs et les Romains pratiquaient dans les beaux jours de leurs républiques, elle est absolument indifférente aux disciples du Christ. Né à une époque où la république avait fait place au despotisme de l’empire, le christianisme proclame par la bouche de son fondateur qu’il faut rendre à César ce qui est à César, et les apôtres prêchent aux fidèles qu’ils doivent obéir aux autorités établies : c’était l’autorité des empereurs monstres. Que si l'on place la liberté dans les droits naturels de l’homme, il est plus évident encore qu’elle est étrangère au christianisme. Quel est l’idéal de la perfection évangélique? Les Pères de l’Église répondent que c’est la vie monastique. Et quels sont les éléments de cette perfection? Le renoncement au monde, l’abdication de la famille et de la propriété : « Si vous voulez être parfait, allêz et vendez ce que vous avez et le donnez aux pauvres, et vous aurez des trésors dans le ciel; venez ensuite et suivez- moi. » Ce sont ces paroles qui poussèrent saint Antoine, le père des anachorètes, dans le désert. « N’aimez pas le monde, disent les apôtres, ni les choses qui sont dans le monde. Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est pas en lui. » Il n’y à rien dans le monde « que convoitise de la chair, concupiscence des yeux et orgueil de la vie. » Ce sont ces maximes qui engagèrent des milliers de moines à renoncer au monde pour pratiquer la chasteté, la pauvreté, l’obéissance et l’humilité. Telle est la perfection chrétienne. Qu’a-t-elle de commun avec la liberté politique?
Il faut dire plus : prise au pied de la lettre, la perfection évangélique détruit l’individualité qui est le principe et la source de la liberté. Ce qui domine dans le monachisme, c’est le sacrifice de la personnalité humaine. Aujourd’hui, nous réclamons pour chaque homme la propriété, comme marque et comme garantie de son individualité et des droits qu’elle implique. Saint Benoit, l’organisateurdu monachisme, condamne la propriété comme un vice. Les cénobites ne pouvaient rien avoir en propre, pas même leur corps ou leur volonté. La personnalité était anéantie. On croyait en cela imiter le Sauveur, qui, étant Dieu, s’annihila, comme dit
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l’apoire, jusqu’à la forme d’esclave. L’ascète n’a jamais un instant de spontanéité. User de sa propre volonté, agir d’après son libre arbitre, « est une chose contraire à la'raison. » Les plus saints personnages, les fondateur» d’ordres puissants, proclament que les conseils de perfection, base du monachisme, conduisent à 1 abdication de toute individualité. Saint François exige de ses disciples qu’ils soient morts, véritablement morts, en ce sens qu'ils ne résistent pas plus aux ordres de leurs supérieurs qu’un mort ne résiste à qui que ce soit. « Je veux, dit-il, que mes disciples soient morts et non vivants. » Saint Ignace donne à ses disciples pour lois d’être comme des cadavres. L’idéal du christianisme est donc la mort, la destruction de l'individualité humaine. C'est détruire l’idée même de liberté.
Cependant cette religion de mort inaugura, en un certain sens, l’ère de la liberté moderne. Il y a un fait qui domine toute la destinée du christianisme. Nous l'avons dit : le Christ n'est pas venu pour les Grecs et les Romains, il est venu pour les Barbares. Il faut donc qu’il y ail un lien intime entre sa doctrine et le génie des races germaniques. Or, ce qui caractérise les Germains, c’est l’esprit de liberté. Si le christianisme était hostile à la liberté de l’individu, on ne concevrait point que les peuples germains l’aient embrassé avec tant de facilité et pour ainsi dire d’empressement. Eu réalité, il y a une admirable harmonie entre la liberté .germanique et l’inspiration de Jésus-Christ. Nous nous servons à dessein d’un mot vague pour rendre la pensée exprimée dans ces fameuses paroles : « Rendez à Dieu ce qui est à Dieu. » À entendre les protestants libéraux, Jésus-Christ réclama les droits de l’homme en face de l’État; ce qui revient à dire que notre liberté est chrétienne, en essence. C’est trop dire. Jésus ne pouvait pas songer aux droits naturels de l’homme, puisque son royaume n'est point de ce monde. Mais une chose est certaine, c'est qu'il enleva à César l'empire des âmes. Les anciens absorbaient l'individu dans la société à ce point que l’État seul avait des droits; l’individu n’en avait aucun comme homme, pas même la liberté de conscience. De là la confusion de tous les pouvoirs dans la personne de César : il était tout ensemble empereur et grand pontife. Le croyant se confondait avec le citoyen, l’un n’avait pas plus de liberté que l’autre. Jésus-Christ commença l’œuvre
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de l’affranchissement, en enseignant que l'homme ne devait pas rendre à César ce qui était à Dieu : c’était proclamer la liberté religieuse. Les Germains achèveront l’oeuvre, en revendiquant pour l’homme la liberté politique.
L’on peut douter que Jésus-Christ ait entendu ces fameuses paroles dans le sens que nous y attachons aujourd’hui. S’il a cru à la fin prochaine de toutes choses, comme ses disciples le disent, il est impossible qu’il ait voulu revendiquer des droits quelconques pour l'humanité qui allait mourir. 11 est certain que l’Église, à peine établie, fut la première à méconnaître les droits de la conscience que le Christ avait osé réclamer en face de César. Elle confisqua la liberté à son profit, en se mettant à la place de Dieu. Le croyant 11e fut plus l’esclave de l’État, mais il le fut de l’Église ; et l’État pendant des siècles mit sa puissance au service de l’Église pour enchaîner les consciences. Ainsi une parole de liberté fut transformée en une maxime de servitude. Cela se fit dès les premiers siècles. Aussitôt que l'Église fut reconnue, elle prêcha aux rois « que des princes chrétiens ne pouvaient pas permettre de professer une autre religion que celle du Christ, qu’il ne pouvait être question de tolérance pour les idolâtres, les juifs et les hérétiques; que les rois devaient se servir de leur pouvoir pour soutenir la cause de Dieu, qu'ils étaient complices des crimes qu’ils ne punissaient pas, et que les plus grands des crimes étaient ceux qu^ l’on commettait envers le plus grand des êtres. »
Comment l’intolérance prit-elle la place de la liberté? Les races germaniques devaient être élevées, moralisées par l'Église, avant de pouvoir exercer les droits de la conscience. Il n’y a de couscience libre que celle qui est éclairée. Voilà la raison providentielle de la domination de l'Église. C'est seulement après une éducation séculaire, que les hommes de race germanique, en ouvrant la Bible, virent que l’Église avait usurpé la puissance de Dieu. Ils lui firent une rude guerre. Pour vaincre cette puissance redoutable, ils furent obligés d’invoquer la parole divine contre l'usurpation sacerdotale. Ce fut une nouvelle chaîne. Le croyant fut affranchi de la tyrannie de l’Église, mais à condition de devenir l’esclave d’une lettre morte. Il fallut de nouvelles révolutions, il fallut l’influence de la philosophie pour affranchir complètement
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l’homme et pour le remettre en possession de ses droits inaliénables, imprescriptibles.
Le christianisme traditionnel est toujours hostile à la liberté de conscience; il repousse la libre pensée comme un délire. Dès lors il est absurde de prétendre que nous lui devons la liberté politique dont nous jouissons. Quand la pensée n’est pas libre, comment l’homme le serait-il? Et si l’homme n’a pas de droits, peut-il être question de garanties pour sauvegarder une liberté qui n’existe point? Le christianisme, même en le prenant comme un idéal, est une religion de l’autre monde, il abandonne la terre à César. Que lui importe une société où règne l’esprit du mal? Il la fuit et se contente de la liberté intérieure, fl prêche, il est vrai, les vertus de l’Évangile aux princes, mais cela ne suffit point pour fonder la liberté; il faut des garanties contre l’abus de pouvoir; or les chrétiens, pas plus que les Grecs et les Romains, n’avaient le soupçon de ces garanties. Loin de réveiller le sentiment de la liberté qui s’était éteint dans la décrépitude de l’antiquité, il l’amortit en concentrant les préoccupations des fidèles sur un autre monde, une autre cité, la céleste Jérusalem.
Si on laisse là la théorie pour consulter les faits, on trouvera que l’Église a toujours et partout été l’ennemie de la liberté. Les premiers germes de nos droits politiques datent du moyen âge : nos ancêtres réclamèrent, les armes à la main, les chartes qui affranchirent les communes des abus de la féodalité. Qui étaient ces seigneurs des villes contre lesquels les bourgeois s’insurgèrent? Des évêques ou des abbés. Tous les chroniqueurs, contemporains des insurrections communales, sont hostiles aux communes, parce que tous sont clercs; ils nous apprennent que l’Église traitait de funestes et d 'exécrables les tentatives de nos pères pour se délivrer des exactions de la féodalité. Si sa puissance avait été eu rapport avec son mauvais vouloir, nous serions encore aujourd’hui serfs des évêques et des abbés. Il y a une race privilégiée parmi les nations libres : la première charte qui consacre les droits des Anglo-Saxons remonte au treizième siècle. Elle fut arrachée à un roi méprisable, par les barons normands. Qui prit parti pour Jean Sans-Terre? Qui condamna l’entreprise de ses vassaux? Innocent III, uu des grands papes du moyen âge. Il cassa la Grande Charte : il l’appelle l’œuvre du
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diable, il la qualifie de vile et de honteuse; il prétend que l’usurpation du baronnage tournera à l’opprobre de la nation anglaise (I). V
Ainsi l’Église flétrit, elle condamne, elle casse les premières chartes de liberté conquises par l’Europe moderne. Que veut-elle donc, et que prêche-t-elle? Le Bas-Empire répond à notre question. Jamais la religion ne parut avoir plus d'empire sur les hommes qu’à Constantinople. Les empereurs étaient théologiens, et c'est sous leur régime que le despotisme fut le plus illimité, le plus dégradant. Que l’on ne dise pas que le christianisme est étranger à la tyrannie byzantine; il l’aggrava en lui imprimant un caractère sacré. Le chef de l’empire portait le titre de saint. Des princes qui se disaient chrétiens se faisaient adorer par leurs sujets. Sous Justinien, l’on vit les évêques rendre à une prostituée les honneurs que les hommes ne devraient rendre qu’à Dieu.
Nous ne poursuivons pas cette critique du christianisme traditionnel. En apparence, nous combattons contre nous-mêmes. Notre but est de prouver le progrès par les faits. Or voilà une puissante religion qui, loin de réveiller l’esprit de liberté, donne la main au despotisme le plus avilissant qui ait jamais souillé la terre, et elle réprouve les premières insurrections qui furent faites au nom des droits de l’homme ! N’est-ce pas un cruel démenti à la doctrine du progrès? Nous répondons que ce serait se faire une bien fausse idée de la perfectibilité humaine, si on l'entendait en ce sens que le progrès dans tous ses faces est régulier comme le cours des astres ; de sorte que nécessairement une religion nouvelle devrait être un progrès non seulement dans le domaine de la morale et de la religion, mais aussi dans le développement de la liberté civile et politique. Le christianisme a réalisé un progrès immense, nous l’avons déjà dit, nous le dirons encore. Mais il ne faut pas demander à une religion de l’autre monde des idées politiques. Attribuer au christianisme une influence qu’il u’a pu avoir, c’est compromettre la croyance du progrès, puisque c'est la mettre en contradiction avec les faits. Il importe avant tout de rétablir la réalité des choses. Il s’est fait un progrès con-
(lj Voyei les témoignages, dans mou Elude sur ta papauté et l’empire, pag. 350 et suit, de la 3* éditiou.
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sidérable au moyen âge vers la liberté ; mais ce n’est pas au christianisme que nous le devons, c’est à la race germanique. Montesquieu dit : « Si l’on veut lire l'admirable ouvrage de Tacite sur les mœurs des Germains, on verra que c’est d'eux que les Anglais ont tiré leur gouvernement politique. Ce beau système a été trouvé dans les bois. »
§ 5. La servitude germanique et la liberté féodale
Le moyen âge est une époque d’anarchie, d'oppression, d’ignorance et de ténèbres. N’est-ce pas un démenti â la doctrine du progrès? Il y a plus d’une réponse à faire à cette objection banale. Le progrès est continu, mais il n’est pas régulier, en ce sens qu’il s’accomplisse sans secousse dans toutes les manifestations de l’activité humaine. Il y a des temps d’arrêt, de trouble, dans la vie du genre humain, comme dans la vie des individus. L’homme est en proie à la maladie , mais le mal est plus apparent que réel : c’est souvent une force, latente qui’ doit se produire, une transformation qui doit s’opérer. Telle est la mort, le plus grand des maux que les hommes déplorent et redoutent. C’est une évolution nouvelle et partant un progrès. Il en est de même des révolutions violentes qui changent la face du monde. La brillante culture de l’antiquité fait place à la barbarie du moyen âge. La nuit règne dans les intelligences; la force domine, il n’y a plusd’État; un nombre infini de petits tyrans féodaux oppriment les classes dépendantes. C’est un âge de fer, disent les historiens, et la plupart regrettent la civilisation de la Grèce et de Rome. A vrai dire, c’est l’ancien monde qui meurt. Il serait mort sans l’invasion des Barbares, mais il se serait éteint dans la décrépitude et dans la pourriture. Les Barbares arrivent pour sauver l’humanité. Ils ne détruisent pas la brillante civilisation de l’antiquité, elle était morte. Ou appellera-t-on civilisation, l’ignorance savante et la superstition érudite qui s’étalent à Constantinople? Les Barbares apportent au monde ce qui lui manque, l'esprit de liberté, sans lequel il n’y a point de vie, ni intellectuelle, ni morale. Sous ce souffle vivifiant, tout renaît. Les ténèbres se dissipent; la lumière
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