OT
reparaît plus vive, plus éclatante que jamais. Ce que l’on croyait le déclin et la mort, était la condition d’une régénération universelle. A ce point de vue, la féodalité barbare, inculte, superstitieuse, est un progrès sur la Grèce et Rome. Ceci n’est pas une opinion, une théorie, bien moins un paradoxe : c’est un fait.
Voici un des grands philosophes de l’antiquité, le disciple de Platon, le maître d’Alexandre, Aristote. Il enseigne qu’il y a des hommes esclaves par leur nature; ils sont inférieurs aux hommes libres, dit-il, comme la brute l'est à l'être doué de raison ; leur; organisation les place sur la même ligne que les animaux domestiques. Aristote rend Dieu complice de ses erreurs. C’est la nature, dit-il, qui destine les uns aux travaux du corps, et les autres aux fonctions de la vie civile et politique. La conséquence de cette doctrine est qu’il y aura toujours des esclaves. La servitude est éternelle, c'est une loi de l’humanité. Eh bien, il se trouve que cette prétendue loi naturelle viole la loi que la nature, pour mieux dire, que Dieu a donnée aux hommes. Et qui rétablit la nature dans ses droits? Les Barbares, c’est à dire ces mêmes peuples que le philosophe grec condamnait à une servitude éternelle. Certes, c’est là un merveilleux témoignage en faveur du progrès. L’orgueil hellénique vouait l’immense majorité des hommes à l’esclavage, et le penseur le plus profond de la Grèce sanctionnait celte brutale prétention, en l’élevant à la hauteur d’une doctrine. Eh bien, les Barbares, méprisés par le philosophe, ont un sentiment plus juste de la dignité humaine, que les Grecs et que la philosophie. Ce sont eux qui inaugurent l’ère de la vraie liberté. Et cela se fait dans cet âge de barbarie et de ténèbres, dont les historiens ont horreur. Assistons à ce spectacle; il confirmera notre foi dans le progrès tout ensemble et dans le gouvernement de la providence.
Les Germains avaient des esclaves, mais une différence profonde séparait la servitude germanique de la servitude romaine. Elle frappa Tacite : « Les esclaves, dit-il, ne sont pas, comme chez nous, attachés aux différents emplois du service domestique. Chacun a son habitation, ses pénates qu'il régit à son gré. Le maître leur impose, comme à des fermiers, une certaine redevance en blé, en bétail, en vêtements; là se borne la servitude. » C’était une dépendance réelle plutôt que personnelle. Dans les coutumes que les Barbares recueillirent après l’invasion, sous le titre de
LE PROGRÈS DANS LHISTOIRE
Lois, on voit aussi des esclaves destinés au travail de la terre : ils se vendent avec le sol dont ils sont une partie intégrante. Le servage, ou l’annexion du serf à la glèbe, est donc une vieille institution qui date des forêts de la Germanie. Or, c’est le servage qui fut le premier pas et le plus difficile dans la transformation de l'esclavage antique. Le monde ancien périt par l'esclavage. Les peuples appelés à régénérer l’humanité, lui apportent le germe de la liberté, principe de toute vie.
Il y avait aussi dans les mœurs germaniques un principe de subordination d’une personne à une autre. Ce fut l’origine du vasselage féodal. A première vue, le vasselage est une déchéance ; car le vassal n’est plus un homme libre, à la manière du citoyen d’Athènes ou de Rome. Il n’y a plus de liberté dans le sens antique; tout homme est dépendant d’un supérieur. On dirait que la liberté perd, et que la servitude gagne. A la tin de l’époque carlovingienne, la classe des hommes libres a presque disparu. Mais quand on y regarde de près, on aperçoit un immense progrès au sein de ce déclin apparent. La liberté ancienne aboutit à la dépopulation et à la mort. La dépendance personnelle du moyen âge conduit à la vie et à la véritable liberté. A quoi tient cette espèce de miracle?
D’abord il est évident qu’il y a progrès de l’esclave au serf. Aristote, le grand politique de l’antiquité, assimile Y esclave à une machine. Le serf est un homme, son individualité est reconnue, il a la personnalité juridique : en effet, il peut se marier, il peut être propriétaire bien qu'avec des restrictions. Il n’y a pas de différence essentielle entre le serf et le vassal; ni l’un ni l’autre n’est libre, mais loin d’être esclaves, l’un et l’autre ont stipulé les conditions de leur assujettissement. L'esclavage ne laissait aucune espérance, pas plus que l’enfer du Dante : il y avait un abîme entre l’homme libre et l’esclave, puisque l’un était une personne et l’autre une chose. Cet abîme est comblé sous le régime féodal : le vassal et le serf sont également dépendants, à ce point que le vasselage a presque tous les caractères du servage. Le vassal doit des services â son seigneur, comme le serf à son maître ; l’un et l’autre sont hommes d’autrui. Le vassal est le serf de l’ordre le plus élevé, le serf est un vassal d’un ordre inférieur. Il n'y a plus deux sociétés profondément séparées, comme dans l’antiquité ; il n'y a
LA LIBERTÉ ET L'ÉGALITÉ
qu’une seule hiérarchie, dans laquelle le serf occupe le bas de l’échelle, mais il peut monter, et il monte incessamment, jusqu’à ce qu’il ait conquis l’entière liberté.
S’il y a progrès pour le serf,' n’y a-t-il pas déchéance pour le vassal? Le citoyen d’Athènes et de Rome 11e doit de service à personne, tandis que c’est à peine si le vassal est libre. Cependant le vasselage féodal est supérieur à la liberté antique. Le citoyen n’a pas d’existence à lui; ce n’est pas comme homme qu’il est libre; il l’est, comme faisant partie de l’État; c’est par l’État qu’il vit, hors de l’État, il n’est rien. Or, celui qui n’a pas en lui-même le principe de sa liberté, n’est libre qu’en apparence. Qu’est-ce en définitive que la liberté du citoyen? Une servitude déguisée. Il doit se dépouiller de son individualité, au point que son corps et son âme se confondent avec l’État. Tel est l’idéal de Platon : l’individu est absorbé dans la cité, il ne lui reste aucun sentiment particulier, individuel. La féodalité est en tout le contre-pied de la société ancienne. A Athènes, à Rome, le citoyen n’a aucun droit à opposer à l’État, car tous les droits sont à l’État, et l’État n’a pas de devoir. Le vassal, au contraire, n’est tenu à son suzerain que par l’hommage; s’il a des obligations, il a aussi des droits. Qu’est-ce, en définitive, que la hiérarchie féodale? Une association d’hommes ayant des droits et des obligations réciproques. Les obligations et les droits diffèrent d’après les diverses classes, mais il y a un principe commun, le contrat, c’est à dire l’idée du droit. Voilà un immense progrès. Les républiques anciennes reposent sur la force, peu importe que le plus fort s’appelle peuple ou empereur. Sous le régime féodal, la force réside dans les individus, et avec la force individuelle le droit individuel pénètre dans la société. Le droit de l’individu prédomine tellement qu’il n’y a pour ainsi dire plus d’État. La féodalité méconnaît l’élément de l’unité, de la société générale, mais la prédominance de l’individu qui la caractérise vaut mieux que l’unité absolue qui règne dans l’antiquité. L’individu doit trouver en lui -même la raison de son existence, et non en dehors de lui. C’est le principe de la liberté.
LE PROGRÈS DANS L'HISTOIRE
Il y a plus de liberté politique au moyen âge que dans les brillantes républiques de la Grèce et de Rome. L’individualisme remplace la fausse unité des républiques anciennes : là est le progrès. Dans l'antiquité, l'État domine; si le citoyen est souverain comme faisant partie de l’État, il est esclave comme subordonné entièrement à l’État. Sous le régime féodal, il n’y a plus d’Ëtat; la souveraineté n’est pas générale, elle est locale : chaque baron est roi dans sa baronnie. C’est le règne des forces locales, individuelles, ou comme nous disons aujourd'hui, le gouvernement de la société par elle-môme. Le self-government des Anglais existe en germe dans la féodalité. C’est la vraie liberté. Au moyen âge elle est viciée par la barbarie, par l'abus de la force, par l’absence d’un lien social ; mais ces vices sont passagers : la barbarie se civilise, la force fait place au droit. L'État s'organise, mais il n’absorbe plus l’individu, il lui fournit seulement un milieu où il puisse librement développer ses facultés. C’est la féodalité transformée, idéalisée, mais c’est toujours l’esprit féodal qui fait la vraie force de la société. Comment la société serait-elle forte et puissante, là où les individus n’ont pas de force en eux- mêmes, là où ils n’existent, où ils ne vivent que par l’État? L’État n’est-il pas composé d'individus? Pour que le corps ait de la vigueur, ne faut-il pas que les membres soient vigoureux? C’est donc l’individu qui fait la force de l’État, ce n’est pas l’État qui peut donner de la force à l'individu.
On pourrait croire que là où régnent les forces individuelles, l'empire appartient au plus fort, ce qui nous ramènerait au régime de l’antiquité. Il n’en est rien. La féodalité repose sur un contrat. Le vassal a des devoirs envers son suzerain; mais, fors la révérence, comme disent nos coutumes, le suzerain a aussi des devoirs envers le vassal. Le vassal ne compte pas uniquement sur son bras pour faire respecter ses droits ; il a des associés qui ont les mômes intérêts, et qui sont ses alliés naturels contre le seigneur commun. Les vassaux forment le conseil du suzerain, ils siègent dans sa cour; ce sont eux le souverain plutôt que le seigneur dont
LA LIBERTÉ ET L'ÉGALITÉ
ils relèvent. Cette cour féodale est le berceau du parlement d’Angleterre, le point de départ de la liberté moderne.
On a cru que les communes étaient le berceau de notre liberté, et on a vu dans le mouvement communal une réminiscence des républiques anciennes. La vérité est que les communes procèdent de l’esprit germanique; elles ne sont pas une copie d’Athènes ou de Rome, mais bien des vassalités féodales. Ceux-là mêmes qui disent que les communes du moyen âge eurent pour principe la municipalité romaine de l’empire, avouent qu'autant cette dernière institution était dépendante et faible, autant l’autre, dès son origine, se montra libre et énergique. Quel était cet esprit nouveau ? Ce n’est certes pas celui des curiales du cinquième siècle, lesquels se faisaient esclaves pour échapper à l'honneur des magistratures municipales. Au moyen âge, les bourgeois bravaient la mort pour conquérir leurs franchises. Non qu’ils fussent républicains; au douzième siècle, on ne savait plus ce que c’était que les républiques de Grèce et de Rome. Les bourgeois ne connaissaient d’autre liberté que la liberté féodale; ils ambitionnaient dans leurs cités la condition que les seigneurs avaient dans leurs châteaux. C’est dire que tout ce qu’il y a de liberté dans les commones, a son principe dans la féodalité.
La féodalité, bien qu’oppressive pour les classes inférieures, était animée d’un vif esprit de liberté, liberté sauvage, menaçant d'aboutir à l'anarchie, mais énergique aussi et puissante. Cet esprit d’indépendance se communiqua aux bourgeois. Si les seigneurs étaient libres et souverains, pourquoi les villes ne le seraient-elles pas? Quel était le but de ce mouvement? La révolution du douzième siècle n’avait pas pour objet, comme on l’a dit, l’égalité des droits. Ces notions abstraites de liberté et d’égalité sont étrangères au moyen âge. Les idées des bourgeois ne dépassaient pa3 la sphère politique dans laquelle ils vivaient. Nous avons dit que la société féodale reposait sur le privilège. Le sentiment de la liberté y était puissant, mais c’était la liberté pour quelques-uns. 11 en fut de même de la liberté des communes. Toutefois eu s’étendant à tous les habitants d'une commune, la liberté devait prendre un caractère plus général, plus démocratique. Nos libertés politiques procèdent de la féodalité, et les premiers germes de nos constitutions se trouvent dans les chartes
40i LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE.
communales. La liberté individuelle y est proclamée avec une énergie admirable. C’est l’esprit germanique qui envahit la société. Il est vicié par l’idée de privilège, d’aristocratie. Mais cela n’empêche point le développement de la liberté. L’Angleterre nous en offre la preuve vivante. Elle est encore aujourd’hui féodale, mais aucun peuple n’a à un aussi haut degré l’esprit de liberté. Quant à l’élément d’aristocratie qui s’y mêle et l’altère, il se transformera sous le souffle puissant de la démocratie moderne. La République des États-Unis procède de l’Angleterre.
§ 6. L individualisme et le socialisme
N° 1. L'individualisme et l'État
La réformatiou fut une explosion du sentiment d'individualité qui caractérise la race germanique, et elle lui donna une sanction religieuse. Ce fut sous l’influence de cet esprit de liberté que le christianisme traditionnel se transforma insensiblement. Nous avons dit que le Christ revendiqua les droits de la conscience en face de l’État antique qui les niait. Comprenait-il l’immense portée de ces célèbres paroles : Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu? Nous l’ignorons. Toujours est-il que l'Église altéra cette maxime d’affranchissement à ce point qu’elle en fit un principe de servitude. Il fallut l’individualisme de la race germanique pour affranchir définitivement la conscience, en la déclarant souveraine dans l’ordre religieux et moral.
Les réformateurs ne songèrent point à revendiquer la liberté politique; c’est à peine si l’on peut dire qu’ils aient voulu affranchir les consciences. Mais le même esprit qui brisa le joug de Rome païenne au cinquième siècle, et de Rome catholique au seizième, brisa aussi le despotisme de l’État. Les principes ont une force irrésistible qui dépasse toujours les desseins de ceux qui les proclament. Jésus-Christ, en disant qu'il fallait rendre à Dieu ce qui est à Dieu, ne songeait peut-être pas à revendiquer un droit pour l’homme en face de César. La réforme aussi se
LA ■ LIBERTÉ ET L’ÉGALITÉ
croyait chrétienne; son unique ambition était de revenir au christianisme primitif; toutefois, elle était germanique bien plus que chrétienne; ou si l’on veut, le lien intime, le lien secret, providentiel, qui unit le christianisme et les Germains, se manifesta à la suite de la révolution religieuse du seizième siècle. Une fois la conscience reconnue libre, l’homme et le citoyen doivent aussi être libres. En effet la personnalité ne se scinde pas; si elle a des droits qui lui sont inhérents, ces droits doivent comprendre la vie civile et politique aussi bien que la vie religieuse. L’homme peut opposer son individualité à l’État en toutes choses, ou il ne le peut en rien ; il est souverain, comme un individu, ou il ne l’est point. Il n’y a pas de milieu, pas de partage à faire : l’âme ne saurait pas être libre pour une part, esclave pour l’autre.
Un écrivain, protestant et anglo-saxon, va nous dire quels sont les sentiments de la race germanique sur l’individu et sur la société, Channing part de ce principe, ou plutôt de ce fait, que chaque homme a une mission à remplir. Nous disons que c’est un fait et non une théorie. En effet, l’étude la plus superficielle de l’homme prouve qu’il a des facultés qui lui sont propres; le fond de la nature humaine est commun, mais il y a une variété infinie dans sesimanifestations. Si chaque individu a des facultés spéciales, c’est sans doute pour qu’il les développe, pour qu'il en fasse usage. Telle est sa mission, non seulement dans cette vie, mais dans la suite infinie de ses existences. L’individualité humaine a son principe en Dieu, car c’est de lui que nous tenons les facultés qui nous distinguent de tous les autres êtres de la création, et qui impliquent une mission individuelle.
Ce qui, au point de vue de Dieu, est une mission, c’est à dire un devoir, est un droit à l’égard des autres hommes, et partant à l’égard de la société. Personne ne peut mettre des entraves au développement de notre activité, puisque ce serait nous empêcher de remplir la mission que Dieu nous a donnée. Les légistes disent que l’idée d’obligation implique celle de droit. Une mission individuelle a donc pour conséquence nécessaire un droit individuel. Ce droit peut-il être altéré, diminué, ou même anéanti par la société? La question est une absurdité. Est-ce que la sociabilité n'est pas une des facultés dont Dieu nous a doués? Nous sommes sociables au même titre que nous sommes des êtres libres et intelligents. Et
LE PROGRÈS DANS l’BISTOIRE.
pourquoi Dieu veut-il que nous vivions en société? N’est-ce pas précisément, parce que la société est le milieu nécessaire pour le développement de nos facultés, pour l’acoomplissement de notre mission? Dès lors il est absurde de demander si la société a le droit d'entraver notre libre activité; elle doit, au contraire, être organisée de manière à la favoriser. C’est dire que l’État ne peut ni absorber l’individu, ni le dominer; il doit fe protéger, l’aider, l’assister, de manière qu’il arrive à son développement le plus complet, le plus parfait.
Ceci nous indique la limite dans laquelle l’État doit agir sur l’individu. L’État peut devenir un danger, par cela même qu’il protège le développement des forces individuelles; car l’ambition inhérente au pouvoir peut le pousser à se mettre à la place des individus. Ainsi entendue la protection absorberait l’individualité humaine, et la détruirait. Channing dit que l’État a pour mission de présider à l’éducation des hommes. Or, l’éducation ne doit point dominer, elle doit développer. Le maître qui voudrait faire de son élève un autre lui-même, ou une copie d’un modèle quelconque, ne comprendrait rien à sa mission d’éducateur. Il le voudrait qu’il ne le pourrait pas ; les efforts qu’il ferait pour atteindre un but impossible, empêcheraient le développement de l’élève, tandis que le but de l’éducation est de le favoriser. Ce n’est pas ce que l’éducateur communique à l’élève qui fait le mérite de l’éducation, c’est la force individuelle de l’élève qui se développe par l’exercice de ses facultés. L’éducation est une gymnastique, et il faut fiaturellement s’exercer pour se fortifier. Donc l’État doit laisser entière liberté aux hommes. On n’enchalne pas le corps que l’on veut développer; il ne faut pas davantage mettre des fers à l’âme si l’on veut qu’elle prenne de la vigueur.
Channing va plus loin. La liberté n’a de prix à ses yeux qu’à condition d’aider l’homme .à développer ses facultés , elle n’est pas le but, mais le moyen. Seulement il faut ajouter que c’est un moyen toujours nécessaire, une condition indispensable du perfectionnement. La liberté pour la liberté serait celle du sauvage; à quoi lui sert-elle? A rester sauvage, c’est à dire stationnaire, immobile : ce qui, en définitive conduit à la mort, car les races sauvages s’éteignent. La liberté seule n’est donc pas l’idéal ; l’idéal est le libre développement des facultés physiques, intellectuelles
LA LIBERTÉ ET L’ÉGALITÉ
et morales dont Dieu a doué l’homme. C’est précisément pour cela que l’État est une nécessité. La société doit être organisée de façon à ce que tous les hommes y trouvent les moyens de parvenir à leur complet développement. Ainsi conçu, l’État ne présente aucun danger pour la liberté : appelé à la garantir, à l’étendre, il ne doit certes pas l’absorber. Mais l’abus est toujours possible, parce que ce sont des hommes qui exercent le pouvoir réservé à l’État. Il faut donc organiser l'État de manière à rendre ces abus sinon impossibles, du moins peu probables. Tel est l’avantage du gouvernement populaire, dit Channing. Ce sont les citoyens qui exercent directement ou indirectement le pouvoir; peut-on supposer qu’ils consentent à s’enchaîner eux-mêmes? La souveraineté du peuple est la garantie de la liberté (1).
Channing est l’organe de la race anglo-saxonne et du protestantisme; il ne fait pas de théorie, il exprime les sentiments et les idées des Américains et des Anglais. On lit dans VHistoire politique des États-Unis, par Laboulaye : « Le but suprême de la politique, c'est de donner à chaque citoyen le libre usage de ses forces, parce que ce libre usage est pour l’individu comme pour l’État, la condition du bien-être et du progrès. L'État ne doit être qu’une garantie de la liberté. » Quels seront, dans cet ordre d’idées, les rapports entre la société et l’individu? C’est ce que va nous dire un écrivain anglais, philosophe et homme politique. Stuart Mill a écrit un petit livre sur la liberté, qui devrait être le manuel de tout homme auquel la liberté est chère. Il dit avec raison que la question que nous venons de poser est vitale pour l’avenir de l'humanité. Sur le continent on croit généralement que la condition essentielle pour assurer la liberté, est de donner la souveraineté à la nation. Une fois la nation reconnue souveraine, dit-on, il faut laisser là les défiances envers ceux qui exercent le pouvoir; on ne peut pas leur accorder trop d’autorité, car il n'y a plus à craindre qu’ils en abusent. La crainte est légitime
(<) Channing, des Associations; — de l'Éducation (Werke, ubcrsetit von Schulit uni Syrtow, t. VI); — Aphorismes politiques, de l’État et de l'Individu. {Ibid., t. VIII.)
LE PR06R&S DANS L’HISTOIRE
tant que l’on est en face de la royauté, ou de l’aristocratie. Mais lorsque la nation est la source de toute puissance, peut-on ad- > mettre que les hommes se tyrannisent eux-mémes?
Il y a plus d'une illusion, dit Mill, dans cette opinion qui se répand également en Angleterre. Le self government n’est une réalité que lorsque les individus font leurs propres affaires, chacun à sa guise; mais quand c’est la société qui fait ses affaires, alors la fiction prend la place de la réalité. Eu effet, ce n’est plus l’kidividu qui se gouverne lui-même, c’est la nation qui gouverne les individus. Sans doute ce sont les individus qui composent la nation ; mais la nation comme telle ne peut-elle pas faire des lois qui compromettent la liberté individuelle? ne peut-elle pas l’entraver par la puissance de l'opinion dominante, mille fois plus forte que celle du législateur? et n’en peut-il pas résulter que l’individu soit opprimé par la nation, aussi bien que par un roi ou par une aristocratie? Il n'y a jamais unanimité au sein d’une nation, toujours il se trouve une majorité et une minorité : ceux qui font partie de la minorité, peuvent-ils dire qu'ils se gouvernent eux-mêmes? Ne voyons-nous pas dans l’histoire que des majorités, même factices, ont tyrannisé la minorité et même la nation? Faut- il rappeler la Convention nationale et le comité de salut public?
11 ne suffit donc pas pour assurer la liberté, que la nation soit souveraine; ce qui importe avant tout, c’est que l’on détermine \ les limites du pouvoir social et celles du pouvoir individuel. Les j individus aussi ont leur souveraineté ; ils sont souverains, en tout ce qui concerne leur mission, ou l'accomplissement de leur destinée. Chacun a la sienne et la dirige à ses risques et périls. Les autres, fût-ce la nation entière, n'ont pas le droit de s'en mêler, ils ne peuvent intervenir que si leur droit est en cause. C’est dire que la société ne peut imposer aucune entrave à l'individu, dans le prétendu intérêt de l’individu : lui seul est juge compétent, lui seul est souverain. La société ne peut lui imposer d’entraves, que si, dépassant la sphère de son individualité, il envahit celle des autres individus ; c’est à dire que la société n’a qu’un seul pouvoir, celui de se protéger et de protéger ses membres contre les atteintes qui seraient portées au droit. Tant que l'individu ne / lèse pas le droit d’autrui, il doit être entièrement libre.
Cette souveraineté individuelle est ce que l’Assemblée consti-
LA LIBERTÉ ET l’ÊCALITÉ. 407
tuante a appelé les droits de l’homme. Mill place en première ligne la liberté de penser, non seulement la liberté du for intérieur où aucun tyran ne pénètre, mais aussi la liberté d’exprimer sa pensée. Quand l’homme s’est fait des convictions, il doit avoir le droit de conformer sa vie à ses croyances ; c’est un devoir pour lui d’agir selon les prescriptions de sa conscience, et ce devoir implique un droit. Que chacun fasse sa destinée comme il l’entend! Nos chartes communales disaient : « Dans sa maison , pauvre homme roi est. » 11 faut appliquer la maxime à toute notre existence physique, intellectuelle et morale : c’est notre domaine, nous y sommes rois. Enfin, comme l’individu isolé ne pourrait pas remplir sa mission, il doit avoir le droit de s’associer avec ceux qui partagent ses sentiments, ses idées ou ses intérêts.
Stuart Mill attache le plus grand prix à la liberté de penser, et il a raison. Là où la pensée est enchaînée par des préjugés, par des croyances, par l’opinion dominante, c’est une dérision de parler de liberté. Est-il libre celui qui n’ose pas agir selon ses convictions, parce qu’il craint de heurter telle ou telle Église, tel ou tel parti qui a la majorité? Ces fers finiront par enchaîner la pensée elle-même. Donc avant tout, liberté absolue de penser. Un individu serait seul d’un avis qui différerait de l’avis de toute la nation, que la nation n’aurait pas le droit d’imposer sa pensée àce dissident, pas plus que l’individu n’a le droit d’imposer sa pensée à la nation. L’opinion générale a commencé par être celle d’un individu. Ce qui passe aujourd’hui pour la vérité, a longtemps peut-être été repoussé comme une erreur. Qui donc nous dit que, s’il y a dissidence entre un individu et la nation, c’est l’individu qui se trompe? L’erreur ne peut-elle pas être du côté de la société? Personne n’est infaillible, les peuples pas plus que les individus; personne ne possède toute la vérité. Mill va plus loin. En supposant même que l’individu se trompe , encore vaut-il mieux qu’il puisse manifester sa pensée. Que l’on combatte son erreur. Cela profitera à ceux-là mêmes qui possèdent la vérité ; car la vérité n'a de prix que si nous la sentons vivement et si elle devient le principe de nos actions. Il faut donc que nous la défendions, sinon elle sera un trésor inutile, que dis je? une espèce de préjugé traditionnel, que nous acceptons de confiance et qui n’a plus aucune influence sur notre vie.
LE PROGRÈS DANS LH1STOIRE
Mill insiste sur le danger que présentent les sociétés démocratiques. Elles menacent de devenir le règne de la médiocrité, ce qui aboutirait au déclin des intelligences et par suite de la civilisation. Ce sont les masses qui gouvernent, ce sont les masses qui forment l'opinion dominante; c’est aux masses que l’on fait la cour, pour arriver au pouvoir. Et qu’est-ce que les masses, sinon une réunion d’esprits médiocres? Stuart Mill n’est point un partisan enthousiaste des héros; il ne sacrifie pas l'humanité et ses droits aux hommes de génie ; mais une chose est certaine , c’est que les grandes pensées qui remuent le monde ne viennent point des petites âmes. Si donc ces petites âmes étouffaient, par leur nombre et leur tyrannie , la libre manifestation de toute pensée dissidente, qu’arriverait-il ? Le progrès de la société s’arrêterait aussi bien que le perfectionnement des individus. Il n’y a qu’un moyen de prévenir ce danger , c’est de laisser pleine liberté aux forces individuelles. Il faut respecter jusqu’à leurs écarts. Il y a tel pays où l’excentricité devient un ridicule; le bon ton exige que toutes les intelligences soient modelées sur un même patron, à peu près' comme toutes les dames chinoises emprisonnent leurs pieds dans de petits souliers. Que Dieu nous garde de cette chinoiserie ! Elle mutilerait l’intelligence, et la dégraderait, comme les dames de la Chine mutilent leur corps.
Cette notion de la liberté est le contre-pied de la doctrine qui régnait dans l’antiquité. Les anciens ne reconnaissaient aucun droit à l’homme comme tel ; ils subordonnaient entièrement l’individu à l’État : l’État était tout , l’individu rien. Les nations modernes qui procèdent des Germains renversent cet ordre d’idées; elles rapportent tout à l’individu et à ses droits. Il est inutile d’insister pour démontrer que l’humanité a réalisé un immense progrès en revendiquant les droits de l’homme, ou la souveraineté de l’individu. Cela est un axiome pour tous ceux qui tiennent à la liberté, Mais si la doctrine des anciens est fausse , en tant qu’elle' annule l’individu, il y a aussi un écueil dans la doctrine de l’individualisme : elle tend à annuler l’État. Il suffit de signaler cet excès pour l’écarter; il a contre lui le bon sens et les faits.
LA LIBERTÉ ET l’ÉGALITÉ.
C'est un philosophe allemand, si nous ne nous trompons, qui a dit le premier que les gouvernements devaient tendre à rendre le gouvernement inutile (1). Cette boutade de Fichte fut prise au sérieux par un jeune homme qui depuis acquit un grand renom. Guillaume de Humboldt écrivit un Essai sur les limites de Vactionde T État (2), petit écrit que récemment on a remis en vogue, ce qui marque qu’il répond à un des besoins de notre société (3). L’écrivain allemand, organe de l’individualisme germanique, part de ce principe qu’il faut laisser à l’individu la liberté d’agir la plus complète. D’où suit que l’État ne doit substituer son action à l’action individuelle que lorsque l’action des individus est impuissante. Or, il n’y a qu’un seul ordre d’intérêts où l’on puisse dire que les forces individuelles soient insuffisantes : c’est le maintien de la sûreté, soit intérieure soit extérieure. Voilà donc la limite dans laquelle on doit circonscrire l’action de la société : l’État a pour mission de sauvegarder la sûreté publique.
Mais ne pourrait-on pas dire que si directement l’État n’a aucune mission pour intervenir dans la religion, dans la morale, dans l’éducation, il le peut et il le doit indirectement, parce que le développement intellectuel et moral de l’homme est un moyen d’assurer l’ordre public? Non, répond Humboldt : si haute et si importante que soit la charge de procurer la sécurité, cela ne donne pas à l’État le droit d’entreprendre sur la liberté. Tout ce qui serait une atteinte même détournée portée à la liberté, lui est interdit; toute action pour diriger les individus, pour régler leurs sentiments et leurs idées, soit par l’éducation, soit par des lois religieuses ou morales, e^ illicite, parce que cette intervention serait contraire au but de la société, qui n’est autre que le libre développement de l’individualité. Il y a plus; on ne conçoit pas même que l’État intervienne dans ce domaine. N’est- il pas de son essence de commander et de défendre, d’agir par voie de coaction? Et conçoiton qu’il prétende violenter l’intelligence et l’àme de l’homme? La religion et la morale sont placées dans une sphère supérieure
(I) Fichte, Vorlesungen über die Beslimmung des Gelehrlen. ( Werke , l. VI, pag. 306.) (S) H', von Hu'mbolHt, Ideen zu einem Versuch die GreDzeu der Wirksaœkeit des Staats zu bestimmen. {Werke, t. I, pag. 1-88.)
(5) La Revue germanique a publie une analyse des idees de Humboldt, par Challemel- Lacour. Ce travail a été réimprimé à part, en un volume in-tS.
410 , LB PROGRÈS DANS L’HISTOIRE
à celle de l'État; ce serait les ravaler que d'en faire des instruments de gouvernement. Mieux vaut la liberté avec ses écarts que la sécurité au prix de la contrainte qui serait imposée à la raison et à la conscience.
On voit que Humboldt veut enlever à l’État le pouvoir éducateur. Ici il a contre lui, non seulement le fait général, mais le bon sens. Même en restreignant l'action de l’État dans les limites de la sûreté publique, il est impossible de lui refuser le droit d’éducation. Le maintien de l'ordre ne demande-t-il pas des lois? Et en faisant des lois sur le mariage, sur la puissance paternelle, même sur les' biens, sur la propriété, sur le régime hypothécaire, puis sur les délits et les peines, en portant n’importe quelle loi, le législateur ne donne-t-il pas un enseignement moral et intellectuel? S'il enseigne sous forme de lois, pourquoi n’enseignerait-il pas directement? Quoi! l’expérience lui apprend tous les jours que l’ignorance pousse au crime, et il devrait laisser les hommes croupir dans l’ignorance, par respect pour leur liberté! Celui qui a le droit de pendre, dit Macaulay, a aussi le droit d’enseigner. Est-ce à dire que l’enseignement ait pour objet d’imposer des vérités aux jeunes intelligences et de mettre toutes lês individualités daus un même moule ? Ce serait encore une fois de la chinoiserie ; ce serait faire servir l’éducation à un but tout autre que celui qu’elle doit se proposer, le développement de nbs facultés. Singulier moyen de développer les facultés que celui qui aboutirait à les tuer !
Humboldt aime à s'appuyer sur l’autorité d’un homme qui a joué un grand rôle en 89. Mirabeau aurait voulu que l’on abandonnât l’éducation à l’initiative individuelle ; il espérait qu’elle aurait d’autant plus de puissance qu’on laisserait {dus de liberté aux maîtres et aux élèves. Mais le grand révolutionnaire ajoutait une réserve à ses vœux, car ce n’étaient que des vœux, il demandait que la loi enlevât l’éducation à des pouvoirs ou â des corps qui peuvent en dépraver l’influence. Mirabeau voulait donc que l’Église fût dépouillée du monopole qu’elle exerçait depuis des siècles. El pourquoi? parce qu’elle viciait l’intelligence et l’âme des générations naissantes. Voilà un danger de la liberté sur lequel nous appelons toute l'attenüon de la société moderne. Laisser l’instruction entièrement libre, comme on le demande au
U UBBRTÉ BT l'BGAUTÉ.
Ml
nom de la liberté, c’est livrer la jeunesse, c’est à dire l’avenir de l’humanité, à la merci de ceux qui sont les ennemis de tout progrès intellectuel et politique, les ennemis de toute liberté. Singulière liberté que celle qui conduirait à détruire la liberté!
La réserve de Mirabeau nous parait insuffisante. On pourrait dire, au nom delà liberté, que jusqu’ici on ne l’a pas vue à l’œuvre: qu’on lui ouvre le champ, et elle opérera des prodiges ! Ce qui se passe en Angleterre, répondà cette exaltation de l’instruction libre. L’éducation populaire y est entre les mains de puissantes associations : riefl ne leur manque, ni les moyens matériels, ni l’influence morale. Et qu’ont-elles produit après des efforts prodigieux? Mill, Tardent champion de la liberté, nous le dira : « L’instruction que Tort donne moyennant des souscriptions volontaires est et sera encore longtemps insuffisante comme quantité; tandis que comme qualité, elle n’est jamais bonne que par accident, et généralement si mauvaise qu’elle n’a guère de l’instruction que le nom. » Dans le colonies anglaises, c’est la commune qui donne l’enseignement public. Eh bien, il se trouve que les écoles sont bien plus pro&pères, que l’instruction estbeaucoup meilleure dans le Bas-Canada, et en Australie que dans la riche et libre Angleterre ! L’expérience est décisive. Au moment où nous imprimons cette Étude, on pror pose en Angleterre l’instruction obligatoire et l’intervention de l’État dans l’éducation du peuple.
Il y a un autre écueil dans l’individualisme absolu. A force d:exalter l’individu et de rapetisser l’Étgt, on aboutit à ne plus attacher d’importance à l’organisation de l’État. On cherche à amoindrir son action ; c’est en cela qu’on place la garantie de la liberté. Pour mieux dire, c’est à peine si Ton s’occupe de garantir la liberté; on dirait que la liberté individuelle se suffit à ellemême. Dangereuse il l.usion ! Les garanties ont été imaginées pour servir de frein aux passions humaines. Est-ce que par hasard il u’y aurait plus de passions, plus d’excès à craindre là où l’individualité serait seule maîtresse? Dès lors il faut des garanties, il faut donc une organisation de l’État qui assure apx citoyens l'exercice de leurs droits, tout en rendant les abus du pouvoir impossibles. Est-ce qu’une .monarchie militaire, comme celle de Frédéric II, où vivait ijumboldt, permettrait aux sujets de pratiquer les belles maximes que l’écrivain allemand a formulées?
LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE
Alt
Est-ce qu’un gouvernement aristocratique le permettrait? Les gouvernements populaires mêmes ont leurs dangers, comme le dit Stuart Mill. Gardons-nous donc de séparer ce qui est inséparable, la liberté des individus et la liberté politique qui est destinée à lui servir d’appui et de garantie.
L’individualisme absolu de Humboldt doit être répudié, comme une doctrine tout aussi excessive que celle de l’État antique. On ne se l’explique que comme une réaction contre l’État-police, tel qu'il florissait dans le saint-empire romain avant la révolution. Cette misérable parodie de l’État antique détruisait la liberté des individus sans assurer la grandeur de la nation, et elle rendait les hommes malheureux sous le prétexte de procurer leur bonheur. Cependant ces idées extrêmes ont trouvé faveur chez les esprits qui sont portés à outrer la liberté, dans l’espoir que par là ils l’assureront davantage. Voyant que l’État a trop souvent imposé des chaînes au libre développement de l’individu, ils voudraient annuler l’État. C’est oublier que l’État n’est que la société organisée, et que la société est un milieu nécessaire à l’homme pour qu’il puisse vivre, nécessaire encore pour qu'il puisse penser et aimer. C’est donc chose absurde de dire que l’État est un mal ; l’État est une nécessité, non temporaire, mais permanente. Il y a telle action de l’État qui est un mal : qu’on la lui enlève ! Il y a telle organisation de l’État qui tend à enchaîner l’individu : qu’on brise ces chaînes! Mais de là à dire que l’État doit s’effacer de plus en plus, que l’idéal serait, point de gouvernement, il y a un abîme. Il faut plutôt étendre la sphère de l’État et son pouvoir, dans les domaines où l’État a droit d’intervenir. Il en est ainsi de l’instruction. Pendant des siècles l’État a abandonné à l’Église le soin d’instruire et de moraliser le peuple. Or, il se trouve qu’elle a usé de son monopole pour ne pas instruire et pour subordonner la morale à ses décrets arbitraires. Cette liberté-lù conduit à l’ignorance universelle et à l’absence de la vraie moralité. Et que devient la liberté là où règne la superstition? Une dérision ou un instrument pour l’Église.
Cela prouve combien il est nécessaire que l’État existe et qu’il soit muni de la puissance nécessaire pour remplir sa mission. La liberté, loin d’être compromise par l’État, n’existe que dans l’État. Si l’idéal de l’individualisme se réalisait, il n’y aurait plus
LA LIBERTÉ ET L’ÉGALITÉ. 415
que des individus, et où serait la garantie que l’un de ces individus respecterait le droit de l’autre? où serait l’appui que le faible demanderait pour le développement de ses facultés ? L'individualisme ainsi entendu est faux. Mais en tant qu'il revendique les droits de l’homme, et la souveraineté de l’individu dans le domaine des droits naturels, c’est le principesur lequel reposent les sociétés modernes. La gloire éternelle de la Révolution est de l’avoir proclamé en déclarant quels sont les droits que l’homme tient de la nature, en proclamant que l’homme ne peut ni aliéner ces droits ni en être dépouillé. Dans ce nouvel ordre d’idées, la notion de l’État change de nature. Il n’absorbe plus l’individu, il ne détruit pas ses droits. Il reconnaît que l'individu est souverain dans la limite de ses droits : il veille ù ce qu’aucune individualité n’empiète sur l’autre, il assure à toute force individuelle le moyen de se produire et de se développer : l’État est la garantie des droits de l’homme.
N° 2. Le socialisme (1)
Parmi les droits de l'homme, déclarés par l’Assemblée constituante, figure l’égalité. L’égalité implique-t-elle que les hommes doivent avoir la même fortune, le même pouvoir? Telle était la tendance de l’antiquité. Les luttes qui déchirèrent les républiques grecques avaient pour objét l’égalité de fait. A Rome aussi les patriciens et les plébéiens, le peuple et la noblesse, combattirent pour le partage égal du pouvoir, bien plus que pour la liberté égale des citoyens. Des législateurs célèbres essayèrent de réaliser l’égalité de fait. C’était, dit-on, l’idéal de Moïse. La terre promise fut partagée au sort; chaque famille y eut un lot proportionné au nombre de ses membres. Cette égalité primitive ne pouvait subsister. L'inégalité des facultés intellectuelles et morales est une cause permanente d'inégalité dans les fortunes. Moïse chercha un remède au mal dans l’institution de l'année sabbatique
(I) Voyez, pour les témoignages, les tomes I", II, IV, VII et XIII de mes Etudes sur t histoire de ïhumantti.
114 LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE
et du jubilé. La terre est à Dieu, les hommes y sont des hôtes ; ils ont le droit d’en jouir, mais non de l'aliéner. Les aliénations sont temporaires ; tous les cinquante ans, les terres reviennent à leur premier possesseur. Les dettes mêmes sont éteintes dans l’année jubilaire, et pour prévenir les excès de l’usure, le législateur hébreu prohibe l’intérêt entre Hébreux.
On attribue des institutions analogues à Lycurgue. Il y avait un autre moyen plus énergique d’établir l’égalité entre les hommes, e’est la communauté. Platoa en fit l'idéal de sa République. Pour l’honneur du grand philosophe, il importe de constater quel est le mobile qui l'inspire. C’est afin de rendre l'État parfaitement un, qu’il veut que tout y soit commun, même les choses que la nature a données en propre à chaque homme, comme les yeux, les oreilles, les mains; de sorte que tous les citoyens s’imaginent qu’ils voient, qu’ils entendent, qu’ils agissent en commun, que tous approuvent et blâment de concert les mêmes choses, que leurs joies et leurs peines roulent sur les mêmes objets. Pour assurer l’unité et l’égalité dans sa cité, Platon étend la communauté jusqu’aux femmes : « Afin que l’État jouisse d’une parfaite harmonie, dit Socrate, il faut que tous soient touchés des mêmes choses. Quel meilleur moyen de créer cette solidarité que la communauté des femmes et des enfants? Tous les citoyens seront parents; ils verront des frères.et des sœurs, dans ceux sont l'âge prête à cette illusion, des pères et des aïeux, dans ceux qui seront nés avant eux, des fils et des petits-fils, dans ceux qui seront venus après. Les citoyens ne seront pas parents de nom seulement : le législateur exigera que les actions répondent aux paroles. »
Aristote déjà a fait la critique de la doctrine de son maître. Platon absorbe entièrement l’individu dans l’État, de manière à ne laisser subsister aucun sentiment particulier. C'est établir l’unité aux dépens de l’individualité, alors que l’unité n'a d’autre but que de favoriser le développement des forces individuelles. Il y a d'autres écueils dans l’idéal du philosophe grec. Platon ne songeait pas à faire de la communauté un moyen de jouissances matérielles; mais, transportée dans la vie réelle, elle devait allumer de basses convoitises. Elles se produisent avec une singulière naïveté dans les comédies d’Aristophane. On lit dans l’Assemblée des femmes la fameuse proposition qui a fait tant de bruit après 48 :
LA LIBERTÉ BT L’ÉGALITÉ