‹ La philosophie de l'histoireChapitre 25 sur 41 · IS · texte numérisé non relu

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« Les propriétaires sont des voleurs. » La communauté mettra fin à cet abus. Tous les biens seront communs, dit le poète. Est-ce encore dans un but d'unité? « Il ne faut pas, répond Aristophane, que l’un possède de vastes domaines et que l’autre n'ait pas de quoi se faire enterrer : je veux pour tous la même vie, la même nourriture. Tous auront droit à tout. » Ce qui séduisait le plus les esprits vulgaires dans la communauté des biens, un personnage du poète va nous le dire : « Les tribunaux et les portiques deviendront autant de salles à manger. Je placerai à la tribune aux harangues les cratères et les amphores. Chacun aura de tout en abondance. Convives , hûtez-vous. Les tables sont prêtes et chargées de mets exquis... »

Nous ne confondrons pas ces ignobles aspirations avec l’égalité qu'une secte juive avait organisée à la veille de la prédication évangélique, institution qui exerça une influence visible sur le christianisme naissant, a Une admirable communauté, dit Josèphe, règne parmi les Esséniens; tous ceux qui entrent dans la secte lui font abandon de leurs biens, afin qu’on ne voie en aucun d’eux la dégradation que produit la misère, ni l’orgueil que donne la richesse, mais que les biens de tous, réunis comme ceux de frères, soient la propriété de tous. » Telle fut aussi la vie des premiers chrétiens : « Le mien et le tien, dit saint Chrysostome, cette froide parole, source de guerres innombrables, n’existait pas dans l'Église de Jérusalem. Les fidèles vivaient sur la terre comme les anges au ciel. Les pauvres n'enviaient pas les riches, car il n’y avait pas de riches; les riches ne méprisaient pas les pauvres. Tout était commun. »

Gn voit que les socialistes de 48 n’avaient pas tort de réclamer les chrétiens primitifs comme leurs précurseurs. Mais l’esprit qui animait les disciples du Christ n’a rien de commun avec les convoitises qui s'étalèrent sur iethéâtre d’Athènes et qui se reproduisirent au sein du socialisme moderne. Les Pères de l'Église, touten enseignant que la cômmunautéest d’institution divine, ne veulent pas l’introduire par la puissance du législateur, bien moins encore par la violence des révolutions. Ils font appel à la charité pour rétablir Tordre naturel. Toutefois, dans leur charité excessive, ils se laissent emporter à des attaques contre la propriété qui deviennent dangereuses quand du domaine de la théologie on les transporte

LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE

dans la vie réelle : « Le mien et le tien sont de vains mots. Tout est commun, le soleil, la terre et tout ce que Dieu a créé. Nous ne sommes propriétaires qu’en apparence; en réalité, ce qui appartient à l’un, appartient à tous. Ce que l’on appelle la propriété, n’est que l’occupation exclusive d’un domaine que le Créateur a destiné à tous. « Le langage des Pères de l’Église est quelquefois plus amer; il touche à la révolte : « Quel est l’ordre établi parDieu? C’est que la terre soit la possession commune de tous, c’est que tous aient un droit égal à ses dons. La nature a voulu la communauté : l’usurpation de l’homme a créé la propriété individuelle. L’usurpation n’a qu’un moyen de se légitimer, c’est que les propriétaires distribuent leurs biens aux pauvres. Malheur à celui qui les emploie pour la satisfaction de son égoïsme! « C’est un tyran cruel, c’est une bête féroce, insatiable de rapine. » Les Pères de l’Église ne voient aucune différence entre le riche qui refuse de faire part de ses biens aux pauvres et le voleur. C’est presque le fameux paradoxe de Proudhon.

On sait que l’Église, ne pouvant réaliser l’égalité dans le monde, essaya de l’établir dans son sein. Tel fut le but de la vie monastique. Les moines eurent l’ambition de pratiquer la perfection chrétienne, en renonçant à toute propriété individuelle; ils renonçaient même 5 leur volonté, croyant en cela imiter la vie des anges. Il y eut des saints qui renchérirent encore sur la perfection monastique. Les ordres religieux, tout en répudiant l’appropriation individuelle comme un vice, ne dédaignaient point la propriété commune ; ils possédaient une grande part du sol. Saint François, saint Dominique et plus tard saint Ignace répudièrent la propriété commune : la pauvreté, la mendicité même devinrent un idéal de perfection. Des papes consacrèrent ces exagérations de leur autorité infaillible. La pauvreté de Jésus- Christ devint un dogme, et toute espèce de propriété fut condamnée comme un vice.

La communauté fut prêchée pendant des siècles comme un idéal, elle fut pratiquée comme tel, par des hommes que la piété des fidèles se représentait comme des anges. Cette prédication

LA LIBERTÉ BT L'ÉGALITÉ

séculaire et l’autorité de l’exemple durent exerce» une influence profonde sur les esprits, surtout chez les peuples qui étaient imbus de l'esprit d’égalité. De là les théories sur la propriété qui se firent jour pendant la Révolution et qui aboutirent aux folies du communisme. Ce qui prouve que les sentiments hostiles à la propriété individuelle n’étaient pas une opinion isolée, c’est que nous les trouvons chez un révolutionnaire qui, malgré la violence de son langage, n'appartenait pas à la démocratie exaltée. Mirabeau dit que la communauté est de droit naturel, et non la propriété. Les productions spontanées du sol appartiennent évidemment à tous, donc elles n'appartiennent à personne. Quant au travail, il donne droit aux fruits, mais non au sol ; le fond sur lequel l’homme déploie son industrie, retourne au domaine général, et redevient commun à tous. Dans cet ordre d’idées, la propriété est une création de la loi. Ce que la loi fait, elle le peut défaire. Mirabeau, en mourant, écrivit un discours contre le droit de tester. La succession ab-intestat, d’après lui est également un effet de la loi. De droit, les biens des défunts rentrent, par la mort de leurs possesseurs, dans le domaine commun, et retournent ensuite, de fait, par la volonté générale, aux héritiers légitimes. Si la volonté générale peut transporter les biens aux héritiers, elle peut aussi les leur enlever. Mirabeau admet que la loi peut restreindre la propriété. Il cite les institutions de Moïse. Cet exemple a une immense portée. Si la loi peut limiter la propriété à une jouissance de fruits, elle peut aussi la déclarer commune, l’attribuer à l’État, en le chargeant de répartir les fruits. Nous voilà en plein communisme.

Dans les premiers temps de la Révolution, le sentiment de la liberté était trop puissaut pour que l’on s’égarât dans les rêves du communisme. On s’attacha à un autre idéal, tout aussi imaginaire, celui d'un partage égal des biens. Loin d'abolir la propriété, on voulait que tout homme fût propriétaire. Un ministre de l’Évangile se prononça, en 1793, pour l’égalité des fortunes, mobilières aussi bien qu’immobilières. Vainement les hommes politiques opposèrent-ils à cette utopie, qu’elle conduirait à l’égalité de la misère, à l’égalité de la famine, à la ruine universelle, l’égalité de fait trouva des partisans chez les républicains de bas étage qui cherchaient dans la Révolution des jouissances, bien plus que des

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droits. Il falluUque la Convention intervint. Elle porta la peine de mort contre quiconque proposerait des lois agraires ou toute autre subversion des propriétés territoriales, commerciales et industrielles.

II n’est pus vrai que les montagnards fussent complices de ces égarements. Ils détestaient les aristocrates, et tout ricbe, à leurs yeux appartenait à cette caste maudite. Mais loin d’envier les richesses, ils les méprisaient. « J’aimerais mieux, dit Robespierre, être l’un des fils d’Aristide, élevé dans le Prytanée, aux dépens de la République, que l’héritier présomptif de Xerxès, né dans la fange des cours. » Il déclara à la tribune de la Convention que la loi agraire n’était qu’un fantôme créé par des fripons, pour épouvanter les imbéciles. Robespierre déplore l’extrême inégalité de fortunes, comme une source de maux et de crimes, mais il est tout aussi convaincu que l’égalité des biens est une chimère. Toutefois, comme démocrate, il partageait la tendance à l’égalité de fait qui devait aboutir à l’abolition de la propriété : de là le droit au travail, l’impôt progressif et la propriété limitée par la loi. Ces idées, répandues dans les couches inférieures de la démocratie, y engendrèrent la conspiration de Babeuf pour l'établissement de l’égalité par le communisme.

Babeuf ne veut pas de la loi agraire. « Nous tendons, dit-il, à quelque chose de plus sublime, la communauté des biens. Plus de propriété individuelle des terres. La terre n’est à personne; les fruits sont à tout le monde. » Tel est le seul ordre propre à bannir à jamais l’oppression, et à garantir è tous les citoyens le plus grand bonheur possible. « Qu’il n’y ait plus d’autre différence entre les hommes que celles de l’ûge et du sexe! Puisque tous ont les mêmes besoins et les mêmes facultés, qu'il n'y ait plus pour eux qu’une seule éducation, une seule nourriture. Us se contentent d’un ■seul soleil et d’un ciel pour tous : pourquoi la même portion et la même qualité d’aliments ne sulfiraient-elles pas à chacun d'eux ? » Babeuf ne veut pas ménte de la distinction qui naît de l’intelligence. « Périssent, s’écrie-t-il, tous les arts, pourvu qu’il nous reste l’égalité réelle ! » Chose remarquable, Babeuf ne parle plus de la liberté. Pour lui la liberté consiste dans l'égalité, et l'égalité, telle qu’il l’entend, est un fait plutôt qu’un droit : c’est la jouissance commune réalisée entre tous les membres de la société.

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Est*ce que celte jouissance commune aurait procuré le bonheur à tous les hommes, comme l’espérait Babeuf? C’est demander si l'homme peut être heureux, alors que ses facultés les plus nobles restent sans emploi, disons mieux, alors qu’à dessein on en arrête le développement. Les égaux redoutaient le perfectionnement des individus, car il produit des supériorités, et ils ne voulaient plus d’autres distinctions que celles de l’âge et du sexe. Empêcher l’homme de développer ses facultés, n’est-ce pas le tuer? La vie ne consiste-t-elle pas dans le progrès incessant qu’il fait vers la perfection? Singulière aberration ! Les égaux voulaient fonder le bonheur de l’espèce humaine, et pour l’avoir cherché dans la jouissance égale des biens de la terre, ils en arrivèrent à réduire l'homme à l’état de plante ou de brute.

Telle est aussi la tendance du socialisme que nous avons vu à l’œuvre après 48. Les doctrines différaient, mais l’inspiration était la même, c’est de considérer le bonheur comme le but de la vie, et de placer le bonheur dans le bien-être matériel. Un des apologistes du socialisme l’avoue; Villegardelle reproche à la religion chrétienne de leurrer les malheureux en leur faisant espérer un bonheur imaginaire dans une autre vie. Le désir d'être heureux existe chez tous les hommes; mais ils veulent un bonheur positif, un bonheur qui se réalise sur cette terre, et non un bonheur dont ils jouiront dans le ciel. Pour être heureux dans l’autre monde, faut-il commencer par être malheureux dans celui-ci? Le socialisme renverse la doctrine chrétienne : « Il faut faire dans cette Vie tout ce qui est possible pour y trouver le plus grand bonheur dont notre nature soit capable; cela même nous conduira au bonheur éternel. »

Voilà l’Évangile du socialisme et sa philosophie : il promet le bonheur sur cette terre. Et en quoi place-t-il le bonheur? Dans les jouissances de la matière. Tous les socialistes ire prêchent pas le matérialisme avec la même crudité, mais la tendance existe chez tous. La réhabilitation de la chair est une de leurs expressions : l’idée leur est commune, bien que tous n’acceptent point le mot. C'est Saint-Simon qui le premier l’a pronoucé, en lui donnant une

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apparence philosophique : « La chair doit être réhabilitée. Le paganisme a été purement sensuel; le christianisme, réaction exagérée contre les débauches païennes, est tombé dans l'excès contraire. Les plaisirs des sens sont chose sainte. Il ne faut pas que l’homme soit tiré à droite par la chair, à gauche par l’esprit. L'antagonisme entre l’âme et le corps doit cesser; le dualisme catholique doit disparaître. Les devises : Mortifiez-vous, abstenezvous, se retireront devant celle-ci : sanctifiez-vous dans le travail et dans le plaisir. » L’école saint-simonienne trouva un moyen excellent pour sanctifier l’homme, c'est le mariage libre, c’est à dire la prostitution universelle : « L’homme et la femme se réuniront et se quitteront librement. »

Chez Fourier, le bonheur terrestre se manifeste par une transformation de la nature, ridicule copie des rêves ridicules du millénarisme juif et chrétien. Rappelons aux lecteurs qui ont le bonheur de les ignorer, ces folies que des hommes sérieux prirent au sérieux, comme pour marquer que l’égarement était général : « Six lunes, jeunes et luisantes, remplaceront ce cadavre blafard qui nous jette aujourd’hui quelques rayons décolorés. Une aurore boréale se fixera sur le pôle, en guise de couronne, et les Lapons jouiront du climat de l’Andalousie. Notre pauvre planète, encroûtée de philosophie, reprendra sa vigueur native et témoignera sa reconnaissance par des créations nouvelles. Elle se fera un devoir de contre-mouler, au bénéfice de l’homme, tous les animaux féroces qui nous font aujourd'hui la guerre. Des anti-lions, des anti-tigres, et autres porteurs élastiques nous prêteront leur dos, et nous transporteront avec une telle rapidité que nous pourrons le matin partir de Calais, déjeuner à Paris, dîner à Lyon, et souper à Marseille. Des anti-baleines traîneront nos vaisseaux, des anti-requins nous aideront à la pêche. Enfin la mer se transformera en une sorte de limonade. »

Toutes ces merveilles, y compris la limonade, ne suffisent pas aux désirs qui s’irritent à mesure qu'on les satisfait. Aux humanitaires il fallut la communauté dès femmes. Les parfaits communistes, disaient-ils, devaient voyager et fréquemment changer de femmes, afin d’opérer le mélange le plus complet des races humaines, et d’éviter les attachements individuels et la formation de la famille, qui ramèneraient infailliblement la détestable pro-

LA LIBERTÉ ET LOCALITÉ

priété. L’organe de ces communistes de bas étage prêchait ouvertement l’athéisme et le matérialismè, la destruction des villes, la suppression des beaux-arts, le tout dans le goût de Babeuf. Où s’arrêteront les convoitises, quand on lâche la bride aux mauvaises passions? Il faut couper le mal dans sa racine : c’est une racine séculaire, et il faudra des efforts séculaires pour la détruire.

Il est très vrai, comme le diseut les socialistes, que l’homme a le désir d’être heureux. Mais l’idée de bonheur change et se transforme comme toutes nos idées. Les origines de l’humanité nous sont inconnues. Au moment où elle parait sur la scène de l'histoire, elle est dans un état de barbarie qui approche de l’animalité. On conçoit que l’homme animal trouve sa satisfaction, son bonheur, dans les jouissances de la matière. Le bonheur s'identifie donc avec les biens de ce monde. Il se trouva même un législateur qui promit pour toute récompense à ceux qui suivraient ses lois, une nombreuse postérité avec tous les biens terrestres que les hommes ambitionnent. Moïse ne parle pas d’une autre immortalité, ni d’un autre bonheur. Le christianisme, tout en répudiant les tendances matérielles du mosaïsme, maintint la notion du bonheur, en le spiritualisant. Il promit à ses élus une félicité infinie, la vision de Dieu, mais c’était toujours une jouissance. Prêchée pendant des siècles aux hommes comme une vérité révélée, la loi du bonheur fut acceptée par la conscience générale. Mais un bonheur purement spirituel dans une vie â venir ne tentait guère les hommes; en attendant la vision de Dieu dans l’autre monde, ils cherchèrent dans celui-ci un bonheur plus réel. De là cette aspiration universelle à réaliser sur cette terre une félicité que la religion ajournait à une autre vie. Le socialisme est l’exagération et en quelque sorte la caricature de ces sentiments. En les exagérant il en a révélé la fausseté. Il faut entendre sur les folies du communisme un écrivain qui lui -même est socialiste, celui qui a dit que la propriété c’est le vol, et que Dieu est le mal.

o La communauté des femmes, dit Proudhon, est l’organisation de la peste. Loin de moi, communistes, votre présence m’est une puanteur et votre vue me dégoûte. Passons vite sur les constitutions des saint-simoniens, fouriéristes et autres prostitués, se faisant forts d’accorder l’amour libre avec la pudeur, la délica-

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> tesse, la spiritualité la plus pure. Triste illusion d’un socialisme abject, dernier rêve de la crapule en délire. Donnez, par l’inconstance, l’essor à la passion. Aussitôt la chair tyrannise l’esprit; les amants ne sont plus l’un à l’autre qu’instruments de plaisir... » Proudhon a honte de perdre son temps à critiquer ces dégoûtantes utopies. Mais patience! s’écrie-t-il. Ces misères sont la vermine dont la société se purifie aux flammes de la controverse. Le socialisme n’a pas résisté à cette épreuve. On s’étonne aujourd’hui que l’on ait jamais pu le prendre au sérieux ! Mais si les excès, si les folies sont répudiées, il n’en est pas de même du principe. On ne s’aperçoit pas que les folies sont une conséquence du principe. Si l’égalité de fait est l’idéal, il faut dire que la communauté est une loi de notre nature, et si la communauté est de droit divin, pourquoi n'irait-on pas avec Platon jusqu'à la communauté des femmes?

Nous avons d’avance répondu aux erreurs du socialisme. L’homme a-t-il pour destinée dans ce monde de jouir? Alors il est ravalé à la condition d’animal. Nous disons qu’il a pour destinée de développer les facultés qu’il tient de Dieu. A-t-il des facultés qui demandent à être développées? Si l'on dit non, alors toute discussion cesse, l’homme est une brute. Si l’on dit oui, on reconnaît par cela même que la loi de sa nature est de les développer, afin d'arriver à la perfection qui est compatible avec l’humanité. Si l’homme a pour mission de se perfectionner sans cesse, son bonheur doit consister dans ce perfectionnement. Voilà le but, l’idéal. La liberté est un moyen et un moyen nécessaire pour atteindre le but. Il en est de même de l’égalité, quand on la considère comme le droit égal de tous les êtres humains à se développer selon leurs facultés et leur mission. Le socialisme absorbe tout dans l’égalité. Il en résulte que le but suprême est manqué. L'égalité de fait, en la supposant réalisée, conduirait au communisme; or, le communisme est la destruction de toute individualité, donc la négation du progrès, du perfectionnement, puisque l’homme ne peut se perfectionner que par le développement le plus complet de sa nature. En vain dira-t-on que, sous l'empire du socialisme, l'homme aurait mille moyens de se développer qu’il n’a pas aujourd’hui ou que peu d’hommes ont : le plus essentiel lui manquerait, la liberté !

. U LIBERTÉ ET l’ÊCALITÊ.

Un écrivain qui s’y connaît reproche aux communistes leur tendance à l’absolutisme : « De tous les préjugés inintelligents et rétrogrades, dit Proudhon , celui que les communistes caressent le plus, c’est la dictature. Dictature de l’industrie, dictature du commerce, dictature de la pensée, dictature dans la vie sociale et privée, dictature partout. » Ce que Proudhon dit des communistes, on pourrait hardiment l’affirmer de tous les socialistes. Luimême ne dit-il pas que le socialisme aboutit au communisme? Il y a diverses écoles : les unes ont une couleur religieuse, les autres ont une apparence démocratique, aucune ne respecte la liberté. Écoutons d’abord les saint-simoniens. Voyant que dans le passé les progrès de la civilisation se sont opérés sous l’impulsion des croyances religieuses, ils s’imaginèrent que les prêtres seraient toujours les ouvriers nécessaires du progrès; ils proclamèrent donc qu’un sacerdoce puissant était indispensable à la vie sociale. De là cette formule prétentieuse et ridicule tout ensemble : « Le plus savant, le plus habile, le plus aimant, le plus beau, le meilleur, sera prêtre. » Quel sera le rôle du sacerdoce? « La famille humaine ne doit être qu’une vaste association de travailleurs, gouvernée par une hiérarchie sacerdotale... Le prêtre, détenteur de la fortune sociale, distributeur des instruments du travail, sera à la fois chef spirituel et temporel , législateur et juge ; il sera la loi vivante. Il n’y aura plus un empereur et un pape, il y aura un père. »

Est-il nécessaire de relever les erreurs et les dangers de cette doctrine? Oui, la théocratie se trouve au berceau de l’humanité, mais l’humanité l’a rejetée, parce que le sacerdoce, appelé à faire l’éducation de l’espèce humaine, tendait à perpétuer son enfance, afin d'éterniser sa domination. Non, il n’y aura plus ni empereur ni pape , et bien moins un père qui serait tout ensemble pape et empereur, qui réunirait sur sa tête tous les pouvoirs, qui serait le despotisme inçafné. On a dit que si le pape ou l’empereur l’avait emporté dans la lutte du sacerdoce et de l’empire, le mot de liberté aurait disparu du langage humain, comme n’ayant plus de sens. Tel est le triste idéal du saint-simonisme.

Les socialistes démocrates ne laissent pas plus de liberté aux hommes que les théocrates. Cabet était un révolutionnaire , un rouge. Quelle place donne-t-il à la liberté dans son Icarie? La li-

LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE

berté la plus essentielle, celle de la presse y est proscrite. Elle est réglementée, comrne du reste toute la vie publique et môme privée est réglementée. En Icarie, il y a un journal communal, un provincial et un national. Les journalistes sont des fonctionnaires publics élus par le peuple; il leur est enjoint de ne publier que des procès-verbaux, des récits de faits, sans aucune discussion critique. Il en est de même des livres de science et de littérature : tout cela se fait par délégation. Tout appartenant à la communauté, personne n’ayant rien en propre, l’impression d’un livre non autorisé devient impossible. D’ailleurs qu’aurait-on à dire? Il n’y a que ceux qui vivent qui ont quelque chose à dire; or la vie est une force individuelle, et en Icarie, comme dans tout régime socialiste, il n'y a plus de vie individuelle ; les hommes sont des machines qui remplissent la fonction qui leur est assignée dans le mécanisme social. La liberté, encore une fois, est un non-sens, le mot doit être effacé du langage.

Demanderons-nous si c’est là le régime auquel Dieu a destiné les hommes? Quoi! la nature fait naître des millions de milliards d’êtres divers, et le socialisme veut que tous ces individus aient le même costume, les mêmes repas, les mêmes exercices, les mêmes plaisirs ! Les socialistes font des hommes, ce que les imprimeurs font de leur copie, des exemplaires identiques. Grand Dieu, si tel devait être le fruit de l’égalité, alors délivre-nous de l’égalité, et rends-nous l’inégalité! Non, en créant une infinité d’êtres, sans reproduire jamais le même individu, la nature nous dit que l'individualité est la base de la création. I! faut ajouter que ces êtres si divers forment aussi un sujet unique, l’homme. Pourquoi tant de diversité pour aboutir à l'unité? C’est que la nature humaine est si riche qu’il faut une infinité de manifestations diverses pour développer ses facultés. Elle est aussi une ; c’est toujours l’homme qui pense, qui agit, qui aime et qui souffre. La nature nous en dit plus sur notre destinée que tous les systèmes socialistes et communistes; elle nous dit : ni individualisme, ni socialisme, mais harmonie des deux principes de diversité et d’unité; empreints dans toute la création.

Pas de socialisme! Nous venons de dire pourquoi. Les socialistes se sont imaginé qu’ils feraient le bonheur des hommes en procurant à tous la jouissance des biens de ce monde. Doctrine

U LIBERTÉ ET l’ÊCAUTÉ.

fausse puisqu’elle place le bonheur là où jamais l’homme ne l’a trouvé, et où il ne le trouvera jamais. Il faut dire plus : cette doctrine va directement contre le but qu’elle se propose. Elle veut assurer le bonheur des hommes, et elle les dépouille de leur individualité, elle en fait des machines. Le bonheur d’un être intelligent doit consister à développer son intelligence; or, le socialisme, qui parle tant de progrès, immobilise l’esprit, en lui imposant l’uniformité qui tue. Le socialisme est une loi de mort. Singulière façon de faire le bonheur des hommes que de les tuer!

Pas d’individualisme! La doctrine qui nie la société, est tout aussi fausse que celle qui absorbe l’individu dans l’État. Elle viole la nature, car Dieu nous a faits sociables comme il nous a faits libres et intelligents. Dieu qui est l’unité en essence, a aussi répandu l’unité dans la création. A mesure que nous étudions les lois qui la régissent, nous découvrons le lien qui les ramène à l’unité. Notre destinée aussi est une, quoique les voies qui mènent au but varient à l’infini. Il faut donc une société, il faut un État. La liberté ne suffit point, il faut l’égalité. C’est dire que la société doit être organisée de façon à permettre à chaque individu le développement complet de ses facultés. L’individualisme absolu aboutirait à l’anarchie, au règne de la force, à l’oppression des faibles. Ce serait une nouvelle féodalité, sous forme commerciale et industrielle. Vivent les forts ! et malheur aux faibles ! Est-ce là la loi que Dieu a donnée aux hommes, en les créant tous plus ou moins faibles, de sorte que chacun ait toujours besoin de son semblable? L’individualisme exalte les droits de l’homme fil ne connaît que des droits, il ignore les devoirs. En cela encore il viole la nature, et méconnaît les desseins de Dieu. Celui à qui Dieu départit une intelligence supérieure, a une mission à remplir, c’est à dire que les devoirs augmentent avec les dons de Dieu. L’individualisme absolu partage la société en deux camps ennemis, les exploiteurs et les exploités. Mais comme les exploités forment la classe la plus nombreuse, ibien que la plus pauvre, ils finiront par se lasser de leur misérable condition. La guerre des pauvres contre les riches est au bout de toute doctrine qui ne prend aucun souci des pauvres. Et à qui restera la victoire? Que les privilégiés de ce monde y réfléchissent avant qu’il soit trop tard !

Ni socialisme ni individualisme! Ce sont deux formules qui

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exagèrent et faussent par conséquent des principes vrais. Il y a un élément de diversité, il y a un élément d’unité; il faut les concilier, et non détruire l’un au profit de l’autre. Nous ne connaissons qu’une voie dans laquelle la conciliation puisse s'opérer, c’est que le développement le plus large de l’individu devienne le but de l’homme et de la société. C'est là le bonheur que nous devons poursuivre, et celui-là est toujours à notre disposition, tandis que la jouissance est un leurre qui nous fuit à mesure que nous croyons en approcher. Ce but, les hommes ne peuvent l’atteindre par des efforts isolés. Il faut que la société vienne à leur aide : elle doit donc être organisée de façon à favoriser le perfectionnement des individus. Quand elle a mis à leur disposition les instruments de l’éducation physique, intellectuelle et morale, sa mission est remplie. C’est après cela aux individus à mettre à profit ces moyens de se perfectionner : c’est par leur énergie, par leur force qu’ils développeront leur facultés et qu’ils conquerront le bonheur ; ils le demanderaient vainement à la société.

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