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CHAPITRE II

l’individu et ses devoirs

5 1. Progrè* religieux

N° 1. Y a-t-il un progrès religieux ?

L’homme a des droits, il a aussi des devoirs. C'est la religion, c’est la morale qui lui font connaître les devoirs qu’il a à remplir envers lui-même, et envers les autres. Y a-t-il un progrès dans la doctrine des devoirs? Le progrès religieux est évident, en un certain sens, et n’est contesté par personne. Que l’on compare le christianisme avec les religions païennes, et l’on sera foreé d’avouer que la bonne nouvelle a réalisé un immense progrès, non seulement dans le dogme, dans la théologie, mais aussi dans la vie religieuse. Qui oserait mettre sur la même ligne l’unité de Dieu et le polythéisme? la fraternité chrétienne et la division haineuse qu’engendrent des cultes nationaux? la pureté intérieure duchré>tien qui a pour idéal de devenir parfait comme Dieu, et la vie extérieure du païen qui ne semble vivre que pour le plaisir? Sans doute il y a un revers à ce tableau, il y a les superstitions du christianisme; mais les croyances superstitieuses ne sont-elles pas un héritage de l’idolâtrie antique, et le Christ en est-il responsable?

Non, la superstition ne va pas en augmentant, elle va en diminuant. Cela est si vrai que les hommes qui confondent la religion avec la superstition disent que la religion s’en va. Elle ne s’en va

LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE

pas, elle se transforme. Quelle est la voie par laquelle s’accomplit cette transformation? Ici le doute commence, ou du moins le conflit d’opinions diverses, contradictoires. Les partisans du christianisme traditionnel rapportent le progrès réalisé par Jésus- Christ à une révélation surnaturelle, miraculeuse ; tandis que les libres penseurs et tous ceux qui maintiennent les droits de la raison, disent que ce progrès est dû à l’humanité, éclairée et guidée par l'inspiration divine. Où est la vérité? est-ce la révélation miraculeuse? est-ce la révélation progressive par l’intermédiaire de la conscience humaine? Pour nous, il n’y a point de question; mais les chrétiens orthodoxes en disent autant de leur côté. C’est dire que sur le terrain de la foi, le débat ne peut aboutir. Il faut donc se placer sur le terrain de l’histoire. Le progrès étant un fait, c’est l’histoire qui doit nous apprendre s’il y a progrès et comment il s’accomplit.

C’est pour avoir négligé l’étude des faits que le christianisme traditionnel et la philosophie se sont également trompés. Les chrétiens croient que le progrès religieux s’est accompli par des révélations successives, celles de Moïse et de Jésus-Christ, parce qu’ils ignorent que la tradition chrétienne a eu ses précurseurs dans l’antiquité païenne, parce qu’ils ignorent que le peuple de Dieu a été initié par les Gentils, et que par suite Jésus lui-même a profité de cette initiation. De leur côté, les philosophes rendent la religion responsable des superstitions qui la souillent; il y en a qui disent que le progrès consiste à ne plus avoir de religion. Singulier progrès qui mutilerait la nature humaine en la dépouillant de ses plus hautes aspirations! Quant au progrès religieux tel que les orthodoxes le conçoivent, il est évidemment dérisoire. Le progrès implique un développement des forces individuelles, donc l’action de l’individu sur lui-même. Sans doute, il est aidé par Dieu, inspiré et guidé par la providence divine, mais la grâce et le gouvernement providentiel u’empêchent pas le libre concours de l’activité humaine. Cela exclut toute intervention surnaturelle.

Laissons les discussions théologiques de côté et consultons l’histoire. Nous sommes en présence d’une tradition religieuse qui nie le progrès religieux, et d’une philosophie qui nie la religion elle-même. Les faits nous apprendront, d’une part, si la tradi-

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tion chrétienne ne doit rien aux progrès incontestables réalisés dans le sein de la gentilité sans le secours d’une révélation surnaturelle ; et d’autre part ces mêmes progrès seront une réponse à l’athéisme philosophique. A ceux qui nient le mouvement de la terre, on répond en prouvant que la terre tourne autour du soleil. A ceux qui nient la religion, nous répondrons en montrant le sentiment religieux s’épurant, se perfectionnant sans cesse ; et une faculté se perdrait-elle alors qu’elle se perfectionne?

11 y a des croyances fondamentales qui constituent l’essence de toute religion. La plus importante est la conception de Dieu. Dans le monde oriental, le panthéisme règne presque universellement : c’est la doctrine des brahmanes, c’est celle des bouddhistes. La tradition chrétienne, au contraire, enseigne un Dieu distinct du monde dont il est le créateur. Cette idée empêche toute confusion de Dieu et de l'homme; si l’humanité se rattache à son auteur, ce n’est pas pour se confondre en lui, c’est pour puiser dans son origine divine un idéal et un appui. Moïse tient-il cette conception d’une révélation surnaturelle? Les orthodoxes n’en doutent pas, c’est pour eux un point de foi. Nous disons que c’est une question de fait. Si la notion d’un Dieu créateur ne se trouvait que dans la Loi de Moïse, on pourrait supposer qu’il la doit à une inspiration surnaturelle. Mais si celle même croyance existe chez des peuples que l’on appelle idolâtres, qui n’ont jamais reçu de révélation directe de Dieu, il faudra avouer que l’humanité a, par la seule force de la raison, et aidée par Dieu, découvert une vérité qui fait l’essence du mosaïsme et du christianisme. Dès lors la religion rentre dans le domaine du progrès; la révélation miraculeuse devient inutile, c’est un hors-d’œuvre dont l’histoire peut se passer, c’est une hypothèse dont elle ne doit tenir aucun compte. Tout se fait naturellement, humainement : la religion se perfectionne, comme tous les éléments de l’esprit humain.

Eh bien, l'histoire nous a appris ce que les orthodoxes ignoraient et ce qu’ils n'aiment point de savoir. L’Égypte, longtemps cachée dans ses sanctuaires, était un mystère aussi indéchiffrable que ses hiéroglyphes. Enfin la lumière commence à luire; il reste

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encore des obscurités, et nous croyons volontiers que quand tout aéra éclairci, bien des illusions sur la sagesse sacerdotale se dissiperont. Toujours est-il que sur un point tous les égyptologues sont d accord, à quelque école qu’ils appartiennent : tous affirment que le dieu suprême de l’Égypte, Ammon-Ra ou Osiris, est appelé le Dieu créateur de l’univers dans d’innombrables inscriptions. Cette découverte de la science moderne est en harmonie avec ce que les anciens rapportent des croyances religieuses de gypte. Hérodote raconte que les Égyptiens prétendaient qu’eux les premiers avaient enseigné l’immortalité de l’âme. Saint Augusin va plus loin et dit que, seuls parmi les anciens, ils croyaient à ta résurrection. Il est certain que la vie individuelle de l’âme qu’ils admettaient exclut toute idée de panthéisme (1).

Moïse a-t-il emprunté le dogme d’un Dieu créateur au sacerdoce égyptien? Sur ce point nous n’avons encore que des probabilités Des égyptologues disent tous qu’il y a d’étonnantes analogies entre la cosmogome des Égyptiens et celle de Moïse. Déjà les Pères de 1 Eglise avaient constaté des rapports considérables entre les institutions religieuses des Égyptiens et celles des Hébreux. La ressemffiance et par suite l’emprunt se seraient-ils bornés au culte. Cela est impossible, car le culte est l’expression d’une conception théologique. La cosmogonie touche encore de plus près a notion de Dieu. Il est donc plus que probable qu’il y a un len de filiation entre l’Égypte et Moïse. Peu importe après tout, pour ce qui concerne le progrès religieux. L’essentiel est que les égyptiens se soient élevés à la notion d’un Dieu créateur, sans le secours d’une . révélation surnaturelle. Or, c’est là un fait historique qui ne peut plus être contesté. Cela nous suffit. Le progrès religieux est donc constant.

Les grands révélateurs, tout en prenant leur point de départ dans le passé, le transforment; c’est ainsi que se réalise le progrès continu de l’humanité. Quel est le principe nouveau que Moïse a apporté dans le développement de la religion? « Je suis l’Éternel, ton Dieu, dit Jéhovah ; tu n’auras pas d’autres dieux devant ma face, tu ne feras pas d’images taillées, tu ne te prosterneras pas devant elles et tu ne les adoreras point. » Moïse est le premier lé-

(0 Voyei les témoignage, ,lans mon EluOe sur l'Orient, 4» édition.

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gislateur de l’antiquité qui ait fait de l’unité divine le domaine commun d’une .nation. Par là il l’emporte sur le sacerdoce égyptien. Malgré la sagesse dont les prêtres se vantaient, le peuple sur lequel ils dominaient, resta livré à la plus grossière idolâtrie; eux-mêmes pratiquaient un culte qui implique le polythéisme. Avec Moïse, la croyance de l’unité divine cessa d’être le privilège de quelques hommes, pour s’incarner dans une nation, et devenir le fondement de son existence.

Le mosaïsme contient en essence les dogmes chrétiens. Pourquoi donc fait-il place au christianisme? Quand le Christ vint prêcher la bonne nouvelle aux Juifs, le peuple élu ne le comprit pas. 11 ne concevait l’unité que par le mosaïsme; il ne voulut pas se faire chrétien , il demandait que toutes les nations se fissent juives. C'était une impossibilité, puisqu'il eût fallu que tous les peuples abdiquassent leur nationalité. C’est précisément, parce que le mosaïsme était une religion nationale qu'il ne pouvait devenir la foi du genre humain. La religion de Moïse s’adapte au climat, elle isole la race élue; tout en partant du dogme de l'unité et eu prêchant l’amour du prochain, elle fait des Juifs des hommes tellement orgueilleux et insociables, que l'antiquité les accusa de haïr le genre humain. Il fallait un génie plus universel pour développer les germes déposés dans le mosaïsme et pour les répandre dans le monde entier. Cette mission était réservée au christianisme.

Le christianisme procède de Moïse et de toute l’antiquité, mais en développant, en complétant le dogme ancien. Il enseigne que Dieu est amour et providence. On trouve les mêmes idées, les mêmes sentiments chez Moïse, et même chez les philosophes de la gentilité. Les divinités païennes ont une puissance supérieure à celle des mortels, mais elles sont animées des mêmes passions que les hommes; elles n’ont pas pour eux l'affection que le créateur a pour sa créature. Moïse dit aux Hébreux que l’essence de Dieu est la charité. Cette conception de la Divinité établit entre elle et les hommes un lien d’amour semblable, mais supérieur à celui qui unit le père et ses enfants : « Comme une mère caresse son enfant qui suce son lait, ainsi je vous consolerai, dit l’Éternel. » Mettons Platon en regard de Moïse; on croirait entendre un disciple. Le Dieu du philosophe n’est pas seulement intelligence,

LE PROGRÈS DANS LHISTOIRE

il est aussi amour. S’il forme l’univers, c’est par une efTusion de sa bonté. Quand il voit le monde s'agiter sous sa main, il frémit de joie. L’amour est aux yeux de Platon le lien universel de la création, lien des hommes entre eux, et des hommes avec la Divinité. Il enseigne la providence, c’est à dire un Dieu qui ne délaisse pas un instant l'homme, un Dieu qui le guide dans la voie du bien et le détourne du mal. « Dieu, dit-il, est le commencement, le milieu et la tin de toutes choses. » Jésus-Christ appelle Dieu notre Père dans les cieux. On trouve la même pensée chez un poète grec, et c’est dans une prière : « Père des dieux, dit Cléanthe, Dieu souverain, que l'on invoque sous des noms divers et qui règnes seul, je te salue; c’est à toi que doivent s’adresser tous les mortels, car tu es notre père à tous (1). »

Peut-on nier, en présence de ces témoignages, que l’antiquité se soit élevée, sans le secours d’une révélation miraculeuse, à la notion de Dieu, tel que nous le concevons encore aujourd’hui? Platon n’a-t-il. pas enseigné le vrai Dieu, le Dieu des chrétiens? Nous nous plaçons à dessein sur le terrain de la révélation. Un Père de l’Église, celui qui passe pour le docteur de l’Occident, répondra pour nous : « J’ai eu deux maîtres, dit saint Augustin, Platon et Jésus-Christ. Platori'rn’a fait connaître le vrai Dieu. Jésus- Christ m’a montré la voie qui y mène. » Et où le philosophe grec a-t-il puisé cette croyance? Pour sauver la révélation surnaturelle, on a vainement essayé de faire du disciple de Socrate un disciple des prophètes hébreux. L’explication, par son absurdité même, témoigne contre la révélation. Non, Platon n’a pas entendu Jérémie en Égypte; il a trouvé sa doctrine là où tous les penseurs la trouvent, dans les profondeurs de la conscience humaine. Il s'est donc fait un immense progrès dans les idées religieuses, et ce progrès s'est accompli par les seules forces de la raison; mais nous ne séparons jamais la raison de Dieu qui est son principe et son appui.

Platon devança l’antiquité païenne : il est un précurseur du Christ. Toutefois, même dans le sein de la gentilité, il s'est fait un > progrès considérable qui la rapprocha aussi du christianisme; progrès d’autant plus merveilleux que son point de départ a été la

(I) Voyci les témoignages, dans mes Eludes sur la Grèce et sur Rome.

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diversité, l’individualité. Si elle n’aboutit point à l’unité, elle finit du moins par y aspirer ; Jésus vint donner satisfaction à ce besoin nouveau. Chaque individu, chaque famille, commença par avoir son Dieu. Chose remarquable ! Cette division religieuse ne se rencontre pas seulement chez les Grecs, nés divisés ; on la trouve chez le peuple qui avait pour mission de réunir le monde ancien sous ses lois. A Rome, dans une même cité, les patriciens et les plébéiens avaient un culte différent. Au sein même de la caste dominante, la religion s’individualisait et se morcelait à l’infini. Toute personne, physique ou morale, avait son Dieu. Les associations, connues sous le nom de gentes, avaient leur culte qui était pratiqué avec d'autant plus de ferveur, qu’il touchait de près aux intérêts de la famille. Les familles et les individus avaient aussi leur culte particulier : parmi le grand nombre de dieux reçus à Rome, chacun se choisissait un protecteur spécial auquel il adressait ses vœux. Cela touchait au fétichisme.

Ce fut déjà un grand progrès quand les hommes adorèrent un dieu protecteur de tout le peuple, et ce progrès ne s’accomplit pas sans peine, même à Rome, la cité de l’unité. Il y avait dans les religions païennes un esprit d’individualisme qui résistait à toute généralisation. Les patriciens, contraints d’ouvrir successivement à la plèbe l’accès aux magistratures, ne se dépouillèrent jamais entièrement de leurs pouvoirs sacrés; plusieurs fonctions religieuses restèrent son domaine exclusif. Alors même qu’il y eut des dieux nationaux, les cultes particuliers des gentes, des familles et des individus se maintinrent; ils avaient des racines trop profondes dans le polythéisme, pour que l’on pût songer à les fondre dans une religion unique. Le nombre des dieux alla en croissant, à mesure que le peuple-roi avançait dans la conquête du monde ancien ; de même qu’il accordait le droit de cité aux vaincus, il adoptait aussi leurs dieux, afin de se concilier ces protecteurs divins. Il y avait aussi un besoin religieux qui poussait les croyants à adorer des divinités nouvelles. C'est précisément l’inanité de ces dieux nombreux qui engageait leurs adorateurs à les multiplier encore : ils comptaient trouver dans des cultes étrangers, la consolation et l’appui que les divinités indigènes ne leur offraient point. De là un concours prodigieux de religions à Rome. Varron comptait trois cents Jupiters. Le peuple des dieux, dit Pline, est

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plus nombreux que les mortels. Notre pays, dit Pétrone, est tellement rempli de divinités, qu’on y trouve plus aisément un dieu qu’un homme. Ce mélange d'innombrables divinités aboutit à un vague syncrétisme; il ne pouvait engendrer l’unité, l’unité et le paganisme étaient inconciliables.

Toutefois le besoin de l’unité est de l’eâsence de la religion, car il est de son essence d’unir les hommes dans une croyance commune. Ce besoin se manifeste même chez les Grecs, le peuple divisé par excellence. L’histoire des oracles est l’histoire du développement de l’unité religieuse. C’est d’abord une institution locale, puis elle s’étend à la Grèce entière, elle finit par embrasser les peuples barbares. Consulté par l’Orient et par l’Occident, l’oracle de Delphes mérita d’être appelé l’oracle du genre humaine. Il portait sa sollicitude sur le monde entier. A l’occasion d’une disette que les peuples effrayés considéraient comme universelle, Apollon répondit aux Athéniens qu’elle cesserait, lorsqu’ils feraient des vœux pour tous les peuples. Voilà une chose inouïe dans les religions de l’antiquité, toutes imbues de la division qui régnait dans les esprits. On sait le mépris que les Grecs témoignaient aux Barbares ; Apollon se met au dessus de ces étroits sentiments, il renverse la barrière qui s’élève entre les hommes, et les réunit tous, au moins pour un instant, dans une seule prière, comme une seule famille.

Les philosophes et les poètes abondaient dans ces sentiments; pour mieux dire, ils en prirent l’initiative. Euripide, disciple de la philosophie, blâme l’immoralité des dieux d’Homère; il qualifie l'histoire scandaleuse de l’Olympe de misérable invention des poètes. A la place du polythéisme homérique, il met le dogme d’une divinité supérieure aux passions des mortels. L’unité, la spiritualité, la providence de Dieu éclatent dans les drames d’Euripide, à travers les doutes d’une raison qui cherche à transformer les croyances populaires. Quelques siècles se passent, et l’idée de l’unité a envahi les intelligences à ce point que les philosophes cherchent à l’introduire jusque dans le sein du polythéisme. Plutarque essaie de prouver que la diversité des religions cache une unité supérieure; dans son traité sur les dieux de l’Égypte, les religions de l’antiquité sont, en quelque sorte, dénationalisées, et prennent un caractère universel : « Les dieux.

LA RELIGION ET LA MORALE

dit-il, ne diffèrent pas d’un lieu à un autre; il n’y a pas des dieux pour les Grecs, d’autres pour les Barbares, d’autres pour le§ peuples du Nord, d’autres pour ceux du Midi. Mais de même que le soleil, la lune, la terre, la mer sont les mêmes pour tous, quoiqu’ils soient appelés de divers noms en divers lieux; de même il n’y a qu’un seul Esprit. Qui dirige ce monde? il n’y a qu'une seule Providence pour le gouverner, bien que les divers peuples lui donnent des noms différents. »

La tentative d’introduire l'unité dans le polythéisme ne pouvait réussir. C’était mettre le vin nouveau dans de vieilles outres. Partant du principe de la diversité, les cultes païens ne pouvaient aboutir à l’unité. L’antiquité était trop profondément pénétrée de l’idée de religions nationales , pour concevoir un dogme capable de concilier les croyances diverses. Lorsque le christianisme proclama l’unité de Dieu et du genre humain, lorsque l’Église annonça la prétention d’étendre son empire sur le monde entier, les philosophes restés païens déclarèrent qu’une religion universelle était impossible. « Il faut ne rien savoir, s'écrie Gelse, pour s’imaginer que les Hellènes et les Barbares , que l'Italie , l’Europe et l’Afrique puissent jamais se confondre dans une même religion. » Ce que la philosophie ancienne regardait comme impossible, est en train de se faire. La vérité est une, la religion aussi doit être une. C’est le progrès réalisé par le christianisme. Fallait-il pour cela une révélation surnaturelle? Les philosophes et les poètes ont enseigné l’unité de Dieu avant le Christ. Seulement ce qui était philosophie devait devenir religion : telle fut l’œuvre de Jésus- Christ.

Après la notion de Dieu, il n’y en a pas de plus fondamentale que la conception de la vie (1). Les deux idées se tiennent. Si Dieu se confond avec le monde, ou le monde avec Dieu, il ne peut pas être question d'une vie individuelle, et le mot d’immortalité n’a plus de sens. Il en est ainsi dans les religions de l’Inde, le bouddhisme aussi bien que le brahmanisme. Le panthéisme indien

(I) Voyei mon Elude sur l'Orient, î* édition.

LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE

conduit logiquement à l’anéantissement de l’individualité humaine. Mais, spectacle singulier, ce que nous, hommes de l'Occident, nous regardons comme un malheur, est pour les brahmanes et les bouddhistes l’idéal de la félicité, et nos aspirations à une vie infinie seraient à leurs yeux le désir d'un malheur qui n’aurait point de terme. Les misères de la vie ont fait une profonde impression sur l’esprit des Indiens. Comment concilier la répartition inégale des biens et des maux entre les hommes avec la notion d'un Être suprême dont la qualité essentielle est la justice? Les brahmanes disent que si l’homme souffre, c’est qu’il mérite de souffrir; que si sa vie actuelle n’explique pas la cause de sa punition, on doit la chercher dans une existence antérieure. Envisagée comme une déchéance et comme une expiation, la vie ne peut plus avoir d’attrait; elle est pour l’homme ce que la prison est pour le criminel. De là le dédain de l'existence et le mépris de tout ce qui la concerne.

On conçoit que le plus grand bonheur pour l’homme nourri de ces doctrines, soit d’échapper à l’existence. Mais si la mort n’est que le point de départ d’une vie nouvelle, elle ne mettra pas fin à nos misères, les maux qui nous attendent seront infinis, comme notre personnalité. Il faut donc trouver un moyen d’échapper à ces transmigrations. Pour les Indiens le bonheur suprême consiste à ne plus revivre. C’est l’absorption complète de l’individualité humaine en Dieu. Jamais idée plus désolante n’a été conçue de la destinée de l’homme. Il naît pour souffrir, il meurt pour recommencer à souffrir, et il ne peut espérer qu’il cessera de souffrir que quand il cessera de vivre. C’est l’enfer transporté dans la vie réelle. Tel est le fruit d’une fausse conception de Dieu, et d’un spiritualisme insensé qui voit le mal dans l’action, et qui place le bonheur dans une vie contemplative, ou ce qui vaut mieux encore, dans le néant. Et à quoi aboutit ce spiritualisme désordonné dans la vie réelle? L’Inde sans cesse préoccupée de s’affranchir du -mal de la vie, oublia la réalité pour s’abîmer dans le mysticisme ou dans le matérialisme, car les deux excès se touchent de plus près qu’on ne le croit. Qui profita de ces folies? La caste sacerdotale les mit à profit pour éterniser sa domination.

On est heureux de passer de l’Inde à la Perse, des folies du brahmanisme à la doctrine de Zoroastre. Le mal y joue encore un

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grand rôle ; on voit que c’est la préoccupation constante des peuples dans leur enfance. Mais tandis que les Indiens acceptent le mal comme une émanation de Dieu, et comme une expiation, les disciples de Zoroastre le combattent. Ormuzd, le Dieu du bien, ne cesse de lutter contre Ahriman, la personnification du mal, et le combat finit par le! triomphe du bien. La résurrection est précédée de la conversion de toute la terre au mazdéisme, Ahriman se prosterne devand Ormuzd et devient un zélé partisan du Dieu de la lumière. Dans cet ordre d’idées, la destinée de l’homme change complètement. A l’exemple d’Ormuzd, ses sectateurs s’appliquent à combattre le mal sur la terre, et à y faire le bibn. Ce devoir est une source d’activité incessante. La mission de l’homme n’est donc pas la contemplation, l’inaction de l’ascète indien, mais le travail; il doit chercher à réaliser la perfection, telle qu’elle existait, avant qu’Ahriman eût gâté la création.

Chose digne de remarque ! L’homme qui passe sa vie dans la lutte contre le mal, l’homme qui travaille sans relâche contre les maux de toute espèce qui l’assiègent, prend goût à la vie; le bonheur qu’il espère, c’est de renaître corps et âme. Tandis que l’Indien qui passe sa vie dans une oisive contemplation, se dégoûte de l’existence, et la maudit comme le mal des maux. Ne serait-ce pas une preuve que l’homme est né pour agir et non pour rêver? La théologie mazdéenne réalise un grand progrès en donnant comme idéal à l'homme la résurrection au lieu du néant brahmanique. Burnouf dit que le mazdéisme, dans ses plus anciens monuments, enseigne que l'homme renaîtra corps et âme. Telle est aussi la croyance chrétienne. Voilà une parenté remarquable. Ne serait-ce pas une filiation? La question n’en est pas une pour les libres penseurs, disons mieux, pour les historiens, car c’est un fait. Est-ce Jésus-Christ qui, le premier, enseigna la résurrection? Non. Est-ce Moïse? Non. Le mosaïsme primitif ne parle pas mbme de l’immortalité de l’âme; il ne connaît que les biens et les maux de cette vie. Quand la croyance de l’immortalité paraît-elle chez les Juifs? A leur retour de l’exil. Elle présente tous les caractères qu’elle a dans les livres sacrés des Perses : le ciel et l’enfer, le jugement dernier, et la résurrection des corps. C’est donc la race zende, un peuple de la gentilité, un peuple étranger aux promesses, qui initia le peuple de Dieu à un dogme que la révélais

LE PROGRÈS PANS L’HISTOIRE

tion de Moïse ignorait. N’est-ce poiut là un témoignage merveilleux en faveur des progrès dans le domaine de la religion, et en même temps un témoignage contre la révélation surnaturelle (1)?

La morale évangélique est souvent opposée aux libres penseurs comme une preuve de la révélation miraculeuse sur laquelle repose le christianisme traditionnel. Elle est si parfaite, dit-on, que les hommes ne parviennent pas à la pratiquer; ils n’auraient pas davantage pu* l’inventer ; il a fallu que le Fils de Dieu s’incarnât dans le sein d’une Vierge pour la leur révéler. S'il en était ainsi, l’Évangile témoignerait contre le progrès religieux. Mais la prétendue perfection de la morale chrétienne n’esl-elle pas une illusion? L’essence de la prédication évangélique n'est-elle pas un spiritualisme désordonné? Nous savons que les chrétiens contestent ce fait. Laissons-le donc de côté pour le moment. Mettons que l’enseignement du Christ soit parfait ; et voyons si les philosophes n'ont pas enseigné cette même perfection.

Il y a un premier fait qui est incontestable, c’est que dans les sectes qui procèdent de Socrate, et même dans celle qui lui est hostile, la philosophie prend un caractère de plus en plus moral. Les cyniques enseignent qu’une vie vertueuse est le bonheur suprême, que la vertu consiste à bien agir, qu’elle n’a besoin ni de beaucoup de paroles, ni de beaucoup de science. Ils prêchèrent d’exemple : en face des Grecs dégénérés qui n’avaient plus qu’upe passion, la satisfaction des jouissances matérielles, ils revêtirent l’habit du pauvre et vécurent comme des mendiants, en se nourrissant d’eau et d’herbes. Est-ce que Jésus-Christ aussi ne prêcha point la pauvreté? Est-ce que des ordres puissants ne s’autorisèrent point de son exemple pour faire de la pauvreté l’idéal de la perfection chrétienne? Est-ce que des papes ne consacrèrent pas cette doctrine de leur autorité infaillible? Les cyniques ne seraient-ils donc pas les précurseurs du Christ ?

Les stoïciens disent également que la morale est l’objet essentiel de la philosophie, le reste n'est qu'un moyen pour atteindre le

(I) Voyez mon Etude turle christianisme, S* c.lition.

U RELIGION' LT LA MORALE. S’,9

but. Aucune doctrine n’a placé plus haut les exigences de sa morale : « Les hommes doivent aspirer à la perfection, comme Dieu dont ils sont une partie; c'est dans la vertu seule qu’ils trouvent le bonheur suprême. » Ges maximes ne rappellent-elles pas la célèbre parole du Christ : « Soyez parfaits comme votre Père dans les oieux? » Épicure n’est pas indigne de figurer à côté de Zénon; il valait mieux que sa philosophie. Partant de la sensation, il devait arriver à l’athéisme en métaphysique, et au matérialisme dans la morale. Singulier matérialiste qu’un homme vivant de pain et d’eau, enseignant qu’il n’y a pas de jouissance sans vertu, honorant les dieux d’un culte désintéressé, et se distinguant par sa piété au point qu’on le comparait à un prêtre! Loin d’appeler les hommes à jouir, Épicure vient modérer la fièvre de jouissance qui les dévore; il ne cesse de leur prêcher qu’ils doivent limiter leurs besoins : s’abstenir, telle est la substance de sa morale (1).

A Rome, la tendance pratique de la philosophie domine tellement, que Hegel compare les derniers travaux de l'école stoïcienne à des sermons. Le philosophe allemand en parle avec dédain; il ne voit pas que le temps était venu où les vérités enseignées par les grands penseurs devaient sortir de l’enceinte de l’école, pour devenir le bien commun des hommes. Telle fut l'œuvre du christianisme; la philosophie avait la même tendance, parce qu'elle avait la même mission. La logique et la physique, qui avaient jadis occupé les méditations des philosophes, perdirent de leur importance en face des besoins du genre humain qui demandait une foi nouvelle. De là la ressemblance entre les travaux des derniers penseurs de l’antiquité et la prédication évangélique. Quel est l’objet de la philosophie d’après Epictète? Il ne se lasse pas de répéter que ce n’est pas la science, que ce sont les œuvres. Qui ne voit là un pendant de la religion du Christ? Lui aussi demande, non la science, mais les œuvres. Le philosophe comme le révélateur donnent comme mission à l’homme de se perfectionner. Sans doute, la perfection de l’Évangile n’est pas celle du Portique ni d’Épicure, mais il y a d’étonnantes analogies.

On lit dans Sénèque cette maxime que l’on croirait empruntée à l’Évangile : « La conscience de nos fautes est le commencement

(I • Voy.-i mon Etude sur ht Grèce, S' Hition

LE PROGRÈS DANS LH1ST0IRE

de notre salut. » Un écrivain catholique la cite pour établir que la croyance du péché et de la faiblesse humaine, si étrangère au paganisme, se trouve chez le philosophe latin; il eu conclut qu'il y a eu des rapports entre Sénèque et saint Paul, comme le dit la tradition catholique. Eh bien, cette maxime si sainte, si évangélique est d’Épicure! Donc, de l’aveu des orthodoxes, un philosophe païen, et le plus mal famé de tous, est d’accord avec la révélation chrétienne. On ne dira pas qu’Épicure a connu le Christ. Qui donc lui a révélé la morale si pure qu’il enseigne? Qui, sinon celui qui nous inspire tous et nous guide dans la voie du perfectionnement, en parlant à notre raison et à notre conscience?

11 est très vrai que Sénèque ressemble à un disciple du Christ. Pour lui toute la philosophe consiste à apprendre à vivre et à mourir. Ce n’est pas seulement le but qui est commun au christianisme et à la philosophie, les moyens aussi sont les mêmes. Épictète est un stoïcien, et il parle comme s'il était chrétien, dans un point qui est de l’essence de l’esprit religieux, la soumission la plus absolue à la volonté de Dieu : « Vouloir ce qu'il veut, dit le philosophe, ne pas vouloir ce qu’il ne veut pas. » Les chrétiens prient tous les jours que la volonté de Dieu se fasse. Épictète prie aussi, et il se trouve que sa prière est comme un commentaire de l’Évangile. On lit dans les Pensées de Marc-Aurèle que l'homme de bien doit être le prêtre de Dieu : comprise dans sa profondeur, cette maxime est la base du christianisme. Où Épictète, où Marc- Aurèle puisèrent-ils leur morale? Certes pas dans l’Évangile; elle est cependant évangélique. Il y a donc un Évangile, il y a une révélation sans miracles, sans incarnation du Fils de Dieu dans le sein d’une Vierge. Cette révélation est progressive : on chercherait vainement dans les écrits des vieux stoïciens la compassion, l’indulgence, la charité qui débordent chez Marc-Aurèle. Il y a donc un progrès moral, religieux, indépendant de toute révélation surnaturelle, et ce progrès nous conduit au seuil du christianisme (1).

(I) Voyci mon Elude sur Rome, %• édition.

LA RELIGION ET LA MORALE

N° 2. Le christianisme

Il y a un progrès religieux dans l'antiquité, en dehors de la tradition chrétienne; les idées et les sentiments des Gentils les rapprochent des sentiments et des idées que le Christ a annoncés aux hommes comme une bonne nouvelle. Nouvelle, la prédication évangélique ne l’était certes pas. Le dogme, si l’on peut parler de dogme, quand il est question de l’Évangile, est identique. Jésus parle de son Père qui est dans les cieux; chez les Gentils il y a des philosophes, il y a des poètes qui parlent aussi de Dieu comme d’un Père. Le Dieu des chrétiens a créé le monde. On trouve le Dieu créateur chez les Gentils, on le trouve chez les philosophes. Jésus dit aux hommes qu’ils doivent être parfaits comme leur Père dans les cieux. Les philosophes disent la même chose. La perfection chrétienne, en laissant de côté les exagérations du spiritualisme évangélique, consiste dans la charité, c’est à dire dans le sacrifice, dans l’abnégation, dans le dévoûment. A Rome, un poète païen proclama sur le théâtre cette maxime : « Je suis homme, rien de ce qui touche l’homme ne m’est étranger. » Et un philosophe ajouta ce beau commentaire : « Il faut que vous viviez pour autrui, si vous voulez vivre pour vous-mêmes. » Un disciple du Christ dirait-il mieux? Les chrétiens prient Dieu que sa volonté se fasse. Les philosophes disent : « Vouloir ce que Dieu veut. » Dans le christianisme, la religion est un lien intime entre l’homme et Dieu. Les poètes et les philosophes de la gentilité disent que la grâce de Dieu éclaire les hommes et les guide. Que leur restait-il à faire pour être chrétien? Connaître le Christ.

Le rapport entre le christianisme et la philosophie de la gentilité est évident. Cela suffit pour établir le progrès religieux. Or, si chez les Gentils le progrès s’est accompli par l’humanité, pourquoi aurait-il fallu aux juifs et aux chrétiens une révélation surnaturelle? Quoi! les Gentils et les chrétiens croient la même chose, ils croient à un Dieu créateur. Les Gentils ont découvert cette vérité par les seules forces de la raison. Et il faudrait une révéla-

LE PROGRÈS DANS l’UISTOIRE.

tion miraculeuse pour la communiquer au peuple de Dieu et par son intermédiaire aux disciples du Christ! Les chrétiens croient à la résurrection; il y a aussi des Gentils qui y croient. C’est de la race zeude que les juifs tiennent cette croyance; donc il ne fallut pas la prétendue résurrection de Jésus pour la révéler aux hommes. Si les chrétiens croient ce que croyaient les Gentils, s'ils tiennent même leurs dogmes de la gentilité, n'est-il pas évident que le christianisme, comme toutes les religions, procède de la raison humaine, sous l’inspiration de Dieu?

Nous pouvons dire que c’est là un fait; car il a en sa faveur toutes les analogies historiques. Donc le christianisme peut aussi être revendiqué par la doctrine du progrès, en ce sens que le progrès accompli par le Christ témoigne pour le progrès religieux, de même que le progrès qui s’est fait dans la gentilité témoigne pour la perfectibilité humaine. Quand nous disons que l’antiquité a préparé la voie au Christ, est-ce à dire que le christianisme ne soit qu’une copie des doctrines philosophiques et religieuses qui l’ont précédé? Non, certes; tout en procédant du passé, les religions qui agissent sur le monde, font faire à l’humanité un nonveau pas vers l’avenir. Ce n’est pas sans raison que le christianisme est considéré comme le point de départ d’une ère nouvelle dans la vie de l’humanité. Tout le monde est d'accord pour reconnaître la supériorité de la religion chrétienne sur les religions de la gentilité. Le brahmanisme et le bouddhisme aboutissent à un panthéisme effréné, à l’annihilation des créatures. Le mazdéisme maintient l’individualité humaine, mais il n’a pas de dogme arrêté sur le premier principe de toutes choses ; il ignore le lien qui unit l’homme à Dieu. Jésus-Christ dit à tout homme qu’il a un père dans les cieux.

Le christianisme est-il aussi un progrès sur le mosaïsme et sur la philosophie? Ici le désaccord commence. Les orthodoxes admettent avec les libres penseurs que le Christ est supérieur à Moïse. Mais, dans leur ordre d’idées, ce progrès est dû à Dieu et non aux hommes, ce qui veut dire qu’il n’y a point de progrès véritable dans le passage de la Loi ancienne à la Loi nouvelle. Au point de vue de la révélation naturelle, permanente, qui se fait au sein de l’humanité, le progrès est évident. Or, eette révélation naturelle est elle-même un fait historique. Constatons donc le

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progrès accompli par le christianisme. C’est l’humanité qui en est l'artisan, c’est aussi à elle qu’il profite.

Il est très vrai que l’on trouve dans le mosaïsme les germes de la religion chrétienne. Toutefois il faut qu’il y ait dans le christianisme un élément nouveau, puisque les apôtres du Christ ont réussi là où les docteurs de la Loi ont échoué. Le caractère exclusif de la Loi ancienne empêcha les germes d’avenir de fructifier. En apparence, le monothéisme juif exclut toute idée d’un Dieu national, et il est identique avec le monothéisme chrétien. De fait, le Dieu un que les Juifs adoraient était plus particulièrement le Dieu de leur race. Il en résulta que la conception de Dieu fut viciée, ainsi que toutes les idées qui en découlent. Les Juife croyaient à l’unité, mais ils se la représentaient sous la forme d’une domination temporelle qui flattait l’orgueil du peuple élu- Cet orgueil et ces prétentions furent le grand obstacle qui empêcha la Loi de Moïse de pénétrer chez les Gentils. Loin de dominer sur les nations, les Juifs devinrent l'objet du mépris universel. Le christianisme n'a plus rien de national; il s'adresse aux Barbares et aux Juifs, aux Grecs et aux Romains. C’est seulement dans la religion chrétienne que le Dieu un de Moïse devient le Dieu universel.

Il y a plus; le caractère national du mosaïsme altéra l’essence même de la religion. La religion est un lien entre l’homme et .Bieu. Chez les Juifs il n’y avait pas de lien entre l’homme comme tel et Dieu; le lien n’existait qu’entre le peuple élu et Jéhova. L’Éternel avait fait alliance avec les Israélites; pour profiter du bénéfice de ce contrat, il fallait appartenir au peuple avec lequel Dieu l’avait formé. Celte fausse idée viciait la religion, car il faut à l’homme un lien individuel et direct avec Dieu, pour que le sentiment religieux trouve un appui et une nourriture. La philosophie avait préparé la voie à la vérité, en enseignant que l’homme est en communication permanente avec Dieu; mais cette union n’allait-elle pas jusqu’à l’absorption de l’individualité humaine? Le panthéisme est le vice caché de toutes les doctrines philosophiques et religieuses de l’antiquité. Grâce à sa théodicée, le -christianisme évite cet écueil. Le chrétien est uni à Dieu, tout en conservant sa personnalité. Jésus-Christ ne s’adresse pas au Juif comme tel, mais à l’homme, et que prêche-t-il à ceux qui viennent

LE PROGRÈS DANS L HISTOIRE

écouter la bonne nouvelle ? « Le royaume de Dieu est proche; amendez-vous et croyez à l’Evangile. » L’amendement est une œuvre purement individuelle, et la foi est une grâce que Dieu accorde à l'individu, sans considérer son origine ni sa nationalité. En ce sens, la vraie religion date du Christ.

Le christianisme est-il le dernier mot de Dieu (1) ? Amis et ennemis semblent se donner le mot pour soutenir qu'il n'y a pas d'autre religion possible que la religion chrétienne. Ceux qui croient à une révélation surnaturelle du Fils de Dieu, ne peuvent pas admettre une religion progressive ; comment les hommes perfectionneraient-ils l’œuvre de Dieu ? Les athées et les matérialistes disent aussi que la révélation miraculeuse est de l’essence de la religion, mais comme le miracle est à leurs yeux une chose imaginaire quand ce n’est pas une supercherie, ils en concluent que la religion doit disparaître. C’est là le progrès qu’ils attendent de la civilisation. Telle n'est pas notre opinion, et nous pouvons hardiment ajouter que ce n’est pas l’opinion de l’humanité. Ceci encore est un fait.

Il y a un premier fait qui mérite d’être remarqué. Nous avons vu de nos jours à l’œuvre des réformateurs ou des écoles qui ont la prétention d'organiser l'humanité sur de nouvelles bases. Toutes sont hostiles au christianisme traditionnel; mais presque toutes maintiennent un élément religieux. Saint-Simon va jusqu'à donner à sa doctrine le nom de nouveau christianisme; une de ses dernières conversations avec son disciple chéri Olinde Rodrigues roula sur la religion ; « En attaquant le système religieux du moyen âge, disait-il, on n’a réellement prouvé qu’une chose, c’est qu’il n’est plus en harmonie avec le progrès des sciences positives, mais on a eu tort d'en conclure que le système religieux devait disparaître en entier ; il doit seulement se mettre d’accord avec le progrès des sciences. » Auguste Comte commença par répudier toute idée religieuse; pour lui le progrès consistait à ne plus avoir de religion. Mais quand il se mit à organiser sa société, il

(I ) Voyei mrs Elu des sur la réaction religieuse et sur la religion de l'Avenir.

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changea d’avis ; il transforma la philosophie positive en religion positive et de chef d’école se fit pontife. Le plus intelligent de ses disciples a protesté. Chose facile, dit Proudhon, mais que met-il à la place de celte faculté dont son maître avait reconnu l’importance, la religion (1)?

Ainsi la nécessité d’une religion est reconnue dans le camp même des réformateurs. Ils ont échoué dans leur tentative de fonder une religion, mais bien que malheureux, leurs essais témoignent que le sentiment religieux est un besoin de l’homme, une vraie faculté, comme dit Proudhon, qu’il serait tout aussi absurde de vouloir supprimer, que si l’on voulait supprimer la raison, ou la liberté, ou la sociabilité. Mais comme les réformateurs ne sont pas parvenus à fonder une religion nouvelle, ne faut-il pas dire avec les orthodoxes que le christianisme est immortel, et qu’il n’y a qu'à rentrer dans le|sein de l’Église, que c’est là le port où l’humanité trouvera le salut? Tel est le sentiment qui inspire la réaction religieuse. Nous avons combattu ce mouvement de recul, et nous allons le faire encore; mais il y a un fait qui est incontestable, c'est que la réaction, aussi bien que les tentatives des réformateurs, prouve que la religion est indestructible. Quoi ! pendant un siècle la philosophie a battu en brèche le christianisme et toute religion. Une révolution éclate, ce sont les disciples des philosophes qui la dirigent; ils poursuivent la religion traditionnelle à outrance, ils essaient de la remplacer par un culte civil. £t au bout de ces attaques le catholicisme reprend des forces nouvelles, et un catholicisme plus fanatique, plus ennemi de la raison et de la liberté que l’ancien gallicanisme; la patrie de Voltaire se fait ultramontaine! Il faut être aveugle pour le nier : c’est le sentiment religieux, ou, si l’on veut, le besoin d’une religion qui fait la force de la réaction religieuse. Les hommes ne trouvant pas de satisfaction dans les doctrines des novateurs, se rejettent dans le passé. Mieux vaut un abri quelconque, fût-il moitié en ruines que d’être exposé aux intempéries et aux tourments de la nature.

Reste à savoir si la réaction donnera satisfaction au sentiment religieux. Les faits répondent à notre question. Pourquoi les phi-

(I) Proudhon , du Principe fédératif, pag. 1 57, note.

LE PROGRES DANS LH1STOIRE

losophes, et à leur suite tous les hommes dont l'intelligence s’ouvre à la lumière de la vérité, désertent-ils le christianisme traditionnel? Parce que la raison ne peut accepter les superstitions chrétiennes. Or, voici la réaction qui remet en honneur tout ce qu’il y a de plus stupide dans les croyances du passé. Que dis-je? la superstition que jadis il était de bon ton de répudier tout en l’exploitant, est célébrée aujourd’hui comme un ouvrage avancé de la religion. Ainsi la religion est identifiée avec la superstition! Bt comment en serait-il autrement? La base du christianisme traditionnel n’est-elle pas une croyance superstitieuse, disons mieux, impossible? Et la divinité du Christ ne se lie-t-elle pas étroitement à son incarnation dans le sein d’une Vierge, source intarissable de superstitions nouvelles? Quand la racine est infectée, comment la plante resterait-elle saine? Le mal est devenu irrémédiable, depuis qu’une Église puissante est intéressée à cultiver les croyances superstitieuses. Comment la lumière se ferait-elle dans la nuit des intelligences, quand ceux qui devraient la répandre, sont intéressés à épaissir les ténèbres et à les éterniser?

La superstition ne peut engendrer que la superstition : tel est l'ignoble spectacle que présente la réaction catholique.«Unde mes premiers soins, écrit le père Lacordaire, sera de rétablir le culte des grandes reliques. » Il prospère admirablement, ce culte! Dans la patrie de Luther, on voit étaler les reliques de onze mille vierges, et il se trouve que ces grandes reliques sont celles de soldats romains et de leurs chevaux. Ailleurs on expose à la vénération des fidèles la robe sans couture de Jésus-Christ, tunique cousue par la fraude, à l'ombre des ténèbres du moyen âge. Si l’Allemagne a ses grandes reliques, la France à ses miracles, plus niais encore, s’il est possible. C'est ht sainte Vierge, la Mère de Dieu, qui daigne descendre du haut des cieux où elle trône à côté de Jésus-Christ, pour convertir le monde. Son apparition est un prodige inouï. Son langage, ses prédictions, les guérisons merveilleuses opérées sur la sainte montagne, tout, disent les dévots, rappelle le langage de l’Écriture, les prophéties et les miracles qui attestent l'incarnation du Fils de Dieu. Et il se trouve que toute -celte histoire est un conte qui serait digne de figurer â côté de ceux de la Mère l'Oie, s’il D'était souillé par la fraude, et par l’exploitation de la bêtise humaine.

LA REUCION BT U «ORALE.

Le pape, en sa qualité de vicaire infaillible de Dieu, a fait mieux que cela. Il y a une époque superstitieuse par excellence, le moyen âge, temps heureux où les ténèbres intellectuelles florissaient ainsi que la domination cléricale. Au milieu de cette nuit profonde de la raison et de la conscience, des moines proposent de fêter l'immaculée conception de la sainte Vierge. Un saint abbé, bien que fervent adorateur de la Vierge, crie à la folie. Eh bien, cette folie, devant laquelle le moyen âge a reculé, est consacrée, en plein dix-neuvième siècle, par le vicaire de Dieu, assisté de tous les évêques de la chrétienté. Le nouveau dogme est fêté par des processions sans nombre et par des illuminations splendides. C'est plus qu’un nouveau dogme, c’est une nouvelle religion, une nouvelle idolâtrie : la sainte Vierge prend la place du Christ. Et <piels sont les fondements théologiques de cette nouvelle superstition? Une tradition fausse ou falsifiée. Ainsi la religion est fondée sur un faux !

Quel est le but des faussaires? A quoi tend ta réaction catholique? Le salut des âmes est le mot d’ordre, le drapeau. Mais c’est un masque. Arrhchez le masque et vous trouverez la domination de l’Église. Notre société repose sur deux idées proclamées par la Révolution française et inscrites dans toutes nos constitutions : la souveraineté de l'État comme organe de la nation, et les droits de l’individu également souverain dans son domaine. La fameuse Encyclique de Pie IX répudie les principes de 89, et revient à la théorie politique du moyen âge. Il n’y a pas un souverain unique, il y a deux puissances ; l'Église est une puissance aussi bien que l’État. Pour mieux dire, In puissance de l’Église, par son origine divine, a une supériorité incontestable sur la puissance civile : le pouvoir temporel est subordonné au pouvoir spirituel. C’est dire que l’Égiise seule est souveraine. Il ne peut plus être question, dans cet ordre d’idées, des droits de l’individu. L’individu n’a point de droits, il n’a que des devoirs, et c’est l’Église qui les lui prescrit. Elle seule est libre, mais sa liberté veut dire souveraineté, domination absolue sur les nations et sur les individus.

Que l'Église ail en vue le salut des hommes ou la domination, peu nous importe. Une chose est certaine, c'est que sa doctrine es! la condamnation de tout notre état social. C'est une dérision de prononcer le mot de liberté, si l’on souscrit à l’Encyclique.

LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE

Nous entendons par liberté, les droits de l’individu, droits dont aucune puissance humaine ne peut le dépouiller. L’Église ne connaît d’autre liberté que la sienne, et cette liberté implique la soumission complète de l'individu. Demande-t-on si l’esclave est libre? Le premier droit que réclament les peuples libres, c'est la liberté de conscience, la liberté de penser. Qu’en disent les papes? Ils la flétrissent comme un délire; ils flétrissent encore comme un délire, la liberté de la presse, sans laquelle il n'y a point de liberté possible. Veut-on savoir ce que l'Église pense des droits de l’homme déclarés par l’Assemblée constituante et que l’humanité, dans sa reconnaissance, appelle les principes de 89? Il y a à Rome une revue rédigée par la Compagnie de Jésus : c’est l’organe officiel de la papauté. Eh bien! la Civilta Cattolica traite la Déclaration des droits « d’absurdité, de sottise, de vanité, d’orgueil, de fausseté, de gasconnade, de pédantisme et d’extravagance 1 »

Que restera-t-il à la société moderne, si on lui enlève la liberté qui fait sa vie? L’idée du progrès. Le pape ne veut pas plus du progrès que de la liberté. Il veut l'immobilité de la religion et de l’Église catholiques, et il doit la vouloir. L’Église n'est-elle pas en possession de la vérité absolue et de l’éternelle justice? Et la vérité, la justice changent-elles? Si la société moderne demande le progrès, c’est qu’elle méconnaît la vérité, pour s'abandonner à l’erreur. Ce qu’on appelle libéralisme et progrès, c’est l’empire des ténèbres. Entre les Ténèbres et la Lumière, la guerre est éternelle : « Quelle participation, dit l’apôtre, peut avoir la justice avec l'iniquité? quelle société la lumière avec les ténèbres ? quelle convention peut exister entre le Christ et Bélial? » C'est une guerre à mort que le pape déclare à la société. Qui sera le vainqueur? L’humanité né revient pas aux autels qu’elle a désertés, et voilà des siècles qu'elle a déserté le christianisme catholique que le pape veut mettre à la place de notre civilisation. Notre civilisation ne date pas de 89. La Révolution n’est que l'explosion violente des idées et des sentiments anticatholiques qui couvaient dans la société depuis le moyen âge. Croit-on à Rome que l’humanité est disposée à renoncer aux conquêtes de 89? Croit-on qu’elle va reculer de huit siècles, et que la renaissance, la réforme, la philosophie et la révolution seront comme non avenues? Cela est

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la plus impossible des impossibilités. La loi de l’humanité est de marcher en avant. C'est Dieu même qui lui a donné cette loi. Si le pape ne la comprend pas, c’est une preuve évidente qu’il n’est pas le vicaire de Dieu (1).

Non, la solution de la question religieuse n’est pas dans le retour au passé. Il y a cependant une doctrine, la plus avancée de celles qui se soit fait jour au sein du christianisme, qui prêche aussi, un un certain sens, le retour au passé, c’est le protestantisme libéral. En demandant que la chrétienté revienne au christianisme primitif, les protestants modernes n’entendent plus, comme le faisaient les réformateurs du seizième siècle, la religion des Pères de l’Église et des conciles, pas même la religion de l’Écriture sainte : ils entendent le christianisme de Jésus-Christ. Nous sommes au fond d’accord avec eux. Toutefois nous ferons quelques réserves qui nous sont dictées par la croyance du progrès.

Qu’est-ce que le christianisme de Jésus-Christ? Nous l’ignorons. Nous savons ce que fut le christianisme historique aux diverses époques de son développement; mais où trouverons-nous les sentiments et les idées de Jésus-Christ? Dans les Évangiles? Les protestants avouent, ce sont eux-mêmes qui l’ont prouvé, qu’une vie d’homme au moins s’est écoulée entre la mort du Christ et les récits des évangélistes. C’est donc une tradition plus ou moins altérée, défigurée ou embellie, qui nous reste de l'enseignement de Jésus. Pas un discours, pas une maxime, dont nous puissions assurer quelle est la reproduction exacte des paroles du Christ. Dès lors la religion n’est-elle pas, en un certain sens, un mythe? Mais supposons que les Évangiles, que les Pères, que les conciles nous aient transmis la doctrine du Fils de l’Homme. Cette religion peut-elle encore être la nôtre? Qu’il y ait dans la prédication évangélique, qu’il y ait dans le christianisme traditionnel des vérités éternelles, nous le croyons ; mais n’y a-t-il pas aussi une part d’erreur? Est-il même possible qu’il n’y ait point

il) Voy«x mon Etude sur ta réaction religieuse.

LE PROGRÈS' DANS [.'HISTOIRE

d’erreur? Si Jésus-Christ est Dieu, on comprend que sa doctrine comme sa vie soient un type de perfection. Mais les protestants avancés croient avec la conscience moderne que Jésus était un charpentier de Nazareth, et non le Fils de Dieu, coélernel au Père. S'il n’est pas Dieu, il est homme, et s'il est homme, il est faillible, il s’esl trompé, il a dû se tromper; il a dû partager des sentiments et des idées, des préjugés et des superstitions qui ne sont plus les nôtres. Comment donc sa religion serait-elle la nôtre?

Nous laissons de côté la divinité du Christ; lui -même n’y croyait pas. Mais l'idée qu'il se faisait de Dieu est-elle encore la nôtre? A moins de s'inscrire en faux contre tous les Évangiles, il faut admettre que Jésus croyait aux miracles; il croyait donc à un Dieu hors du monde, et y intervenant par des voies surnaturelles. Lui-même, le Christ, n'avait-il pas la conviction qu’il possédait un pouvoir surnaturel? Nous voilà déjà en dissentiment avec Jésus, sur un point capital, la théodicée. Que sera-ce si nous abandonnons le dogme pour comparer la conception que le Christ se faisait de la vie avec la conception de l'humanité moderne? Si le Fils de l’Homme venait prêcher la bonne nouvelle au dix-neuvième siècle, on ne le comprendrait plus. Où sont ceux qui vendraient leurs biens pour les donner aux pauvres? Où sont ceux qui déserteraient la vie civile et politique, pour prendre leur croix, en suivant le docteur de pauvreté, et en laissant le monde à César? Où sont ceux qui dédaigneraient tous les intérêts, tous les liens de cette terre, pour vivre dans la céleste Jérusalem? Qu’est devenu le spiritualisme exalté, désordonné de la perfection évangélique? L'Église elle- même a été obligée de transformer les préceptes en conseils, et les protestants comprennent si peu ce spiritualisme excessif qu'ils le nient.

Les excès sont des erreurs, et parmi ces erreurs il y en a de capitales. On ne peut pas nier, à moins de répudier les Évangiles, que Jésus n'ait eu une médiocre estime pour les liens de famille : de là l'exaltation de la virginité qui conduisit des milliers de chrétiens au désert ou au cloître. Eh bien, il faut le dire, le Christ s'est trompé, et sur celle haute autorité, la chrétienté s'est trompée; elle n'a vu dans le mariage que l’union des corps, union plus ou moins honteuse, et à ce titre elle lui a préféré le célibat. La nature proteste contre cette fausse doctrine. Si la virginité est l’idéal de

IA RELIGION ET LA MORALE

la vie, quelle sera la destinée du genre humain, en supposant qu’il parvienne à le réaliser? La mort. Qu'est-ce qu’une conception de la vie qui aboutit au suicide? Non, le mariage n’est pas un remède contre la concupiscence, comme le dit saint Paul. L’union des corps est aussi l’harmonie des âmes ; notre idéal n'est donc pas la virginité, c’est la société de l’homme et de la femme, qui les complète l'un et l’autre. Il est inutile d'insister. Nous avons vu la perfection chrétienne à l’œuvre : des milliers de fidèles ont fait des efforts héroïques pour y atteindre. Et qu’en est-il résulté? La vie monastique, c'est à dire une caricature de la mort.

Le christianisme le plus primitif ne peut plus être notre religion, parce que c’est une religion de l’autre monde. Qu’est-ce que le royaume de Dieu que Jésus prêche? C'est une autre terre, d’autres cieux, la consommation finale : son royaume, dit-il, n’est pas de ce monde. Saint Paul écrit que « les disciples du Christ sont étrangers et voyageurs sur la terre. » Lui-même se déclare « mort au monde ». Les chrétiens « ne s’embarrassent pas des choses d’ioi-bas; ils se conduisent comme s'ils habitaient les cieux. » Que l’on prenne ces paroles à la lettre et qu’on les applique, que deviendra la vie réelle? Ceux-là mêmes qui font de Jésus-Christ une figure idéale, avouent qu’il -y a bien des faces de la vie auxquelles il resta étranger, l’art, la liberté, l’État. Est-ce que la religion ne doit tenir aucun compte de ces éléments de la civilisation moderne? Cela est la chose impossible. Nous vivons dans ce monde, et il nous faut une règle de conduite ; il nous faut donc une religion de ce monde, une religion qui sanctifie notre aspiration vers le beau et le bon, une religion qui nous soutienne dans nos luttes pour la liberté. Cette religion n’est certes pas le christianisme de Jésus et de ses apôtres, ni des évangélistes, et nous n’en connaissons pas d'autre.

Chose remarquable ! Le spiritualisme évangélique vicie la notion de la vie future, aussi bien que la conception de la vie réelle. C’est le salut qui est la grande préoccupation du chrétien, et il entend par là la béatitude céleste. Quelle est la voie la plus sûre sinon l’unique d’arriver à ce bonheur final? Se retirer du monde, et vivre en Dieu. Et les devoirs de la vie civile et politique? Un Père de l’Église répond que rien n’est plus étranger au chrétien que ce qu’on appelle la vie publique, a 11 ne tient qu’à uue chose

LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE

dans ce monde, c’est à en sortir le plus tôt possible. » Faut-il demander si c'est là notre religion? Est-ce qu’une pareille religion peut être la nôtre? Non ; cela est si vrai que le christianisme traditionnel lui-méme a été obligé de déserter son idéal.

Concluons qu’il n’y a pas de religion parfaite, pas d'homme idéal dont les sentiments et les idées doivent à tout jamais être la loi de l’humanité. Le christianisme de Jésus-Christ n’est donc pas le dernier mot de Dieu ; il n’y a pas de dernier mot de Dieu. Pour mieux dire,* ce Verbe ineffable se confond avec Dieu; les hommes ne le connaîtront jamais dans sa splendeur. A plus forte raison une créature humaine ne peut concentrer en elle la sagesse divine. Les idées et les sentiments des hommes se modifient incessamment; or, les croyances religieuses sont l’expression de ces sentiments et de ces idées. C’est dire qu’une religion qui date de dix-huit siècles ne peut plus être la nôtre. Dès maintenant, l’esprit humain a dépassé la sphère intellectuelle et morale dans laquelle vivaient le Christ et ses disciples. Donc Jésus-Christ ne peut pas avoir réalisé l’idéal religieux. Quelque grand «qu’il soit, l’humanité est plus grande que lui, car l’humanité est progressive, et elle avance sans cesse sous l’inspiration de Dieu (1).

Il ne se fait pas de révolution subite dans le monde moral. L’humanité avance vers l’accomplissement de sa destinée par un progrès incessant, mais lent et insensible. Chaque âge profite des travaux antérieurs et contient en germe un nouveau développement. L’antiquité a préparé le christianisme. De son côté, l’Évangile est tout ensemble un legs du passé et une prophétie de l’avenir. Il y a dans le christianisme, œuvre de l’esprit humain, mais conçu sous l’inspiration de Dieu, un élément de vérité éternelle, et un élément d’erreur qui est nécessairement transitoire. Dans sa marche progressive, l’humanité doit sans cesse se dégager de l’erreur, et étendre la part de vérité qu'elle possède. Quel sera le dernier résultat de ce travail? Une religion nouvelle, en un certain sens, mais on peut dire de la religion de l’avenir ce que Jésus-

(1) Voyez mon Elude tur la religion de r Avenir.

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Christ disait de sa prédication : il est venu compléter la Loi, et non l’abolir. En tant que la religion procédera du christianisme, on peut l’appeler du nom de Jésus-Christ, le plus grand qui ait paru dans le domaine de la religion. Ce sera le christianisme de Jésus, puisqu’il maintiendra les principes essentiels de sa croyance; mais ce sera aussi un nouveau christianisme, car la croyance du Christ sera transformée sous l’influence des sentiments et des idées qui se modifient incessamment.

Comment, par qui se fera celte transformation? Ompeut le dire dès maintenant, puisque la révolution s’accomplit sous nos yeux. Il y a un christianisme qui proclame le dogme du progrès en toutes choses, dans le domaine de la religion aussi bien que dans celui de l’intelligence, de l’art, de la politique. Tous les protestants avancés inscrivent sur leur drapeau le dogme du progrès. C’est l’essence de ce mouvement. Chrétiens avant tout, ils prétendent que leur religion est celle du Christ, et ils aiment à appeler le christianisme la religion définitive. Mais par cela même qu’elle est progressive, elle ne saurait être définitive. De fait, les protestants avancés répudient tout ce qui dans l’héritage de Jésus tient aux préjugés du temps où il vécut, tout ce qu’il y a d’excessif dans son spiritualisme. Ils sont donc au fond d’accord avec la philosophie. Ainsi conçu, le protestantisme peut accomplir la révolution que la philosophie eût été impuissante à faire. D’abord elle s’adresse au petit nombre, tandis que la religion doit agir sur les masses. Puis, il faut une tradition à la religion de l’avenir; procédant du passé, elle doit trouver un appui dans le passé. Les hommes n’accepteraient pas une religion philosophique, ou naturelle, sans racines dans leurs mœurs, dans leur vie. Ils se rallieront avec bonheur autour d’une religion qui a Jésus-Christ pour son fondateur, bien que les philosophes aussi y aient travaillé.

Le mouvement qui se fait au sein du protestantisme est déjà assez avancé pour que l’on puisse formuler les croyances qui constituent l’essence du nouveau christianisme que nous appelons la religion de l’avenir. Toute religion procède d’une conception de Dieu qui lui est particulière. On sait à quoi a abouti la théodicée chrétienne : à un mystère que la raison ne comprend pas et qui ne dit rien à notre intelligence ni à notre âme. La religion de l’avenir ne connaît plus de mystère; elle ne veut plus de Trinité,

LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE1

nî de Verbe, ni d’un Dieu qui gouverne le monde par des coups d’État appelés miracles. Voilà le côté négatif de la nouvelle théodicée. Par cela même qu’elle répudie tout miracle, tout surnaturel, elle ne place plus Dieu hors du monde, elle dit que nous vivons en Dieu, et que Dieu vit en nous. On appelle cette conception l’intmanence. Nous l’acceptons, mais en repoussant toute idée de panthéisme. L’homme est une créature de Dieu, il a son individualité en face de Dieu, il ne se confondra jamais avec lui, sa personnalité est indestructible. C’est ce sentiment profond de notre vie immortelle qhi distingue la religion de la philosophie. Celle-ci peut avoir des doutes. La religion ne doute pas, ëlhé affirme, et elle a pour appui la conscience universelle.

Quels seront les rapports de l’homme avec Dieu? A cette question encore le christianisme traditionnel répond par des mystères, la grâce, la prédestination, le péché originel. Il y a longtemps que l’humanité a déserté ces croyances et l’affreuse théologie qui en découle. Elle ne croit plus à l’enfer, elle ne croit plus que ceusc qui sont hors de l’Églisè chrétienne ne peuvent se sauver, elle ne croit plus à la damnation éternelle des infidèles et des enfants qui meurent sans être baptisés. Sur ces négations la conscience humaine est unanime ou peu s’en faut. Doit-on en conclure que la grâce est une superstition chrétienne? que Dieu n’intervient pas dans la destinée des individus? que tout se fait par des lois générales? Ceux qui nient l’immanence de Dieu, peuvent tenir ce langage. Mais si l’on croit que Dieu est dans le monde, il doit aussi être dans l'homme; c’est dire qu’il l’inspire et qu’il le guide. Dieu est encore justice, et il n’y a pas d’ordre moral sans expiation. Non que Dieu soit ce juge terrible, cet inexorable vengeur imaginé par la loi ancienne, qui aime à répandre le sang des coupables. La punition, dans les mains d’un Dieu de charité, ne saurait être qu'un instrument d’éducation, un moyen de développement intellectuel et moral.

Puisque le développement le plus large de toutes nos facultés est le but de notre vie, la mission de la religion doit être de présider à celte éducation infinie. Le christianisme traditionnel place le but de notre existence, au delà de la tombe, dans un ciel imaginaire, ou dans un enfer que l’on dirait imaginé par l’esprit du mal, s’il y avait un esprit du mal. C’est par réaction contre cette

U RELIGION ET LA MORALE

religion de l’autre monde que la philosophie, d’accord avec le protestantisme avancé, demande que le christianisme devienne une religion de ce monde. Il faut s’entendre. Nous ne voulons pas limiter la vie de l’homme à cette terre, comme s’il n’était qu’une plante destinée à fleurir un jour, puis à se confondre dans la nature. Si l’homme est immortel, la vie actuelle ne peut être qu’un chaînon dans une chaîne infinie. Dès lors il doit aussi vivre comme un être infini. La vie future se lie à la vie présente dont elle n’est que le prolongement, elle n’en peut donc pas différer en essence. Il n’y a qu’une vie, infinie, progressive, mais ne changeant jamais radicalement quant aux conditions de l’existence. II n’y a donc qu’un monde. L’homme doit vivre dans ce monde ; donc celte vie-ci est aussi sainte que la vie future. En ce sens nous disons que la religion de l’avenir sera une religion de ce monde. C’est en remplissant sa destinée dans celte vie que l’homme se préparera à entrer dignement dans la vie future.

Le chrétien de l’avenir ne dira plus avec l’apôtre et avec les Pères de l'Église, que sa patrie n’est pas ici-bas, qu’il ne doit pas s’intéresser à cette vie passagère, ni à ce monde qui va finir, que la politique lui est indifférente, qu’il peut faire également son salutsous un gouvernementdespotique ou dans un pays libre. Non, il fera son salut, en luttant pour la liberté, car pour lui le salut ne consistera plus dans une félicité mystique dont il est impossible de se faire une idée, mais dans le développement le plus large de ses facultés. Dès lors la société doit être organisée de manière à ce qu’il s’y puisse développer librement, et par conséquent l’organisation sociale est une de ses grandes affaires. Ce n’est pas à dire qu'une forme quelconque soit notre idéal : le mécanisme n’est que le moyen, le développement de l’individu est le but suprême.

Une religion de ce monde réconciliera les libres penseurs avec l’idée religieuse. Il y en a qui repoussent toute religion positive comme compromettant la liberté; ils craignent que le sacerdoce du christianisme nouveau n’exploite la crédulité humaine, comme l’a faillesacerdoceduchristianisme traditionnel. La crainteest imaginaire et presque puérile. Quoi! la religion de l’avenir menacerait la liberté, et cette religion s’identifie avec la liberté! Quoi! le sacerdoce dominerait sur l’ignorance et sur la superstition, alors

LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE

que la religion nouvelle proscrit toute croyance superstitieuse, et qu'elle se donne pour mission de développer l’intelligence! Quoi ! on redoute la papauté, ou je ne sais quel corps de prêtres, alors qu’il n’y aura plus de prêtres, mais seulement des ministres de morale élus par les fidèles, pour mieux dire par les citoyens, car il n’y a plus de fidèles quand il n’y a plus de foi obligatoire; il n’y a même plus de foi dans l’ancienne acception du mot, puisqu’il n’y a plus de mystères, plus de révélation miraculeuse !

Il y a encore maintenant une Église qui compromet la liberté, parce qu’elle est ennemie née de toute libre pensée. Eh bien, veut-on savoir quel est le moyen le plus sûr, le moyen infaillible de lui rendre la domination sur les âmes qu’elle essaie de ressaisir! C’est de repousser toute religion positive. Les libres penseurs se font une étrange illusion, s’ils croient que toute religion positive disparaîtra du monde. L’homme est un être religieux, a dit un écrivain chrétien. Est-ce un vieux préjugé qui se dissipera devant la lumière de la raison? Non, tous ceux qui croient qu’il y a dans l’homme autre chose que la matière, croient par cela même que l’homme est un être doué de religion comme il est doué d’intelligence et de liberté. En effet, s’il y a une âme, il y a aussi un Dieu, et un rapport entre l’âme et Dieu, car Dieu est le principe et la source des âmes ; elles viennent de lui, elles vivent en lui et par lui. Le lien des âmes avec Dieu, c’est la religion. Il y a donc une religion (par cela seul qu’il y a des hommes. Veut-on quelle reste dans le for intérieur, qu’elle soit sans culte, sans ministres? Cela encore est une illusion. Si l’homme était un être exclusivement spirituel, on concevrait une religion purement intérieure. Mais pour des êtres qui sont corps et âme, une religion sans manifestation extérieure est un non-sens. La religion est une éducation. Conçoit-on^l’éducation sans éducateur? Dieu certes est le grand éducateur. Mais Dieu est aussi le grand législateur. Cela rend-il les lois inutiles? Il y a un idéal de religion, comme il y a un idéal de droit. Cet idéal ne se réalise dans aucune législation, ni dans aucune religion positive. Mais de ce que nous ne pouvons pas atteindre l’idéal, faut-il que nous ne fassions pas de lois? Sans lois, la société serait en proie à l’anarchie, et l’anarchie conduit fatalement au despotisme. De même si l’on essayait de détruire toute religion positive, les hommes seraient livrés en proie à la

LA RELIGION ET LA MORALE

superstition, et la superstition conduit fatalement à la domination d’un sacerdoce ambitieux. Que les libres penseurs regardent autour d’eux, et ils verront que nos suppositions sont des réalités; l’abus de la liberté a conduit au despotisme, et l'abus de la libre pensée à l’ultramontanisme. Il n'y a qu’un moyen de sauver l’humanité, c’est de donner satisfaction au besoin de liberté, et au besoin de religion.

§ 2. La morale

NM. Y a-t-il un progrès moral (I)?

Les anciens niaient le progrès moral. Qui ne connaît les vers désolants d’Horace? « Nos aïeux plus méchants que leurs pères, mirent au jour des fils plus méchants , qu’ont bientôt suivis de pires neveux. » Ce dédain du présent, cette exaltation du passé sont de tous les temps. C’est une illusion que les hommes aiment à se faire sur un passé qu’ils voient à travers un prisme qui l’embellit au point d’en faire un idéal. Les hommes aiment tout autant à médire du présent , parce que sur les maux actuels qui les frappent il leur est impossible de se faire illusion. En ce sens nous sommes et nous serons toujours louangeurs du passé. Mais si on laisse là les rêves pour consulter les faits, la scène change du tout au tout. Loin de trouver la perfection , en remontant le cours des âges, nous rencontrons l’imperfection. L’âge d’or est une invention de la poésie; pour mieux dire, c’est l’expression d’une aspiration au progrès; ne concevant pas la perfection dans l’avenir, les anciens la placèrent au berceau du monde, et les hommes ont continué à embellir le passé aux dépens du présent. •

La dégénérescence morale est une impossibilité. Il y a progrès, tout le monde le reconnaît, dans l’ordre intellectuel et dans l’ordre social. Qui est l’artisan de ce progrès? L’homme. Si la matière est domptée et la nature asservie, si la science sonde l’abîme des cieux, si elle dévoile les secrets de la création, si les États s’organisent sur les bases de la liberté et de l’égalité, c’est certes à l’activité humaine que ces progrès sont dus. Et l’on veut que celui

(I) Voyez lez témoignages, dans mon Etude sur la Grèce , S* édition.

LE PROGRÈS DANS LHIST01RE

qui par ses efforts modifie sans cesse tout ce qui est autour de lui, reste le môme! Que dis-je? on prétend qu’il empire! En effet, il n’y a poiutde milieu, il faut ou que l’homme se perfectionne ou qu’il dégénère; l'immobilité est impossible, car l’immobilité, c’est la mort. L'humanité vit, donc elle se meut, soit pour avancer, soit pour reculer. Elle avance, dans tous les domaines de son activité. La conséquence évidente est que l’homme moral aussi va en se perfectionnant. Le progrès matériel, scientifique, social, religieux ne se conçoit que si l’homme gagne incessamment en intelligence, en sentiment, en force. N’est-ce pas dire que ses facultés morales s’élèvent et se perfectionnent? Ou dira-t-on que l’intelligence peut se perfectionner, alors que le cœur se corrompt? Cela se voit, mais comme exception, nous dirions volontiers comme monstruosité, car cela est contraire à la nature. Celui qui aperçoit 1e' vrai, le beau et le bon, a une tendance invincible à le réaliser dans sa vie. Une intelligence supérieure, vouée au mal, est une affreuse maladie ; or ce n’est pas la maladie qui est l’état normal de l'homme, c’est la santé.

Une chose est certaine, c’est qu’il y a progrès dans les doctrines morales. Ceci est un fait, et après ce que nous avons dit de la religion, il est presque inutile d’insister pour le prouver. Le progrès religieux n’est-il pas aussi un progrès moral? Le christianisme n’est-il pas une religion essentiellement morale? « Amendez-vous, dit Jésus-Christ, car le royaume de Dieu est proche. » Si la bonne nouvelle a réalisé un immense progrès, il y a donc eu un progrès moral, au moins dans le domaine de la doctrine. Il en est de même de la philosophie. Nous en avons un témoignage remarquable et qui mérite d’être cité. Nous convions les hommes qui sont portés au pessimisme, à lire la République de Platon. C’est un philosophe, le plus grand de tous, qui se propose de formuler un idéal de société. Et voici les lois morales qu’il donne aux membres de sa cité : il permet à ceux qui ont dépassé l’âge fixé pour la procréation d’avoir un commerce libre, mais il défend aux femmes de mettre au jour les fruits de ce libertinage. Si, malgré leurs précautions, il eu naît un enfant, il ordonne de l’exposer, parce qu’il est né à un âge où le corps et l'esprit n’ont plus toute leur vigueur. Faut-il demander si c’est encore là notre morale? Platon a eu pour disciple une des plus fortes intelligences qui ait paru sur

iQgle

U RELIGION ET U MORALE

cette terre. Aristote critique assez souvent son maître; ce n’est pas un homme d’imagination, il se contente du monde te! qu’il est et il s’y complaît. Sa morale est-elle plus saine que celle de Platon? Il défend de prendre soin des enfants qui naissent difformes. Si la population menace de devenir excessive, il faut limiter la fécondité des mariages. On peut lire dans le philosophe grec le moyen qu’il propose; nous n’osons pas le transcrire. Ainsi les lecteurs modernes ne supporteraient plus ce que les plus illustres philosophes de l’antiquité ont imaginé comme une chose morale!

La poésie des anciens nous révèle un progrès dans les sentiments moraux, qui est également digne de remarque. Homère décrit l’âge héroïque où régnaient la violence et la ruse. Le poète partage-t-il les sentiments de ses héros? Non, il leur est supérieur, il mêle des accents d’humanité aux passions barbares de ceux dont il chante les exploits. La moralité du poète n’est plus celle des temps héroïques, il est l’organe d’un progrès considérable. Ici le fait est en harmonie avec la doctrine. Ce n’est pas Homère qui a imaginé cette humanité, il l’a trouvée dans les moeurs. Chez les tragiques, le progrès est encore plus sensible par le contraste qui existe entre les idées des poètes et celles des personnages qu’ils mettent en scène. Ils nous transportent dans les siècles dont les crimes et les malheurs se prêtent merveilleusement au drame. Mais les passions brutales de ces temps barbares choqueraient les auditeurs, comme elles répugnent aux poètes. Que font-ils? Ils mettent dans la bouche de leurs héros les sentiments d'une société plus avancée. C’est grâce à cet heureux anachronisme que Sophocle fit entendre sur un théâtre païen ces paroles dignes du Christ : « Mon cœur est fait pour partager l’amour et non la haine. » Spectacle plus admirable ! A Rome, la cité guerrière et conquérante, les sentiments d’humanité prennent un développement auquel la Grèce, son institutrice, n’avait point songé. C’est sur un théâtre romain que furent prononcées ces paroles célèbres qui semblent ouvrir l’ère moderne : « Je quis homme et rien de ce qui touche l’homme ne m’est étranger. » Htait-ce une pensée .particulière au poète? Non, elle fut accueillie par les applaudissements unanimes des spectateurs.

LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE

N° 2. Les faits

Le progrès des doctrines morales ne peut être contesté par personne. C’est un fait, aussi bien que le progrès matériel ou social. Mais, dira-t-on, ce progrès tient au développement de l’intelligence; c’est un progrès scientifique, et le progrès de la philosophie ou de la religion ne prouve pas le progrès des mœurs. Que la morale chrétienne soit supérieure à la morale antique, on le concède volontiers; cela empêche-t-il les disciples du Christ de s'abandonner à leurs passions comme faisaient les adorateurs de Vénus? Il y a bien des réponses à faire à cette objection banale. Si l'on veut dire que l'homme est faillible aujourd'hui , comme il l’était il y a huit mille ans, on dit une chose évidente, mais qui ne témoigne pas contre le progrès moral. L’homme est un être imparfait, et il restera un être impàrfait; mais s’il est imparfait, il est aussi perfectible. La perfectibilité n'est plus mise en doute, tout le monde l'admet, même les partisans les plus incorrigibles du passé. La seule question qui reste en litige, est de savoir si l’homme moral s’améliore en même temps que l’homme intellectuel se perfectionne. Or nous venons de citer des faits qui attestent que le sentiment moral obéit à la loi du progrès aussi bien que l’intelligence; et l’on veut que l’homme dont la conscience s’éclaire, dont le sentiment moral s’élève , reste un être immoral , corrompu , comme les barbares ou les sauvages dont la conscience est troublée par l’ignorance et dont le sentiment moral est endormi ! Nous répondons : non, cela est impossible.

On nous demande des faits. On oublie que la moralité privée n’est pas du domaine de l’histoire. Le bien se cache, c’est le mal qui se produit au dehors. Il y a des assises pour les criminels, il n’y a point de cour où l’on récompense les actions vertueuses ; et il est bon qu’il n’y en ait point ; car il serait à craindre que la vertu étalée au grand jour de la publicité ne finit par devenir une spéculation, et alors il n’y aurait plus de vertu. Nous ne pouvons donc procéder que par induction, constater le progrès dans les institutions qui touchent à la morale, et en induire, comme consé-

LA RELIGION ET U MORALE 461

quence probable, l’amélioration de la moralité. Il nous semble que la probabilité touche à la certitude. Conçoit-on que l’homme perfectionne les institutions qui influent directement sur les mœurs et qu’il n’en résulte aucune influence sur son développement moral ?

Le mariage est-il encore aujourd’hui ce qu’il était dans l’antiquité? Tout le monde sait que la polygamie régnait dans l’Orient, et qui dit polygamie dit immoralité. Que l’on songe aux horribles scènes qui se passent dans les sérails ! Il n’y a pas de moralité là où la femme est esclave, là où elle n’est considérée que comme un instrument de jouissance. Donc quand la monogamie fait place à cette promiscuité légale, un immense progrès se fait par cela même dans les mœurs. Pour mieux dire, il doit s’être fait un progrès dans la moralité pour que les hommes songent à abandonner une institution qui flatte les passions grossières. En ce sens on peut dire que le progrès moral est un fait, car sans ce progrès le perfectionnement du mariage ne se concevrait point.

Là ne s’est pas arrêté le progrès. Il ne suffit point de la monogamie pour assurer la moralité du foyer domestique, il faut encore que le mariage soit à l’abri de la mobilité des passions humaines. Or, tant que le mariage est considéré comme un contrat que l’on rompt par un consentement contraire, il n’y a point de frein à l’inconstance de l’homme. Il en était ainsi à Rome. La facilité des divorces était telle que, selon l’énergique expression d’un Père de l'Église, les hommes y changeaient de femme aussi souvent que de chemise. A cette prostitution légale, le christianisme opposa l’indissolubilité du mariage, et ce dogme a fini par pénétrer dans nos mœurs. Là même où le divorce existe, on ne l’admet que comme exception, et de fait le divorce est une rare exception. Nous demanderons s’il n’y a pas dans ce fait un progrès moral? N’a-t-il pas fallu un développement moral pour concevoir l’indissolubilité du mariage? Et ce principe, avec le correctif du divorce, à titre d’exception, n’est-il pas la garantie de la moralité? Est-ce qu’on change encore, au dix-neuvième siècle, de femme, comme on change de chemise?

Ce progrès ne suffit point pour que le mariage devienne le principe de la moralité. Il faut de plus qu’il soit tout ensemble l’union des corps et l’union des âmes. Dans la doctrine chrétienne, le ma-

LB PHOC.RÉS DANS L'HISTOIRE

riage est surtout considéré comme un remède contre l’incontinence. C’est le sentiment de saint Paul. L’Église a eu beau faire du mariage uji sacrement, il reste toujours cette idée dégradante que l’union des corps est une espèce de souillure, et que la perfection consiste dans la virginité. De là les folies du monachisme. Le mariage même en est profondément vicié. Pourquoi le christianisme ne place-t-il pas le mariage au dessus de la virginité? Il y a un vice dans sa morale, c’est ce spiritualisme outré qui, à force de vouloir transformer les hommes en anges, les mutile; le matérialisme est plus près du mysticisme qu’on ne le pense. Est-qe encore là l'idée que nous nous formons du mariage? Et n’y a-t-il pas un grand progrès dans la conception de l'humanité moderne? On peut dire que le véritable mariage n’existera que lorsqu'il deviendra l’union de deux âmes qui se complètent l’une l’autre. Et qui oserait nier que le mariage ainsi çonçu ne soit un principe de perfectionnement moral?

Il faut pour cela un dernier progrès qui est en voie de s’accomplir sous nos yeux. Pendant des siècles, la femme a été esclave; on l’a affranchie, mais elle n’est pas encore, quoi qu’on dise, l’égale de l’homme. L'éducation qu’on lui donne tend, au contraire, à perpétuer son inégalité. Elle est traitée comme un êtrq inférieur : à l’homme le développement intellectuel, la libre pensée : à la femme l'ignorance et la superstition. Commeat veut-on que l'union. des âmes règne là où il y a un abîme entre les époux? C’est seulement quand la femme sera élevée comme t^i être doué d’intelligence, qu’elle sera la compagne de son mari, et qu’elle pourra présider au développement moral de ses enfants. Alors le mariage deviendra, ce qu’il doit être, une école de perfectionnement moral, pour les époux d’abord, puis pour les emfants. Eh bien, nous le demandons encore une fois, n’y a-t-il pas, dans cette seule idée, un progrès immense? Pour la concevoir, ne faut-il pas dans l’humanité moderne un sentiment moral qui n’existait pas chez les anciens, qui n’existait pas même chez le Christ, qui en tout cas fait défaut aux chrétiens les plus orthodoxes?

U RELIGION ET U MORALE

Il y a une autre institution, immorale dans son essence, qui de nos jours a disparu; l’esclavage n’existera bientôt plus que dans l’histoire. Nous demandons si ce n’est pas là un progrès moral? On a appelé l'esclavage le mal des maux ; c’est l’immoralité en fait, et ce fait était sanctionné par le législateur ! Les poètes disent que l’esclave perd la moitié de son âme. Hélas! ils auraient pu dire, qu’il la perd tout entière. Et Je maître s’avilit encore davantage; car l’esclave subit l’immoralité, tandis que le maître l’impose. Que l’on se figure des centaines d’esclaves à la merci des mauvaises passions d’un seul homme! Ici le progrès moral est si évident qu'il ne saurait être contesté.

Sous un autre rapport encore l’hisloire de l’esclavage est l’histoire du perfectionnement moral. Il y a un sentiment qui distingue les peuples modernes, c’est celui de l'humanité. Il a fallu de longs siècles pour le développer. On peut en suivre le progrès dans la condition des esclaves. Ouvrons les poèmes d’Homère ; la cruauté, la brutalité des mœurs y éclatent malgré le doux génie du poète. Dans les siècles héroïques, la puissance du maître était .absolue; il exerçait le droit de vie et de mort. Homère va nous dire le supplice infligé à un des esclaves d’Ulysse : « Les pasteurs Je font descendre dans la cour; là ils lui tranchent le nez et les .oreilles, lui arrachent les marques de la virilité, et les jettent palpitantes aux chiens; puis, dans leur colère, ils lui coupent .aussi les mains. » Quelques siècles se passent; nous sommes à Athènes : une loi punit l’insulte faite à l’esclave. Démosthène n'a jjas tort de célébrer l’humanité des Athéniens. La loi qu’ils firent op faveur des esclaves, atteste qu’un grand progrès s’était accompli dans les mœurs. On permit à l’esclave, victime d’une violence injuste, de porter plainte contre son maître. Il y avait une espèce d’égalité religieuse entre le maître et l’esclave, et l’égalité sociale était encore plus grande; Démosthène dit que l’esclave dt&it plus libre dans son langage à Athènes que le citoyen dans d'autres républiques. Les Athéniens sont les précurseurs de l'humanité moderne.

Il y a encore un autre peuple dans l’antiquité qui se distingue

LE PROGRÈS DANS L HISTOIRE

par son humanité envers les esclaves. La langue hébraïque n’a pas même de mot pour désigner les êtres dégradés qu’ailleurs on assimilait aux choses. C’étaient des serviteurs plutôt que des esclaves ; on les initiait à la religion de Moïse, ils étaient circoncis comme leurs maîtres. Ceux-ci n’avaient pas le droit de vie et de mort; l’esclave mutilé devenait libre. Les dispositions du Deutéronome sur les femmes esclaves révèlent une délicatesse que l’on chercherait vainement chez les grands philosophes de la Grèce. D’où vient qu’un peuple qui passait pour haïr le genre humain, traitait avec tant d’humanité des êtres que l'antiquité tout entière méprisait? C'est le sentiment de l'égalité naturelle des hommes qui a produit ce miracle. On lit dans l’antique poème de Job ; « Celui qui m’a fait dans le sein de ma mère, n’a-t-il pas aussi fait celui qui me sert? » Niera-t-on, après cela, l’influence des doctrines sur les mœurs? Donc quand la doctrine se perfectionne, nous pouvons affirmer que la moralité s’améliore.

Avant d'arriver à la doctrine chrétienne, nous devous constater un fait qui montre qu’un progrès insensible s’accomplit dans les sentiments moraux, comme dans toutes les faces de l'activité humaine. Les Romains étaient un peuple inculte, que ses qualités mêmes portaient à la dureté, disons le mot, à la cruauté. Un poète place dans la bouche d’une femme ces paroles devenues historiques : « Un esclave est-il un homme? » Les supplices infligés à ces malheureux faisaient l’objet des plaisanteries dans les comédies de Plaute, et servaient à amuser les spectateurs. Cependant sous l’empire il se trouva un écrivain qui parle de ses esclaves, avec une commisération qu’on est étonné et heureux de rencontrer chez un Romain. Pline écrit à un ami que la mort de quelquesuns de ses eslaves l’a accablé de tristesse; il sait que d’autres traitent de pareilles disgrâces de simple perte de biens, et qu’en ’ agissant ainsi ils se croient fort sages : « Quant à moi, dit-il, j’ignore s’ils sont aussi sages qu’ils le pensent; ce qui est certain, c'est qu’ils ne sont pas hommes. » Pline n’est pas un grand génie, les sentiments qu’il exprime, sont d’autant plus remarquables.

II pense et il agit comme un chrétien, bien qu’il ait été persécuteur des chrétiens.

L’égalité des hommes devient un dogme dans le christianisme.

Ce n’était, il est vrai, que l’égalité religieuse; si elle fut insuffi-

LA RELIGION ET LA MORALE

santé pour donner la liberté aux esclaves, elle tranforma cependant les mœurs. Une dame chrétienne n’aurait pas tenu le langage que Juvenal prête à une dame romaine. « Nous ne sommes qu’un avec les esclaves, dit un Père de l’Église, soit que nous les considérions par rapport à la nature, ou selon les principes de la foi, ou en vue du jugement dernier. » « La religion, dit un autre Père, rend les maîtres plus humains envers leurs esclaves, par la considération du Très Haut, qui est leur commun maître ; elle les dispose à demander plutôt par la douceur qu'à exiger par la force. » Nier que la religion ait adouci les mœurs, ce serait nier l'évidence. Là ne s’arrêta pas l’influence du christianisme. Il admit les esclaves au sacrement du mariage, et par là il mit les femmes à l’abri de la brutalité de leurs maîtres ; n’était-ce pas moraliser les maîtres tout ensemble et les esclaves?

Les anciens disaient que les Barbares étaient nés pour servir. Cependant il y avait chez ces populations incultes un sentiment supérieur à celui qui inspirait les plus illustres philosophes. Tacite n’avait pas tort de louer les Germains pour faire honte aux citoyens de Rome. Ils ne jetaient pas leurs esclaves aux murènes pour les engraisser. Frapper les esclaves ou les punir par les fers, est chose rare, dit l’historien latin. Les lois barbares attestent que Tacite n’idéalisait pas les mœurs germaniques; elles permettent à l’esclave qui surprend sa femme en adultère, de tuer les deux coupables; elles portent des peines contre tout commerce illégitime ayec Iq femme esclave. En garantissant la pudeur des serves, les Barbares assuraient la pureté des mœurs chez les maîtres. Que l’on compare les coutumes du moyen âge avec les lois romaines! Les coutumes se préoccupent de la femme du serf : « Si elle est en couches, alors que le serf est tenu à une corvée, il laissera là le service de son maître pour soigner sa femme. Si un officier du seigneur vient réclamer les poules qui lui sont dues, pendant qu’elle est en couches, elle peut couper la tête à la poule pour la remettre à l’officier, et conserver pour elle le corps. » Qui n’admirerait cette délicatesse et cette sollicitude!

Sous l'influence du christianisme et des races germaniques, les mœurs se transformèrent. Tout le monde convient qu’il y a aujourd’hui chez les peuples civilisés un esprit d'humanité qui manquait aux anciens ou dont on trouve seulement le germe chez

LE PROGRÈS OANS LB1ST01RE

quelques nations privilégiées, ou chez des hommes d’élite. Ge seul fait suffît pour constater la perfectibilité morale. Nous allons le mettre dans toute son évidence, en suivant les hommes suf les champs de bataille. Si là où la force déchaînée règne en maîtresse, là où les mauvaises passions ont pleine carrière, le progrès éclate avec évidence, qui oserait le nier dans la sphère plus calme de la famille, où est le siège des bonnes mœurs?

La cruauté dès peuples nomades qui fondent et renversent les empires dans le monde oriental se révèle dans leurs guerres comme dans leurs lois. Ils sont à la recherche de supplices atroces, moins pour punir les coupables que pour les torturer par esprit de vengeance. On dirait que les vaincus aussi sont des coupables à leurs yeux, car ils les traitent comme des criminels. Cambyse ordonna de battre le cadavre de son ennemi de verges; il lui fit arracher le poil et les cheveux, et voulut qu'on le piquât à coups d’aiguillon, alors même qu’il ne sentait plus ces outrages. C’est la cruauté poussée jusqu’à la folie, mais la folie est un trait habituel de ces farouches conquérants. On dirait des sauvages. Leurs mœurs ne s’adoucissent pas par la mollesse qui suit leurs victoires. La débauche porte à la cruauté. Quand il se (hit matière, l’homme ne conserve que les instincts féroces de l’animal. On dit qu'un roi de Perse fit couper le nez à tout un peuple; il est certain que les Barbares mutilaient leurs prisonniers. C'était leur droit dè guerre. On ne retrouve plus dans l’histoire ce mépris de la personnalité humaine ; preuve qu’il y a progrès jusque dans lès champs de carnage.

Ge n’est pas que la cruauté fasse défaut. On croirait que les peuples commerçants devraient avoir des mœurs plus douces, mais dans l’antiquité le commerce était une espèce de guerre. La cupidité des marchands est aussi cruelle que la vengeance des Barbares. On sait quel mépris les Carthaginois avaient pour la vie des troupes mercenaires. Ils immolaient leurs propres enfants dans les horribles sacrifices qu’ils offraient aux dieux. Un peuple qui n’avait pas d’entrailles pour ses enfants, pouvait-il respecter la

U RELIGION ET LA MORALE

nature humaine dans les étrangers? Ceci prouve que l’esprit dû marchand n'est pas nécessairement l’esprit de civilisation, ni par conséquent l’esprit de progrès, pas même du progrès intellectuel. Il y a une barbarie industrielle comme il y a une barbarie sauvage. Il ne faut donc pas trop s’enorgueillir des progrès que nous faisons dans l’industrie; il faut, au contraire, chercher un contre-poids à la soif de l’or; nous n’en connaissons pas d'autre que la culture intellectuelle et morale.

L’influence religieuse aussi a son revers. Elle est viciée par l’ambition du sacerdoce qui fait de la religion un instrument de domination. Il en est ainsi dans les États théocratiques. Le génie sacerdotal n’est pas celui de la douceur, c’est un esprit sombre et farouche qui s'allie facilement à tous les excès. Il suffît de citer les sacrifices humains qui se perpétuent là où les prêtres dominent. Il en était ainsi en Égypte, et les Égyptiens restèrent toujours un peuple inhumain. Leur droit de guerre ressemble à celui des sauvages de l’Amérique. La caste sacerdotale n’est pas seule responsable de ces excès; la barbarie africaine y est sans doute pour beàucoup. Mais au moins le sacerdoce est coupable de n’avoir pas employé son influence pour humaniser les mœurs. Même chez les Hébreux, l’esprit théocratique a exercé une action funeste sur les esprits. Il n’y a point de guerre plus sanglante que la guerre sacrée. Les païens connaissaient du moins la miséricorde de l’esclavage, tandis que le peuple de Dieu met un interdit sur la terre promise : c’est plus qu'une guerre à mort, il ne doit rien rester de la race maudite vouée à l'extermination; tout, jusqu’aux animaux, doit périr. C’est quand la religion se sera affranchie du joug sacerdotal, qu’elle répandra les bienfaits qui lui sont inhérents : elle est l’institutrice du genre humain.

En constatant la barbarie antique, nous mettons en évidence la loi du progrès moral. Aujourd’hui la piraterie est réprouvée comme Un crime. Elle était honorée dans les temps héroïques. L’étranger était un ennemi, et contre l’ennemi tout était licite. Bien de moins noble, de moins généreux que les sentiments des héros d’Homère; c’est l’exaltation de la force brutale. Cependant les Hellènes sont le peuple le plus humain de l’antiquité. Ce qui leur manquait, c’était la conscience de l’unité humaine. Ils méprisaient les Barbares et les croyaient faits pour être esclaves. Voilà pourquoi les

Romains, malgré leurs mœurs violentes, se montrèrent plus humains pour les vaincus que les Grecs. Les écrivains grecs célèbrent à l’envi l’humanité du peuple-roi. L’éloge est mérité, quand on tient compte de la barbarie antique. Mais quand on compare les anciens aux modernes, on trouve les plus civilisés bien incultes. On lit dans un historien latin, que les fruits de la victoire consistaient dans le pillage. Nos soldats se battent avec autant de courage que les légionnaires. Leur faut-il du butin pour les animer au combat? il n’est donc pas vrai que les neveux soient pires que les aïeux; il faut dire, au contraire, que nos pères valaient moins que leurs fils, ce qui nous permet d’espérer que nos fils vaudront mieux que nous.

D’où date notre humanité? Le christianisme y a certes une grande part, mais il ne faut pas oublier la race germanique. La religion éleva les Barbares, or l’éducation ne donne pas de facultés, elle se borne à développer celles que les individus et les peuples tiennent de Dieu. C’est dire que les Germains, tout barbares qu’ils fussent, avaient les germes des vertus morales qui distinguent les peuples modernes. Déjà dans la barbarie du moyen âge ces vertus se produisirent avec éclat. Les poètes ont embelli les mœurs chevaleresques, mais tout n’est pas fiction dans la chevalerie ; et l’idéal même a sa part de vérité, parce qu’il exprime les tendances de la race qui le conçoit. Eh bien, que l’on compare, en ce sens, les chevaliers avec les héros d'Homère. Est-ce que les Hector et les Achille prêtaient serment de ne combattre jamais accompagnés contre un seul? Est-ce que les Ulysse juraient de fuir toutes fraudes et supercheries, et de garder la foi inviolablement à tout le monde? Est-ce que les Ajax promettaient d’être fidèles, courtois, humbles? Il y a des mots et des sentiments dans ces promesses que les héros d’Homère n’auraient pas compris. Ce qui domine chez eux, c’est le courage physique; ils luttaient contre la nature, lutte matérielle qui n’exigeait que la force. Il n’y a pas de principe moral dans leur courage. Ajax fuit devant Hector, Hector fuit devant Achille. Le sentiment de l’honneur leur manque : de là les grossières injures que les princes du peuple s’adressent dans les épopées homériques. L’humanité et la loyauté leur sont également inconnues. Écoutons maintenant un chant barbare, la chanson de Roland. On y lit ces belles paroles :

LA RELIGION ET U MORALE

« Mieux vaut mourir, que la honte me venge! » C’est la devise de la chevalerie, c’est la règle des templiers. Ulysse n’eût pas été un héros au moyen âge. Le chevalier dédaigne la ruse; il a pour loi cette belle maxime : « Fais ce que tu dois, advienne que pourra. » Nous sommes dans une nouvelle ère morale.

Sous l’influence de ces sentiments, le droit de guerre se transforma; le progrès fut lent, il est vrai, l’idéal a de la peine à pénétrer dans les masses, mais la transformation se fit. Au dix-huitième siècle, Voltaire écrit ces paroles remarquables : « De nos jours, un oflicier qui, prenant une ville d’assaut, la livrerait au pillage, serait aussi déshonoré qu’il l'aurait été dans le siècle dernier, pour avoir refusé de servir de second dans un duel. » Voilà certes un progrès moral. Jadis le pillage était un droit, et maintenant il est réprouvé comme une action infâme. Le témoignage de Voltaire est d’autant plus remarquable qu’il aime à se moquer du droit des gens, comme d’une chimère. Nous en citerons un autre d’un écrivain qui n’a pas trop bonne opinion des hommes. Lord Chesterfield écrit en 1757 à son fils : « La guerre se fait avec pusillanimité dans un âge dégénéré. On donne quartier, on prend les villes et on épargne les habitants même dans un assaut : les femmes peuvent à peine espérer un enlèvement. Tandis que dans le bon vieux temps, telle était l’humanité, que les prisonniers étaient tués par milliers de sang-froid, et que le généreux vainqueur n’épargnait ni femmes ni enfants. »

Le bon vieux temps dont parle lord Chesterfield ne datait pas de si loin. Dans la guerre de Trente ans, catholiques et protestants rivalisèrent de cruauté, de brutalité. Un lieutenant de Bucquoi fit tuer quinze femmes et vingt-quatre enfants. Des Hongrois servant sous Dampierre mirent le feu à sept villages; ils y tuèrent tout ce qui avait vie; ils éventrèrent les femmes enceintes pour arracher le fruit de leurs entrailles; on les vit couper les mains à de pauvres enfants et les attacher à leurs chapeaux en guise de trophées, puis les clouer à leurs portes comme on y cloue des oiseaux de proie. Les soldats de Mansfeld valaient ceux de l’empereur; ils incendiaient les maisons des paysans, puis ils jetaient les malheureux par troupes au milieu des flammes. Leur luxure égalait leur cruauté ; ils violaient les femmes en public, puis les jetaient au feu ; des enfants de neuf à dix ans devaient

LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE

servir à leur hQrrible passion, ils se les passaient les uns aux dutres, jusqu’à ce qu’elles expirassent sous ces affreuses violences.

Voilà des traits qü’il faut se rappeler qüand on veut porter un jugement sur le progrès moral. Au dix-huitième siècle, les horreurs de la guerre de Sept ans arrachèrent à Frédéric des paroles amères : « Ce siècle poli, écrit-il, est encore très féroce; pour mieux dire, l’homme est Un animal indomptable, dès qu’il se livre à la fureur de ses passions effrénées. J'ai honte de l’humanité. Avoüons-Ie : les arts et la philosophie ne se répandent que sur le petit nombre; la grosse masse, le vulgaire de la noblesse, restent ce que la nature les a faits, de méchants animaux. » Le roi philosophe calomnie l'homme. Quelques années après qu’il avait écrit ces paroles désolantes, une guerre terrible éclata; commencée en 1792, elle ne finit qu’en 1814. Y vit-on de ces traits de cruauté gratuite qui souillèrent la guerre de Sept ans, et de ces actes sauvages qui feraient croire aux démons, quand on lit l’histoire de la guerre de Trente ans? Frédéric a raison de dire que la guerre démoralise les hommes : « Voilà, écrit-il à Voltaire, le véritable mal qu’elle fait. Elle perd les mœurs, et ramène l’homme à l'état sauvage, én lâchant le frein à ses passions brutales. » Cependant jusque dans ce débordement de violence, le progrès est sensible : ce qui prouve que l’homme ne reste pas le même, et qu’il n’est pas vrai de dire que la nature en a fait un méchant animal.

Comparons la guerre de Trente ans aux guerres de la Révolution. Elle fut allumée par les passions religieuses; à la fin de cette longue lutte entreprise pour la gloire du Christ, les Allemands avaient oublié le nom du Christ. La brutalité était telle, que les historiens sont à la recherche d’expressions flétrissantes pour la dépeindre ; ils n’en trouvent pas de plus forte que la bestialité, et l’on est tenté de dire qu’ils calomnient les bêtes. Les mœurs des soldats nous donnent une idée des populations où ils se recrutaient ; c’était la rage de jouissances animales, le mépris de toute pudeur, de tout droit, de toute justice. Est-ce qu’après les guerres de l’Empire on vit la même démoralisation? Elles furent bien plus sanglantes, cependant au bout de cette lutte de vingtdeux ans, l’Europe n'était pas démoralisée comme le fut l’Alte-

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magne au dix-septième siècle. Pourquoi cette différence? C’est que les populations sont plus* morales aujourd’hui qu’elles ne l’étaient il y a un siècle. C’est un démenti que l’histoire donne à ceux qui nient le progrès moral.

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