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LES NATIONALITÉS ET L’HUMANITÉ

§ 1. T a.t-il de» nationalité»?

Dans l’antiquité, il y avait de vastes empires, en Orient. Dans le monde occidental, il y avait des cités, dont la tendance était aussi d’étendre leur domination par la voie des armes. Rome réalisa l’ambition des conquérants en fondant une monarchie universelle, ce qui est la négation des nationalités. 11 y avait donc des États, il n’y avait pas de nations. La différence est grande entre les nations et les États. Une nation est une société politique dont tous les membres sont unis par des sympathies et des nécessités qui les portent à se grouper les uns avec les autres. Tandis qu’un État est d’ordinaire une réunion accidentelle d’individus agrégés plutôt qu’associés par une force souveraine qui les domine. C’est ou une invasion de peuples barbares, ou la conquête, ou le mariage des princes et l’hérédité qui les ont constitués; ainsi une création purement artificielle, indépendante des lois de la nature et des populations, un élément variable soumis aux chances de la politique.

La tendance de l’humanité est de remplacer les États, produit de la force ou de conventions arbitraires, par des États fondés sur l’élément naturel de nationalité. Pour s’en convaincre, on n’a qu’à jeter un coup d’œil sur l’histoire de l’Europe depuis l’invasion des Barbares. C’est d’abord une tentative de ressusciter l’unité romaine, elle échoue. Puis l’Europe se morcèle en une foule de

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petits États, reliés entre eux par la hiérarchie féodale. Il y a au dessus de cette infinie diversité deux chefs, le pape et l’empereur, qui prétendent à la direction Jhprême de la chrétienté. L’idée de nationalité n’existe pas encore. C’est en luttant contre la monarchie universelle du pape que les peuples acquièrent la conscience de leur existence individuelle et indépendante. En même temps, la féodalité décline, les vassalités disparaissent, et se fondent dans l'unité nationale. Ce n’est pas que les nations figurent déjà sur le théâtre de l’histoire. Elles ont des représentants dans les rois, organes trop souvent infidèles, et auxquels on a fait trop d’honneur, en leur attribuant l’ambition de constituer les nationalités. S'ils y ont contribué, c'est comme instruments de la providence. Dieu se sert des grandes révolutions, pour rassembler les éléments des nations, et préparer leur formation définitive en États. Telle fut la révolution religieuse du seizième siècle, et la révolution politique du dix-huitième. Bien des créations artificielles de la conquête et de la diplomatie ont disparu sous l'influence de ces grands événements. En 89 il y avait deux cent quarante- neuf États souverains en Europe. Avant lçs dernières transformations qui se sont faites en Italie et en Allemagne, il n’en restait plus que soixante-six. Les guerres d’Italie et d’Allemagne en ont encore diminué le nombre, et le mouvement de concentration n'est pas à sa fin.

L’histoire est la révélation des desseins de Dieu. Si la marche providentielle de l’humanité est de se partager en nations, il n’est plus permis de demander : Y a-t-il des nationalités? et l’idée de nationalité est-elle un progrès sur l’idée d'État? Nier l’existence de nationalités diverses au sein de l'espèce humaine, c’est nier la lumière du jour. Les faits et la science attestent qu'il y a des races diverses qui se distinguent par leur organisation physique, par leurs aptitudes intellectuelles et morales. Est-ce que là s’arrête la diversité? Y a-t-il identité entre les peuples qui appartiennent à la même race? Non, certes. Tous les peuples de l'Europe sont originaires de l’Asie; tous sont de la famille aryenne; mais quelle prodigieuse différence de caractère et de destinée, entre les Grecs et les Indiens, entre les Romains et les Hellènes, entre les Allemands et les Italiens, entre les Français et les Anglais, entre les Espagnols et les Russes ! Est-ce que peut-être ces diversités

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nationales seraient passagères, et par suite accidentelles? Il n’y a rien de plus tenace, au contraire, ni de plus fort que l’esprit national. Les Latins et les Grecs sont frères; leur fraternité est marquée dans la langue qu’ils parlent. Cependant le peuple-roi ne parvint pas à s’assimiler la race hellénique. La diversité persista, malgré un contact séculaire. Rome chrétienne hérita du génie de Rome païenne; jamais il n’y a eu d’unité plus absorbante que celle qui se fonde sur l’unité des croyances. Qui brisa cette formidable unité? Les Grecs prennent l’initiative de la révolte des nationalités contre l’unité excessive que les papes veulent imposer aux intelligences et par suite aux sociétés politiques. Bien des tentatives ont été faites pour rétablir l’union; toutes ont échoué devant la puissance de l’esprit national.

Qu’est-ce que cet élément de nationalité qui joue déjà un si grand rôle au dix-neuvième siècle? Grandes sont les discussions sur ce point; la diversité des opinions tient aux passions que soulève le nouveau principe, aux intérêts qu'il heurte, aux préjugés traditionuels qu’il attaque. Essayons de démêler la vérité au milieu de ce conflit de contradictions. S’il y a des fractions de l’humanité qui ont un caractère différent et une destinée diverse, si cette diversité persiste à travers les siècles, il faut dire que les nations ont une personnalité, de même que les individus. Qu’est-ce qui fait l’essence de l’individu? pourquoi disons-nous qu’il est une personne et qu’il a une existence indestructible? C’est parce que chaque homme a des facultés diverses, qu'il est appelé à développer ; alors même qu’il meurt, il oe s’éteint pas, il renaît à une vie nouvelle, dont les conditions sont une suite rigoureuse de sa vie antérieure. Eh bien ! les nations aussi ont des facultés diverses qu’elles sont appelées à développer. Un grand poète l’a dit au dixseptième siècle :

Ou ciel la prudence infinie Départ à chaque peuple un différent génie.

Comment se manifeste le génie divers dont la nature a doué chaque homme? Par ses oeuvres. Chacun de nous a une mission différente à remplir dans la destinée générale de l’humanité, et cette mission se révèle dans les facultés que nous tenons de Dieu.

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Il en est de même des nations ; elles ont aussi des génies divers, comme le dit Corneille. Pourquoi cette diversité? Des aptitudes diverses impliquent une destinée différente, une mission particulière. Ce qui constitue l’individualité des hommes et des peuples, c’est précisément cette tâche qu’ils ont à remplir dans l’œuvre générale de l’humanité.

Les nations sont donc des individus, qui se distinguent d’autres individus par un génie particulier, marque d'une destinée diverse, d’une mission différente. Dira-t-on que c’est là une fiction, qu’il n’y a de réel que l’homme, que les nations sont des êtres imaginaires, ou du moins factices, que la gueire ou la diplomatie les fait, et qu’elle peut aussi les défaire? C’est demander pourquoi il y a outre les êtres individuels des êtres collectifs. La réponse est facile. Tont le monde est d’accord que l’individualisme absolu est impossible. Les individus ne pourraient ni vivre ni développer leurs facultés s’ils étaient isolés : la sociabilité est une tie nos facultés, elle nous pousse invinciblement vers l’état de société. Quelle sera cette société? Sera-ce le genre humain? Nouvelle impossibilité. Une société aussi immense ne serait pluâ une société pour les faibles créatures qui cherchent un appui dans le concours de leurs semblables. Il y a une autre raison qui est décisive. Pourquoi tous les individus n’ont- ils pas les- mêmes facultés? pourquoi cette variété infinie qui nous étonne et qui nous charme? C’est parce que les facultés de l’esprit humain sont d’une richesse infinie, qu’il faut aussi un nombre infini d’individus pour les manifester; chacune représente une face distincte de l’humanité, et la développe avec amour, avec passion, parce que c’est le principe de sa vie. La réunion de tous ces efforts individuels constitue l’œuvre et la mission -du genre humain. Ce premier partage du travail que l'humanité doit accomplir ne suffit pas. Il faut que chaque individu se rattache à une société particulière, avec laquelle il est en harmonie de pensées et de sentiments; ce n’est que dans un milieu ainsi organisé qu’il trouvera l’appui, le concours dont il a besoin. De là la nécessité des nations.

Les nations sont nécessaires pour le perfectionnement des hommes, et c’est là notre destinée commune. Ceci n'est pas une spéculation philosophique, c'est up fait. Essayez de séparer un

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individu de la nation à laquelle il appartient; il ne vous restera qu'une abstraction. En ce sens le comte de Maistre avait raison de dire qu’il connaissait des Français, des Anglais et des Russes, mais qu'il n’avait jamais vu des hommes. La-nation communique à l’homme les caractères qui l’individualisent, et qui sont le principe de sa vie et de sa force. Supposons un instant qu'il n'y ait pas de nations, il y aurait une tuante uniformité, rien d’individuel, rien d’original, pas de vie, la mort. C’est en se rattachant à une nation que les hommes prennent vie; telle est la raison profonde de l’attachement qu’ils ont pour leur patrie. Le nom même indique que c’est la patrie qui engendre les citoyens; le père donne la vie physique à l’enfant; la patrie lui donne la vie intellectuelle et morale. Il faut ajouter que la raison qui a fait créer des individus, a aussi nécessité la création de nations différentes. Le développement de l’humanité est si riche, si étendu, qu’une seule nation n’y suffirait point; le travail doit être partagé. Chaque nation représente une idée, qu’elle a pour mission spéciale de manifester par la langue, l’art, la philosophie, l’État. Les autres nations profitent de ce travail et communiquent de leur côté les fruits du travail particulier auquel elles se sont livrées. C’est par la réunion de tous ces efforts que l’humanité développe, dans une riche harmonie, les facultés que Dieu lui a données. Les nations sont donc nécessaires pour que le genre humain remplisse sa mission.

Nous n’écrivons pas une théorie, nous voulons prouver le progrès par les faits. Il faut donc avant tout que l’histoire atteste ce que nous venons de dire, que chaque peuple a un caractère spécial qui est comme la révélation de sa nature et le signe de sa vocation. Les témoignages abondent; nous citons les plus marquants, ceux qui ne laissent aucun doute. Il y a dans l’antiquité des peuples que l’on peut appeler théocratiques, parce qu'ils sont comme dominés par l’idée de Dieu. Tels étaient les Indiens, les Égyptiens, les Juifs. Nous laisserons de côté l’Égypte et l’Inde, parce que leur rôle dans la vie de l'humanité est encore un mystère. Les Juifs s’appelaient le peuple de Dieu, la philosophie peut

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