‹ La philosophie de l'histoireChapitre 28 sur 41 · ATT · texte numérisé non relu

ATT

accepter cette dénomination, tout en répudiant le surnaturel qui s’y mêle. C’est à juste titre que le peuple élu se glorifie d’être le dépositaire du dogme de l'unité divine; dans aucune des religions anciennes cette grande vérité n’est enseignée avec l’évidence qu’elle a dans la Genèse. Jésus-Christ procède de Moïse; il ne Tient pas abolir la Loi ancienne, mais l’accomplir. Cela indique clairement la mission du peuple de Dieu. La providence l’a marqué de sa main. Aucune nation n’était préoccupée comme les Juifs des choses divines et du salut de l’humanité. Vers l’époque où le Christ vint prêcher que le royaume de Dieu allait s’ouvrir, la race d’Israël semblait oublier la vie réelle, pour ne songer qu’au Messie que les prophètes avaient annoncé. Voilà une nationalité bien caractérisée. Elle paraît indestructible. Tout ce que le génie de la persécution peut imaginer a été employé pour convertir et dénationaliser les malheureux Juifs; ils ont résisté au fer et au feu, ils ont résisté à l’outrage et à l’humiliation. S’ils ne forment plus un État, ils forment toujours une religion puissante, et ils auront leur rôle dans le mouvement qui prépare une religion nouvelle.

Nous avons déjà dit combien l’élément hellénique était tenace. Quel est le génie de cette race si admirablement douée par la nature? Platon répond que c’est un esprit avide de science. Les Grecs sont une race philosophique, littéraire, un peuple de penseurs et d’artistes. Ils n’ont jamais formé de nation, ce qui n’empêche pas que l’hellénisme ne soit la marque d'un peuple qui semble livré tout entier au travail de la pensée et de l’art. Il n’y a pas de destinée plus brillante que celle des Hellènes. Ils répandent la culture grecque dans le monde entier, ils civilisent leurs rudes vainqueurs, ils préparent la voie au Christ, ils dépouillent le christianisme naissant de l’esprit étroit du judaïsme qui l’aurait fait dégénérer en gecte; ils développent les dogmes du catholicisme; puis quand Rome menace de plier le monde chrétien sous ses lois de fer, ils rompent cette funeste unité : ils donnent au moyen âge le seul élément de liberté intellectuelle qu’il possède, la philosophie d’Aristote, et à la veille de l’ère moderne, l’hellénisme ressuscite pour initier le monde européen à la libre pensée. La littérature grecque sera toujours le modèle du beau et du bon.

Les Romains n’avaient pas reçu en partage les dons brillants

qui font de la Grèce un type inimitable. On dirait un peuple d’utilitaires, race positive et calculatrice; les arts leur sont étrangers, ils ne comprennent rien aux spéculations philosophiques; ils ne ne brillent que dans la science du droit : la loi, l’idée de puisrsance, d’unité, d’empire réglé toutes les relations de la famille et de la société. La mission du peuple roi est écrite dans son génie. Gomme le dit le poète, il est appelé à conquérir et à gouverner le monde. Son individualité est aussi tenace que celle des Hellènes. Il transmet son esprit d’unité et de domination aux papes qui prennent la place des Césars. Le génie de Rome antique, allié à celui d'une religion qui repose sur l’unité de foi, a une telle puissance, qu'il semble braver les efforts du temps; il y a, en effet, quelque chose d’immortel dans l’unité romaine, c’est qu’elle représente un des éléments de la nature, l’unité, auquel la religion de l’avenir devra donner satisfaction, aussi bien que la politique.

Les peuples modernes semblent avoir une individualité moine prononcée que les peuples anciens. Vivant moins isolés, ils ont moins d’originalité. La persistance du génie national est d’autapf plus remarquable. Déjà dans l’antiquité, les historiens ont été frappés du génie sociable de la race gauloise et de la fougue impétueuse qu’elle mettait dans ses entreprises guerrières. Les descendants des Gaulois sont toujours une race militaire et aventureuse. Ces brillantes qualités sont devenues, dans les mains dp Dieu, un instrument admirable de propagande. Grâce à ce génie qui la porte toujours à se répandre au dehors, la France a fait une révolution appelée à régénérer le monde. L’Angleterre n’a point cet esprit cosmopolite; repliée sur elle-même, elle développe, dans toutes les faces de l’activité humaine, l’esprit d’individualité qu’elle tient de son origine anglo-saxonne. Puissante par son industrie et son commerce, elle l’est aussi par ses institutions politiques qui ont servi d’autorité et de modèle âux nations du continent. L’Allemagne, jusqu’à nos jours, paraissait livrée tout entière au travail de la pensée, et aux jouissances de l'art et de la, poésie. Cette gloire si belle, ne lui suffit pas; elle est la preuve vivante de la force qui est inhérente au mouvement de nationalité. Répudiant son passé de division, elle aspire à devenir puissante par l’unité, comme elle l’a été par l’intelligence.

LES NATIONALITÉS

Qu'il y ait des races diverses et, dans le sein de chaque race, des nationalités distinctes, cela est un fait, mais ce fait ne répond pas aux difficultés de la question. Les nationalités tendent à se constituer en États. Ce mouvement s’opère sous nos yeux, en Allemagne, en Italie. Il soulève des questions nouvelles et de nouvelles difficultés. A quels signes reconnaîtra-t-on les nationalités? Et si l’on connaît ces caractères, faudra-t-il qu’ils existent tous pour que les populations appartenant à une même nation forment un État? Est-ce là un droit absolu pour les nations, comme les droits de l’homme déclarés par l’Assemblée consiituante? Et si la distribution en États, ne répond pas au partage de l’humanité en nations, celles-ci ont-elles le droit de briser ces créations factices, tantôt pour se séparer, tantôt pour s’unir? Ces questions nous transportent sur un terrain brûlant : nous allons essayer d’y rér pondre, en tant que les faits le permettent.

Il y a un premier fait qui est évident, c’est que la nationalité ne se confond point avec la race. Presque tous les peuples de l’Europe appartiennent à la race aryenne, et que de nationalités distinctes elle renferme! Il y a plus. Dans le sein de chaque race il y a des branches distinctes: tels sont les Celtes et les Germains, Eh bien, il n’y a pas une des nationalités européennes qui ne renr ferme un mélange de populations germaniques et celtiques. Il faut encore aller plus loin; il y a partout un mélange de populations appartenant à la même nationalité, et formant néanmoins des na-r lions distinctes. L’Angleterre est une des nations les plus caracr térisées, on peut dire les plus originales. Mais si l’on demandait : est-elle celtique? est- elle anglo-saxonne? est-elle normande? la réponse serait di'fficile. Il faudrait répondre que la nationalité anglaise s’est formée par le mélange de ces diverses populations, dont plusieurs ont fa même origine : les Normands sont Germains aussi bien que les Anglo-Saxons; mais quand Guillaume conquit l’Angleterre, les Normands étaient déjà romanisés : voilà donc un élément latin qui vient se joindre aux autres, et du mélange de toutes ces populations naît une puissante nation. La France aussi qui se vanté de son unité, contient des éléments divers, des

LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE

Celtes et des Germains, de Ibères et des Ligures, des Grecs et des Romains. Comment s'est fait ce mélange, et comment a-t-il produit une nationalité si forte? C'est la guerre qui a déposé ces couches successives sur le sol de la France, ce sont les invasions de peuples barbares. C’est dire qu’il y a un élément providentiel dans la formation des nationalités. Car on ne dira certes pas que les Francs sont sortis de leurs forêts pour fonder la nation à laquelle ils ont donné leur nom. C’est Dieu qui rassemble les éléments des nations, comme il rassemble les éléments des astres; il y a là un fait de création que nous pouvons constater, mais qui échappe à la liberté humaine.

Ce que nous disons de la race est aussi vrai de la langue. A première vue, la langue parait la marque naturelle de l'unité nationale. Il est certain que rien ne sépare les hommes, comme la diversité de langage. Le mot de barbare, qui joue un si grand rôle dans l’antiquité, a sa première origine dans la différence de langue. Saint Augustin dit qu’il n’y a pas plus de rapport entre deux hommes qui parlent des langues différentes, qu’entre les s hommes et les animaux. Donc il n’y a pas de société possible entre eux. Tandis que l’unité de langue est le lien le plus puissant. Ce n’est pas seulement un lien matériel; la langue est l’expression des sentiments et des idées; là où il y a communauté de langue, il y a aussi communauté intellectuelle et morale, tandis que là où elles diffèrent, les hommes pensent et sentent d’une manière différente, ce qui certes ne les portera pas à s’unir. Voilà ce que nous dit la doctrine. Eh bien, les faits lui donnent un démenti. En Angleterre, il y a des langues différentes, de même en France : le Gallois et l’Anglais ne se comprennent point : l’Alsacien ne comprend pas le Lorrain, devenu Français; le Français et le Breton ne s'entendent pas plus que le Français et le Russe. En Suisse il y a trois langues ; on lit dans la Constitution fédérale : « Les trois langues principales parlées en Suisse, l'allemand, le français et l’italien sont langues nationales de la Confédération. » Voilà donc une nation qui a trois langues ! Qui songerait à séparer la Suisse en trois Etats comprenant chacun les populations qui parlent la même langue ? Ce serait déchirer un corps animé de la même vie, ce serait le tuer.

Quand on demande si chaque nationalité doit former un Etat

LES NATIONALITÉS

Page 1