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distinct, il y a encore un élément à considérer, et cet élément ne se confond pas toujours avec celui de nationalité, c’est le territoire et la population, ce que l’on pourrait appeler l'élément géographique. Il faut un territoire aux nations pour qu’elles puissent "vivre et déployer leurs facultés, comme il faut un corps à l’àme comme instrument et organe. Mais qui déterminera ce territoire? Ici vient la question si grosse de difficultés, des frontières naturelles. Qu’il y ait des frontières naturelles, on doit l’admettre, dès que l’on admet qu’il y a des nations, et que ces nations doivent former des États. Mais où sont les limites et qui les posera? En théorie on peut dire que ce sont les mers et les montagnes. La mer sépare, bien qu’elle soit aussi un moyen de communication. Personne ne dira que les Anglo-Saxons de la Grande-Bretagne et les Anglo-Saxons des États-Unis étant frères, doivent former une même nation, un même État. La politique avait tenté celte œuvre impossible; c’était une union contre nature; elle a été brisée. Il n'en est pas de même des fleuves; ils ne séparent pas les riverains, iis les unissent; la vallée est une de sa nature, bien que traversée par un cours d’eau. Les montagnes séparent autant que les mers, on les appelle des barrières, ce sont donc des limites naturelles. Gela est vrai du moins des grandes chaînes de montagnes, telles.que les Alpes et les Pyrénées. Toutefois la séparation cède aux efforts de l’homme, il abaisse les barrières que la nature a élevées. Il n'y a donc rien d’absolu dans les limites dites naturelles. La géographie physique ne peut pas à elle seule vider ce grand débat. Bien d’autres éléments doivent être pris en considération. Ne faut-il pasjqu’une nation ait un territoire assez étendu pour qu’il offre un vaste champ à son activité? pour qu’elle ait une population suffisante, soit comme défense contre l’étranger, soit comme principe de développement intellectuel et moral? Mais qui fixera cette étendue ? et les exigences de territoire et de population ne sont-elles pas souvent en conflit avec le principe de nationalité? Quand la France réclame la frontière du Rhin pour compléter l’unité de son territoire, elle oublie qu’elle veutréunir dans un même État des populations d'origine, de langue, de culture, de tradition diverses.
Nous voilà engagés dans un conflit de perplexités. En définitive l’historien est obligé d'avouer son ignorance. Nous avons constaté
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que dans le fait originaire d'où procèdent les nationalités, le mélange de populations, il y a un élément providentiel. Cet élément se retrouve partout dans cette grave question. Certes des populations allemandes d'origine, d’esprit, de mœurs, devraient faire corps avec l’Allemagne; et nous voyons cependant l’Alsace unie à la France par un lien si puissant que l’Allemagne, victorieuse en 1814, n’a pas osé le rompre. Comment des Allemands tiennent-ils à rester Français? Qui pourrait répondre à cette question, sinon Celui qui crée les nationalités? S’il est vrai que les nations soient des individus, il faut dire qu'elles procèdent de Dieu, aussi bien que les hommes. C’est Dieu qui nous donne notre corps comme il nous donne notre âme; c’est encore Dieu qui donne à une réunion d’hommes des facultés particulières, marque d’une mission différente ; et c’est lui qui leur assigne les lieux qu'ils doivent habiter. On a mille fois remarqué que le génie des nations est en harmonie avec le territoire qu’elle occupe ; d’où l'on a conclu trop légèrement que c’est le territoire qui fait le génie des nations et qui détermine leur destinée. C’est comme si l’on disait que le corps fait l’âme. Il serait plus vrai de dire que l’âme fait le corps, car il est contradictoire que l’organe crée le principe, c'est le principe qui doit créer l’organe. Pour mieux dire. Dieu seul est créateur; il donne à l'âme l’enveloppe qui répond à ses facultés. De même il doune aux nations le territoire qui répond à leur mission. Dieu a créé des territoires où la vie se développe sous des conditions différentes. Ces différences ne peuvent pas être accidentelles; ne procédant pas du hasard, elles n’ont pas le hasard pour effet. C’est Dieu qui a d’avance approprié les diverses parties de la terre au caractère et aux besoins des peuples destinés â les habiter. C’est encore lui qui dit aux nations : Vous irez jusque-là. Nous ignorons ses desseins ; nous pouvons seulement les constater, à mesure que l’histoire les révèle. Cela est de toute évidence pour l’élément moral des nationalités. Qui a donné aux Indiens, aux Grecs, aux Latins, aux Celtes et aux Germains, tous frères, des fadullés diverses? Qui, sinon Dieu? Qui les a appelés du lointain Orient, les uns en Grèce, les autres en Italie? ceux-ci en Allemagne, ceux-là dans les Gaules? Qui, sinon Dieu ? Ils ont trouvé un séjour approprié à leurs facultés, en rapport avec leur destinée. Qui l’a préparé, sinon Dieu? Nous concluons que la nationalité est un
lbs nationalités.
fait primitif, de création, analogue à un fait cosmogonique. L'histoire peut le constater, elle ne saurait l’expliquer (1).
Les nations ont-elles le droit de se constituer en États? Quand ou se place au point de vue providentiel, la question ne peut pas même être posée. L'État est la réalisation de la nationalité, elle n’existe que si un lieu politique unit tous ses membres, et leur assure l’indépendance et la liberté. S’il est vrai que les nations ont leur principe en Dieu, elles ont par cela même un droit absolu à une existence séparée. Elles sont libres par essence et souveraines, comme l’individu est libre et souverain. Chaque homme est une personne, tout homme a droit à développer la force individuelle que Dieu lui a donné mission de manifester. Pourquoi n’en serait-il pas de même des nations, qui, elles aussi, ont reçu de Dieu des forcés individuelles qu’elles doivent manifester? Cela suffit pour établir leur droit. Les nations n'existent que si elles sont constituées ; si elles ont droit à l’existence, elles ont droit par cela même à former des États.
Il est vrai que les faits peuvent contrarier le droit, mais ils ne peuvent pas le détruire. Le droit vient de Dieu, et il n’y a point de fait qui puisse être invoqué contre Dieu. En ce sens Bossuet a raison de dire qu’il n’y a pas de droit contre le droit. L’homme a-t-il toujours joui des droits que l’Assemblée constituante appelle naturels, inaliénables, imprescriptibles? Non, certes; l’histoire entière est une longue lutte pour la conquête de ces droits. Si pendaut des siècles, les hommes ont gémi dans les chaînes de l’esclavage, cela ne prouve pas qu’ils doivent toujours rester esclaves. Si les droits des nations sont méconnus, ce n'ést pas à dire qu’elles n’aient pas de droits; et si elles en ont, c’est pour les exercer. Quand le fait viole le droit, c’est le fait qui doit se modifier, qui doit se mettre en harmonie avec le droit; que s’il
II) Ballancht. Palmgenésic, Préface.— OtTried Ml tller, du très bien : « Üie Nalioneu siml groessere Indrviduen deren Chaiatler von eincr hoebcin Nalur von Anfang an bestimrat, dureb die Euiebung der Wellgeschiehle enlwickelt wird, nach Ueselzen die eben so weil über dem Causalnox der eimelncn Momente, aïs über der subjektiven Froiheit der IndWiduen steben. » ( Die Dorter, Vorrede, pag. 6.)
LE PROGRÈS DANS L'HISTOIRE
s’obstine à opprimer ie droit, alors la résistance, l’insurrection, la révolution, deviennent un droit et même un devoir. C’est par des révolutions que les États-Unis, la Grèce, la Belgique et l’Italie ont conquis leur indépendance, et il n'y a pas de révolutions plus saintes que celles qui rétablissent au sein de l’humanité l'ordre voulu de Dieu.
On invoque contre les nations les traités sur lesquels repose la constitution politique de l'Europe. S’il dépend des nations de déchirer les traités, dit-on, où sera la garantie du droit? n’est-ce pas livrer le sort du monde au hasard de la fprce? Nous ne croyons pas que les traités puissent être invoqués contre les nations. Quand une nation recourt aux armes pour conquérir son indépendance, c’est que son droit a été méconnu par la politique. Les traités qu’on lui oppose ont été faits sans elle et contre elle; ils ne l'obligent pas plus qu'un esclave n’est lié par la vente qui l’a réduit en servitude. Si l'esclave peut toujours rompre ses fers, les nations asservies peuvent toujours revendiquer leur liberté. La liberté de l'homme est inaliénable, et on ne peut lui opposer aucune possession contraire, quelque longue qu’elle soit. Pourquoi pourrait-on anéantir la liberté des individus appelés nations par des conventions ou par la prescription? La prudence peut conseiller aux nations de respecter les traités qui ont disposé de leur indépendance, mais la prudence est un calcul de forces, elle n'a rien à dire dans le domaine du droit.
La question que nous agitons ne se présente pas toujours avec celte simplicité. Quand c'est un peuple tout entier qui se soulève, comme aux États-Unis, en Belgique, en Italie, la diplomatie ellemême est forcée de céder, et de déchirer de ses propres mains des conventions qu’elle a eu le tort de signer. Il en a été ainsi pour ta Belgique et pour l'Italie. Mais si une nation déjà constituée, invoque le principe de nationalité pour étendre ses limites, pour compléter ses frontières naturelles, a-t-elle le droit de recourir à la violence? peut-elle du moins accepter une annexion volontaire, librement consentie? Nous avons légitimé les révolutions, parce qu’elles sont l’expression de la volonté nationale. Par cela même nous devons réprouver la guerre, comme moyen d'agrdndissement, alors même qu’il y aurait un principe de nationalité en cause. Il faut l’initiative des populations qui demandent
LES NATIONALITÉS
à être réunies à une nation déjà organisée. Si ce vœu est sincère et sérieux, l'annexion est légitime. On peut abuser de ce principe, et l’abus, nous le condamnons, nous le flétrissons. Mais l’abus ne témoigne pas contre le droit.
Nous discutons la question du progrès; notre but est de le prouver par les faits. Voici un des faits considérables de l’histoire, l’avénement deq nationalités. Est-ce un progrès? Si ce que nous avons dit de l’essence des nationalités est vrai, alors la réponse ne saurait être douteuse. Les nations sont des individus qui tiennent leur personnalité, leur indépendance de Dieu. Ce que Dieu veut, est le terme idéal vers lequel l’humanité avance; et tout ce qu’elle fait pour en approcher, doit être célébré comme un progrès. Il a fallu de longs siècles pour donner à l’homme les droits qu’il a reçus de Dieu en même temps que l’existence; et certes il n’y a pas de plus beau jour dans l’histoire que celui où l’Assemblée constituante fit la déclaration solennelle de ces droits. C’est seulement depuis que tout homme est libre et l’égal de son semblable, que l’humanité existe, telle que Dieu l’a conçue ; c’est depuis lors qu’elle a conscience de sa destinée et qu’elle avance progressivement vers le but que Dieu lui a assigné. N’en sera-t-il pas de même de l’avénement des nationalités? Elles sont de Dieu comme les individus, elles ont leurs facultés à développer et une mission à remplir. Dès lors leur indépendance, leur souveraineté sera un fait aussi considérable que de la déclaration des droits. Alors seulement commencera la vie progressive de l’humanité, car il ne peut y avoir de progrès sérieux que lorsque ceux qui doivent l’accomplir, ont conquis la liberté sans laquelle il n’y a point de vie. L’avénement des nations est l’avénement de l’humanité.
\ C’est aussi l’avéneraent du droit entre les nations. S’il n’y a point de nationalités, s’il n’y a que des États, les relations entre les peuples ne reposent que sur la force. En effet, les États sont le produit de la conquête ou de l’hérédité. La conquête est, il est vrai, sanctionnée par des traités, mais ces conventions, imposées par la force, ne sont respectées par le vaincu qu’aussi longtemps que sa faiblesse ne lui permet pas de les rompre. Quant à l’héré-
IE PROGRÈS DANS LHIST01RE
dité, elle ne donne d’autre droit que celui du défunt. Et les princes ont-ils le droit de transmettre les peuples, comme on transmet des meubles et des immeubles? Les sociétés reposent en définitive sur la possession ; la possession plus ou moins longue peut créer des titres, mais n’étant pas fondée sur la nature, elle n’a pas l’autorité du droit; c’est un fait qu’un fait contraire peut renverser. Il n’en est pas de même si l’on admet qu'il y a des nationalités qui ont leur principe en Dieu. Elles ont une vie propre, comme les individus; elles ont donc droit à une existence libre et indépendante, leur individualité ne peut pas plus être anéantie que celle de l'homme. Il n'y a pas de violence, il n’y a pas de conquête qui puisse la leur enlever, car le fait contraire au droit ne crée pas un droit, quelle que soit sa durée.
Le principe des nationalités rend seul la paix posible. Tant qu’il n'y a que des Etats qui se forment, qui s’agrandissent et qui se détruisent par la conquête, la guerre sera l’état naturel de l'humanité. L’ambition est sans cesse en éveil, et elle ne rencontre aucun frein. C’est le spectacle que l'histoire nous offre jusqu’à ce jour. Si, au contraire, il y a des nationalités, il ne peut plus être question de conquête. .L’idéal de la paix perpétuelle se réalisera dans la limite du possible, quand l’humanité sera partagée en nations. Une nation ne peut pas plus songer à conquérir une autre nation, qu'un individu ne peut vouloir assujettir un autre individu. Cela s’est fait dans les temps barbares, alors que le droit à une existence individuelle n’était pas reconnu à l’homme; cela ne se fait plus maintenant que le droit de l’homme à une personnalité libre est reconnu. Pour les relations internationales, nous sommes encore sous l'empire de la barbarie. Voilà pourquoi la guerre sévit toujours; elle ira en diminuant, à mesure que l’idée de nationalité se réalisera dans les faits.
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Le principe de nationalité ne suffit pas pour constituer le genre humain. Il ne représente que l’une des faces de la nature; il y. en a une autre, l'unité. L'unité est de Dieu, aussi bien que la diversité. Dans l’ordre intellectuel et moral, cela est évident. De même qu’il n’y a qu’un Dieu, il n'y a qu’une vérité. S'il y a unité
LES NATIONALITÉS
dans le monde, moral ne doit-il pas y avoir unité dans le monde politique? Le besoin de l’unité est incontestable; c’est celui qui se manifeste le premier. Pendant toute l’antiquité, il n’est pas question de nationalités, pas plus que de la libre individualité de l’homme; l’esclavage est un fait général, et il y a des conquérants qui rêvent la monarchie universelle. Au moyen âge le principe de l’individualité se fait jour; la race germanique l’apporte comme élément essentiel de l’ère nouvelle qui s’ouvre avec la chute de l’empire; mais ce n’est encore qu’un germe. La dépendance de l’individu subsiste, et il y a aussi des tentatives d’unité. Jamais même l’unité n’a été aussi absorbante : un Dieu, un pape, un empereur, tel est l’idéal. S'il s’était réalisé, il ne serait pas reste une ombre de liberté à l'individu, ni d'indépendance aux peuples. Quand la. réforme réagit contre la fausse unité de Rome chrétienne, le principe de l’individualité gagne, et celui de l’unité perd; cependant il ne disparaît point, il change de forme. Les philosophes imaginent une confédération universelle, et les diplomates croient que l'équilibre politique est un lien suffisant entre les États. Tel est le besoin d’unité que l’idée de monarchie universelle a été reprise au dix-neuvième siècle, à la suite d’une révolution qui avait proclamé le droit des individus et le droit des nations.
A travers ces luttes, un grand travail d’unité s’est accompli. Au moyen âge, chaque seigneur était roi dans sa baronnie, il n’y avait en réalité aucune unité politique, car l’empire n’était qu'une prétention, et la papauté, par son essence même, ne pouvait aspirer qu’à l’unité spirituelle. Aujourd’hui les seigneuries ont fait place à de grands royaumes. C’est en un sens l'avénement des nations. Il reste aussi un lien d’unité moral plutôt que politique, mais il n’en a que plus de puissance, puisqu’il ne se heurte pas contre le principe de l’individualité. L’histoire nous révèle les desseins de Dieu. Puisque les deux éléments de l’individualité et de l’unité se maintiennent, il faut qu’ils aient leur racine dans la nature. En efTet nous apercevons dans toute la création, l’unité dans la diversité. C’est chez l’homme que ce double principe se manifeste avec le plus d’évidence. Notre nature est une, notre destinée est une; mais quelle variété infinie dans, les individus! Sous la main de Dieu, cette infinie diversité s’harmonise dans une
LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE
unité supérieure. Ne serait-ce point là l’image des nationalités qui dans les desseins de Dieu concourent à former l’unité humaine?
La destinée de tous les hommes est identique; il faut dire plus, elle est solidaire, puisqu’ils forment tous une même famille, et le père sépare-t-il ses intérêts de l’intérêt de ses enfants? les frères sont-ils alliés ou ennemis? Il y a donc des liens entre tous les hommes, qui rattachent l'individu à ses semblables, quel que soit le lieu qu'ils habitent. Pour l’individu, la solitude absolue serait la mort de l'intelligence et de l’âme; c’est dans la société de ses semblables que se manifestent les plus nobles facultés de l’homme, les sentiments de fraternité et de charité. Les nations ne peuvent pas plus s’isoler que les individus ; leur isolement absolu serait aussi la mort. Par cela même quelles ont chacune leur génie particulier, chacune ne représente qu’une des faces de l’humanité; chacune est donc incomplète, et doit, pour se compléter, se mettre en rapport avec les autres membres de l’humanité. Ce n’est que par cette voie qu'un développement régulier, harmonique des facultés humaines devient possible. •
Ainsi les nations sont à l'égard de l’humanité, ce que les individus sont à l'égard des nations. C’est dire que la vie nationale doit se relier à la vie générale, de même que la vie individuelle se relie à la vie nationale. L’analogie ira-t-elle jusqu’à constituer les nationalités en une monarchie ou république universelle, comme les individus sont réunis sous les lois d'un État particulier? Ici nous ne sommes plus sur le terrain de la réalité. Nous ne pouvons qu’affirmer une chose, c’est que la monarchie ou la république universelle violerait les lois de la création, puisqu’elle détruirait l’élément de diversité, en absorbant les nations qui sont de Dieu. L'unité, en supposant qu’elle se réalise extérieurement, doit prendre une autre forme, qui permette de concilier le besoin d’indéptndance individuelle avec le besoin d’une communion d'idées et de sentiments. Il faut que le genre humain soit organisé de manière que la vie nationale favorise la vie individuelle, et que la vie universelle pénètre la vie nationale. L’homme, quoique libre et indépendant dans sa sphère, ne peut pas entraver la vie nationale : ce serait détruire le milieu dans lequel il est appelé à vivre. Les nations ne peuvent pas davantage, quoique libres et indépendantes dans leur sphère, entraver la vie générale ; ce
LES NATIONALITÉS
serait remplacer la vie commune, harmonique, par une existence particulière et égoïste, et l’égoïsme tue ceux qui s’y abandonnent. De là la nécessité d’une organisation de l’humanité qui harmonise la vie générale, la vie nationale et la vie individuelle.
§ 2. L'antiquité
N° i. Germes de nationalités
Il n’y a pas de nations dans l’antiquité, il n’y a que des États. Dans le monde oriental, nous voyons des monarchies, animées d’une ambition illimitée, toutes voulant étendre leur empire sur le monde entier. Les pasteurs féroces qui inondent régulièrement l’Asie comme un torrent dévastateur, forment le premier anneau de la chaîne qui doit unir l’Occident et l’Orient. Leur œuvre est achevée par les Perses; les grands rois manifestent ouvertement le dessein de dominer sur toute la terre. Les peuples qui fondent les empires asiatiques n’étaient pas capables de réaliser l’unité, même matérielle, du monde ancien. Barbares, avides de pillage et de jouissance, ils ne connaissent pas de limites à leur ardeur envahissante, tant qu’ils sont dans la première fougue de la conquête. Mais les plaisirs mêmes qu’ils recherchent les amollissent et les énervent. Bientôt ils deviennent la proie de nouveaux conquérants. Ils n’ont aucun soupçon de nationalité. Il est même rare que les peuples foulés par les Barbares se soulèvent; le sentiment national n’existe pas plus chez les vaincus que chez les vainqueurs.
L’Occident présente un spectacle différent. On n’y trouve que de petites républiques, des souverainetés municipales analogues aux communes du moyen âge. Les Grecs n’ont pas la pensée d’étendre leur domination sur le monde; leur idéal n’est pas la monarchie universelle, mais la cité. Il y a des cités organisées pour la guerre ; mais dans l’esprit des peuples doriens la guerre n’est pas un instrument d’ambition, c’est un noble exercice des facultés humaines. L’ambition d’Athènes, plus grande que celle de Sparte,
LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE
ne dépassait cependant pas les bornes de la Grèce : la puissance que Périclès, le plus illustre de ces hommes politiques, désirait pour la patrie, n’était pas un de ces empires monstrueux, tels que l'Asie les rêvait, mais l’hégémonie, la direction des intérêts helléniques. L’infini fait place au fini. C’est le premier germe des nationalités. Pendant que l’Orient élève des temples, constructions gigantesques comme le panthéisme qui les inspire, les Pelages bâtissent des villes. La vie commune des hommes dans des enceintes murées inaugure l'État moderne et devient le premier noyau des nationalités. Les Grecs n’allèrent jamais au delà, pas même leurs philosophes. Platon prescrit des limites étroites à sa république, parce que, selon lui, l’unité et l’harmonie ne peuvent exister que dans une petite association ; il ne croyait pas qu’il fût possible d’organiser de vastes territoires d’après les lois du nombre et de l'harmonie.
La cité est le premier élément de l’État. Dans le monde moderne, l’unité nationale procède des communes. Il n’en fut pas ainsi chez les Grecs : leurs cités formaient des républiques municipales, indépendantes, hostiles; il n’y’eut jamais de Grèce. Cependant les éléments d'unité nationale ne manquaient pas. Bien que divisés en tribus différentes, les Grecs appartenaient à la même race; leur langue, quoique comprenant des dialectes différents, était une. Il y avait une espèce d’unité dans leurs croyances religieuses. Les oracles furent un centre religieux pour les Hellènes, et même un lien entre les Grecs et les Barbares. C’est aussi sous les auspices de la religion que se célébraient les jeux publics qui étaient une vraie passion pour les habitants sociables de la Grèce, et que l’on peut considérer comme un lien de la nationalité hellénique, Les guerres contre les Perses furent un nouveau lien d'union. D'abord les dangers communs forcèrent les républiques rivales à se soumettre à un commandement. L’hégémonie fut comme un premier germe de confédération; si elle était parvenue à se consolider et à s’étendre à toutes les cités, l’unité nationale se serait formée. Mais le génie hellénique répugnait à l’unité. On a dit que les Grecs étaient nés divisés. Le mot est profondément vrai. C’est à peine si l’invasion persane parvint à unir les républiques; après la victoire, le lien se rompit. Toutefois il resta un lien moral. Sortis victorieux de leur lutte contre
LES NATIONALITÉS
les Perses, les Grecs eurent conscience de leur supériorité; ce sentiment Tut le fond de ce que l'on peut appeler la nationalité hellénique; les Grecs se sentirent une nation par leur haine et leur mépris pour les Barbares.
La nationalité hellénique était une unité purement intellectuelle et morale. Cela nous indique pourquoi les Grecs ne parvinrent jamais à l’unité politique, pourquoi ils ne formèrent jamais de nation. Appelés à agir sur le monde ancien et sur la postérité la plus reculée par la littérature, la philosophie et l’art, il leur fallait une organisation qui laissât la plus grande liberté d’action aux facultés humaines. Telle est la raison providentielle de la variété infinie de territoires, de dialectes, de constitutions et de cultes qui caractérise la Grèce. Terre privilégiée de l’intelligence, la Grèce était une nation par sa culture intellectuelle. Hellène était Synonyme d’homme civilisé. Cette unité morale suffit aux Grecs pour remplir leur mission. L’absence d’unité politique n’a pas empêché le génie hellénique de déployer la magnifique richesse de langue, de littérature et d’art qui charmera toujours l’humanité. Mais l’esprit de diversité, qui fit la grandeur de la Grèce au point de vue de la civilisation générale, devint la cause de sa faiblesse, comme corps politique. Non seulement il n’y avait pas d’unité nationale, il n'y avait pas même d’unité au sein des cités.
Chose singulière! jamais la cité n'eut autant d'influence, autant de pouvoir que chez les Grecs. Et c’est ce même pouvoir qui, par son excès, empêcha les républiques de réaliser l’unité dans leur sein. La cité avait une puissance souveraine, absolue sur le citoyen; l’homme n'avait aucun droit comme tel; il n’en avait que comme membre de la cité. C’était détruire l’individualité humaine, et comment l’harmonie pourrait-elle exister là, où il n’y a point d’êtres ayant une personnalité distincte? C'est la confusion, c’est le panthéisme en petit, ce n’est pas l’unité. De plus si l’on confond la liberté avec la souveraineté, les hommes seront poussés à s’emparer chacun à son profit de la puissance souveraine. ,Tel est le spectacle que présentent les cités grecques : il y a une lutte permanente entre l’aristocratie et la démocratie, entre les riches et les pauvres. Là où l’aristocratie domine, elle abuse de sa domination pour opprimer le peuple. Quand la démocratie l’emporte, elle se livre à une réaction violente contre les nobles, pour mieux
LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE
dire, c’est la guerre de eeiix qui ne possèdent pas contre ceux qui possèdent. Au bout de cette lutte, l’anarchie est inévitable, et il. ne reste plus qu’un moyen de prévenir la mort de la société, la tyrannie. Mais la tyrannie n’est-elle pas aussi une espèce de mort?
Rome a au plus haut degré le génie de l’unité qui fait défaut à la Grèce. C’est un élément de nationalité. Il y a peu de nations qui aient un caractère aussi distinct, aussi précis que le peuple-roi. Cette expression que les anciens employaient déjà pour marquer les facultés tout ensemble et la mission des Romains, nous révèle le principe de leur grandeur et de leur impuissance à fonder une nationalité durable. Rome est supérieure à la Grèce par sa puissance d’assimilation. Tacite reproche aux Grecs de n’admirer* qu’eux-mémes. La distance entre un Hellène et un Barbare était aussi grande que celle qui sépare l’homme libre de l’esclave. Athènes et Sparte ne traitèrent pas même sur un pied d’égalité les Grecs qui se placèrent sous leur commandement; elles opprimèrent leurs alliés comme des vaincus. De là une impossibilité absolue d’arriver à l’unité nationale. Il n’en fut pas de même des Romains. Chose remarquable! Leur point de départ fut le dualisme le plus prononcé : les patriciens et les plébéiens étaient comme deux races distinctes, ennemies, réunies, disons mieux, juxtaposées dans les murs d’une même cité : il n’y avait rien de commun, entre eux, ni religion, ni droit, ni mariage. Eh bien, après quelques siècles de luttes, le dualisme disparaît et l'unité règne dans la cité.
L’unité dans la cité pouvait devenir le point de départ d’une nationalité puissante, embrassant toute l’Italie. Rome fit, en effet, un grand pas vers la formation de l’unité italienne. Chose inouïe dans l’antiquité! Elle appela les vaincus à partager les droits des vainqueurs, non en leur accordant une égalité entière, mais en les faisant participer, à des degrés divers, aux droits de la cité conquérante. Les Italiens finirent par conquérir l’égalité complète; ils devinrent Romains. Mais cela ne se fit qu’après une lutte sanglante : preuve combien le vrai esprit d’unité, l’esprit de nationalité, était étranger aux Romains. L’unité italienne paraissait
LES NATIONALITÉS
achevée; tous les habitants de l’Italie étaient citoyens de Rome, cependant l’Italie ne forma pas une nation, telle que nous l’entendons aujourd'hui. C’est que Rome ne cessa pas d’être une république municipale; les Italiens devaient se transporter à Rome pour y exercer leur part de puissance souveraine". L’idée d’une souveraineté, exercée par voie de délégation, n’avait pas pris naissance. De là l’impossibilité de constituer un véritable État, et par suite une vraie nation. Ce qui domine dans la formation de î’unité romaine, c’est toujours la ville éternelle, cité souveraine, et absorbant tous les habitants de l’Italie. Ce n’était pas une unité nationale, mais une unité municipale.
L’unité romaine finit par embrasser tout l’empire. Elle fut étendue à toutes les provinces par la célèbre constitution antonine, qui accorda le droit de cité à tous les sujets de l’empire. Cette loi abolit la distinction entre l’Italie et les provinces; il n’y eut plus dans tout l’empire que des citoyens ; tous les habitants furent appelés Romains, dit saint Augustin. Un rhéteur grec célébra cette révolution comme une espèce d’idéal : en effet cela ne s’était jamais vu : « Rome n’est plus dans Rome, s’écrie Aristide, elle est dans tout l’univers romain. Elle est détruite cette vieille distinction entre Grecs et Barbares; il n’y a plus de différence entre l’Europe et l’Asie, il n’y a plus que des Romains et des non- Romains. » « Les Barbares seuls, dit un poète gaulois, et les esclaves sont étrangers dans cette cité unique de l’univers entier. » Un historien dit, « que ce qui était autrefois le monde, est maintenant une ville. » On le voit, Rome finit par dénationaliser les vaincus, en leur donnant le nom et la condition des vainqueurs. Ce n’est pas l’avénement d’une nation, c’est la réalisation de la monarchie universelle.
A vrai dire, l’unité n’existait qu’à la surface; elle était légale plutôtque réelle. Les Grecs devinrent Romains, de nom et de droit, mais cessèrent-ils d’être Grecs? L’hellénisme était trop vivace pour être absorbé par l’élément latin. Aussi la langue de Rome ne parvint-elle pas à absorber, ni même à modifier celle des Hellènes : preuve que la différence de nationalité subsista. Rien de plus naturel. C’était la Grèce qui avait initié les Romains à la vie de l’intelligence; comment aurait -elle abandonné son langage harmonieux pour un idiome sec et prosaïque, une littérature
LE PROGRÈS dans l’histoire.
riche et nationale pour une littérature pauvre et étrangère? On a remarqué qu’aucun critique grec ne fait mention de Virgile ni d’Horace; ils ignorent qu’il y ait d’autres poètes que ceux de la Grèce. Le trait est caractéristique : la nationalité grecque n’était qu'une nationalité littéraire, elle survécut à la conquête; les Hellènes ne devinrent jamais Romains. Que dis-je? Quand au moyen âge Rome catholique poursuivit l’œuvre de Rome païenne, quand elle voulut imposer au monde un dogme de fer au nom du Fils de Dieu, dont elle se prétendait l’organe, les Grecs refusèrent de plier sous cette unité. Le schisme révéla l’opposition nationale qui continuait à diviser les Hellènes et les Latins. Voilà un témoignage éclatant de la force irrésistible des nationalités.
En apparence la destinéedes peuples barbares fut loutedifférente, et on pourrait l’invoquer comme témoignage contre le principe de nationalité. Tous les historiens disent que les Gaulois et les Espagnols étaient devenus Romains de langue, de mœurs, de civilisation, lorsque les Barbares mirent fin à la domination de la ville éternelle. Il est vrai que la langue des vainqueurs devint celle de l'Afrique, de l’Espagne, de la Gaule, de la Bretagne, de la Pannonie, et insensiblement l’influence de l’éducation inspira des sentiments romains aux habitants de ces pays qui avaient combattu si longtemps pour leur indépendance. On dirait qu’il y avait ûne affinité de génie entre les Barbares qui devinrent Latins et les Italiens; les Gaulois et les Espagnols soutinrent la gloire du nom romain dans les lettres aussi bien que dans les armes. Il n’en fut pas de même en Angleterre, la domination romaine n’y laissa aucune trace, ni dans la langue, ni dans les mœurs, ni dans le droit. Voilà une nouvelle preuve de la ténacité de l'esprit national.
Les Gaulois et les Espagnols eux-mêmes témoignent pour la persistance indestructible des nationalités. Il n’est pas vrai qu’ils devinrent entièrement latins. Qu’on lise le portrait que les historiens grecs tracent des Gaulois ; on dirait qu’il est fait d’hier et que ce sont les Français qui ont posé devant le peintre : « Le caractère commun de toute la race gallique, dit Strabon d’après le philosophe Posidonius, c’est qu’elle est irritable, prompte au combat et folle de guerre. Forts de leur haute taille et de leur nombre, ils s'assemblent aisément en grande foule, et prennent volontiers eu main la cause de celui qu’on opprime. » Ajoutez-y une vanité qui
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va jusqu’à la fanfaronade. Ils voulurent voir Alexandre, ce conquérant de l’Asie devant lequel les rois s’évanouissaient d’effroi. Que craignez-vous? leur demanda le héros macédonien. Que le ciel ne tombe, dirent-ils. Le ciel lui-même ne les effrayait guère; ils lui lançaient des flèches quand il tonnait. Enfin, leur grand plaisir, après celui de se battre, c’était d’entourer l’étranger et de lui faire dire les histoires des terres lointaines. Parleurs terribles, infatigables, c’était une affaire dans leurs assemblées de maintenir la parole à l’orateur au milieu des interruptions. Voilà le portrait : est-ce celui des Français ou celui des Gaulois? Il en est de même des Espagnols et des Ibères. Le génie des populations barbares est resté le même, sous l’enveloppe latine. Rome les a modifiées, elle leur a donné une langue, elle ne les a pas détruites. La langue même s’est transformée, et a pris un caractère à part : marque certaine delà force indestructible des nationalités.
Toutefois l’antiquité ne vit aucune nation constituée en État. Dans le monde oriental, les religions ont plus de puissance que l’élément de nationalité. Il n’y a plus de nation mazdéenne, depuis des siècles, il y a encore des adorateurs d’Ormuzd. Il n’y a plus de peuple de Dieu , il y a encore des sectateurs de Moïse. Dans le monde occidental, un philosophe a défini l’homme un animal politique. Mais le mot de politique même nous dit pourquoi les germes de nationalité qui se trouvaient dans les populations grecques et latines ne parvinrent pas à se développer. Aujourd’hui nous entendons par politique la science qui embrasse les intérêts des nations êt de l’humanité. Chez les anciens la politique réglait les affaires des cités. Les Grecs ne formèrent jamais une nation. Rome resta une république municipale, alors même quelle absorba tous les habitants de son immense empire. Elle aspira à la domination du monde et elle la réalisa dans de certaines limites. Or la monarchie universelle est la négation des nationalités. Voilà pourquoi l’antiquité ne fut point l'ère des nations. Elle tend "à l’unité sous forme d’une monarchie universelle. Nous avons dit quelle fut la mission de cette association forcée. 11 faut nous y arrêter un instant pour pénétrer davantage dans les desseins de Dieu, tels que lui-même nous les révèle par l'histoire.
LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE
N® 2. Les monarchies universelles
On demande pourquoi le monde ancien a été livré en proie aux conquérants? pourquoi ces vaines tentatives de monarchie universelle qui commencent en Orient et se continuent à Rome? Contraires aux desseins de Dieu, puisqu’elles détruisent les nationalitésqui ont leur principe en Dieu, elles se maintiennent néanmoins, à travers les siècles; cette ambition se communique d’une race à l’autre, et elle finit par être considérée comme un idéal. L’idéal est faux, mais tout est-il faux dans celte conception? Il y a deux éléments dans la nature, également divins, également légitimes, la diversité et l’unité. Aujourd’hui nous croyons que l’individualité est le but, et que l’unité est le moyen; mais c’est un moyen nécessaire; il est impossible que l’individu se développe et qu’il remplisse sa mission en dehors d’une société organisée , et il ne suffit pas d’une association quelconque, il faut qu’elle embrasse les peuples aussi bien que les individus. Donc le travail d’unité doit précéder le libre développement de l’individualité humaine, comme étant la condition indispensable sans laquelle l’homme ne saurait déployer ses facultés. Telle est la raison providentielle pour laquelle la guerre et la conquête dominent dans le monde ancien ; et c’est aussi la justification, au point de vue de Dieu, de la monarchie universelle.
Dans la haute antiquité, les hommes vivaient isolés et l’isolement resta l’idéal des anciens. Toutes les traditions s’ouvrent par un tableau idéalisé des premières sociétés humaines; et l’isolement était un des caractères que les poètes attribuaient à l’âge d’or. En réalité tous les peuples, quand ils paraissent sur la scène du monde, vivent d’une existence séparée, presque inconnus les uns aux autres. Cet isolement primitif laissa des traces jusqu’à la fin de l’antiquité. Les mots de royaume, d’empire, de république, nous font croire à l’unité politique là où régnait une diversité profonde. L’Inde a toujours été un assemblage de petites associations, n’ayant pas la conscience d’une patrie commune. L’empire des Perses n’était qu’une juxtaposition de peuples et de cités. Il n’y a
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jamais eu de Grèce, il n’y a eu que de petites républiques renfermées dans l’enceinte d’une ville. Rome resta toujours une république municipale. Que serait-il arrivé, si cette tendance à l'isolement n’avait rencontré aucun contre-poids? Le cercle de l’association se serait de plus en plus resserré au lieu de s’étendre, et les hommes sans lien entre eux, eussent été dans l'impossibilité de se développer, ils se seraient atrophiés ; c’est à peine si leur vie physique eût été possible.
Qui brisa l’isolement? qui associa les hommes? qui les mêla malgré eux? La guerre et la conquête. Voilà pourquoi la guerre est un fait universel dans le monde ancien. Elle est tellement de l'essence de l’antiquité, que les peuples les plus pacifiques, les plus isolés, ont été livrés, au moins pendant une phase de leur existence, à l’ambition des conquêtes. L’Inde eut son âge héroïque, avant de se replier sur elle-même dans la rêverie et le mysticisme. Les Pharaons égyptiens parcoururent l’Asie en conquérants. Le commerce lui-même était une conquête, la colonisation se faisait les armes à la main. On ne peut pas dire que les Grecs fussent une race militaire, cependant ils ne furent jamais sans guerre. Il y avait des peuples qui semblaient créés pour la guerre et pour la conquête : tels étaient les pasteurs de l’Asie, tels étaient les Romains. Quelle est l’ambition des conquérants, depuis le fabuleux Nemrod, jusqu'au peuple de Mars? La monarchie universelle. Aujourd’hui nous réprouvons la monarchie universelle, et nous maudissons les conquérants. Mais gardons-nous de transporter nos sentiments et nos idées dans l'antiquité. Que serait devenue l'espèce humaine si la guerre n'avait brisé l'isolement primitif? La Chine nous montre ce que devient une population nombreuse quand elle vit séparée du reste de l'humanité. Inutile d’insister. Dieu nous a révélé ses desseins, et nous avons essayé, ici même, de les exposer. Les rudes conquérants de l’Asie, poussés par une impulsion divine de conquérir un monde dont ils ignoraient l'étendue, commencèrent l’œuvre de l’unité; ils firent de l’Asie occidentale une grande monarchie, et la mirent en contact avec l’Europe. La domination universelle à laquelle ils aspiraient prépara la voie au Prince de la Paix.
LE PROGRÈS' DANS L’HISTOIRE
La religion des Grecs nous donne une idée de l’isolement dans lequel ils vivaient avant que la guerre et la conquête eussent mêlé les diverses tribus de la race hellénique. Chaque individu avait son dieu, chaque cité avait le sien. L’Olympe était l'image des relations qui existaient sur la terre. Dans la seule lie des Phéaciens, treize chefs se partageaient l’empire. Parmi les grandes entreprises de Thésée, on considéra comme la plus étonnante le projet qu’il exécuta de former un seul peuple des habitants de l’Attique : jusque-là ils étaient dispersés en plusieurs bourgs qui se faisaient la guerre les uns aux autres. Quel fut le premier principe d'unité au sein de cette diversité infinie? L’invasion dorienne et les longues convulsions qui en furent la suite constituèrent la Grèce en républiques séparées, mais unies entre elles par des liens suffisants pour leur inspirer le sentiment d’une destinée commune. Jusque-là les Grecs n’avaient pas de nom qui les distinguât comme peuple; les conquérants firent prévaloir celui de leur tribu : tous les habitais de la Grèce portèrent avec orgueil le nom d’Hellènes, comme les habitants des Gaules adoptèrent celui de leurs vainqueurs germains. Jusque-là la religion avait été un principe de division presque autant que d'unité ; les Doriens imposèrent aux vaincus leur culte particulier, qui eut dès lors l’autorité d’une religion nationale. Ce sont encore les conquérants qui inaugurèrent les jeux solennels où tout homme libre pouvait faire preuve de son habileté dans des exercices qui étaient une préparation aux rudes travaux de la guerre. Enfin on trouve dans les institutions doriennes le germe d’une forme politique qui, s’il avait pu se développer, aurait fait de la Grèce une nation grande et forte; le conseil amphictyonique fut la première ébauche du système de confédération qui est appelé à jouer un rôle considérable dans la constitution de l’unité humaine.
Une autre guerre, la plus sainte dont l’histoire ancienne fasse mention, la guerre médique donna une force nouvelle à l’unité hellénique. Le danger commun rapprocha les Grecs; la haine des Barbares qui survécut à la lutte, devint un lien d’union. C’est par l’opposition contre les Barbares que les Hellènes se sentaient une
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nation plutôt que par la sympathie qui les unissait. Il y a de l’exagération, de l’injustice, dans les sentiments des Grecs; mais il faut se rappeler que chez les anciens le patriotisme était exclusif, et souvent haineux. « Il était dans l’ordre de la nature, disait-on, que les Hellènes commandassent aux Barbares, les Hellènes étant nés pour la liberté et les Barbares pour la servitude. La Grèce seule connaissait la justice et l’empire des lois, tandis que la force régnait chez les Barbares. »
On a trop vanté le patriotisme des anciens. Nous le voyons ici à l’œuvre. La haine contre les Barbares était excessive chez les Hellènes, et ils n’en furent pas plus unis entre eux ; ils montrèrent, au contraire, qu'ils étaient incapables de s’élever à l’idée d’une patrie grecque. Ils ne concevaient l’unité que sous la forme d’une hégémonie exercée par une république dominante sur ses alliés et ses sujets. Cet empire était si dur que les historiens grecs en ont honte; ils disent que les Hellènes surpassèrent les Barbares en férocité. Il est certain que les Spartiates et les Athéniens opprimèrent même leurs alliés, et quand ils rencontraient de la résistance, ils traitaient les vaincus comme ils auraient fait des Barbares. Voilà pourquoi les hégémonies éi^iouèrent. Non seulement elles ne parvinrent pas à erhbrasser la Grèce entière; même dans les limites étroites où elles furent renfermées, elles furent si éphémères qu’elles méritent à peine une place dans l’histoire générale.
On pourrait croire que la haine des Perses aurait dû unir toutes les républiques dans une guerre de vengeance. Mais les hégémonies furent faibles contre l'ennemi commun, précisément parce qu’elles étaient déchirées par des luttes intestines. Il fallut que le héros macédonien unît les Grecs malgré eux. Aristote conseilla à Alexandre de traiter les Barbares en brutes. Le conquérant se montra supérieur au philosophe; mais son idéal aussi était faux; il aurait voulu unir les Hellènes et les Perses en un seul peuple. C’est l’utopie du conquérant qui aspire à la monarchie universelle. Le sentiment national des Grecs se révolta contre ces tentatives; il leur répugnait de devenir de$ Persans, des Barbares; si leur orgueil est condamnable, leur instinct 'était juste. Il n’était pas plus possible de transformer les Hellènes en Perses, que les Perses en Hellènes. Tout ce que le conquérant pouvait ambi-
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donner, c’était de répandre la culture hellénique dans le monde oriental. C’est ce que fit Alexandre. Voilà pourquoi l’humanité le saluera toujours du titre de grand.
La conquête est un instrument d’unité, mais elle ne suffit pas pour l’établir. En Orient les conquérants marquent leur passage par des ruines : « Babylone, Ninive, Ecbalane, Persépolis et Tyr ne sont plus; des peuples succèdent à des peuples, des empires à des empires. Il n’y a plus de nations qui s’appellent Babyloniens, Assyriens, Chaldéens, Mèdes, Phéniciens. Leur domination et leurs villes sont détruites, les hommes, dispersés çà et là, sont oubliés sous des noms différents. » Les Grecs ajoutèrent des ruines à celles qu’avaient faites les Barbares, et Rome, bien que sa politique fût plus conservatrice, ne reculait pas devant l’œuvre de destruction. C’est dire que la mission des conquérants n’est que préparatoire. L’ambition des plus grands était fausse, parce qu’ils poursuivaient un but impossible. Quant au vulgaire des conquérants, ils ne sont que des instruments dans les mains de Dieu.
Rome mérite d'être citée à côté d’Alexandre. Nous avons entendu les écrivains de l’empire célébrer cet état unique dans l’histoire de l’humanité, où les habitants de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique étaient concitoyens. Le spectacle de l’unité romaïne est admirable, quand on le compare avec l’état du monde, à l’avénement de Rome. Les peuples vivaient dans un sauvage isolement; la civilisation qui s’était développée en Orient, était restée étrangère aux Barbares qui couvraient la plus grande partie de l’Europe. Alexandre voulut unir les deux mondes, mais sa monarchie n’eut que la durée d’un éclair; sous ses successeurs, une effroyable anarchie désola l’Asie et la Grèce. Quel prodigieux changement après les huit siècles de la république romaine! Les Gaules, l'Espagne, la Bretagne lointaine parlent la langue de Rome, elles sont soumises aux mêmes lois, elles avancent d’un pas égal vers la civilisation : les Grecs sont devenus les concitoyens des Barbares, et leur culture pénètre dans tout le monde connu des anciens sous le nom latin.*
Mais la monarchie universelle a son revers. L’homme n’est pas en état de supporter une puissance qui embrasse le monde. Sa faiblesse grandit avec son élévation; au moment où il se croit
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