SOI
l’égal de Dieu, sa raison se perd et se trouble. De là les empereurs monstres. Ils jouissaient d’un pouvoir absolu, comme représentants de la souveraineté du peuple. Leur orgueil Tte se contenta pas de la domination du monde, ils voulurent être honorés comme des dieux. Qu'on se représente des monstres occupant le trône de l’univers, exerçant une puissance illimitée, se faisant adorer, et que l’on songe aux incalculables effets de ce renversement du sens moral! Qu’est-ce qu’une société qui supporte ces êtres monstrueux et qui les acclame? La dégradation du peuple souverain égalait celle de ses chefs. C’était plus que de la décadence, c’était de la décrépitude. Le même déclin minait les provinces. Lors de l’invasion des Barbares, elles n’opposèrent aucune résistance aux conquérants : elles étaient épuisées, énervées par le despotisme impérial. Tandis que ces peuples avaient jadis combattu avec héroïsme pour l’indépendance de leur patrie. Dans une monarchie universelle il n’y a point de patrie, et par suite il n’y a plus de vie individuelle : c’est le tombeau de l’humanité.
Dans les temps modernes, on voit les nations réagir avec violence contre les conquérants qui veulent les dépouiller de leur liberté. Chez les anciens, les coalitions sont rares, les insurrections plus rares encore. Cependant sous l’empire il y eut comme un premier éveil de l’esprit national. Quelque forte que fût la puissance d’assimilation de Rome, elle ne put détruire chez les vaincus tout souvenir de leur ancienne indépendance. Tant qu’elle fut victorieuse et redoutée, ces sentiments restèrent cachés; ils éolatèrent quand vinrent les revers. Dans la seconde moitié du troisième siècle, il y eut dans toutes les provinces un mouvement d’insurrection: c’est l’époque d’anarchie si improprement appelée le règne des trente tyrans. On vit presque en même temps les Gaules, la Pannonie, l'Ulyrie, la Grèce, l’Afrique, l’Égypte, l’Orient nommer des Césars; ce ne furent pas les légions qui prirent l’initiative de la révolte, mais les provinces. On dirait que d’instiuct elles voulaient concentrer leurs forces pour résister aux Barbares qui commençaient leur invasion. La tentative échoua, parce que l’esprit de nationalité n’avait pas assez de force dans l’antiquité pour organiser des États. C’étaient précisément les Barbares qui avaient cette haute mission.
L’idée d’une monarchie universelle, que l’Empire avait réalisée
LE PROGRÈS DANS l’HISTOIRE.
pendant des siècles était si imposante, qu’elle frappa les Barbares d'étonnement et de respect; elle survécut au naufrage de l’antiquité. Cependant il y avait dans les croyances religieuses des anciens une protestation instinctive contre l’unité absolue que Rome païenne et après elle Rome chrétienne voulurent imposer au monde. Quand les chrétiens annoncèrent la haute ambition de répandre leur foi dans toute la terre, les philosophes leur opposèrent qu’ils tentaient une œuvre impossible : « Les variétés des nations, dit Celse, tiennent à des différences fondamentales qu'aucune puissance humaine ne peut détruire; les divinités nationales sont les auteurs et les représentants des ces diversités. » Julien, un des plus énergiques organes de l’hellénisme, nous dira le dernier mot de la sagesse ancienne sur l’idée de d’unité et de nationalité : « Nous admettons, dit-il, un créateur du monde, mais ce n’est pas lui qui régit les nations; il abandonne ce soin à des divinités secondaires, locales, dont chacune représente un élément de l’humanité, et une vertu diverse, courage, habileté, prudence. Les peuples dont elles dirigent les destinées se distinguent par les mêmes caractères. » Julien fait appel à l’histoire : « Les Gaulois et les Germains sont d'un courage téméraire, tandis que les Grecs et les Romains unissent l’esprit pplitique à la valeur. La sagacité et l’adresse sont les traits caractéristiques des Égyptiens. Les Syriens sont tout ensemble mous et rusés, légers et dociles. Direz- vous que ces différences sont accidentelles? Les attribuerez-vous au hasard? Niez alors la providence. Si ces variétés ont une cause, elle doit être en Dieu. C'est donc une impiété de songer à les détruire. Si Dieu avait voulu confondre toutes les nations dans une grande unité, il aurait donné à tous les hommes une même langue, un même corps, un même ciel, une même terre. Il a fait tout le contraire. Nos langues sont diverses. Les Scythes et les Germains diffèrent totalement des Éthiopiens et des Libyens, de même que toutes les conditions de leur existence physique. Il est impossible que l’homme défasse ce que la nature a fait. En veut-on la preuve? L'empire romain contient un grand nombre de nations d’un génie divers. Est-ce que les lois communes et une longue communauté d’existence ont effacé cette diversité? Où sont les Barbares qui se soient distingués dans la philosophie et les sciences? »
LES NATIONALITÉS
Julien combattait l'unité religieuse; il ne voulait pas de la religion du Christ, et il espérait que l’hellénisme serait indestructible. Il y a beaucoup de vrai dans ce qu’il dit de la diversité innée des génies nationaux. Seulement lui. César, ne se doute pas qu’il ruine l’empire. L’unité religieuse se conçoit encore plus aisément que l'unité politique. Ce que Julien dit des Barbares, prouve qu’il y avait chez les anciens un irrémédiable esprit de division. Elle était incapable de réaliser la vraie unité, la seule qui soit conciliable avec l'existence des nationalités, l'unité intellectuelle et morale. Cette mission était réservée au christianisme et aux Barbares que les anciens, dans leur orgueil aristocratique, confondaient presque avec les brutes.
§ 3. Le ohriitianUme et le» Barbare»
N° 1. L'unité catholique
Le premier mot de l’apôtre des Gentils est : plus de Barbares! Julien vient de nous dire que la diversité des nations tient aux divinités nationales. Cette idée de dieux nationaux était si profondément enracinée dans les sentiments des anciens, qu’elle se fit même jour chez les Juifs. Le christianisme répudia toute particularité nationale dans le domaine de la religion. « Dieu est-il seulement le Dieu des Juifs, s’écrie saint Paul? Ne l’est-il pas aussi des Gentils? Oui, il l’est aussi des Gentils, car il n’y a qu’un seul Dieu. Il n’y a pas de distinction entre le Juif et le Grec, parce qu’ils ont tous le même Seigneur, ils sont tous un en Jésus-Christ. » Voilà le grand progrès réalisé par Jésus-Christ : l’unité religieuse. Que deviendra le monde politique, sous l’empire d’une foi qui sera la même pour tous? Le Christ abandonna le monde à César, et ses apôtres ne songèrent comme lui qu’à un royaume de Dieu, à une unité purement spirituelle. Mais le principe de l’unité spirituelle ne doit-il pas aboutir à l’unité temporelle? Au moyen âge, et sous l’influence du catholicisme, on proclama comme doctrine religieuse et politique : un Dieu, un pape, un empereur. L’idée de
nationalité qui existait en germe chez les anciens, disparaît complètement. Cosmopolite par essence, l’Église est peu favorable aux nations. Le spiritualisme évangélique contribua à briser les liens de la patrie. Il enseigna aux hommes qu'ils n’ont d’autre patrie que le ciel, que le but de leur existence sur cette terre est de devenir membres de la cité de Dieu. C'est l’Église qui représente cette cité sur la terre. Le lien qui attache le fidèle à l'Église absorbe celui qui l'attache à sa patrie. Quand le croyant est tout, le citoyen n’a plus de raison d’être.
C’est ainsi que se forma l’idée de l’unité catholique. L’unité fut considérée comme la perfection, et la diversité comme le principe de l’imperfection. « Plus une chose est une, dit saint Thomas, plus elle a de valeur et de dignité. » L’unité ne pouvait pas rester purement spirituelle. On conçoit que les premiers chrétiens, qui attendaient d’un jour à l'autre la consommation finale, n’aient pas songé à une unité extérieure : mais quand l'Église donna un corps à l’unité des âmes, l’on dut aboutir aussi à une unité temporelle. On croyait que l’Église était établie par Dieu pour conduire l'humanité à sa tin, c’est à dire au salut éternel. Comment remplira-t-elle cette mission? Elle rencontre de l’opposition, de la résistance : qui la brisera? Les rois sont armés du glaive, Dieu le leur a mis en main, pour le tirer au service de l’Église. Mais s’il n’y a qu’un organe de la puissance spirituelle, il ne doit aussi y avoir qu'un organe de la puissance temporelle. De là la doctrine de l’unité par le pape et l’empereur : le pape présidant à la destinée des hommes, et l’empereur lui prêtant son appui.
La chrétienté a donc deux chefs : l'antiquité n’en connaissait qu’un, l’empereur. A côté de l’empereur, pour mieux dire, au dessus de lui, l’Église place le pape. Ce n’est pas que le pape prétende absorber la puissance civile; il reconnaît l'empereur comme chef temporel de la chrétienté, mais il a le droit de lui commander, dès que l’intérêt de l'Église est en jeu. Le pape est l'âme, l’empereur le corps, et lè corps naturellement est subordonné à l’âme, au service de laquelle il est destiné. Au moyen âge, on aimait à comparer les deux puissances à deux luminaires, la papauté au soleil, l’empire à la lune. Les empereurs acceptaient ce symbole, bien qu’il implique une immense supériorité pour les chefs du pouvoir spirituel. Dans la conception idéale de l’unité catholique,
LES NATIONALITÉS
il y a harmonie entre le pape et l’empereur, comme entre l’ûme et le corps. Mais s'il y a désaccord, qui le videra? Le pape. En définitive l’empire n’est que le bras armé de l’Église. Au point de vue du catholicisme rien n’est plus logique. Les papes, vicaires de Dieu, ont empire sur les âmes, donc aussi sur les corps.
Dans l’antiquité, l’unité était un simple fait; la monarchie universelle était le produit de la force, de la conquête. Au moyen âge, l’unité devient un dogme. Tous les partis l’acceptent ; les nationalités n’ont plus de défenseur. Le plus grand poète de l’ère catholique nous dira quel était l’idéal conçu sous l’inspiration du christianisme traditionnel. Le Dante est dominé par la pensée de l’unité, à ce point que, méconnaissant les desseins du Créateur, il déclare que la diversité est le mal absolu, tandis que l’unité est le bien par êxcellence. L’idéal de l’humanité est donc la monarchie universelle. Là où il y a des États indépendants, il y a nécessairement division, lutte et guerre. Le seul moyen d’assurer la paix, c’est de réunir tous les peuples sous les lois d’un seul monarque. Ce sera l’âge d’or, rêvé par les poètes ; la justice reviendra habiter la terre, d’où elle est bannie par la violence qui y règne. La monarchie universelle est plus qu’une institution politique, elle a son fondement dans l’essence de Dieu, et de son œuvre, la nature. Dieu est l’unité par excellence. L’humanité doit répondre à son principe; il faut donc qu’elle soit une, régie par un seul chef. Dieu a donné cette loi à l’homme, en le créant à son image ; c’est en lui obéissant que le genre humain trouvera l’harmonie et le bonheur.
Nous rencontrons les mêmes idées chez un pape. Æneas Sylvius nous apprendra ce que deviennent les droits des nations et des individus dans l’idéal de l’unité catholique. Il dit comme le Dante que la monarchie universelle est le seul moyen d’assurer la paix. Il croit aussi que telle est la destinée que Dieu a assignée au genre humain. L’histoire est la révélatiqn des desseins de Dieu; or depuis la plus haute antiquité, on voit que la monarchie tend à devenir de plus en plus universelle. C’est pour la réaliser que la providence créa le peuple-roi. Comment concilier cette unité avec l’existence des nations qui commençaient à se former, lorsque Æneas Sylvius écrivait? Il nie le droit des nations, il y voit une espèce d’usurpation sur la volonté de Dieu : l’empereur.
LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE
pas plus que Dieu, ne peut avoir un égal. Ce n’est pas que l’écrivain catholique veuille détrôner les rois, il les maintient, mais en les privant de l’indépendance et de la souveraineté; ils doivent obéir à l’empereur, comme des sujets à leur prince. Ce devoir d’obéissance est absolu. Il ne reste pas une ombre de liberté, ni aux individus, ni aux princes. L’empereur a un pouvoir illimité sur les biens. C’est lui qui l'ait la loi, et il est au dessus de la loi; on ne peut pas plus appeler de ses sentences que de celle de Dieu, car le monarque universel est le représentant de Dieu dans les choses temporelles.
L’idéal catholique était, en un certain sens, l’expression de la réalité. Il y avait unité dans la foi; les papes réprimaient toute dissidence, au besoin par le fer et le feu. Il y avait unité de langue, au moins pour la religion et la science; l’ÉgliSe imposa le latin aux peuples barbares comme langue sacrée. Rejeter les langues nationales, c’était répudier les nationalités, c’était les empêcher de naître et de se développer. En réalité, tant que le catholicisme domina, il n’y eut pas de nations, et s’il avait maintenu sa domination, il n’y en aurait jamais eu. Au point de vue catholique, les nations sont une déviation .de l’idéal divin, et presque une révolte contre Dieu. Les plus illustres docteurs du moyen âge enseignent que si Adam n’avait pas péché, les hommes n’auraient formé qu’une famille dont il eût été le chef et par conséquent le maître. Donc l’unité, sous la forme d’une monarchie, est la volonté de Dieu. Comment la diversité nationale s’est-elle introduite? Par une suite du péché. L’unité de langue était un des caractères de l’existence parfaite du paradis; la diversité de langage est donc une conséquence de la chute. Tel est le récit de la Bible. Quand l’orgueil des hommes s’insurgea contre Dieu, en bâtissant la tour de Babel, Dieu confondit leurs langues. De là date la séparation des peuples. « La parole, dit Bossuet, est le lien de la société eutrç les hommes, par la communication qu’ils se donnent de leurs pensées. Dès qu’on ne s’entend plus l’un l’autre, on est étranger l’un à l’autre. Si je n’entends pas, dit saint Paul, la force d’une parole, je suis étranger et barbare à celui à qui je parle, et il me l’est aussi. » On doit donc dire, au point de vue de la révélation chrétienne que le partage du genre humain en nations est une punition infligée aux hommes pour leur orgueil.
LES NATIONALITÉS