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Voilà pourquoi les ultramontains sont les ennemis-nés de toute nationalité. Dans leur ordre d’idées, il n’y a pas de place pour les nations. Après la révolution de 48, il y eut un mouvement national qui menaça l’existence de l’empire d'Autriche. Un concile se réunit à Vienne : il prit parti pour les oppresseurs contre les opprimés au nom de la révélation : « La diversité des langues, disent les évêques, est une suite du péché, elle est due à une révolte contre Dieu, à la dépravation de l’espèce humaine (1). » Telle est aussi la doctrine professée par les jésuites. Grand est l’embarras des révérends pères; ils n’aiment pas de heurter de front les sentiments dominants. Ce sont eux qui ont imaginé le pouvoir indirect du pape sur les choses temporelles, en niant qu’il eût un pouvoir direct : c’était donner satisfaction, en paroles, à la souveraineté des nations, tout en les subordonnant à la puissance du pape. Us jouent la même comédie de nos jours. Comment nier les nationalités, alors que, de tout côté, elles sortent de leur tombeau ? Mais, s’il y a des nations indépendantes, que devient l’unité catholique? Il faut leur laisser le nom en les dépouillant de ce qui fait l’essence de leur vie. Les jésuites vont prouver aux nations qu’elles seront libres, tout en étant dépendantes de l’Église.
Nous croyons aujourd’hui que l’indépendance est le caractère essentiel des nations, de même que la liberté est le caractère essentiel de l’individu. Quand l’homme est esclave ou serf, quand il est dépendant d’un supérieur, il cesse d’être une personne. N’en serait-il pas de même des nations? Non, dit le jésuite Taparelli : l’indépendance, que les philosophes réclament pour les nations, est une indépendance sauvage; leur individualité est de la barbarie, car c’est de l’égoïsme. L’essence de la société consiste dans la subordination, il faut donc que les nations soient subordonnées au tout. Quel est ce tout? Naturellement l’Église, la société divine et universelle. Quel rapport y aura-t-il entre les nations et l’Église? « La nationalité est au catholicisme, ce que le moyen est à la fin; un catholique ne peut trouver cette fin hors de l'Église, puisqu’il est persuadé que, hors de l’Église, il n’y a pas de salut. Il faudra donc reconnaître et confesser en théorie comme én pratique, que pour le catholique, l'union avec l’Église est bien plus
(I) Journal historique et littéraire. 1 XVI, pag. 310.
LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE
importante que l’unité nationale. » Ce sont là des vérités évidentes. Que l’on ne s’effraie pas de cette dépendance, de cette subordination! Cela veut dire que les nations doivent être subordonnées à la justice. Car c’est aussi une vérité évidente que l’Église est l’empire du droit. « Maîtresse suprême du vrai et proL tectrice naturelle du droit, c’est sur le droit qu’elle s’appuie tout entière. Elle assufe le droit contre les invasions de la force. » Notre docteur ultramontain en donne une preuve également évidente, car sa doctrine est fondée sur les faits : c’est le catholicisme qui garantit les sociétés de l’esclavage des consciences. Malheureusement l’orgueil d’un moine frénétique a troublé cette imposante harmonie. Luther a ranimé dans les cœurs l'égoïsme individuel; l’égoïsme national en découle comme une conséquence logique. De là les guerres cruelles et l’ambition des conquêtes qui troublent la chrétienté, ainsi que la perfide diplomatie. Machiavel est disciple de Luther ; avant lui on ne savait ce que c’était que la guerre et la conquête.
A quoi tend cette théorie des nationalités? A justifier l’asservissement de l'Italie. Notre révérend père dit que l’Église a procuré la liberté aux esclaves en leur prêchant l’obéissance, ce qui revient à dire qu’elle a aboli l’esclavage en prêchant la servitude. C’est aussi en prêchant aux princes et aux peuples le respect des droits qu’elle a fondé la liberté internationale. Qui ne sait que les papes ont été les défenseurs infatigables de la nationalité et de l’indépendance italiennes? Les jésuites, leurs fidèles organes, soutiennent la même cause au dix-neuvième siècle; ils prêchent aux Italiens la dépendance et par là ils lui procurent la liberté. Il ne s’agit pas seulement de reconnaître que l’Italie est dépendante de l’Église, ce bonheur lui est commun avec toutes les nations. Les jésuites veulent de plus que l’Italie respecte les liens de dépendance dans lesquels elle se trouve à l’égard de l’Autriche; car cette dépendance a été consacrée par des traités ; c’est donc un droit. Vainement invoque-t-on la nature, pour justifier l’insurrection des Italiens contre des conventions faites sans eux et contre eux. Le droit l’emporte sur la nature (1).
(I) Essai théorique de droit naturel, basé sur les faits, par le R. P. TaparelH d'Aztglio , traduit de l'italien, t. IV, pag. 376, auiv., 365 et suiv.
LES NATIONALITÉS
Voilà comment le catholicisme assure et garantit les nationalités ! .
Nous revenons à l'unité catholique. C'est la monarchie universelle et la pire des monarchies, car elle tue toute vie individuelle. L’individu est enchaîné depuis sa naissance jusqu’à sa mort par un dogme immuable dont il ne peut s’écarter sans encourir la damnation éternelle. Il en est de même des nations; elles n'ont pas d’existence qui leur soit propre, elles procèdent de l'Église, et lui sont subordonnées, comme le moyen l’est au but. La domination de l’Église s’étend à l’humanité entière, car son pouvoir vient de Dieu, et il lui a été confié sur tous les peuples. Une doctrine qui détruit l'individualité de l’homme et des nations, est viciée dans son essence. C’est une fausse unité. En réalité Rome catholique ne fait que continuer Rome païenne. On prétend qu'elle respecte le droit et qu'elle le garantit ; la vérité est qu'elle anéantit tout droit. Pour Rome païenne, cela est évident. Ce n’est pas moins évident pour Rome catholique. A quel prix établit-elle l’unité! Ën imposant sa foi aux peuples, et en extirpant tout dissentiment par le fer et par le feu. Voilà comment elle assure la liberté des consciences dans le sein de la chrétienté. Quant aux infidèles, ils sont sans droit, de même que les Barbares dans l’antiquité. Les papes les livrent aux princes orthodoxes pour en faire la conquête, et pour les convertir ensuite à la foi romaine. Cela s’est fait au moyen âge ; cela s’est fait encore au début de l’ère moderne. C’est ainsi que l’Église fonde le droit entre les nations.
Tels sont les vices de l’unité catholique. Cependant, bien que fausse comme toute monarchie universelle, cette unité a été un progrès sur la monarchie telle que les anciens la concevaient, telle que Rome païenne la réalisa. L'unité antique était purement matérielle, et elle prétendait néanmoins dominer sur les intelligences aussi bien que sur les corps. L’empereur était en même temps pontife; il régnait sur les consciences; l’homme était absolument sans droit. Celte unité fut brisée par le christianisme; il enleva à César l’empire des âmes, et proclama qu’elles ne rele-
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vaient que de Dieu. Il est vrai que l’Église revendiqua pour elle l'obéissance que les hommes ne doivent qu’à la Divinité; mais elle le fit comme organe de Dieu; en lui obéissant, on n’obéissait pas aux hommes, mais à Dieu. C’était dire qu’il y a dans la nature humaine un élément qui échappe à toute domination temporelle; c’était donc reconnaître l’individualité de l’homme, premier principe de l’individualité nationale.
L’unité catholique, fondée sur une puissance spirituelle, devait aussi se proposer un but spirituel. Ceci encore est un progrès sur l'antiquité. Conquérir et dominer, telle était l'ambition de Rome, telle était sa mission, dit Virgile. C’est l’égoïsme dans toute sa brutalité. L’unité catholique est spirituelle, et elle a un but spirituel, le salut. Au moyen âge, l'Église était réellement puissance spirituelle. La société était en proie à la barbarie; l'Église avait une intelligence et une moralité supérieures; elle était appelée à élever les races barbares. C'était une rude tâche. La domination qu’on lui a tant reprochée, fut une lutte permanente contre la force. C’est à cette lutte de l’esprit contre la matière que nous devons notre culture morale et intellectuelle. Pour la première fois, une monarchie universelle se propose le noble but d'élever les hommes. Et ce but, l'Eglise l’a atteint, dans les limites et avec les erreurs attachées à l’imperfection humaine. Mais, par sa na- • ture même, la mission était temporaire. Un pouvoir spirituel est un pouvoir éducateur; ce pouvoir suppose la minorité de celui qui est élevé; il cesse quand l’éducation est achevée. L’Église voulut perpétuer sa puissance, en s’appuyant sur un prétendu droit divin. Là est l’erreur, là commence l’abus. Aujourd’hui les peuples, élevés, moralisés, peuvent eux-mêmes diriger leur destinée. Toutefois ils doivent puiser une leçon dans l’éducation catholique qui a servi à les émanciper. C’est au nom de l’esprit, que l’Église a dominé sur les corps. Cet empire est légitime en ce sens que le développement intellectuel et moral est le but suprême de l’humanité; le développement matériel n’est que le moyen, l’instrument. Malheur aux nations qui prennent le moyen pour le but! Leur sort sera celui des peuples anciens, morts dans la pourriture de l’égoïsme.
LES NATIONALITÉS
N° 2. La diversité germanique
La différence entre les Germains et les anciens est radicale. Ils . ne conçoivent pas l'unité, ils ne savent ce que c’est que l’État; c’est à peine s’ils connaissent les liens de la famille, encore permettent-ils de les briser. L’individualité la plus absolue, tel est le principe de leur existence. Ils vivent libres dans leurs forêts, et n’acceptent d’autre dépendance que celle qu’ils ont volontairement consentie. Quant à la société, elle n'a aucun droit; à vrai dire, elle n’existe pas encore, car il n’y a de société que quand elle est organisée, et que l’État a un pouvoir sur ses membres. Dans l'antiquité, l'État était tout; il absorbait l’homme et le citoyen. Chez les Germains, l'État n’est rien, l’individu est tout.
Il n’y a rien de plus étranger aux Barbares que l'unité. Les Romains, nés pour conquérir et dominer, avaient les facultés requises pour devenir le peuple-roi. Ils ont l'esprit juridique au plus haut degré; aucun peuple ne les a égalés dans la science du droit. Le droit est pour eux un instrument de domination; il assouplit les nations vaincues et finit par les transformer en Romains. Cet esprit juridique manque aux Germains; ils laissèrent leurs coutumes et leurs lois aux vaincus, aux tribus germaniques aussi bien qu’aux habitants des Gaules. De là ce singulier caractère du droit, après l’invasion des Barbares, que l’on appelle la personnalité du droit. Dans un seul et même empire, le droit varie selon la race, selon la tribu, peu s'en faut que chaque individu n’ait le sien. On a cherché la raison de ce fait qui est unique. Précisément parce qu’il est unique, il faut dire avec Montesquieu que l’esprit des lois personnelles était chez les Germains avant qu'ils partissent de chez eux, qu’ils le portèrent dans leurs conquêtes.
L’esprit des Germains est donc celui de la diversité, de l’individualité. De là procède le principe des nationalités, car la nationalité n’est autre chose que la reconnaissance du droit qu’ont les nations à une existence individuelle, au même titre que les hommes, C’est cette force individuelle qui brisa l’unité romaine, et par là les Barbares renversèrent le grand obstacle qui empêchait les natio-
LE PROGRÈS DANS I-’hISTOIRE.
nalités de se développer. Cela ne suffisait point. S’il n’y a pas eu de nations dans le monde ancien , ce n’est pas parce que les monarchies universelles les absorbèrent. Avant que Rome fit la conquête de la Grèce, rien ne s’opposait à ce que les Grecs ne se constituassent en nation; cependant ils vivaient séparés et hostiles. . Ce qui manquait aux anciens , c’est la conscience de la personnalité humaine; de là l’esclavage, de là l’absence de nations, de là les tentatives de monarchie universelle; ne reconnaissant pas de droit à l’homme comme tel, comment en auraient-ils reconnu aux nations? Par contre, les Barbares exaltant les droits de l’individu jusqu'à l’exagération , devaient finir par respecter aussi les droits des nations.
Les nationalités étaient donc dans la logique des principes, mais pour les constituer il fallut un travail séculaire. Dans les desseins de Dieu, les nationalités européennes devaient se former du mélange des populations primitives que les Romains trouvèrent dans le monde occidental et des populations d’origine germanique. Tels sont les éléments qui constituent encore aujourd'hui les grandes nations, l’Angleterre, la France, l’Espagne, l'Italie, l’Allemagne. Mais pour que les vaincus et les vainqueurs formassent une nation, il fallait avant tout la fusion des races. Or, les Barbares méprisaient les Romains, ils se séparaient d’eux par le droit et par les mœurs. Une longue coexistence était nécessaire pour que les antipathies cédassent aux intérêts d’une vie commune. Cela explique, au point de vue providentiel, pourquoi les Barbares essayèrent de reconstituer l'unité romaine. L’unité fut bien incomplète, car les Barbares étaient absolument incapables de rétablir l'unité que les Césars romains avaient été impuissants à maintenir. Mais elle suffit aux desseins de Dieu. Quand l’unité carlovingienne se dissout, la fusion des races est achevée : il n’y a plus de lois personnelles : le droit varie, non pas d’après les races, mais d’après les territoires. C’est le premier pas vers la constitution des Etats modernes et des nationalités.
On les trouve déjà en germe dans l’empire de Charlemagne. L’Angleterre était un État à part, l’élément germanique s’y mêlait avec l’élément celtique; de la fusion naquit une nation forte et progressive à qui un rôle glorieux est réservé dans le développement de la civilisation. La France, l’Allemagne et Fltalie formaient
LES NATIONALITÉS. SIS
le nouvel empire d'Occident; mais l’union n’était que temporaire, la séparation était dans les mœurs, dans les désirs et dans les passions des populations. Séparée de l’Europe par les Alpes, l’Italie était destinée par la nature même à une existence à part. Les Gaules formaient le noyau de l'empire carlovingien; la Germanie était une conquête. Ainsi l’union des deux pays était le produit de la force, non de la nature. La nature a déposé sur les deux bords du Rhin des germes de nations diverses ; ils se développèrent sous le régime de la conquête, plus forte que l’apparente unité qui les enchaînait. Vers le milieu du neuvième siècle, le traité de Verdun consacra la séparation. Elle était déjà accomplie dans les mœurs. Les langues, expression de la diversité des nations, divisaient l'Allemagne et la France. Lorsque les rois et les armées se réunirent pour mettre un terme aux longues guerres qui avaient déchiré l'empire sous les fils de Louis le Débonnaire, les discours et les serments se firent en langue romane par les Gallo-Francs, et en langue allemande par les peuples germains. Le neuvième siècle vit les premiers essais d’une littérature nationale en France et en Allemagne. Ces premiers accents des langues modernes sont comme l’éveil du génie national des peuples de l’Europe. Il a encore fallu des siècles pour que les nations prissent racine et vie.
Pourquoi les nations ne se constituèrent-elles pas définitivement après la dissolution de l’empire de Charlemagne? Le morcellement ne s'arrêta pas aux grands royaumes que nous venons de signaler; les royaumes eux-mémes furent remplacés par des duchés, des comtés, des baronies; à la fin du dixième siècle, il n’y avait pas moins de cinquante-cinq fiefs en France, et les fiefs se sous-divisèrent encore en vassalités. Pourquoi fallut-il le morcellement du régime féodal avant d’arriver à la formation des nations? Ce qui distingue profondément les nations modernes des républiques de Grèce et de Rome, c’est l’unité des classes sociales; la nation est une, parce que tous les éléments qui la composent sont un, tous les hommes jouissent des mêmes droits parce qu’ils sont hommes. D’où date cette égalité, sans laquelle l’unité nationale n’est qu’une fiction? Du régime féodal. A la dissolution de l’empire de Charlemagne, il y avait encore mille débris de l’antique esclavage; à la fin du régime féodal, il n’y a plus de serfs, tout homme est libre et l’égal de son semblable. C’est alors seule-
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ment que l’unité nationale devient possible. Les nations sont de grandes individualités; il est plus difficile d’admettre leur personnalité que celle des individus. Il est donc absolument impossible qu’il y ait des nations, tant que la personnalité humaine n'est pas reconnue dans tous ses droits. Voilà pourquoi l’ère des nations date de 89.
Il y a un fait très remarquable qui atteste la puissance de l’esprit national sous le régime barbare : c’est qu’il se fit jour dans le sein même de l’Église catholique. Jusqu'au dixième siècle, l’épiscopat lutta dans les divers pays de l’Europe contre la suprématie de Rome. C’est l’esprit national qui refusait de plier sous la domination du souverain pontife. Il en fut ainsi en Angleterre, déjà avant l’invasion des Anglo-Saxons. Il y a dans la race britannique un besoin de liberté qui est incompatible avec la dépendance. L’Église bretonne se séparait de l'Église romaine par certaines observances religieuses; c’était comme une barrière contre les envahissements de Rome. Lorsque les Anglo-Saxons, convertis par des missionnaires romains, voulurent réunir les Bretons à leur Église, les vaincus résistèrent : « Jamais, dit un prêtre breton, nous n’avouerons les prétendus droits de l'ambition romaine, non plus que ceux de la tyrannie saxonne ; nous ne devons d’obéissance qu’à Dieu. » Rome employa les armes et l’influence des conquérants germains, pour briser la résistance des Bretons et les ramener à l’unité. Elle réussit d’abord. Mais l’esprit individuel de la race anglaise l’emporta sur le respect et le dévoûment que l’Église d’Angleterre devait à son chef qui était en même temps son père. Ce qui prouve la puissance de l’élément national, c’est que la langue germanique disputa l’empire à la langue romaine, dans le culte. Il fallut une nouvelle invasion, une nouvelle conquête, faite sous les auspices de la papauté, pour rattacher l’Angleterre pendant quelques siècles au saint-siège.
Le même besoin d’indépendance agitait l’Église franke. Tout en protestant de son respect pour le vicaire du Christ, elle maintint sa liberté en matière de discipline et même en matière de dogme. Au neuvième 3iècle, le concile de Nicée excommunia ceux qui ne
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