‹ La philosophie de l'histoireChapitre 32 sur 41 · SIS · texte numérisé non relu

SIS

rendaient pas le culte de dulie aux images des saints. Ce culte répugnait au génie de l’Occident; Charlemagne le réprouva dans un écrit qu’il fit rédiger et qu’il envoya au pape. Adrien s’étant prononcé pour le nouveau dogme, le roi assembla un concile pour décider la question. Trois cents évêques, réunis à Francfort, condamnèrent, d’un consentement unanime, la croyance décrétée à Nicée et approuvée par le pape. Au neuvième siècle, la querelle se ranima. Le concile de Paris persista à repousser le culte des images comme une superstition. Ainsi l’Église franke osait se mettre en opposition avec Rome sur un point de foi. L’épiscopat tenait avec plus de ténacité encore à son indépendance; et ici il avait pour appui l’orgueil royal. Un pape ayant affecté un langage hautain et impérieux dans sa correspondance avec Charles le Chauve, le roi répondit que les chefs de la nation franke, nés de race royale, n’avaient point passé jusqu’ici pour les lieutenants des évêques, mais pour les seigneurs de la terre; que Dieu avait établi les rois pour commander et non pour être les serviteurs des papes. L’Église gallicane conserva toujours cet esprit d’indépendance, preuve que l’esprit national était plus vif dans la Gaule franke que partout ailleurs.

Les Églises nationales succombèrent néanmoins sous la puissance de l’unité qui est de l’essence même du catholicisme. Au point de vue providentiel, il faut s’eu féliciter. Une Église nationale est nécessairement soumise à l’influence de l’État, et qu’était-ce que l’État au dixième siècle? La force brutale, la 'violence. Conçoit-on l’Église universelle dominée par les mille petites tyrannies qui vont surgir? Conçoit-on l'Église, une par essence, divisée à l’infinie? L'unité la plus forte était une condition d’existence pour l’Église, au milieu de l'anarchie féodale. Mais l’unité a aussi ses écueils. Elle annule l’indépendance des nations. Les nations sont souveraines dans les limites de leur territoire; quand il y a au dessus d’elles une puissance supérieure qui a le droit de leur commander, il n’y a plus de nationalité. Si la papauté parvint à établir sa domination, c’est que les nations n'existaient encore qu’en germe. Il n’y avait, en réalité, au commencement du moyen âge, qu’une seule nationalité fortement caractérisée. La nation grecque survécut seule au naufrage de l’antiquité, et c’est aussi la seule qui n’ait jamais reconnu la suprématie même spirituelle de

LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE

St#

Rome. C’est un témoignage remarquable de la force de l’esprit national. Le schisme qui sépara l'Église grecque de Rome ne tient pas à la religion, car les différences religieuses des deux confessions sqnt insignifiantes, il tient à l'opposition de race et de civilisation entre l’Orient et l’Occident; il déchira l’unité chrétienne, et se perpétua comme une protestation contre l’unité absolue que la papauté voulait imposer au monde.

Au treizième siècle, la papauté avait atteint le plus haut degré de son autorité. Sa domination avait tous les vices d’une monarchie universelle; elle aboutit nécessairement à l’oppression, et l’oppression provoqua la résistance. Ce fut la première manifestation de l’esprit de nationalité, au sein de l’Europe moderne. La nation française prit l’initiative de la révolte. Louis IX déclara, dans la fameuse Pragmatique Sanction, que son royaume avait toujours relevé de Dieu seul, et qu’il entendait qu’il ne relevât que de lui. Au quatorzième siècle, il se trouva un roi moins disposé encore que saint Louis à abdiquer son indépendance, et un pape plus outrecuidant que les grands pontifes du moyen âge. Boniface voulait faire de la suprématie romaine un dogme. Philippe le Bel fit appel à la nation, il convoqua les États généraux. Pour la première fois l’on y vit tigurer à côté des barons et des evéques, les bourgeois, maires et échevins des villes. C'est l’avénement de la véritable nation. Les États généraux de Philippe le Bel, disent les historiens français, ouvrent l’ère nationale de France; c'est son acte de naissance. Écoutons la déclaration des barons : « Le pape prétend que le roi est son sujet quant au temporel, tandis que le roi et tous les Français out toujours dit que, pour le temporel, le royaume ne relevait que de Dieu seul. Le pape a fait appeler les évêques du royaume pour réformer les abus qu’il lui platt de dire que le roi et ses officiers commettent au préjudice du clergé, de la noblesse et de tout le peuple. Les seigneurs protestent que, s’il y a une réforme à opérer, iis ne la veulent que par l’autorité du roi et non par le pouvoir du souverain pontife. » C'était proclamer que la nation entendait elle-même diriger ses destinées.

L’empire d’Allemagne, rétabli par la papauté, était presque considéré comme un fief du saint-siège. Au quatorzième siècle, les papes prétendirent que le serment de fidélité que l’empereur

LES NATIONALITÉS

prélait à son couronnement était un serment de vasselage; qu’à . la mort du vassal, l’empire était vacant, que le pape succédait à l’empereur, que c’était à lui à nommer le vicaire de l’empire, jusqu’à ce qu’il eût confirmé l’élection faite par les princes. Jean XXII voulut exercer ce prétendu droit. C’était frapper les princes allemands en même temps que leur chef. Si l’empereur n’était que le vassal du souverain pontife, qu’étaient-ils eux qui l’élisaient? Iis déclarèrent que le roi tenait son pouvoir des princes et non du pape; une diète réunie à Francfort décréta comme loi fondamentale, que l’empereur relevait de Dieu seul.

Les abus de la monarchie universelle de Rome jouent un grand rôle dans l’éveil des nationalités. Nulle part les légats, ces proconsuls mitrés, montrèrent autant d’insolence qu’en Angleterre. Depuis la honteuse soumission de Jean Sans-Terre, l'ile libre des Bretons était comme le domaine des papes; ils en usaient et en abusaient. Ils ne se contentaient pas de frapper des contributions qui épuisaient les églises, ils en conféraient les bénéfices à des étrangers, à des Italiens. Ces bénéficiers vivaient la plupart loin de l’Angleterre et dissipaient dans les délices le patrimoine des pauvres. Ceux-là mêmes qui résidaient, étaient indifférents au bien-être et au salut de populations avec lesquelles ils n’avaient aucun lien de sentiments ni d’idées. Les Anglais se plaignirent qu’on les traitait en pays conquis. Ils s’insurgèrent contre les clercs italiens; c’était s'insurger contre la domination romaine. De là au schisme, il n’y avait pas loin. Dès le treizième siècle, on entend des paroles menaçantes : « Des imprécations s’élèvent dans le peuple, et de jour en jour la colère s’accroît. C’est cette oppression qui a soulevé l’Église grecque contre Rome. » La menace se réalisera. Au quatorzième siècle, le hardi Wiclef la répéta : « N'ayons plus de pape, s’écrie-t-il, et vivons, comme les Grecs, suivant nos coutumes. Plus de pape ! Le pape est l’Antéchrist. » Ce cri de guerre eut un long retentissement. Wiclef inspira Jean Hus, et le bûcher du réformateur bohémien alluma au seizième siècle un incendie dans lequel la papauté périt.

Déjà avant la réforme, l’avénement des nations avait rompu 'unité du moyen âge. On reproche et non sans raison, le grand schisme à l’ambition et à la cupidité des papes, mais il faut ajouter qu’il y avait un autre principe de dissolution : la division qui

LE PROGRÈS UA.NS L HISTOIRE

.déchira l’Église était l'image de la société chrétienne qui se morcelait. On sait l’occasion du schisme. Les papes avaient quitté la ville éternelle. Rome, veuve de ses grandeurs, voulut avoir un pape à elle ; les Romains fireut violence aux cardinaux, et leur arrachèrent l’élection d’un- Italien. Sûrs de l'appui de la France, les cardinaux français se séparèrent du chef qu’ils avaient élu. L’Écosse, la Savoie, là Lorraine, la Castille et l’Aragon reconnurent le pape français; l'Allemagne, l’Angleterre et le Nord restèrent attachés au pape romain. La papauté se divisa, dit un contemporain, parce que la chrétienté était divisée. Et quel était le principe de cette division? Les nationalités. Au concile de Constance, les Pères votèrent par nation. C’était une chose inouïe et contraire à l’idée du catholicisme. Lorsqu’il s’agit des intérêts de l’Église universelle, l’élément de nationalité est sans aucune importance. Pourquoi donc le concile de Constance fit-il ce qu’au moyen âge on n’aurait certes pas songé à faire? C’est que les nations commençaient à avoir conscience d’elles-mêmes, et le sentiment de l’indépendance nationale est inalliable avec le catholicisme romain. Cela est si vrai qu’au quinzième siècle, on conçut l’idée d’Églises nationales. Gerson, un des chefs de l’aristocratie épiscopale, demanda qu’on laissât une certaine liberté aux diverses Églises, à l’instar de l’Église grecque; il revendiqua les libertés de l’Église gallicane contre la cour de Rome. C’était miner le catholicisme; il n’existe plus, dès qu'il peut y avoir diversité de croyances. Voilà pourquoi la tentative de l’épiscopat échoua; il voulait rester catholique tout ensemble et être indépendant de Rome. Cela est contradictoire. Les nations ne pouvaient conquérir leur indépendance qu’en se séparant de la foi romaine. C’est ce que lit la Réforme.

L’unité catholique était fondée sur la religion ; une révolution religieuse la brisa. A certains égards, la Réforme est aussi une révolution de race. La nation allemande prit l’initiative de l’insurrection contre la tyrannie romaine, et c’est au sein des peuples d’origine germanique que le protestantisme jeta les plus profondes racines; dans le midi de l’Europe, chez les peuples latins, il n’eut

LES NATIONALITES

MO

qu’une existence précaire et débile. Pourquoi est-ce un moine allemand qui lève le drapeau de la révolte contre Rome? Pourquoi ést-ce dans une guerre allemande que se décident les destinées de la Réforme, après une lutte furieuse de trente ans? Que l’on ne réponde pas que c’est un accident. Il n’y a point de hasard dans la vie de l’humanité; tout fait a sa raison d’étre, les révolu-, lions surtout qui changent la face du monde. Pourquoi donc la Réforme est-elle une révolution allemande?

Ce furent les Germains qui détruisirent l’empire romain et avec lui la fausse unité de Rome païenne. Ce furent encore les peuples germains qui ruinèreht la domination de Rome chrétienne, et avec elle la fausse unité du catholicisme. L'inspiration est la même dans les deux grandes révolutions : le génie de l’individualité s’insurge contre une fausse unité qui absorbe et qui tue toute vie individuelle. Dans le domaine religieux, Rome avait détruit la liberté de conscience; la tyrannie de l’Église avait remplacé celle des Césars. La religion même en fut altérée; elle ne consistait plus qu’en cérémonies extérieures qui rehaussaient le prestige du clergé et qui tendaient à éterniser la servitude des fidèles. Luther déclara le croyant serf de Dieu, mais libre è l’égard des hommes. C'était revenir, au fond, à la célèbre parole de Jésus-Christ : Rendez à Dieu ce qui est à Dieu. La religion cessait d’être un lien qui enchaîne l’homme h l’Église, pour devenir un sentiment individuel. Quand le droit de l’individu est reconnu, le droit des nations en découle, comme une conséquence logique, car c’est le même droit en essence. Cela était d’autant plus inévitable, que la réforme était une révolte contre la papauté, el la papauté détruisait l'indépendance des nations, aussi bien que la liberté des individus; donc l'insurrection contre Rome devait profiter aux unes comme aux autres.

En ce sens on peut dire que les nations datent de la réforme. L’influence de la révolution du seizième siècle ne se borna pas aux peuples qui embrassèrent le protestantisme, elle réagit sur ceux qui gardèrent leurs vieilles croyances. Luther brisa la papauté el l'unité chrétienne du moyen âge; en dépit de la réaction catholique, il n’en reste qu'une vaine ombre. Les papes qui, au temps de leur puissance, déposaient les rois et transféraient les royaumes, furent obligés de rechercher l'appui des princes pour

se défendre contre le flot envahissant de la révolution religieuse. Aujourd’hui le vicaire de Dieu ne se maintient au Vatican que par l'appui de ces mêmes nations sur lesquelles il dominait jadis. Cette révolution s’est faite insensiblement, depuis la réforme. Ayant besoin sans cesse de l’appui des princes catholiques, les papes durent respecter leur autorité souveraine; ils firent plus, ils leur accordèrent des droits sur l’Église, ils la placèrent dans la dépendance de la royauté. Au moyen âge, la souveraineté était divisée, et par suite il n'y avait pas de nationalité possible. La tendance de l’époque moderne est, au contraire, de reconstituer la puissance souveraine, en la rendant aux nations, comme un droit inaliénable et imprescriptible.

Nous disons que la révolution du seizième siècle constitua définitivement les nationalités. Il y a de cela un témoignage irrécusable, c’est que les littératures nationales prirent leur essor sous l'influence du protestantisme. Les langues modernes se formèrent, comme les nationalités dont elles sont l’expression, pendant les longs siècles du moyen âge, mais il leur manquait un principe de vie. Aussi longtemps qu’il domina, le catholicisme étouffa les idiomes nationaux autant que cela dépendait de lui, en imposant le latin au clergé, la seule classe lettrée qui existât, et en parlant aux fidèles dans une langue morte. De là le ton monotone qui règne dans la littérature du moyen âge; on dirait qu’elle sort d’un même moule; manquant d’originalité dans la forme, elle n’a jamais eu d’action sur les âmes. La réforme fut une révolution dans le langage autant que dans la foi; ce fut la vraie renaissance, c’est à dire une vie nouvelle; or la vie demande une langue vivante. Comme les réformateurs s’adressaient au peuple, ils furent obligés de parler dans l’idiome du peuple, et leurs premiers accents furent des chefs-d’œuvre. C’est grâce au protestantisme que les littératures modernes devinrent populaires, et en pénétrant dans le peuple, elles y puisèrent une source de vie intarissable.

L’esprit de nationalité du protestantisme se manifeste encore dans une autre sphère tout aussi caractéristique : la science du droit des gens date de la réformation, et elle doit son éclat à des écrivains réformés. Dans l'antiquité, il n'y avait point de droit international, parce qu'il n’y avait pas de nations. Par la même

LES NATIONALITÉS. S*1

raison, il est impossible que le droit des gens procède du christianisme, car l’idée de nation lui est étrangère. Le droit international ne pouvait naître que d’un mouvement qui exalte le principe d’individualité. C’est à partir de la réforme et par la réforme qu’il y a des nations; c’est aussi à la suite de la réforme qu’il y a une doctrine sur les rapports qui existent entre les nations. Cette science nouvelle est protestante, parce que le principe en est protestant, pour mieux dire, germanique. Sur le terrain des faits aussi le nouveau principe entre en conflit avec le vieux principe de l’unité.

L’unité du moyen âge est au fond une monarchie universelle à deux têtes, le pape et l’empereur. En brisant l’une des têtes, la Réforme brisa l’unité catholique. Mais le pape et l’empereur ne cédèrent pas sans résistance. De là les longues luttes du seizième et du dix-septième siècle. La papauté chercha à rétablir l’unité chrétienne. Elle avait pour auxiliaire la maison d’Autriche. On accuse Charles-Quint et sa famille d'avoir aspiré à la monarchie universelle. L’accusation est fondée, car elle est dans la nature des choses. Il n’y a pas d’unité catholique sans empereur, et cette unité embrassant la chrétienté tout entière, l’empereur, comme vicaire temporel du Christ, aurait aussi étendu son autorité sur toute la terre. Ambition gigantesque que les princes mêmes de la maison d’Autriche repoussaient comme une folie, ou comme une calomnie. Mais il n’y a pas de protestation qui vaille contre la force d’un principe; il domine ceux qui en sont les organes. Voilà pourquoi ce sont toujours des princes catholiques qui aspirent à la monarchie.

Le pape, aussi bien que les réformés, redoutait l’ambition de Charles-Quint; si l'empereur l’avait emporté, le protestantisme eût été étouffé dans son berceau, mais aussi l’évêque de Rome serait devenu le chapelain de l’empereur. Il y avait parmi les réformateurs un homme politique. Zuingle conçut le hardi dessein d’armer contre Charles-Quint tous les États menacés dans leur liberté : il comprenait que les nationalités et la réforme étaient solidaires, qu’elles vaincraient ou qu’elles périraient ensemble. Philippe II hérita de la grandeur et des projets de son père. « Son dessein, dit un écrivain réformé, était de mettre la chrétienté sous un roi catholique et sous un seul pasteur. » « Il n’a pour but, dit un

5*ï LE PROGRÈS PANS L’HISTOIRE.

petit-fils de l'Hôpital, qu’une insatiable convoitise de régner, un zèle vraiment catholique, c’est à dire de se faire roi universel. » Qui l'arrêta? Des princes réformés, Élisabeth et Henri FV. On a trop exalté la reine d’Angleterre; il n’est pas vrai qu’elle se plaça hardiment à la tête d’une ligue protestante dans le but de combattre la ligue catholique qui se formait sur le continent pour la restauration de l’Église. Tout ce que l’on peut dire, c’est que sa position de reine hérétique, excommuniée et déposée par le pape, la forçait de prendre parti pour les protestants, en Écosse, en Allemagne, dans les Pays-Bas et en France; à ce titre elle fut le champion des nationalités contre les tentatives de monarchie universelle. Mais le vrai champion, c’est Henri IV. Avec la netteté qui caractérise l’esprit français, il déclare que le débat entre le catholicisme et la réforme caclte une ambition politique aussi vaste que celle du pape, et tout aussi funeste que celle de l’Église romaine. Il appelle les princes réformés à s’unir pour la défense de leur religion et de leur liberté; il s'offre à être le capitaine général contre l’ennemi commun. Ce projet de coalition échoua contre les préjugés mesquins qui divisaient les luthériens et les calvinistes. Toujours est-il que ce sont des rois catholiques qui compromettent l’indépendance des nations, et des princes protestants qui prennent en main leur défense.

Il en fut encore ainsi au dix-septième siècle. Les protestants avaient quelque raison d’accuser l’ambition de la maison d’Autriche; ils disaient que, si elle parvenait à'soumettre les princes allemands, elle renverserait aussi les autres royaumes et républiques. Il est certain qu’en se déclarant le champion de Rome, Ferdinand était poussé fatalement à ruiner le protestantisme et, la victoire aidant, à étendre sa domination sur toute la chrétienté. Qui mit ces grands desseins à néant? Un prince réformé, Gustave Adolphe. Il n’y a pas de plus belle figure dans l’histoire moderne. L’histoire souscrit aux paroles qu’un philosophe français prononça sur la tombe du héros suédois : « Si j’avais à comparer Gustave Adolphe à quelqu’un des premiers héros de l’antiquité, je crois pouvoir le faire plus justement à Hercule qu’à tout autre. César et Alexandre n’ont eu pour but de leurs entreprises que l’ambition de subjuguer beaucoup de peuples. Le roi de Suède ne s’est proposé pour principale fin que la gloire de protéger les affligés, de

LES NATIONALITÉS

faire du bien à ceux qui l’en requéraient et de réprimer l’orgueil injuste de ceux qui voulaient tout mettre sous leurs pieds. » C’est Gustave Adolphe qui a sauvé la réforme et par suite le principe des nationalités. En consacrant l’existence du protestantisme, la paix de Westphalie consacra en même temps le partage de l’Europe en nations libres et indépendantes.

La France hérita de l’ambition de la maison d’Autriche. Louis XIV, qui signa la paix de Münster, est aussi un prétendant à la monarchie universelle. Tant qu’il fut victorieux, il n’y eut plus ni liberté ni dignité pour les peuples et les princes : c’était la monarchie dans ce qu’elle a de plus funeste, l’abaissement des âmes. Heureusement il n’y eut que les princes qui coururent au devant de la servitude. Il se trouva au sein de deux peuples libres des hommes qui eurent le courage de résister au grand roi, en nouant des coalitions contre lui. Le chevalier Temple conçut l’idée de la triple alliance, première coalition formée contre les envahissements de Louis XIV, et un slathouder de Hollande, appuyé sur la nation anglaise, y mit un frein. C’est un prince catholique, qui possédé du démon de l’unité, commence par établir le despotisme dans ses États, et veut ensuite étendre sa puissance partout où son bras peut atteindre. Et c’est l'élément protestant qui réagit contre cette domination, et sauve la liberté du monde et l'avenir de 13 civilisation.

§ 4. La Révolation

N° 1. La politique royale et les nationalités

On a fait honneur aux rois de la formation des nationalités. On dit que la royauté a été un centre autour duquel les éléments des nations sont venus se grouper successivement. On dit encore que l’ambition des princes a procuré aux peuples le territoire naturel, dans les limites duquel ils sont appelés à remplir leur mission. Si l’on disait que les rois ont formé les États, on serait plus dans le vrai ; encore faudrait-il faire la part de Dieu et celle des

su

LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE

hommes, et dans ce partage il ne resterait à la royauté que l’ambition égoïste dont la Providence se sert pour accomplir ses desseins. Quant aux nations, il est radicalement impossible que les rois en aient préparé l’avénement, car royauté et nationalité sont deux idées contradictoires.

L’idée de nationalité implique qu’une société d’hommes a une personnalité distincte, et par suite le droit qu’a toute personne de diriger elle-même sa destinée, avec une liberté entière. Chez les nations cette liberté s’appelle souveraineté. Elles sont souveraines ; si elles ont à leur tête un roi, il n’est qu’un agent de leur volonté; il tient son pouvoir du peuple qui peut toujours le lui enlever. Est-ce aussi là le sentiment de la vieille royauté? Car c’est à la royauté d’avant 89 que l’on rapporte la formation des nations. Elle n’admettait pas même qu’il y eût des nations; elle ne connaissait que des États qui se fondent et s’étendent par voie d’occupation, d'hérédité, d’achat ou d’échange comme les domaines des particuliers. Le propriétaire dispose de sa chose comme il l’entend, il en use et il en abuse, il ne lui reconnaît certes aucun droit. Tels sont aussi, tels étaient du moins jadis les rois. L’État, c’est moi, disait Louis XIV, et tous étaient de cet avis et agissaient en conséquence. Les habitants de l’État étaient leurs sujets, ils n’avaient aucun droit, aucune personnalité. Comment donc les rois auraient-ils eu le dessein de former les nations? C’eût été préparer leur abdication, car quand les nations arrivent, les rois s’en vont; il ne peut pas y avoir deux souverains. Si la souveraineté appartient à la nation, elle n’appartient pas aux rois, et si la royauté n’est plus souveraine, elle cesse d’exister.

Nous disons que, même en laissant les nations de côté, et en ne considérant que les États, on fait encore trop d’honneur aux rois en leur attribuant la formation de ces sociétés plus ou moins factices. Tout ce que l’on peut dire, c'est qu’ils ont le désir de s’agrandir; c’est un instinct qui leur est commun avec les propriétaires. Mais il y a chez eux une passion plus personnelle, plus égoïste et plus profonde, c’est l’ambition de famille. Ils tiennent à élever leur maison bien plus qu’à étendre les limites de leur royaume. Rappelons-nous les longues négociations et les longues guerres de Louis XIV pour le partage de la succession d'Espagne. Songeait-il à la grandeur de la France? Non, il avait une idée

LES NATIONALITÉS

fixe, celle de placer son petit-fils sur le trône de Charles-Quint. A la mort du dernier roi, il dut choisir entre le testament de Charles et le traité qui partageait son hérédité. Le traité assurait un agrandissement à la France, tandis que le testament donnait toute la monarchie espagnole à un prince de la maison de Bourbon. Louis XIV se prononça pour l'acceptation du testament, il préféra la grandeur de sa famille à celle de l’État. Cependant le grand roi est le type de la vieille royauté; il semblait se confondre avec la France, en disant que l’État c’était lui. Ainsi tout en s’identifiant avec l’État, la royauté n’assure pas même l’intérêt de l’État. Il y a un intérêt plus grand pour les princes, celui de leur maison. Pour donner un trône à son petit-fils, Louis XIV ne recula pas devant la violation de ses engagements, il ne recula pas devant la guerre générale, bien que la France fût épuisée et aux abois !

Telle était la vieille royauté, et l’on veut qu’elle ait préparé l’avénement des nations, alors qu’elle ne songeait qu'à de mesquins intérêts de famille! Cependant le fait que les historiens ont constaté est exact. Oui, ce sont les guerres des rois et leurs négociations qui ont constitué le territoire des nations, et par là ils ont donné une base aux nationalités. C'est ainsi que se sont formés la France, l’Angleterre et l’Espagne; c'est ainsi que se forme sous nos yeux la nationalité allemande. Mais ici éclate le gouvernement providentiel dont nous avons essayé d’établir l’existence, en invoquant les faits. Il est certain "que les nations modernes procèdent de la royauté; il est tout aussi certain que les rois n’ont point songé à préparer l’avénement des nations, et que, s’ils avaient prévu que tel fût le dernier résultat de leurs efforts, ils auraient plutôt brisé leur épée que de combattre pour un pouvoir qui devait mettre fin à leur puissance. Qui donc a fait ce que les rois ne voulaient certes pas faire? Qui, sinon Dieu?

Quand on laisse là les vagues généralités pour considérer les faits, l’on s’étonne que les parlisans de la royauté aient songé à glorifier les rois en leur attribuant une ambition qu’ils ne pouvaient pas avoir. Au seizième siècle, la maison d’Autriche occupe les trônes d’Espagne et de l'Empire, elle règne sur le nouveau monde. Cela ne lui suffit pas : il lui faut l’Italie, il lui faut l’Angleterre, il lui faut la France. Qu’est-ce que cette avidité a affaire avec

LE PROGRÈS OANS LIIISTOIRE.

la formation des nations? C’est l’ambition de la monarchie universelle qui inspire Charles-Quint et Philippe II; or, la monarchie est la négation de l'idée de nationalité. On dit que les peuples ont acquis la conscience de leur existence en luttant contre des tentatives qui menaçaient de les absorber. Cela est vrai, au point de vue providentiel, mais cela n’est certes pas vrai si l’on considère la politique des rois. François I" veut le duché de Milan avec la passion qu’un enfant met à avoir un joujou. Est-ce que cette puérile ambition intéresse la nationalité française? La politique de Henri VIII est tout aussi inintelligente : il pense sérieusement 5 reconquérir le royaume de France. Qu’est-ce que ces folies ont de commun avec la nationalité anglaise? Ce qui se passe au seizième siècle se reproduit au dix-septième et au dix-huitième. Il faut laisser là les rois et leurs petites préoccupations, pour s’enquérir des desseins de Dieu, si l’on veut trouver un but raisonnable dans la politique royale.

En apparence, l’ère royale est le règne de l’égoïsme et de la force. Elle aboutit à la révolution, et qu'est-ce que la révolution? L’avénement des nations. S’il est vrai que rien dans la vie de l’humanité ne se produit sans une longue préparation, si la loi du progrès préside à son développement, il faut que la Révolution ait eu ses précurseurs. Les rois sont de ce nombre; ils le sont comme instruments des desseins de Dieu. Eux ne songent qu’à leur grandeur, -à leur puissance, à leurs plaisirs ou à leur orgueil; les peuples ne sont à leur yeux qu’un élément de richesse ou de force. Mais voilà qu’une tempête emporte la vieille royauté, et il se trouve qu’elle a travaillé pour les nations, que de ses propres mains elle a préparé son abdication. Faut-il que les nations leur témoignent leur reconnaissance? Ce n’est pas pour elles que les rois ont négocié, guerroyé; c’estt à Dieu qu’elles doivent faire remonter leurs actions de grâces.

Le passé, quelque hostile qu’il soit à l’avenir, le prépare. ILén est ainsi de la royauté. Pendant la longue époque où les peuples n’avaient pas encore conscience de leur personnalité, les rois eurent pour mission de les représenter. Louis XIV dit : l’État c’est moi, et en un certain sens il disait vrai. Comme les peuples n’avaient pas la notion d’un droit qui leur fut propre, il leur fallait un organe, ils le trouvèrent dans la royauté. La première

LES NATIONALITÉS

condition pour qu’il y ait des nations, c’est que les divers éléments qui les doivent composer soient réunis, associés. Au moyen âge, l’Europe était partagée en un nombre infini de petites souverainetés; comment ces mille centres aboutiront-ils à un centre unique? Les sociétés féodales avaient si peu le sentiment d’une unité supérieure, qu’elles se considéraient elles-mêmes comme souveraines. Il fallait un aimant, en quelque sorte, qui attirât â lui tous ces éléments épars pour en faire un tout. Laroyauté fut cette force d’attraction.

Mais le monde moral n’obéit pas à des lois fatales comme le monde physique, la liberté fait sa grandeur tout ensemble et sa faiblesse. L’homme résiste à l’action de la providence; il lui faut faire violence, pour qu’il se soumette à des desseins qu’il ignore. C’est dire que les nations ne pouvaient pas se former comme se forment les astres dans l’immensité des cieux, par la seule force de l'attraction. Les petits États féodaux refusèrent de se laisser absorber par la royauté; il y eut lutte, guerre. Rien de plus naturel, et à certains égards de plus légitime que cette résistance. L’action de la royauté n’était souvent que le droit du plus fort; elle se manifestait par la voie brutale de la conquête. Comment savoir que cette ardeur d’envahissement était autre chose que de l’égoïsme! Comment deviner que sous l’ambition des rois il y avait les desseins de Dieu ? Les guerres avaient donc leur justification. Par elle-même, la guerre n’est qu’une force aveugle; mais cette force a un sens moral, quand on se place au point de vue de Dieu. En ce sens les guerres qui remplissent les annales de l’Europe sont une préparation des nations, et en ce sens aussi les rois sont los précurseurs des nationalités.

On peut même dire que la royauté absolue a eu sa raison d’être. Pour constituer les nations, il fallait que la guerre réunit les divers éléments qui les composent ; il fallait donc que la royauté fût conquérante. Or, il n’y a que la royauté absolue qui soit conquérante de sa nature. Si les peuples avaient toujours dirigé leurs destinées, il n’y jurait jamais eu de guerre de conquête ; mais

LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE

aussi l'Europe setait restée morcelée, comme elle l’était au moyen âge, sous le régime féodal. C’est le pouvoir absolu qui pousse les rois à se faire conquérants. Les peuples ne comptent à leurs yeux que comme une propriété. Tout propriétaire cherche à étendre ses domaines. Entre particuliers l’avidité est contenue dans de certaines limites par les lois. Les rois ne reconnaissent pas de lois, ils sont eux-mêmes la loi vivante : « Entre les rois, dit Voltaire, la convenance et le droit du plus fort tiennent lieu de justice. » Ayant la force en main, pourquoi ne satisferaient-ils pas leur convoitise, alors qu’il n’y a pas de droit qui les arrête? Tel fut le mobile de Louis XIV, il l’avoue lui-même dans ses Mémoires. Chez lui l’ambition a encore quelque grandeur. Après sa mort et jusqu’à la Révolution française, on n’aperçoit rien dans la politique royale que la vulgaire envie de s’agrandir. Ici c'est un prince qui profite de la bonne occasion pour enlever à une jeune reine, une de ses plus belles provinces. Puis les rois se coalisent pour dépouiller Marie Thérèse et se partager ses États, après avoir garanti l’intégrité de la monarchie autrichienne par les engagements les plus solennels. Après cela, les princes se coalisent pour arracher à Frédéric II sa belle conquête, et pour s’emparer même de ses États héréditaires. Enfin trois puissants monarques s’entendent pour se partager la Pologne, véritable meurtre d’une nation qui naguère avait sauvé l’existence de l’un des États qui prit part à la spoliation.

Cependant on prétend qu’au milieu de ce conflit de convoitises il y a une doctrine, et que cette doctrine a assuré la liberté de l’Europe en garantissant l’indépendance des divers États qui la composent. Est-il vrai que le système de l’équilibre a sauvé l’Europe de la monarchie universelle, sous Louis XIV? Est-il vrai que ce système a empêché la ruine de l’Autriche dans la guerre de Succession et la ruine de la Prusse dans la guerre de Sept ans? On peut dire que la monarchie universelle est une ambition inhérente à la royauté absolue. Si la conquête est légitime, si le conquérant n’a pas de droit à respecter, où s’arrêtera-t-il? Qui lui dira : tu n’iras pas plus loin? Le génie et les circonstances aidant, la terre lui sera trop étroite, et il demandera de nouveaux mondes à conquérir. Folie, disent les conquérants eux-mêmes! Oui, mais la folie est de l’essence de la royauté absolue. Et si la domination

LES NATIONALITÉS

embrassant la terre entière est une folie, il n’en est pas de même de la prépondérance qui compromet l’indépendance des rois et des peuples. Quand le ministre de Louis XIV menaçait d’envoyer à la Bastille l’ambassadeur des Provinces-Unies, quand le grand roi faisait des conquêtes en pleine paix, à coups d’arrêts, peut-on dire que les peuples qu’il insultait, que les princes qu’il dépouillait, fussent libres et indépendants? Qui a sauvé l'Europe de ce joug? La doctrine de l’équilibre, dit-on.

C’est faire trop d’honneur à un système qui n’est autre chose que l’union des faibles contre le fort, lorsque le fort menace de détruire leur indépendance. Quand deux voyageurs attaqués par un brigand s’unissent pour le combattre, on ne dira pas qu’il y a là une doctrine. Il y a eu des coalitions avant que le mot d'équilibre fût prononcé. L’instinct de la conservation, le plus naturel et le plus puissant des besoins, pousse les peuples à la résistance. C'est à cet instinct que l’Europe a dû sa délivrance, sous Louis XIV. Comme doctrine, le système de l’équilibre doit être condamné, car c’est la négation du droit des nations. Pour s'en convaincre, on n’a qu’à voir les coalitions à l’œuvre. La grande alliance qui vainquit Louis XIV se proposait-elle de défendre la nation espagnole contre les envahissements de Louis XIV? L’Espagne était pour le testament, pour le duc d’Anjou, tandis que les coalisés voulaient morçeler la monarchie de Charles-Quint. Était-ce pour donner satisfaction aux populations assujetties? La Belgique fut cédée à l’Autriche, le royaume des Deux Siciles à un Bourbon : est-ce que l’on consulta les Belges et les Napolitains? Pas plus qu’on ne consulta au congrès de Vienne les populations dont on disposait sans elles et contre elles. Ce sont les rois et les diplomates qui ont inventé le système de l'équilibre, et pour eux il n’y a pas de droit des nations, il n’y a que des États. C’est la force qui les a fondés, sans se soucier des nationalités. Eh bien, ce produit de la force, on veut le maintenir, le perpétuer; quand même les droits des nations se trouveraient méconnus, foulés aux pieds, par cette organisation fortuite et passagère de l’humanité !

‘Ainsi le système de l’équilibre, loin d’assurer le droit des nations, ne lui permet pas même de se faire jour; il ne tient compte que de l’intérêt, et l’intérêt se confond avec la force. Il y

LE PROCHES dans i/hTstoire.

a tel État qui n’est qu’un assemblage informe de populations appartenant à des nationalités diverses. On peut à peine dire que la Turquie soit un État ; l’Autriche même est un empire comme la Russie. Ces empires tiennent néanmoins un rang considérable dans le système de l’équilibre ; ce sont des poids qui maintiennent la balance; donc il faut les conserver, et empêcher les populations sujettes de conquérir leur indépendance. I! y a plus, l’équilibre ne garantit pas même l’existence des États, abstraction faite de toute nationalité. Pendant tout le dix-huitième siècle, il y a des projets de partage : tantôt c'est la monarchie suédoise, tantôt la monarchie espagnole, puis c'est la succession de l’Autriche; dans le cours des guerres allumées par ces projets criminels, on songea à partager la Prusse, et la France elle-même. Qu’est-ce qui manqua pour l’exécution de ces attentats? La force. Quand le roi de Prusse, la czarine et l’impératrice d’Autriche furent d’accord pour partager la Pologne, le meurtre se commit, et pour le justifier, on invoqua des raisons d’équilibre!

On dirait que les rois, aveuglés par la Divinité, travaillaient eux-mêmes à leur ruine. Le partage de la Pologne montra à quoi aboutit la politique royale : il fut clair pour tout le monde, dit Jean de Müller, que les petits États n'avaient aucune garantie de leur indépendance, sinon la difficulté pour les grands de s’entendre sur le partage des dépouilles. Voilà comment le système de l'équilibre garantit, nous ne disons pas les nationalités, mais les États. Au plus fort l’empire! Tel est le droit royal. Cette négation de tout droit justifie la Révolution.

N° 2. La Révolution et les nationalités (1)

La Réforme ouvre l’ère des nations, mais ce n’est qu’en théorie, pour ainsi dire. En réalité, ce sont les rois qui représentent les peuples ; mais ces organes sont infidèles à leur mandat; pour mieux dire, les mandataires se croient les maîtres et se con-

(I) Voyiz mes Etudes sur la dévolution et sur [Empire.

LES NATIONALITES

duiseni comme tels. L’égoïsme vicie tout ce qu’ils fout, au point que leur politique basée sur l’interél n’est autre chose que le règne de la force. Quelle est la source du mal? Le pouvoir absolu.

Ne reconnaissant aucun droit à leurs sujets, comment respecteraient-ils le droit des peuples? La Révolution proclama les droits de l'homme. C'était donner une sanction politique au principe de la personnalité humaine. La première conséquence de cette doctrine nouvelle, c’est la souveraineté des nations. Si les nations sont souveraines, elles forment par cela seul des personnes, dout l’individualité est aussi sacrée que celle de l’homme. Ainsi la Révolution inaugure l’ère politique des nationalités.

U y a un témoignage remarquable de la solidarité qui existe entre la liberté ou la souveraineté nationale, et le respect des nations étrangères. Si Louis XIV foula aux pieds les droits des nations, c'est qu'il ne reconnaissait aucun droit à ses sujets. . Quand la coalition victorieuse songea aux moyens les plus efficaces pour brider l'ambition des rois de France, ('Angleterre proposa de rétablir les États généraux. En effet, les peuples appelés à exercer la souveraineté, sentent qu’ils doivent respecter l’indépendance des autres peuples. Mais ce que l’Angleterre demandait, était impossible sous le vieux régime. Il fallut une révolution pour consacrer les droits de l’homme et pour rendre aux nations la souveraineté que les rois avaient usurpée. Un des premiers actes de l'Assemblée constituante fut la déclaration solennelle des droits de l’homme. Elle consacra aussi la souveraineté et l’indépendance des nations, eu renonçant aux conquêtes. Si l’individu a droit à la liberté, si ce droit est inaliénable et imprescriptible, il en doit être de même des nations, car elles soûl de Dieu aussi bien que les individus.

En disant que la Révolution ouvre l’ère définitive des nationalités, nous heurtons bien des préjugés et bien des passious. L’aveugle réaction qui règne encore sur le continent, au moment oit nous écrivons (1), poursuit la Révolution de sa haine; elle lui impute la destruction de l’ordre social, la domination de la force le bouleversement du monde. Nous ne nions pas les abus de la violence, commis par ia république et par l’empire. Mais ces excès

(t) Écrit en ISS8.

LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE

sont-ils la pratique des principes de 89? S'ils en sont la violation manifeste, on ne peut les invoquer comme témoignage contre la Révolution. C’est donc la doctrine qu'il faut constater et apprécier : est-elle l’expression de la vérité, l’avenir lui appartient. Quelle est la doctrine des Assemblées qui présidèrent aux destinées de la France nouvelle?

Nous disons que c’est le respect des nationalités. Les témoignages abondent pour l’attester. 11 y avait dans l’Assemblée constituante un homme de lettres, philosophe, voyageur, historien. Volney proposa une déclaration des principes de la Révolution sur les droits des peuples. On y lit que l’Assemblée nationale regarde l’universalité du genre humain comme ne formant qu’une seule et même société, dont l’objet est la paix et le bonheur de tous et de chacun de ses membres ; que dans cette grande société générale, les peuples considérés comme individus jouissent des mêmes droits naturels, et sont soumis aux mêmes règles de justice que les individus dans les sociétés partielles; que par conséquent nul peuple n'a le droit d'envahir la propriété des autres peuples, ni de le priver de sa liberté. « Voilà le commentaire du décret par lequel l'assemblée constituante renonça au nom de la nation française, à toute conquête. C’est pour la première fois depuis que le monde existe que de pareils principes sont proclamés par une grande nation. Ayant conquis son indépendance, la France devait par cela même respecter l’indépendance de tous les peuples.

L’Assemblée législative, dit-on, répudia ces belles maximes, en déclarant la guerre à l’Europe ; guerre de propagande d’abord, mais qui déjà comme telle blessait les droits des peuples puisqu’on voulait leur imposer des principes que les nations étrangères répudiaient; et la guerre faite, en apparence, au nom de la liberté universelle, ne tarda pas à devenir une guerre de conquête. Nous répondrons à ces accusations, en transcrivant les paroles d’un Girondin; on sait que ce fut la Gironde qui provoqua la la guerre. Condorcet est un philosophe, son martyre atteste sa bonne foi ainsi que sa modération. Déjà les émigrés armaient sur les frontières de la France et les petits États ecclésiastiques leur accordaient une protection qu’ils ne se donnaient pas la peine de cacher. C’est dans ces circonstances que Condorcet proposa

LES NATIONALITÉS

une déclaration où on lit : « La nation française, Hère d’avoir conquis les droits de la nature, ne les outragera pas dans les autres hommes; jalouse de son indépendance, résolue à s’ensevelir sous ses ruines plutôt que de souffrir que l’on osât lui dicter des lois, elle ne portera pas atteinte à l'indépendance des autres nations. » Le décret qui déclara la guerre, reproduit cette profession de foi en substance; il porte que la nation, fidèle aux principes consacrés par sa constitution de n'entreprendre aucune guerre dans la vue de faire des conquêtes, et de n’employer jamais ses forces contre la liberté d’aucun peuple, ne prend les armes que pour la défense de sa liberté et de son indépendance.

Il n’est pas vrai que la guerre de propagande, dans la pensée de ceux qui la désiraient avec le plus d’ardeur, ait eu pour but d'imposer la liberté française aux autres peuples. Les Girondins se faisaient illusion sur les dispositions des nations étrangères; comme l’oppression était générale, ils espéraient que toutes s’insurgeraient à la vue du drapeau tricolore. Loin de songer à la contrainte, ils voulaient aider des esclaves à briser leurs fers. Du reste ils respectaient la souveraineté des autres peuples, comme ils demandaient que l’Europe monarchique respectât la liberté de la France. Écoutons encore Condorcet, il est l’interprète des généreuses aspirations de son parti. Dans son Adresse de la République française aux hommes libres, il rappelle que le nouveau régime repose sur la souveraineté de la nation. Est-ce que le peuple qui le premier s’est déclaré souverain, va porter atteinte à la souveraineté des autres nations, en les révolutionnant, en les républicanisant malgré elles? « La nation française, répond Condorcet, respectera les droits des autres nations; elle n’emploiera jamais, ni la force, ni la séduction pour obliger un peuple à recevoir ou à conserver des chefs qu’il voudrait rejeter, à maintenir ses lois, s’il voulait les changer, à les changer, s’il voulait les conserver. »

Le plus mal famé des partis qui déchirèrent la république naissante, la Montagne n’avait pas d’autres principes. Voici d'abord Carnot, dont le nom est cher à tous les amis de la liberté, qui proclame hautement le droit absolu de nationalité : a Le droit invariable de chaque nation, dit-il, est de vivre isolée, s’il lui plaît, ou de s'unir à d’autres, si elles le veulent pour l’intérêt commun. Nous, Français, ne connaissons de souverains que les

LE PROGRÈS DANS L'HISTOIRE

peuples eux-mêmes ; notre système n’est pas la domination, c’est la fraternité; nous ne voyons sur la surface du globe que des hommes comme nous, des êtres égaux en droits. » Ce furent les Girondins qui poussèrent à la guerre contre l’Europe monarchique. La Montagne n'y fut jamais favorable. Après la chute de la Gironde, les Montagnards renoncèrent à la politique de propagande de leurs adversaires. Tout en jetant l’insulte aux rois, Robespierre déclara que c’était aux peuples à se délivrer eux-mêmes de leurs tyrans : « Les Français, dit-il, ne sont pas atteints de la manje de rendre aucune nation heureuse et libre malgré elle. Ils désirent que les peuples soient heureux, mais ils ne commandent pas le bonheur. Le territoire de la République est la limite de sa révolution. »

C’est après la chute de la Terreur, que la République devint , conquérante. Les victoires des armées républicaines firent naître le désir de l’agrandissement, ou le réveillèrent. Depuis Richelieu, la France aspirait à la frontière du Rhin, comme étant la limite que la nature elle-même lui avait tracée. Victorieuse de l’Europe coalisée, il était inévitable que la République reprit les projets de la monarchie. Mais comment les' concilier avec les principes de 89, avec la renonciation solennelle que la France avait faite à toute idée de conquête, et avec les droits des nationalités étrangères que toutes les assemblées avaient proclamés, la Convention aussi bien que la Constituante? Dès le commencement de la Révolution, l’Assemblée nationale réunit Avignon à la France, en se fondant sur le consentement des habitants. C’est en vertu de la même doctrine que la convention réunit les Belges à la République. N’est-ce pas une conquête déguisée? Oui, eu fait. Non, en droit. Il y a un abîme entre la conquête et l’annexion fondée sur le consentement. La conquête est l’empire de la force, elle détruit les nationalités vaincues au profil du vainqueur. Tandis que si les vaincus demandent la réunion, pourvu que ce vœu soit sincère, ils manifestent leur volonté souveraine au moment où ils abdiquent leur indépendance. L’annexion voloutaire sauvegarde donc les droits des nations, elle en est la manifestation solennelle.

LES NATIONALITÉS

La Révolution n'a cessé de proclamer le droit des nations à une existence libre et indépendante. Elle ne pouvait le nier, sans se renier elle-même, puisqu’elle procède de la volonté nationale. Mais ce n’est que l’une des faces de la Révolution. On l’appelle française, parce que la France en a pris l’initiative ; on pourrait à plus juste titre l’appeler la Révolution d’une manière absolue , car elle a fait le tour de l'Europe. En dépit des réactions qui l’ont suivie, il n’y a pas un seul peuple sur le continent qui n’ait subi l’influence du mouvement de 89 ; et voilà que la démocratie envahit sous nos yeux jusqu’à l’aristocratique Angleterre. Il y a donc dans la Révolution un élément d’universalité, de cosmopolitisme qui la distingue profondément des révolutions d’Angleterre et d’Amérique. C’est dire que la Révolution donna satisfaction aux deux principes qui se disputent le monde, au principe de nationalité et au principe d’unité.

Quel fut le premier acte de l’Assemblée constituante? La déclaration des droits de l’homme. Elle proclama que tout homme a des droits qu’il tient de la nature, et qu’aucune puissance humaine ne peut lui enlever. C’était reconnaître le droit de l’individualité tout ensemble et celui de l’humanité. Écoutons l’adresse que l’Assemblée constituante fit à la nation française : « Le droit des hommes étaient méconnus, insultés depuis des siècles; ils ont été rétablis pour l'humanité entière par cette déclaration qui sera le cri éternel de guerre contre les oppresseurs. » Telle est la haute ambition que la Révolution annonce dès son début : elle n’entend pas être une révolution française seulement, elle veut être une révolution humaine.

Lafayette proposa la cocarde tricolore pour la garde notionale de Paris. Est-ce un signe local, qui ne doit pas dépasser les murs d’une cité? «Je vous apporte, dit Lafayette, une cocarde qui fera le tour du monde. » La noblesse, dans son aveuglement, repoussa les idées et le drapeau qui en était comme l'expression populaire. Mirabeau cria de sa voix tonnante aux aristocrates : « Votre folle présomption sera déçue. Elles vogueront sur les mers, les couleurs nationales, elles obtiendront le respect de toutes les con-

LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE

nées, non comme le signe des combats et de la victoire, mais comme celui de la sainte confraternité des amis de la liberté sur toute la terre. » Le grand orateur et le héros des deux mondes furent prophètes : le drapeau tricolore fit le tour de l’Europe, et partout il fut un signe d’affranchissement, alors même qu’un conquérant s’en empara, et que les aigles françaises le portèrent dans les capitales des vaincus.

Les hommes de 89 ne songeaient pas aux aigles ni à la conquête. Cependant leur ambition était d’affranchir l’humanité en même temps que la France. Comment donc espéraient-ils que se ferait la propagande de la liberté? Par la puissance des idées; ils voulaient fonder une confraternité universelle entre tous les hommes libres. Condorcet écrit à Priestley : « Depuis longtemps il se forme une ligue en Europe pour propager et défendre la liberté, sans autres armes que la raison, et cette ligue triomphera. » Quelle est cette ligue? C’est celle de la liberté et de la vérité, et ce sont les philosophes qui la dirigent : « Les hommes de génie, dit Condorcet, soutenus de leurs disciples, mis eu balance avec la tourbe des intrigants corrompus, instruments ou complices des tyrans, doivent finir par l’emporter sur elle. Ce beau jour de la liberté universelle luira pour nos descendants, mais du moins nous en aurons vu l’aurore, nous en aurons goûté l'espérance. C’est cette sainte confraternité qui inspira à l’Assemblée législative un de ses plus beaux décrets, celui par lequel elle accorda la naturalisation aux philosophes étrangers, amis de la liberté. « C’était, dit un orateur, inaugurer l’affranchissement général des nations. » « Quand vous avez voulu être libres, s’écria le fougueux Chabot, vous avez juré la liberté de tout le globe, vous avez donc voulu délivrer le genre humain tout entier. »

Les hommes positifs riront des enthousiastes qui croyaient que les idées de 89 feraient le tour du monde par la seule puissance de la vérité. Il est vrai qu'il fallut les victoires de la République et même celles de l’Empire ; mais il est vrai aussi que c’est grâce à l’enthousiasme révolutionnaire que la République vainquit l’Europe, et si des semences de liberté furent répandues sur tout le continent par la grande armée, ce n'est pas aux aigles de Napoléon qu'il en faut rapporter la gloire, mais aux principes et aux hommes de 89. Écoutons donc encore ces hommes enthousiastes

LES NATIONALITÉS

de la liberté, car c’est à eux que nous devons d'être libres. Au moment où l’Europe coalisée comptait anéantir la liberté naissante, l’abbé Grégoire présenta une adresse à l’Assemblée législative, au nom des jacobins qui à cette époque étaient encore les Amis de la Constitution. On y lit ces paroles enflammées : « Les temps sont accomplis, le volcan de la liberté va faire explosion, réveiller les nations, et opérer la résurrection politique du globe. Vous travaillez donc pour la famille du genre humain. A mesure que vous déblaierez ce fatras de lois antiques dont la barbarie est inalliable avec nos mœurs; à mesure que l’art social perfectionnera nos lois, elles deviendront la propriété du monde entier. Puisse le génie de la liberté embrasser bientôt l’universalité des régions, et par les liens d’une sainte fraternité unissant tous les hommes, hâter le moment où il n’y aura plus d'étrangers ! »

Nous avons dit quelle fut la théorie politique du catholicisme : c’est l’unité absolue, ayant à sa tête un pape et un empereur qui n’est que le bras armé de la papauté. L’unité catholique est la destruction de toute vie iudividuelle, de toute liberté. Nous avons dit quel fut le système politique de la royauté : l’équilibre ou la balance n’a qu’un avantage, c’est d'être une ligue toujours armée contre la monarchie universelle, mais il lui manque les principes de liberté et de nationalité. Comparons avec ces doctrines du passé celle que la Convention formula par l’organe de Robespierre. Nous ne sommes pas admirateur passionné du fameux tribun, mais il y a une justice qu’il faut lui rendre, c’est que ses sentiments et ses idées sont presque toujours l’expression des principes de 89. Il était convaincu que la Convention avait une mission divine, celle de fonder la liberté dans le monde entier. Lui-même se croyait appelé à défendre la cause de l’humanité et des nations. C’est dans cet esprit qu'il formula sa théorie des relations internationales :

« Les hommes des divers pays sont frères, et les divers peuples doivent s’entr’aider, selon leur pouvoir, comme les citoyens d’un même État. »

« Celui qui opprime une seule nation, se déclare l’ennemi de toutes. »

« Ceux qui font la guerre à un peuple pour arrêter les progrès de la liberté et anéantir les droits de l’homme, doivent être pour-

LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE

suivis par tous, non comme des ennemis ordinaires, mais comme des assassins et des brigands rebelles. »

Le langage n’est pas celui d’un législateur, il est excessif comme l’étaient les passions de cette époque. Mais faisons abstraction de la forme, et considérons le fond. Ce qui préoccupe surtout Robespierre, c'est la liberté, et il lui donne son vrai nom, les droits de l’homme. C’est un immense progrès sur l’unité catholique et sur la politique royale, qui ignoraient l’une et l’autre jusqu’au nom de liberté. Quels seront les rapports entre les individus et entre les peuples? La fraternité, répond Robespierre. Le catholicisme aussi parlait de fraternité; mais, basée sur la foi, la fraternité chrétienne aboutissait à l’hostilité contre tous ceux qui étaient en dehors de l’Église; ils sont plus qu’étrangers, plus que Barbares, ils sont damnés. Il y a un abîme entre ces sentiments étroits et la fraternité révolutionnaire, qui embrasse tous les hommes, par cela seul qu’ils sont hommes. Robespierre dit que les peuples sont solidaires. La doctrine de l’équilibre, au contraire, partageait les peuples en amis et ennemis; s’il y en avait qui étaient amis à raison de la communauté de leurs intérêts, il y en avait d’autres ennemis par nature. Une inimitié naturelle entre des hommes que Dieu a créés frères! Quel blasphème! Faut-il encore demander où est la vérité, dans la doctrine révolutionnaire ou dans les doctrines du passé ?

Ajoutons que, dans la doctrine de Robespierre, il n'y a plus de guerre, pas même de guerre de propagande, plus de conquête, pas même aux dépens des rois. La Montagne aimait trop la liberté pour désirer la guerre; et elle tenait trop à l’indépendance de la République pour attaquer l’indépendance des peuples étrangers. Ce n’est pas qu’elle renonçât à la propagande des idées de 89; mais elle espérait que la liberté se propagerait mieux par le spectacle de la liberté française, que par les armes; elle voulait que la République régnât sur les âmes par la puissance de la vérité, et non par la force. C’était la réalisation du pouvoir spirituel, conçu par l’Église. Mais dans les mains de l’Église, le pouvoir de l’intelligence était deveuu la tyrannie des âmes. Ce n’est pas ainsi que la philosophie l’entendait. Elle exerça, déjà sous l'ancien régime, un véritable empire sur les esprits. Telle était aussi l’ambition des hommes de 89 et de 93 : disciples des philosophes, ils ne voulaient

LES NATIONALITÉS

pas de domination universelle, sauf celle de la liberté, ils ne voulaient pas qu’un peuple fût assujetti à l’autre, mais que tous fussent frères et égaux en droits.

Cette propagande pacifique, cette fraternité universelle était une utopie, non qu’elle soit irréalisable, mais elle l'était en 93. La haine des partisans du passé contre le nouvel ordre de choses ne permit pas le développement régulier des principes de 89. Une lutte furieuse s’engagea entre l’Europe féodale et la France libre. C’était une nécessité providentielle. Sans les guerres de la Révolution et de l’Empire, les trois couleurs n’auraient pas fait le tour de l’Europe. Mais les desseins de Dieu ne justifient pas les hommes. En devenant conquérante, la République devait aboutir à une domination militaire. Il se trouva un guerrier prédestiné; Napoléon fut l’épée de la Révolution. L’épée déchira la liberté; un homme de conquête ne pouvait être le vrai organe des principes de 89. L’empereur déserta la tradition révolutionnaire. Tout conquérant est poussé fatalement à la monarchie universelle. Il en fut de même de Napoléon.

Déjà en 1803, les Anglais accusèrent Napoléon d’aspirer à la monarchie universelle. Ce n’était pas une de ces accusations banales qui retentissent dans les manifestes : c’est au pied de la lettre, disait lord Grenville, qu’il entendait la chose. Il ne voyait de salut pour l’Europe que dans une coalition des puissances continentales avec l’Angleterre, et il était convaincu que cette coalition se ferait. En vain les admirateurs de Napoléon se récrient contre ces reproches, ils essaient vainement d’établir une différence entre le premier consul et l’empereur. C’est le premier consul qui adressa aux députés de la Suisse ces paroles impérieuses : « Il faut que, pour ce qui regarde la France, la Suisse soit française, comme tous les pays qui confinent à la France. » Tous les envahissements de la politique impériale sont là en germe. Il faut que la Hollande, puis les villes anséatiques, il faut que la confédération du Rhin, puis la Prusse, puis la Pologne, puis la péninsule espagnole, soient françaises. En définitive, il faut que

LF. PltOGRÈS DANS L’HISTOIRE.

l’Europe entière gravite autour de la France, comme les planètes autour du soleil. Napoléon dit aux peuples qui confinent à la France, en parlant à la Suisse : « Que rien à notre égard ne soit hostile chez vous; que tout y soit en harmonie avec nos intérêts; que votre première politique, que votre premier devoir soit de ne rien permettre, de ne rien laisser faire sur votre territoire qui, directement ou indirectement, nuise aux intérêts, à l 'honneur, et, en général, à la cause du peuple français . » Qu’est-ce qui restait de liberté aux voisins de la France dans cet ordre d’idées? L’empereur va répondre à notre question.

Eu 1806, l’empereur dit : « La France est unie aux peuples de l'Allemagne par les lois de la confédération du Rhin; à ceux des Espagries, de la Holiande, de la Suisse et des Italies, par les lois de notre système fédératif. » Qu’est- ce que ce système fédératif ? On lit dans un message de Napoléon au sénat que les États fédératifs de l’Empire, bien qu 'indépendants, ont un intérêt commun et doivent avoir un lien commun. Le décret sur le blocus de l’Angleterre nous apprendra quelle était l’indépendance qui leur restait : « Le présent décret, dit l’empereur, sera communiqué par notre ministre des relations extérieure? aux rois d’Espagne, de Hollande, de Naples et d’Étrurie. » Ce communiqué voulait dire que lesdits rois devaient obéir au décret aussi bien que les sujets de l’empereur. Parmi les princes fédérés, nous voyons figurer des rois de la famille de Napoléon. Pourquoi, soldat parvenu, veut-il faire de sa famille une famille de rois? Lui-même dit que c’est pour les rattacher à sou système fédératif: il espérait trouver une soumission entière chez ceux qui lui devaient tout et qui retombaient dans le néant s’ils se séparaient de lui. Transcrivons les paroles devenues célèbres que Napoléon adressa en 1810 au fils de son frère Louis : « N’oubliez jamais, dans quelque position que vous placent ma politique et l'intérêt de mon empire, que vos premiers devoirs sont envers moi, vos seconds envers la France. Tous vos autres devoirs, même ceux envers les peuples que je pourrais vous confier, ne viennent qu’après. » Telle était l’indépendance des princes fédérés. L’Empire avec ses États fédératifs était une vraie monarchie universelle. ,

Le jour de son sacre. Napoléon fit porter devant lui l’épée et le sceptre de Charlemagne. C’était, dit M. Thiers, l’image embléma-

LES NATIONALITÉS. 54»

tique de la réalité qu’il préparait. En effet il imita les formes extérieures de l’empire de Charlemagne, mais son ambition dépassait celle du roi des Franks. Il donna aux rois feudataires des titres de grand amiral, de grand électeur, de grand connétable, titres ridicules, si l’on s’en tient à la forme, mais titres significatifs quand on songe que les rois fédérés, étant dignitaires de l’Empire, devaient se considérer par cela même comme sujets de l’empereur. Napoléon voulait, pour leur rappeler sans cesse leur devoir, qu’ils résidassent souvent en France, où ils avaient un établissement royal au Louvre. Ce qui le séduisait dans cette vaine pompe, c’est que son empire embrassait successivement toute l’Europe. S’il ne prit pas le titre d’empereur d’Occident, il l’ambitionnait, et il aimait qu'on le lui donnât. Dès 1806, on lit, dans un Exposé de la situation de FEmpire, présenté au Corps législatif, que l’Italie s’enorgueillit de recevoir les lois d’un nouveau Charlemagne. Ce rapport figure dans la Correspondance de Napoléon, comme étant son œuvre. Lui-même se comparait donc à Charlemagne. Ce n’était pas une simple comparaison. Le ministre des relations extérieures dit, dans une note écrite en 1807 :

« Souverain de l’empire de Charlemagne, l’empereur est héritier de ses droits. » C’est à ce titre qu’il réunit les États du pape à l’empire, en considérant le patrimoine de saint Pierre comme un bénéfice révocable. Déjà dans les journaux officiels on disait que l’empire de Charlemagne, après des siècles d’oubli, reparaissait avec un nouvel éclat, que l’on devait regarder Napoléon comme le fondateur d’un nouvel empire d’Occident. Le mot d’ordre était donné aux soldats ; après la bataille de Iéna, ils acclamèrent le vainqueur en criant : a Vive l’empereur d’Occident! » Lui-même un jour dit : « Je suis l’empereur du continent. »

Nous avons dit souvent, dans le cours de ces Études, que la monarchie universelle serait le tombeau de l’humanité. En effet il n’y a de vie que là où les individus et les peuples peuvent développer librement leurs facultés. Et quelle était la liberté, quelle était l’indépendance qui restait aux sujets de l'empereur! Il faut le suivre à Tilsit, pour se faire une idée du mépris qu’il avait pour toute espèce de droit et même pour toute convenance. Napoléon et Alexandre se partagèrent le monde : à l’un l’Occident, à l’autre l’Orient. Le partage n'était que provisoire. Si les neiges de la Russie

LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE

n’avaient enseveli la grande armée, il n’y aurait eu qu’un empire et qu'un empereur. Napoléon écrit, en attendant, à son ambassadeur près de la cour de Saint-Pétersbourg : « Le monde est assez grand pour nos deux puissances. » Que deviennent les autres rois, en présence de ces deux maîtres du monde? Alexandre veut la Turquie. Que dira l’Europe, demanda l’ambassadeur de France?» L’Europe ne dira rien, répond le ministre russe. Qu’est-ce que l’Europe? Où est-elle, si ce n’est entre vous et nous? » Aucun frein n’arrête un monarque universel. Le roi de Prusse vaincu s’abaissa jusqu’à importuner le vainqueur de ses sollicitations ; Napoléon le renvoya à Alexandre : « Que le czar lui sacrifie ses parents de Mecklembourg et d’Oldenbourg, qu’il lui abandonne le roi de Suède, ce sera un moyen de s’indemniser, en s’arrondissant. vers le nord; lui Napoléon ne s’y opposera pas. » Voilà la morale des maîtres du monde.

Louis XIV faisait des conquêtes à coups d’arrêts : c’était respecter le droit, en apparence, puisqu’il faisait intervenir les tribunaux pour décider de la justice de ses prétentions. Le monarque de l’Occident n’y mettait pas tant de façons. En 1809, il dit en ouvrant la session du Corps législatif : « J'ai réuni la Toscane à l’empire. » Napoléon était héritier d’une révolution qui avait renoncé aux conquêtes et qui n’admettait que des réunions volontaires, librement consenties. Est-ce que les Toscans avaient émis un vœu quelconque pour être réunis à la France? « Ces peuples, dit l’empereur, en sont dignes par la douceur de leur caractère, par l 'attachement que nous ont toujours témoigné leurs ancêtres , et par les services qu’ils ont rendus à la civilisation européenne. » Quel renversement de tout ordre moral! Être réuni à l’empire, devient un honneur, qu’il faut mériter. Et cette réunion est la perte de la liberté, la dépendance, l’asservissement! En 1811, Napoléon annonce au Corps législatif l’annexion de la Hollande, faite toujours par simple décret. Cette fois ce n’est plus la douceur des mœurs qui a déterminé l’empereur : s’il réunit la république des Provinces- Unies à la France, c’est qu’elle n’en est qu’une émanation, sans laquelle l’empire ne serait pas complet. C’est à peine s’il daigna notifier le décret à l’Europe : « Il ne s’agissait, écrit-il à Alexandre, que de lagunes, de chantiers, de ports qui n’intéressaient pas le continent. » Quant au peuple qui habitait ces lagunes, qui avait

LES NATIONALITÉS

creusé ces ports, élevé ces chantiers, il ne comptait pour rien dans la politique impériale.

Où l'empereur s’arrêtera-t-il? Lorsqu'en 1811, il annexa les villes anséatiques à son immense empire, le Sénat dit en réponse au message impérial : « Où sont les bornes du possible? » Il n’y avait plus rien d’impossible pour l’empereur. Il songeait à réunir l’Espagne à l’empire français, comme il y avait réuni la Hollande, parce que ses frères, devenus rois, identifiaient leur cause avec celle des peuples qu’ils étaient appelés à gouverner, oubliant que, dans la pensée de Napoléon, ils ne devaient être que les' instruments aveugles de sa politique.

Tel est le respect d’un monarque universel pour les droits des . nations. Cependant Napoléon n’était pas encore empereur de l’Occident. Que serait devenue l’Europe, si son ambition s’était réalisée? Nous répondrons avec le Sénat: « Où sont les bornes du possible? » Il n’y a point de monstruosité qui ne devienne possible quand un homme dispose des destinées du genre humain. Il y a des Césars que les historiens qualifient de monstres. Ce ne sont pas quelques hommes qu’il faut mettre au pilori, c’est l’idée de la monarchie qu’il faut condamner, au nom de la liberté des individus et au nom de l’indépendance des nations.

Napoléon n’est pas le seul coupable. Au lieu d'accuser la monarchie universelle, il serait plus juste de s’en prendre à la monarchie même. L’empereur n’a eu qu’un tort, c’est de s’abaisser, lui homme de génie, jusqu'à mettre une couronne sur sa tête. Devenu roi, il prit les allures de la royauté. Or, pour les rois, il n’y a point d'autre droit que leur intérêt; ils ne savent pas ce que c'est que les nations. Certes, si les princes n’étaient pas frappés d'un incurable aveuglement, l'héroïque élan de 1812 aurait dû leur ouvrir les yeux. L’invincible était vaincu, et par qui? Par les nations qu’il avait foulées aux pieds. Tant qu'il n’eut que des armées à combattre, son génie guerrier et ses admirables soldats l'emportèrent. Il serait resté vainqueur, malgré l’horrible catastrophe de Russie, si les peuples ne s’étaient soulevés contre le monarque de l'Occident. Les rois coalisés le sentaient, ils le

LE PROGRÈS DANS L'HISTOIRE

voyaient. De là leurs appels à la liberté, à l'égalité, à la fraternité. Comédie royale ! Après la victoire, on oublia les proclamations. Que dis-je? Au moment même où les rois alliés appelaient les nations aux armes contre celui qui les avait opprimées, ils trafiquaient des peuples, comme d’une vile marchandise.

Nous sommes au commencement de 1813; ce sont les mois de miel de l’alliance sainte qui annonce aux peuples qu'elle vient les délivrer du joug de l’étranger, qu’elle vient leur rendre les droits naturels, inaliénables, imprescriptibles, qu’ils tiennent de Dieu. On veut attirer dans la coalition le roi de Suède, Bernadotte, de caporal devenu roi, grâce à l’ascendant de la France. Bernadotte offrit son concours, tantôt à Saint-Pétersbourg, tantôt à Paris, au prix de la Norwége. La Norwége appartenait au Danemark, et les Norvégiens ne voulaient à aucun prix devenir Suédois. Petite difficulté pour les libérateurs de l’Europe! Dans les négociations qui amenèrent la cession de la Norvège à la Suède, il n’est pas même question des Norvégiens et de leurs vœux. Les alliés disposèrent d’eux, sans eux et contre eux. Parmi ces alliés se trouvait l’Angleterre, qui avait soulevé l'Europe contre les envahissements de Napoléon. Que lui reprochait-on? On lui reprochait le mépris de tout droit. Et que faisaient les alliés en donnant la Norwége au roi de Suède? Les Norvégiens avaient tort de se plaindre : les alliés n’avaient-ils pas stipulé que la réunion se ferait « avec tous les égards et la considération possibles pour le bonheur et la liberté du peuple de Norvège? » Les copartageants de la Pologne tenaient le même langage. Après l’affreux massacre de Varsovie, l’impératrice Catherine, cette bonne mère, déclara qu’elle n’avait d’autre pensée que de rendre ses enfants heureux!

Les alliés traitèrent les Belges comme ils avaient traité les Norwégiens; ils les annexèrent à la Hollande ; ou, comme dit le traité de Paris, la Hollande reçut un accroissement de territoire. On savait cependant que les Belges répugnaient à cette union qui avait toutes les apparences d’un assujettissement; ils auraient voulu une existence libre et indépendante. Mais qu’importaient les vœux des populations? Les alliés victorieux décidèrent du sort des peuples, comme l’avait fait l’empereur : c’était toujours la force qui régnait, et qui faisait violence à la faiblesse. Pendant la guerre dite de l’indépendance, les Génois avaient repris leur

LES NATIONALITÉS

antique constitution, c’était certes leur droit; ils avaient été dépouillés de leur indépendance par Napoléon; les libérateurs de l'Europe n’auraient-ils pas dû respecter leur vœu? Ils les annexèrent à la Sardaigne, en dépit de leurs protestations. Les Génois avaient pour eux une existence séculaire, leur république était florissante à une époque où telle puissance alliée n’avait pas encore de nom ; ils pouvaient donc invoquer leur droit au point de vue diplomatique. Droit et vœux furent foulés aux pieds par les libérateurs de l’Europe.

On sait les débats scandaleux qui s’élevèrent au sein du Congrès, quand il s’agit de partager les dépouilles du grand empire. Les vainqueurs furent sur le point d’en venir aux mains. Ils ne songèrent pas à consulter les désirs des populations qu’ils avaient appelées à la liberté; les peuples ne comptaient plus que pour le nombre de têtes, comme le bétail d’une métairie. La comparaison est de Talleyrand. Le plus cupide parmi les copartageants était le prince qui avait toujours la liberté sur la langue, le czar Alexandre. A Paris il ne parlait que de liberté, il voulait réparer le crime de Catherine II, en rétablissant la Pologne. A Vienne, la comédie de la générosité aboutit à l’annexion des malheureux Polonais. Il fallait dédommager la Prusse. Alexandre lui jeta la Saxe. C’est dans les discussions qui précédèrent cet attentat, que le généreux Alexandre laissa échapper des paroles que l’histoire doit noter. Talleyrand invoquait le droit public de l’Europe : « Votre droit public, s’écria le czar, n’est rien pour moi ; je ne sais ce que c’est. Üuel cas croyez-vous que je fasse de tous vos parchemins et de vos traités? » C’était proclamer, dit Talleyrand, « que tout est légitime à celui qui est le plus fort. »

Tel est le droit royal. Ce qui se passa, à Vienne prouve que la vieille royauté est inalliable avec les nationalités. Ou conçoit qu’avant 89, les rois aient méconnu les droits des nations; ils ne se doutaient pas même de leur existence. Mais après les guerres de la Révolution où un peuple devenu libre vainquit l'Europe monarchique, après la guerre de la délivrance où les peuples vainquirent l’invincible, il n'y avait plus à douter de la puissance des nationalités. Si l’intérêt n’était pas aveugle, l’inlérêl aurait dû suffire pour reconnaître les droits de ceux qui étaient les vrais vainqueurs. Mais l’intérêt des rbis aboutit aussi à la force. Il faut

LE PROGRÈS DANS L'HISTOIRE

donc que la royauté disparaisse, ou qu’elle se transforme. Encore doutons-nous que la transformation soit possible. Ce n’est en réalité qu’une transition. La fiction doit faire place à la vérité, c’est dire que les rois doivent faire place aux nations.

Après la révolution de 48, le principe des nationalités fut proclamé officiellement par le gouvernement provisoire. Lamartine lança une proclamation, pour faire connaître les principes qui allaient diriger à l’extérieur la politique du gouvernement français. Il répudia toute pensée de conquête et même de propagande : c’était l’esprit de 89. En même temps Lamartine déclara que la paix devait reposer désormais sur la reconnaissance et le respect de l’indépendance des peuples. En 1792, dit-il, la France et l’Europe n’étaient pas préparées à comprendre l'harmonie des nations; pour couronner l’œuvre de la Révolution, il faut reconnaître le droit des nationalités. La constitution de 48 reproduit cette doctrine en substance. « La République française, y est-il dit, respecte les nationalités étrangères, comme elle entend faire respecter la sienne. »

C’est pour la première fois que le mot de nationalité figure dans un acte politique. Bientôt l’idée entra avec éclat dans le domaine des faits. En 1859, Napoléon III mit l’armée française au service de la nationalité italienne. Dans sa proclamation de guerre, ü dit que la France tirait l’épée, non pour dominer, mais pour affranchir : « Le but de cette guerre est de rendre l’Italie à ellemême, non de la faire changer de maître; -nous aurons à notre frontière un peuple ami qui nous devra son indépendance. » Arrivé à Mila^, l’empereur appela les Italiens aux -armes. Il déclara qu’il ne mettrait aucun obstacle à la libre manifestation de leurs vœux : « Votre désir d’indépendance si longtemps comprimé, si souvent démenti, se réalisera, si vous vous en montrez dignes. Unissez-vous dans une seule pensée, llaffranchissement de votre pays. »

Jamais plus belles paroles ne furent prononcées par un vainqueur. L'affrauchissement de l'Italie fera la gloire de celui qui a conçu ce dessein, et de la nation qui a versé son sang pour l’exécuter. Ce u'est pas seulement l'Italie qui profitera des victoires de Magenta et de Solferino. Elles ont fait triompher les principes de 89 dans l’ordre des relations internationales. Il n'y aura plus

LES NATIONALITÉS

de partage de Pologne, l’on ne traitera plus les peuples comme du bétail. Il faudra sans doute bien des luttes avant que toutes les nationalités soient définitivement assises : et il y aura plus d'une défaillance; mais qu’importe? Le principe de nationalité est entré dans la conscience générale, et il ne périra plus.

Page 1