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LOI DES RELATIONS INTERNATIONALES

§ I. Fédération et association

N° 1 . Diversité et unité

Humboldt dit que la nature est l’unité dans la diversité (1). En effet, l'unité et la diversité sont empreintes tout ensemble dans la création, comme si Dieu avait voulu indiquer aux hommes la voie dans laquelle ils doivent marcher pour remplir leur mission. La nature présente dans toutes ses manifestations le spectacle d'une variété infinie se déployant sur un fond identique. Les éléments produisent des organisations différentes; mais ils constituent dans leur ensemble une seule terre. Les langues sont diverses comme expression du génie divers qui distingue les branches de la grande famille humaine; toutefois les règles fondamentales des langues sont les mêmes, parce que l’esprit humain qui les formule est un. Les religions diffèrent, mais il y a des croyances communes, rayons de la vérité éternelle qui illumine l'humanité. Le droit varie d’un pays à l’autre, ce qui ne l’empéche pas, quoi qu’en dise Pascal, d’avoir des règles universelles qui se retrouvent partout.

La grande loi signalée par Humboldt s’applique au monde moral comme au monde physique. Ce que nous venons de dire du droit et de la langue suffit pour le prouver. Le droit et les langues sont l’expression de la vie ; si le droit est un et divers, si les langues

(I) Humboldt, Cosmos, t. I, pag. 5

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sont identiques et diverses, c’est qu’il y a dans l’humanité, de même que dans la nature, un élément d’unité et un élément de diversité. Prenons la société la plus simple, celle où l’unité semble dominer. Les enfants reproduisent-ils les traits, le caractère, les facultés intellectuelles et morales de leurs parents? Il y a, comme on dit, un air de famille ; mais quelle prodigieuse diversité dans les détails? Deux jumeaux diffèrent parfois comme s’ils appartenaient à des familles, que dis-je? à dçs races différentes. Cependant ils sont élevés dans le même milieu, ils subissent les mêmes influences. Preuve que l’enfant nait avec des dispositions que le père ne crée point, qu’il peut développer, modifier, neutraliser dans une certaine mesure, mais qu’il ne peut point détruire. Il y a cependant des traits de ressemblance qui se montrent à travers ces diversités et qui témoignent d’une souche commune.

Cette même loi, l’unité dans la diversité, régit aussi le genre humain. Les nations, comme les individus, sont douées de dispositions particulières. Quelle que soit l’initiation qu’elles reçoivent du dehors, cette éducation ne détruit pas plus leur individualité que l’éducation paternelle ne change la nature de l’enfant. Malgré la puissance d'assimilation de Rome, les Gaulois restèrent des Gaulois, modifiés seulement par l’élément latin. L’invasion des Barbares mit les Gallo-Romains en rapport avec les nations germaniques; les vaincus civilisèrent les vainqueurs. Est-ce à dire que les Germains devinrent des Romains? Les Germains et les Romains passèrent à travers la conquête, sans avoir perdu les caractères essentiels de leur nationalité. Chaque peuple a donc une existence particulière, un caractère individuel, une civilisation spéciale.

Voilà l’élément de diversité. Il y a aussi un élément d’unité. Le comte de Maistre dit, pour ridiculiser la déclaration des droits de l’homme, qu’il n’a jamais rencontré l’espèce homme, qu’il n’a vu dans sa vie que des Français, des Anglais, des Allemands ou des Russes. Mais pour être Français ou Anglais, cessons-nous d’être hommes? Avant qu’il y eût des nationalités bien distinctes, n’y avait-il pas des êtres humains ? Ce n’est pas tout. Les hommes ne cessent pas d’être hommes, quand ils font partie d’une société particulière. Il reste donc un lien entre les membres des diverses nations, le lien de l’humanité. C’est la grande société qui embrasse

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les sociétés particulières. Ceci n’est pas un jdéal, ni un rêve, mais un fait. Les anciens déjà parlaient [d’une société du genre humain, bien que leur point de départ fût la séparation et l’isolement. Aujourd’hui l'unité humaine est devenue.une vérité triviale. Tout le monde reconnaît que l'homme doit se rattacher à une association quelconque, la famille d’abord, puis la cité, enfin la natiou. Le lien doit-il s’arrêter à la nation? Telle est la seule question sur laquelle les avis diffèrent.

Encore s’accorde-t-on à admettre qu’il y a des.rapports nécessaires entre les nations. Nous avons dit quelle est la raison providentielle du partage de l’humanité en nations. Il y a d’infinies variétés dans la nature humaine; l’idéal consiste dans le développement complet des facultés dont Dieu l’a douée. Pour que ce but soit atteint, Dieu a réparti la lâche entre les divers membres du genre humain; chaque nation a son ministère dans l’oeuvre commune. Ainsi la division même de l’humanité en nations implique qu’il y a un lien entre elles. Le genre humain est un en essence, sa mission est une; si diverses facultés y concourent, s'il faut pour cela divers organes, toujours est-il que ces organes ne sont que les membres d’un grand corps, de l’humanité. Jusqu’ici tout le monde est d’accord. Il reste une question, et celle-là soulève de grandes difficultés. Le lien qui unit l’homme à la famille, à la nation, est un lien légal, sans lequel il n’y aurait ni famille, m nationalité. Il y a aussi un rapport entre les nations; elles ne sauraient vivre isolées, l’isolement serait leur mort. Ce rapport doit-il, comme ceux de la famille et de la patrie, prendre une forme extérieure, légale?

Une chose est certaine, c’est qu’il se fait un travail d’unité, depuis que nous connaissons les destinées du genre humain. Les hommes commencent par vivre séparés, divisés, isolés. Chez les Indiens, et chez tous les peuples à caste, il y a dans l’intérieur même de l'État, un abîme entre les diverses classes de la société, et cet abîme parait infranchissable, car on eu rapporte l’origine à Dieu. Dans le monde occidental les castes font place à l’esclavage : c'est un progrès vers l’unité, car l’esclavage peut cesser; par l’affrauchissement l’esclave devient citoyen. Il y a encore dans l’Occident une autre tendance à l’unité, ce sont les monarchies universelles qui s’y succèdent, et qui aboutissent à l’empire romain.

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Une grande partie du monde ancien vit sous les mêmes lois. Mais si les corps sont unis, les âmes ne le sont pas. Le polythéisme empêche l'unité véritable de s’établir, car il n’y a d’unité que celle qui se fonde sur les mêmes croyances, les mêmes idées, les mêmes sentiments.

Les conquérants préparent la voie à une religion qui a l’ambition de réunir tous les hommes dans une même foi. Tel est le principe de l’unité la plus forte qui ait jamais été conçue. L’unité catholique est excessive, elle viole la loi de diversité que Dieu a donnée au genre humain. Une race que Dieu a douée du génie de l’individualité, brise cette fausse unité. Les hommes auxquels l’unité est chère, déplorent la révolution religieuse du seizième siècle; ils ne voient pas que c’est une préparation à la vraie unité. Il faut avant tout que les éléments de celte unité se forment, les nations. C’est une œuvre séculaire. En 89 les nations viennent occuper la scène de l’histoire, elles réclament la souveraineté : c’est dire qu’elles seules vont diriger leur destinée. En même temps il se fait un grand travail d’unité, d’abord dans l’intérieur de chaque État, puis dans le sein de l’humanité. Quand la Révolution éclata, la France était encore partagée en provinces, et les provinces étaient comme de petits États dans un grand État. Le droit, la langue, les mœurs, variaient d’une province, d’une ville à l’autre. Ces variétés provinciales ont disparu. L’unité de langue est une marque caractéristique du mouvement que nous signalons. On a dit que la langue, c’est tout le peuple; c’est, en effet, l’expression de ses sentiments et de ses idées, c’est à dire tout ce qu’il y a d’individuel dans sa vie. Là où la langue diffère, il y a absence d’unité. Il en était ainsi chez les Grecs, qui avaient plusieurs dialectes également cultivés comme langues littéraires. Dans l’Europe moderne tous ces idiomes particuliers disparaissent, pour faire place à une seule langue, expression du génie national. Le droit est aussi une face de la vie. Avant 89 il variait d’une ville, d’un village à l’autre; aujourd’hui il n’y a plus qu’une loi pour toute la nation.

En même temps que l’unité se fait au sein de chaque nation, les diverses nations sont unies entre elles par des liens tous les jours plus nombreux. Dans l’antiquité et jusque chez les peuples modernes, les haines nationales étaient considérées presque

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comme une vertu. Ce patriotisme haineux s’efface devant l’amour du genre humain. On croirait que les barrières qui séparent les nations vont tomber. Le commerce unit toutes les parties du monde; un lien plus puissant relie les intelligences, la presse, admirable instrument qui fait battre les cœurs à l’unisson, malgré les distances qui séparent les hommes. Sous nos yeux, de merveilleuses découvertes abrègent les distances, bientôt il n’y en aura plus; la vapeur et l’électricité établissent des communications plus faciles, plus promptes entre les États et même les continents, qu'il n’y en avait jadis entre des villes voisines.

Est-ce à dire que le genre humain ne formera qu’un seul État, une seule famille ? Non, car à côté de ce mouvement d’unité, il y en a un autre qui parait toüt contraire. Le dix-neuvième siècle est celui du réveil des nationalités. La Grèce est sortie dason tombeau séculaire. Des révolutions ont brisé l'œuvre du congrès de Vienne qui avait disposé des populations, comme si elles étaient du bétail, et des États comme s’ils étaient des métairies. La Belgique a repris son antique indépendance ; l’Italie a secoué le joug de l’étranger, et, chose plus difficile, a renoncé à ses vieilles rivalités de cités et de provinces. Et voilà que l’Allemagne aussi s’agite, et cette terre de diversité aspire à se concentrer dans une unité puissante. Nous ne sommes encore qu’au début de ce mouvement national ; il fera le tour du monde.

Ainsi un double travail, et en apparence contraire. Les nations se constituent, et elles se rapprochent tous les jours davantage. Y a-t-il réellement contrariété dans cette tendance à la diversité et à l’unité? Non, c’est une unité supérieure qui se prépare, semblable à la divine harmonie qui règne dans la nature. La nature est une et diverse. C’est la marque des desseins de Dieu : l’humanité aussi est une et diverse. Il faut donc qu’elle arrive à une organisation qui donne satisfaction à ces deux principes également légitimes, puisque l’un et l’autre procèdent de Dieu. Quelle sera cette organisation? C’est le secret de Dieu; tout ce que l'historien peut faire, c’est de suivre le développement de cette double tendance dans les faits : l’histoire nous révèle les desseins de la providence.

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N® 2. L'antiquité

Tous les peuples anciens se disaient enfants du sol, nés de la terre qu’ils habitent; l’autochthonie était une croyance générale. C’est l’expression de la vie isolée des hommes primitifs; ils ne connaissaient que la famille ou la tribu, au sein de laquelle ils passaient leurs jours; l’horizon de leur vallée était pour eux la limite du monde. L’orgueil, né de l’ignorance, s’exalte dans la solitude; un préjugé devient un titre de gloire. Tel est le caractère distinctif de l'antiquité : l’isolement est sa loi. De là la grandeur et les excès du patriotisme antique. Qui de nous n’a regretté l’amour de la patrie, tel que les poètes l’ont chanté, tel que les citoyens de Grèce et de Rome l’ont pratiqué? On dirait un idéal, en comparaison de l’égoïsme moderne. A vrai dire, le patriotisme des anciens était aussi de l’égoïsme. La cité était la famille un peu agrandie; il en résultait que l’amour de la patrie était profond, mais étroit. Comme les peuples étaient sans cesse en guerre, ils voyaient dans tout étranger un ennemi. Singulier amour qui ne portait pas les hommes à s’entr’aimer, mais qui leur faisait haïr tout ce qui n’était pas concitoyen!

Dans les théocraties la haine prend un caractère religieux, et elle est d’autant plus vivace. Nous trouvons aujourd’hui excessive l’opposition qui existait entre les Grecs et les Barbares. Celle qui séparait la nation aryenne des nations étrangères était bien plus injurieuse et plus incurable. La division était la conséquence du dogme. Pourquoi le tchândâla est-il l’objet du mépris incroyable qui pèse sur lui? Parce qu’il est en dehors de la communion religieuse, parce qu’il est un être impur. Les étrangers étaient dans la même condition et on les confondait dans le même mépris; ils sont placés par le législateur indien après les éléphants, les chevaux et les poudras; c’est à peine si dans la hiérarchie des créatures, ils l’emportent sur les tigres et les sangliers. Quels rapports pouvait-il y avoir entre la race pure des Aryens, et des êtres placés au dessous des animaux? Tout contact avec eux serait une souillure. La division est radicale et irrémédiable.

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Nous rencontrons le même isolement, la même horreur des étrangers chez les Egyptiens et même chez les Hébreux. Le mosaïsme reconnaît l’unité humaine; mais les autres nations, les païens, ont déserté le culte du vrai Dieu; pour empêcher le peuple élu de se livrer à l’idolâtrie, Moïse fait dire à Jéhova : « Je suis l’Éiernel votre Dieu, qui vous ai séparés d’avec les autres peuples, afin que vous soyez à moi. » Ainsi Jéhova est un Dieu particulier, national; il fait une alliance spéciale avec Abraham, et afin de distinguer ses descendants des autres hommes, il lui ordonne de circoncire tous les enfants mâles. Les Juifs étaient convaincus qu’à eux seuls Dieu avait révélé la vraie religion. Marqués par Dieu d'un signe d’élection, comment n’auraient-ils pas dédaigné les infidèles? Cependant il y avait un contre-poids à cette division religieuse; tous les hommes étaient appelés à profiter des promesses de la Loi, pourvu qu’ils se convertissent à la loi de Moïse. Il y avait là en germe une foi universelle et même une monarchie universelle.

Le comte de Maistre dit que les Grecs sont nés divisés. Il est certain qu'ils ne connaissent encore que les premiers éléments de l'association; ils ne conçoivent pas d'unité plus large que la réunion des hommes en cités. Dans la cité même ils ne parviennent pas à établir l'unité; la démocratie et l'aristocratie s’y disputent le pouvoir ; cette lutte pour l'égalité aboutit à la dissolution, à l’anarchie. Incapables d’établir l’unité dans l’intérieur de la cité, les Grecs eurent encore moins la puissance de la réaliser entre les républiques qui se partageaient la Grèce. Tous les habitants de la Grèce appartenaient à une seule race, ils adoraient les mêmes divinités, ils parlaient la même langue quoiqu’en des dialectes différents : c’étaient des éléments d’unité, mais l’esprit de division inné au génie hellénique l’emporta. A peine les dangers communs parvinrent-ils à associer temporairement les Hellènes contre l'étranger. Les hégémonies ne furent qu’un commandement militaire; Sparte, Athènes, Thèbes en abusèrent pour opprimer leurs alliés au lieu de les unir. Les citoyens des diverses cités continuèrent à se traiter d’étrangers, et l’étranger était sans droit, presque comme l’esclave. Quant aux Barbares, nous avons déjà rappelé quelle était l’incroyable fatuité des Grecs dans leurs rapports avec ceux qui ne parlaient pas leur langue harmonieuse.

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Rome débuta aussi par l’isolement, et elle inscrivit dans ses lois cette dure parole que l’étranger était un ennemi, et que l’ennemi était sans droit. Les relations les plus naturelles étaient prohibées avec les étrangers : ils n’avaient ni le droit de mariage, ni le droit de propriété. Rome n’avait que des rapports rares et hostiles avec ses plus proches voisins. Mais elle avait au plus haut degré le génie de l’unité. Cette cité si étroite qui avait commencé par mettre tout étranger hors de l’humanité, finit par être la maîtresse du monde. Rome réalisa une certaine unité dans son sein; les patriciens et les plébéiens ne s’entretuèrent pas, comme faisaient les factions rivales dans les républiques grecques ; ils se fondirent en une seule nation. L’Italie, puis les provinces, furent associées aux droits des vainqueurs, Mais cela se fit après des combats séculaires : preuve combien les anciens répugnaient à l’unité.

L’isolement primitif ne pouvait pas rester la condition des peuples. Il y a plus; l’isolement absolu n’a jamais existé, c’eût été la mort de l'humanité. Les anciens obéirent, sans en avoir conscience, à la loi qui régit le genre humain, l’unité et l’association. La vie de l’humanité est une marche progressive vers cet idéal. Chaque âge a sa mission dans cette œuvre sans fin. Les peuples de l’antiquité jouent un grand rôle dans la préparation de la future unité. Dieu les doua d’une force d’expansion qui les portait incessamment à s’étendre et à se propager au loin. C’est la guerre qui y a la part principale. On peut dire que c’est grâce à la guerre que les nations furent constituées, que c’est par la guerre que les divers peuples parvinrent à se connaître. Strabon dit qu’avant les guerres médiques, les Grecs et les Perses se connaissaient à peine de nom. Alexandre découvrit l’Inde, et l’Occident ne s’ouvrit que devant les légions romaines.

Le commerce est, en apparence, un lien plus puissant que la guerre; il unit les nations, par l’intérêt d'abord, puis par les idées : c’est l’image de la solidarité humaine. Dieu lui-même veille à ce que les besoins des hommes les rapprochent. Peu de pays produisent toutes les choses nécessaires à la vie; le Créateur les a distribuées entre les diverses parties de la terre, pour forcer

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ses habitants à nouer des relations entre eux. Nous citerons un trait de cette admirable providence. Les contrées situées au delà du grand désert de l’Afrique manquent entièrement de sel, tandis’ qu’il se trouve d’immenses dépôts de ce minéral au milieu des terres sablonneuses. Ainsi les déserts mêmes ont leurs trésors, et ils rapprochent les hommes tout en les séparant. Il en est de même de la mer ; on croirait qu'elle isole les peuples, tandis que la navigatipn en fait la voie la plus rapide de leurs relations. Mais ces éléments d’union ne se développent que successivement. Les anciens 'voyaient dans l'océan une barrière divine. C’est qu’ils n’avaient pas les puissants instruments qui guident nos marins à travers l’immensité des mers, et leur permettent de braver la fureur des tempêtes.

Dieu qui destinait le commerce à unir les nations, doua cer- , tains peuples du génie commercial. Le pavillon tyrien flottait dans les mers du Nord, sur les côtes de l’Asie, et dans l’océan Indien. Carthage hérita de l’esprit aventureux de la mère patrie. Les Grecs avaient toutes les facultés ; ce sont eux qui ont fondé le plus grand nombre de colonies ; l’Europe, l’Afrique et l’Asie conservent encore aujourd’hui des traces de leurs établissements. La fécondité de ces petites républiques tient du prodige. Strabon n’a pas tort de citer les quatre-vingts colonies de Milet comme une chose merveilleuse. Toutes ces colonies devinrent puissantes par le commerce, et elles restèrent des foyers de civilisation jusque dans les derniers temps de l’antiquité. La colonisation est un moyen admirable d’étabir entre les hommes l'unité et l’harmonie qui sont une loi de leur nature et le dernier but de leurs efforts.

Elle répand des populations amies sur le globe; les liens de l’affection enchaînent les colons à la métropole : ne dirait-on pas une image idéale des destinées du genre humain?

Il ne faut pas trop idéaliser la colonisation antique. L'établissement des colonies fut une conquête, et souvent la plus rude de toutes. C’est en définitive la force qui domine dans le monde ancien, et, chose remarquable, la guerre répond si bien au génie de l’antiquité et à sa mission, qu’elle l’emporte même comme élément civilisateur sur le commerce. Cela paraît contraire à la nature des choses, mais cela s’explique. Le commerce était aussi une espèce de guerre, et précisément celle qui allume les plus

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mauvaises passions, l’àpre cupidité, la jalousie mercantile. On dit que les Phéniciens coulaient les vaisseaux étrangers à fond et jetaient les équipages à la mer. Là où il n'y a qu’un seul mobile, le lucre, les excès sont inévitables. Le conquérant a au moins l’amour de la gloire qui ennoblit ses sentiments et ses actions. C’est aussi la conquête qui joue le grand rôle dans les relations internationales de l’antiquité.

Les Perses réunirent sous leur domination toute l’Asie jusqu’à l'Indus; au nord ils s’étendirent jusqu’à la mer Noire, la mer Caspienne et au mont Caucase; à l'ouest, ils passèrent la Méditerranée et entamèrent l’Afrique et l’Europe. Leur empire embrassa tous les États qui avaient brillé dans l’Orient, la Bactriane, la Médie, Ninive, Babylone, la Phénicie, la Syrie, la Lydie, l’Égypte. Mais les grands rois, premiers venus dïns la carrière, ne firent qu’ébaucher la domination universelle qui dès lors resta l'ambition des conquérants. Ils rassemblèrent les nations plutôt qu’ils ne les unirent. Les princes vaincus conservaient l’administration des pays conquis. Ce n’est qu’en temps de guerre, que tous obéissaient à un commandement en chef : cinquante-six peuples suivaient Xerxès dans son expédition contre la Grèce. En temps de paix, ils reprenaient leur individualité ; il y en avait qui jouissaient d’une indépendance presque complète. Malgré cela, l’oppression était plus dure que ne le fut depuis l'administration si mal famée des proconsuls romains : c’était le despotisme dans toute sa brutalité. Cependant ces barbares conquérants établirent entre les peuples des liens qui subsistent jusqu’à nos jours; les caravanes qui partent de Smyrne pour Ispahan parcourent toujours les routes que les Perses ouvrirent entre la Haute Asie et l’Asie Mineure. Les grands rois ne songeaient, en les construisant, qu’aux nécessités de la guerre; dans les desseins de Dieu, elles servirent au commerce bien des siècles après que le nom de l’empire des Perses se fut évanoui.

Alexandre mit fin à leur domination. Celle que lui-même voulut fonder ne fut qu’un rêve, une chimère. 11 voulait unir l’Orient et l’Occident, de manière à faire disparaître toute différence entre

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les deux mondes. L’opposition entre l’Europe et l’Asie est trop profonde pour qu’elle s’efface jamais. Cependant ce but chimérique est celui de tous les conquérants. Ennemie née de toute diversité, la monarchie universelle voit un idéal dans l’unité absolue, et elle y sacrifie tout ce qu’il y a d’individuel dans le génie des nations. Alexandre avait une plus haute mission, celle de rapprocher les peuples et de répandre la civilisation hellénique dans un monde encore inconnu à l’Europe. Il découvrit le lointain Orient plutôt qu’il ne le conquit. Cela suffit pour produire une révolution dans les relations commerciales.

Rome réalisa l’ambition des conquérants. Sous l’empire, les poètes chantèrent que la domination romaine ne finissait qu’où finit la terre; les empereurs se disaient les maîtres du monde. Aujourd'hui que de nouveaux continents ont été découverts, il faut beaucoup rabattre des prétentions du peuple-roi. Même en laissant de côté l’Amérique et l’Océanie, les Romains étaient loin de posséder la terre connue des anciens. Il y avait en dehors de l’empire tout un monde que les Romains méprisaient, dont ils affectaient même d’ignorer l’existence. Les Barbares couvraient le nord de l'Europe et de l'Asie, et ils étaient destinés à détruire le magnifique édifice de l’unité romaine. En Europe, l’empire s’arrêtait au Rhin et au Danube. Parmi les îles de l’Occident, les Romains n’occupaient que la Bretagne; l’Irlande, la Suède, le Danemarck leur étaient inconnus. En Asie, l’Euphrate formait la limite de leurs conquêtes. Ainsi l'Orient presque tout entier, les immenses empires des Parthes, de l’Inde, de la Chine, l’Afrique à l’exception des côtes du nord, restèrent indépendants. Si après des guerres, continuées sans relâche pendant dix-huit siècles, les Romains, bien que placés dans les circonstances les plus favorables, n'ont pu conquérir qu’une petite partie de la terre, qui oserait encore aspirer à la monarchie universelle?

C’était un état contre nature que celte unité dont bien des historiens regrettent la magnificence. Sous la trompeuse uniformité de l’administration romaine, couvaient des germes de discorde, diversité de race, de langues, de mœurs. De là la promptitude avec laquelle les peuples se séparèrent de l'empire après l’invasion des Barbares. En vain Rome prétendait réaliser la cité universelle, les Barbares et les esclaves protestaient contre cette unité menson-

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sa»

gère. Les Barbares qui peuplaient les marchés d’esclaves, les esclaves plus nombreux que la population libre, seront-ils à jamais exclus de la grande famille humaine? L’antiquité le croyait; c’est pour cela qu’elle s’écroula pour faire place à un monde nouveau; et afin de rendre la leçon plus éclatante. Dieu choisit les. Barbares pour inaugurer l’ère de la civilisation moderne. Cependant l’unité romaine est une image de l’association des peuples; image grossière puisqu’elle est fondée sur la violence, mais elle suffit pour produire une partie des bienfaits qui résulteront un jour de l’association libre des peuples. A mesure que les hommes se rapprochent, le cercle de leurs idées et de leurs sentiments s'élargit. Un historien grec appelle Rome, la ville commune et philanthropique par excellence. A la chute de la république, Rome cessa d’être la maltresse du monde pour devenir la capitale de l’empire; et dans cet immense empire, il n’y eut plus ni vainqueurs ni vaincus, tous furent appelés à partager les droits du peuple romain.

Il est vrai qu’il n’y avait plus de droits politiques sous le despotisme de l’empire; mais l’unité romaine profita au droit civil. Le droit romain commença par être étroit comme les idées du peuple dont il était l’expression. Quand Rome entra en relation avec les nations étrangères, il s’y introduisit un élément plus large ; l’équité, l’humanité l’emportèrent sur l’esprit formaliste de la vieille jurisprudence. De là ce droit admirable dont l'empire s’étendit plus loin que celui du peuple-roi. Les idées religieuses mêmes subirent l’influence de la domination romaine. A la suite de la conquête qui soumit successivement les peuples à la domination de Rome, il se forma une espèce d’unité païenne; l’unité était imparfaite et attestait l’impuissance du paganisme, mais elle prépara les esprits à une religion qui a la haute ambition d'embrasser l’humanité tout entière.

Ce cosmopolitisme a son revers. Les hommes ne peuvent pas voir leur patrie dans le monde; il faut qu’ils concentrent leur affection sur la cité ou sur la nation pour qu’elle soit efficace. Quand la patrie s’étendit à un empire qui embrassait trois continents, l’idée de patrie s’effaça; un vague et stérile cosmopolitisme prit la place de l’amour ardent que les Grecs et les Barbares avaient montré pour le sol où ils avaient vu le jour. Celui qui a l’univers

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pour patrie, n’a plus de patrie. De là l’affaissement des peuples lors de l’invasion des Barbares; ils ne leur opposèrent aucune résistance, parce qu’ils n’avaient plus de patrie à défendre.

N° 3. Les Barbares

Les Barbares à la vue de l’empire romain qu’ils venaient détruire, étaient partagés entre la haine et l’admiration. On raconte qu’un roi des Goths avait juré dans son orgueil qu’il ne mettrait jamais le pied sur le sol romain. Attiré à Constantinople par Théodose, le chef barbare s’écria : « L’empereur est un Dieu sur la terre!» C’est que la civilisation romaine n’était pas sans grandeur, malgré l'avilissement des populations. Les Barbares auraient bien voulu maintenir à leur profit cette magnifique unité. De là les tentatives de Charlemagne. Le pape mit la couronne impériale sur sa tête. Mais les Barbares n’avaient pas pour mission de restaurer la domination romaine. En réalité, l'empire de Charlemagne n’eut que les apparences de l’unité; le principe de diversité, d’individualité, dont les peuples germains étaient l'énergique organe mina l'édifice de l’unité impériale et prépara le régime de la féodalité.

Le travail d’unité qui s’accomplit par les armes des Franks mérite cependant l'attention de l'historien : c’est à certains égards une préparation de l'unité future. Avant l’invasion, les Gaulois et les Germains avaient toujours été ennemis. Dans l'empire des Franks, les deux races sont unies, par les armes, il est vrai, mais du moins elles apprennent à se connaître. Les Gaules et les Germains profitèrent de ce mouvement d’unité. La Bretagne et l’Aquitaine furent définitivement conquises par les Carlovingiens. C’était une préparation de l’unité française. En Allemagne, il fallut aussi des guerres sanglantes pour amener un rapprochement entre les diverses tribus. Les armes des Carlovingiens domptèrent l’esprit d'indépendance des Thuringiens, des Alamans et des Bavarois; après une lutte à mort les Saxons furent vaincus ; leur conversion compléta l’unité de l’Allemagne, si l’on peut appeler unité ce qui n’était encore qu’un assemblage de tribus hostiles au fond malgré leur réunion sous un même empire.

Si les empereurs romains ne méritaient pas le titre de maîtres

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de la terre, bien moins encore la monarchie de Charlemagne pouvait-elle se dire universelle. L’Orient était ennemi ou inconnu. L’Angleterre appartenait aux Anglo-Saxons, l’Espagne aux Arabes. Plusieurs tribus slaves reconnaissaient la suzeraineté de Charlemagne, mais ce n’était qu’un hommage passager. Il fallut trentetrois années de combats pour réduire les Saxons. Au nord il y avait un peuple plus indomptable encore parce qu’il régnait sur l'immensité des mers : les Normands osèrent attaquer l’empire déjà du vivant de Charlemagne, et ils jouèrent un grand rôle dans sa dissolution. Cependant ce n’étaient que quelques bandes de pirates. Rien ne prouve mieux l’extrême faiblesse de l'unité que les Barbares avaient voulu élever sur les ruines de Rome. Ils n’avaient pas le génie de l’unité; leur empire était donc vicié dans son essence; ils n’étaient forts que par l’esprit d’individualité, et l’empire en arrêtait le libre développement.

Les Franks n’avaient pas l’idée d’État. Comme chez tous les peuples barbares, les relations politiques se confondaient avec les relations de droit privé. Pour les rois franks, l’État consistait en villes, en domaines, en revenus. C’était une copropriété de famille. De là les partages de la monarchie faits par Clovis et ses successeurs : ce sont des propriétaires qui distribuent leurs biens entre leurs enfants. Cette idée était tellement enracinée dans les mœurs, qu’elle survécut au rétablissement de l’empire d’Occident. Charlemagne oublia qu’il était le restaurateur de l’unité romaine pour agir comme eût fait un Mérovingien.

Quand les rois germains prirent la place des empereurs, ils auraient voulu hériter de l'administration impériale qui avait produit tant de merveilles. Mais, chose remarquable, dans l'empire des Franks, on ne trouve ni fonctionnaires ni contributions. Il n’y avait pas de fonctionnaires, parce qu’il n’y avait pas d'État; toutes les relations étaient personnelles, de droit civil plus que de droit public. Les emplois que nous appelons publics étaient des services privés; les serviteurs du roi et de la reine remplissaient les charges que nous considérons aujourd’hui comme les plus hautes de l’État. Les domestiques, maréchaux, camériers. trésoriers, maires, servaient de ministres aux Mérovingiens. Et les choses ne changèrent guère dans l’empire de Charlemagne. La royauté était le seul principe d’unité, mais comme il n'y avait

LE PROGRÈS DANS l'üISTOIRE.

pas d’État, à proprement parler, l’unité n’était qu’apparente. De là le prompt abaissement de la royauté franque, et la rapide décadence de l’empire. Après quelques générations, les rois sont dominés par l’aristocratie naissante des bénéficiers et des comtes. Incapables de fonder une grande société, les Franks se groupent autour de petits centres locaux;, les comtes et les ducs qui devraient être les organes du pouvoir central dans les provinces, se mettent à la tête de ce mouvement local contre la royauté.

Ce mouvement de localisation a bien plus d’importance que l’uuité impériale restaurée par Charlemagne, car de là procède la féodalité, ère nouvelle qui ouvre réellement la civilisation moderne; tandis que l’empire ressuscitait des formes mortes. L’unité n’était que dans la volonté du prince; la diversité régnait dans les esprits et dans les choses. Malgré les efforts de Charlemagne le travail de dissolution continua. On ne trouve plus de trace d’un impôt, les contributions ont dégénéré en redevances seigneuriales ; les cens que le roi perçoit lui sont payés, non en sa qualité de roi, mais en sa qualité de maître des personnes ou des biens censitaires. Ce fait est le signe d’une profonde révolution. Le roi n’est pas le seul seigneur dans son royaume; à côté de lui sont de grands propriétaires, bénéficiers, comtes, ducs, qui ont également des hommes libres dans leur dépendance. C’est la dissolution de l’apparente unité de l’empire. Sous les successeurs de Charlemagne, l’aristocratie locale se soulève contre la royauté ; l’unité succombe, et de la dissolution sort une société nouvelle, plus forte que l’empire carlovingien , bien qu’elle soit morcelée à l’infini ; c’est qu’elle répond au génie des peuples germaniques, tandis que l'unité impériale était en contradiction avec les besoins des peuples et avec les desseins de la providence.

N° 4. La féodalité

La féodalité ouvre l’ère de la civilisation moderne. Voilà une manifestation éclatante de la loi du progrès qui régit l'espèce humaine. Des Barbares apportent à l’humanité un élément de vie que les plus grands philosophes de l’antiquité n’avaient pas soupçonné ; l’anarchie féodale est supérieure à la république de Platon.

UNITÉ ET DIVERSITÉ

Chez les anciens, c’est l’élément social qui domine : la cité absorbe le citoyen, elle n’a pas de place pour l’homme, elle repose sur l’esclavage. Au moment où le régime féodal s’établit, il n'y a plus d’État. Chaque propriétaire est roi dans ses domaines, on croirait que la société va se réduire en atomes. Il n’y a plus de société politique, plus de citoyens, il n’y a que des individus. Ce qu'on appelle régime féodal n’a pour but que le libre développement de l’individu, et la garantie de son indépendance. Tout pouvoir général s’efface, tout se localise, souveraineté, mœurs, idées. Le droit, cette expression vivante de la société, varie à l’infini. Chez les Romains, il était l’instrument le plus actif d’une unité qui absorbait toutes les individualités nationales. Au moyen ùge, le droit perd tout caractère de généralité; chaque baronnie, chaque manoir a sa coutume. C'est l'image de la société, elle est d’une variété infinie. Chez les anciens, il n’y avait que des hommes libres et des esclaves, et un abîme séparait la liberté de la servitude. La féodalité ne connaît ni la liberté ni la servitude antiques. Il y a, il est vrai, une classe dominante et une classe asservie, mais les seigneurs eux-mêmes dépendent d'un suzerain, et l’état des serfs varie depuis l’abjection qui touche à l’esclavage romain, jusqu’à la condition qui touche à la liberté moderne.

L'absence complète d'unité conduisit à un isolement qui, au premier abord, parait absolu. Jamais, disent les historiens, l'individu n’a été ainsi isolé : il ne sait plus s'il existe un monde au delà de la vallée qu'il habite et où il est comme fixé au sol. Dans l'antiquité, la guerre rapprochait les hommes. Au moyen âge la guerre est aussi permanente, mais elle ne déplace pour ainsi dire pas ceux qui la font, car les hostilités se passent entre voisins; il y a des vassaux qui ont le droit de rentrer chez eux le soir; d'autres ne sont pas tenus de s’éloigner des limites de la baronnie. Les communications que Rome avait pratiquées pour le besoin de ses conquêtes ou de son gouvernement subsistaient; mais il manquait pour en profiter l’instrument d’une administration puissante. Déjà sous l’empire des Franks, les postes romaines étaient tombées en décadence; sous la féodalité, elles devinrent un service féodal, borné et restreint comme les besoins des hommes : c’était le droit pour le seigneur ou pour l’abbé de prendre un cheval pour son usage, et de loger chez ses vassaux.

LE PROGRÈS DANS ^HISTOIRE

Gela nous donne la mesure des relations internationales. Un voyage d’une ville à une autre était un événement. Ajoutez-y les abus féodaux. Les habitants de Paris n’osaient aller jusqu’à Orléans, sans être rançonnés par les seigeurs de Monthléry.

Nous avons dit que la diversité féodale était un progrès sur la brillante civilisation de la Grèce et de Rome; elle donna à l'humanité l’esprit de liberté individuelle qui faisait défaut aux anciens. Mais si le régime féodal s’était développé logiquement dans le sens de l’individualité germanique, il aurait abouti à l’individualisme absolu, c’est à dire à la dissolution de la société. 11 y avait aussi des germes d’unité. Nous retrouvons ici les deux principes d’unité et de diversité; au moyen âge, c’est celui-ci qui dominait,

, parce qu’il était nouveau, et qu’il devait pénétrer dans les entrailles des peuples modernes. Toujours est-il qu’à côté de l’élément de diversité, il y avait un élément d’unité. Chaque baron est roi dans sa baronnie, mais ces rois féodaux dépendent d’un suzerain. Le suzerain est plus qu’un baron, les grands vassaux lui prêtent hommage : c’est le plus fort des liens, l’engagement personnel, la foi donnée et reçue. Bientôt la suzeraineté se change en souveraineté. Les légistes romains y aident; sans eux, il est douteux que la royauté fût parvenue à dominer sur les petits souverains féodaux. Ainsi les deux principes coexistent et ils se modifient l’un l’autre.

Les communes sont encore un élément d’unité; elles procèdent de la féodalité, elles sont animées de l’esprit féodal ; néanmoins, chose admirable, elles amènent la dissolution du régime féodal, parce qu’elles sont le germe de l’État. La féodalité repose sur des conventions; toutes les relations, même la justice, sont d’intérêt privé. Dans l’intérieur des communes, il n’en est plus de même. La cité est un pouvoir public; c’est comme tel qu’elle prépare la société moderne : elle forme un État à une époque où l’État n’existait pas encore. Sous le régime féodal, il n’y a pas d’administration, pas de justice, pas de gouvernement. Le roi n’a rien à ordonner aux grands vassaux, il n’a droit qu’aux services réglés par l’hommage. Il en est de même dans les rapports de tout suzerain avec ses vassaux. Dans les villes, il y a des hommes libres, vivant en commun, formant un corps, ayant des droits communs, des besoins communs, tous intéressés à veiller à la

UNITÉ ET DIVERSITÉ

conservation de leurs privilèges. Les cités ont un patrimoine qu'il faut gérer, le commerce auquel les habitants se livrent exige des mesures de protection ; l’industrie demande une organisation et des garanties. Le concours de toutes ces causes fit naître des besoins auxquels la féodalité n’avait jamais songé : police, sûreté, subsistances, salubrité, charité, il n’y a pas une branche de l'administration qui n'ait fait l’objet de la sollicitude des autorités municipales.

Il y a un autre élément d'unité sous le régime féodal, le plus considérable, c’est la fusion des classes sociales. Les anciens connaissaient l’État, ils en faisaient un but, un idéal, auquel ils .sacrifiaient tout, jusqu’aux droits les plus sacrés de l’individu. Cependant il n’y avait pas d'unité au sein de ces brillantes républiques, parce qu’un abîme séparait les esclaves des hommes libres, et qu’entre les diverses classes d’hommes libres, il y avait une guerre permanente. Aujourd’hui, il n'y a plus d’esclaves, il n’y a plus de classes privilégiées, il n’y a plus de classes dépendantes. C'est la véritable unité. A qui la devons-nous? Elle a été préparée dans les longs siècles du moyen âge, par le régime féodal qui, en apparence, consacrait une division tout aussi radicale que celle qui régnait dans les cités anciennes. C’est que les anciens ne connaissaient pas la vraie liberté ; le premier germe s’en trouve dans le génie des peuples barbares qui dominent au moyen âge.

L'essence de la liberté est que les droits de l’individu soient reconnus et qu’ils aient une garantie. Cette liberté n’existait pas dans les républiques trop vantées de Grèce et de Rome. Les Germains apportèrent dans le monde le principe de l’individualité méconnu par les anciens. Aussi à peine le régime féodal existe-t-il, que le mouvement vers la liberté commence; il se produit dans toutes les classes de la société, depuis les serfs jusqu’aux grands vassaux, et il aboutit à la liberté générale, sans laquelle il n’y a point de vraie unité. Comment s’est opérée cette prodigieuse révolution, sous un régime qui semble perpétuer la dépendance des classes inférieures, en lesattachantau sol, et en les immobilisant pour ainsi dire? La hiérarchie féodale repose sur l’idée d’un contrat. Il y a un contrat entre le suzerain et le vassal. La royauté était un pouvoir consenti et impliquant des engagements réci-

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proques. Les libertés communales reposaient encore sur un contrat intervenu entre le seigneur et les habitants. Cette idée du contrat finit par pénétrer dans les classes serviles : ce fut le principe de leur affranchissement. Ce qui faisait la misère des serfs, ce n’étaient point les charges qui pesaient sur eux, les vasvaux devaient aussi des services à leur suzerain, mais des services définis et certains, tandis que les classes dépendantes étaient livrées à l’arbitraire du plus fort. La tendance générale de la féodalité était de déterminer les charges; elle profita aux classes asservies. Dès lors, l’abîme qui séparait l’esclave de l’homme libre est comblé; il y a égalité de droit entre le serf et le vassal. L’unité existe, il ne reste qu’à la développer dans toutes ses conséquences.

Il fallait encore brrser l’isolement féodal. A vrai dire, il n'a jamais été aussi absolu que les historiens le disent. C’est la race germanique qui domine au moyen âge. Or, ce qui la distingue, c’est un besoin de mouvement incessant. L’établissement des Germains dans l’empire s’appelle la migration des peuples; la dernière invasion des Barbares est celle de ces terribles Normands qui vont chercher fortune, partout où les porte la mer. L’esprit d’aventure laisse à peine à la société féodale le temps de s’asseoir.* Dès qu’elle est constituée, les barons recommencent leurs courses. Les croisades sont la grande aventure de la féodalité. Pendant deux siècles, l’Europe déborde sur l’Asie; les timides empereurs de Constantinople croient que c’est une nouvelle invasion de Barbares. Lorsque la religion cesse d’inspirer les hommes du moyeu .âge, l’esprit commercial les entraîne, ils vont à la recherche et à la conquête de nouveaux mondes. Aujourd’hui l’émigration prend des proportions qui rivalisent avec la facilité des communications. De quels pays sortent les émigrants? Des pays de race allemande.

Cet esprit d’aventure agita profondément l’Europe féodale; il mêla les populations et il fut le principe de révolutions qui ont eu du retentissement jusque dans les temps modernes. Le onzième siècle eut ses émigrations comme le quinzième et le dix-neuvième : les Normandsallaientchercherfortunedans-laPouille, comme plus tard on s’embarqua pour le nouveau monde. Ges aventuriers devinrent les alliés des papes dans leur lutte contre les empereurs,

UNITÉ ET DIVERSITÉ

ils furent un lien entre les nations les plus lointaines de l’Europe. Les uns fondèrent des royaumes en Italie et en Sicile, d’autres s’établirent en Angleterre; leur conquête compléta la nationalité anglaise, et la longue rivalité des conquérants avec la France développa le sentiment national des Français.

Les croisades furent plus qu’une révolution européenne, elles embrassèrent deux mondes. C’est la religion qui inspira les guerres sacrées, c’est l’esprit aventureux des hommes du moyen âge qui seul les rendit possibles. Elles ouvrirent l’Orient au génie entreprenant des races germaniques; l’Europe n’aura pas -de repos jusqu’à ce qu'elle se soit assimilé ce monde longtemps hostile, alors l’unité humaine s'accomplira. Cette immense révolution a son point de départ dans la féodalité.. Il y avait donc à côté de l’esprit de diversité, des tendances vers l’unité. Cela est si vrai, que le moyen âge vit une tentative d’unité, moitié politique, moitié religieuse, par la papauté et l’empire. Le christianisme est inséparable des Germains, ce sont deux éléments qui se supposent l’un l’autre et qui se complètent réciproquement.

N° 5. Le catholicisme

Les peuples anciens poursuivaient l’unité par la voie de la guerre, et la monarchie universelle réalisa dans de certaines limites le rêve des conquérants. Mais cette unité, produit de la force, était fondamentalement viciée. Il n’y a d’unité véritable que celle qui repose sur l'union des âmes, et ce qui unit les âmes, ce sont des sentiments communs. C’est cette unité que le christianisme a l’ambition d’établir. Il se dit en possession de la vérité absolue; or la vérité est une, indépendante des circonstances extérieures comme des opinions humaines : émanation de Dieu, elle a toujours été, elle sera toujours et partout la même. Si les hommes étaient imbus de cette croyance, leur union aurait une base inébranlable; elle embrasserait toutes les intelligences, elle fonderait la société spirituelle. La prétention du christianisme ne va pas au delà de l’union des esprits; il abandonne le monde

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