DIEU IMMANENT DANS L’HUMANITÉ
tence progressive? On peut encore répondre avec Jésus-Christ, la perfection, mais la réponse n’est pas complète. Il faut définir ce que l'on entend par perfection. L’idée change avec les progrès que le genre humain accomplit. Nous n'entendons plus la perfection comme les disciples du Christ la comprenaient. La religion chrétienne, religion de l’autre monde, faisait peu de cas de la vie actuelle et de ses diverses manifestations. Elle dédaignait la science comme une folie; elle redoutait et flétrissait l’accroissement delà richesse; elle concentrait toute l’activité de l’homme dans la charité, encore l’amour de Dieu qu'elle enseignait, menaçait-il d’absorber et d’annuler la charité active, pour ne laisser subsister que la préoccupation du salut. Ainsi entendue, la perfection de l'Évangile, non seulement était incomplète, mais elle était profondément viciée, puisqu’elle pouvait aboutir à l’égoïsme du moine et à l’égoïsme plus excessif encore de l’anachorète. Heureusement que le génie des races barbares vint neutraliser ce que le christianisme avait de dangereux, et compléter ce qui lui manquait. Sous l’influence de l’esprit actif des populations européennes, la perfection évangélique s’est transformée. La religion est, ou tend à devenir une religion de ce monde, sans emprisonner néanmoins l’homme dans cette courte existence, et sans borner à un développement de quelques jours des êtres dont les facultés sont infinies. La perfection est devenu le perfectionnement infini d’un être imparfait mais perfectible.
Qu’est-ce que l’histoire, dans cet ordre d’idées? C’est la manifestation du plan que Dieu a conçu pour l’éducation du genre humain. Le développement de toutes les facultés humaines, tel est le but idéal que l’humanité poursuit sous l’inspiration de Dieu. Chaque homme est une individualité à part, chaque homme a donc droit à un développement qui lui est propre. Comment ce but sera-t-il atteint? Il ne suffit point de nos efforts individuels. Nous naissons sociables, c’est à dire avec le besoin inné de vivre dans l’état de société. Ce n’est pas seulement à raison de notre faiblesse qne la société est nécessaire , c’est parce que chaque individu représente une face différente de l’humanité, que la vie commune est une nécessité, afin que l’un complète l’autre. C’est encore là la raison profonde du partage de l’humanité en nations. Il y a une variété infinie dans l’esprit humain, et en même temps une unité
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qui domine cette diversité. Chaque homme représente en quelque sorte une idée, chaque peuple représente également une idée, et ces idées diverses se concentrent et s’harmonisent dans l’idée générale que représente l'humanité. L’histoire nous fait connaître le pian divin qui préside à l’éducation du genre humain, des nations et des individus. Bien que les individus n'y figurent que comme membres d’une société, c’est leur développement qui est le but ; c'est pour qu'il soit aussi riche, aussi complet que possible, que chaque homme se rattache à une nation, et que les nations se rattachent à l'humanité.
Nous savons maintenant pourquoi il y a une philosophie de l’histoire. L’histoire ne peut jamais être un simple récit des faits. Si l’on en bannissait toute idée morale, si l’on en exilait Dieu, que resterait-il? Un recueil d’événements sans but, sans raison. Et quels sont ces événements? Des guerres, des discordes sanglantes. Le comte de Maistre dit que l’histoire du genre humain ressemble à un immense champ de carnage. Quel affreux spectacle que celui des hommes qui s'entre-tuent! Ajoutez-y les fraudes et les mensonges qui remplissent les annales de la diplomatie. Ainsi des bourreaux et des victimes, des fripons et des dupes, voilà quelle serait la destinée de l’humanité. Mieux vaudrait qu’il n’y eût point d’humanité, ou du moins pas d’histoire de ses erreurs, de ses folies et de ses crimes. Nou, le monde n’est pas le jouet de la force ; les faits de la nature ont leurs lois, et les faits historiques sont aussi dominés par une volonté supérieure aux caprices des volontés individuelles. La philosophie recherche ces lois. Pour mieux dire, Dieu nous les révèle dans l’histoire. La philosophie qui les constate, fait seulement fonction de témoin et de rapporteur.
§ 3. Le gouvernement providentiel et la liberté
11 n’y a plus d’histoire, si Dieu en est banni. Mais si Dieu est immanent dans l’humanité, y aura-t-il encore une place pour l’homme? Est-ce que le gouvernement providentiel ne conduit pas à la même erreur que la fatalité antique? Les anciens soumet-
taient leurs dieux à un inexorable destin. L’idée chrétienne de la providence sauve la liberté de Dieu, mais ne sacrifie-t-elle pas la liberté humaine? Si Dieu dirige le cours des choses de ce monde, ne les dirige-t-il pas avec toute-puissance? Que reste-t-il à l’homme, faible créature, en face de cette force irrésistible? Que si l'action divine absorbe et anéantit la liberté des individus, que devient leur responsabilité? Peut-on dire qu’il y ait encore des individus, quand ils ne sont plus que des manifestations passagères de la volonté divine? On leur accorderait l’immortalité, que leur condition n’en serait pas moins celle des brutes ou des plantes; ils mourraient pour se transformer, mais s'ils ne sont pour rien dans ces transformations successives, peut-on parler de développement et de progrès? C’est Dieu qui se manifeste, c’est lui qui se développe successivement, ce n’est pas l’homme. Dieu seul a une vie véritable , l’homme n’est que l’ombre d’un rêve.
Il n’y a pas de questions plus graves que celles que nous venons de poser, car il s’agit de savoir s’il y a une humanité, s’il y a une histoire. La conscience humaine s’est élevée au dessus des doutes de la philosophie : elle affirme tout ensemble la liberté de l'homme et l’action de Dieu sur sa destinée. Nous nous sentons libres d’agir ou de ne pas agir, d’agir en tel sens ou en tel autre. Cela suffit pour que la liberté soit un fait incontestable. Il y a un autre fait tout aussi certain pour ceux qui croient qu’il y a un Dieu, et qu’il vit en nous, c’est l’action que Dieu exerce sur les individus et sur les peuples. Dans le langage chrétien on appelle grâce cette inspiration intérieure qui nous fait connaître le bien, et qui nous donne la force de le vouloir. Nous appelons gouvernement providentiel l’intervention de Dieu dans la destinée des peuples. Comment l’action d’un être qui veut avec toute-puissance laisse-t-elle subsister la liberté humaine? C'est également un fait, que l’homme peut constater à chaque instant, et que l’histoire constate à chaque page. Saint Paul dit que nous vivons en Dieu ; voilà bien l’immanence divine. £t qui ne se rappelle les douloureuses paroles de l’apôtre se plaignant qu’il voit le bien, qu’il le veut, et qu'il fait néanmoins le mal? Donc l’homme résiste à l'inspiration de la grâce : n’est-ce pas une preuve de sa liberté? Il est inutile de rappeler les erreurs et les crimes des peuples; les annales de
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l'histoire en sont remplies. Les nations et les individus sont donc libres, bien qu’ils soient sous la main de Dieu. Voilà deux faits dont l’un semble exclure l’autre : comment les concilier?
Là où l’action de Dieu est en cause, il y a nécessairement des mystères; car Dieu même, l’être parfait, est un mystère pour l’imperfection humaine. Qu’importe donc que nous ne puissions expliquer le concours de la grâce ou du gouvernement providentiel avec la liberté des individus et des peuples? Les faits n’en subsistent pas moins, cela suffit pour que nous les devions admettre. Si l’explication complète est impossible, nous pouvons du moins concevoir que les deux faits, en apparence contraires, coexistent. L’immanence de Dieu, au point de vue de la philosophie de l’histoire, n’est autre chose que l’éducation des individus et de l’humanité. Dieu inspire et guide l’homme, comme le maître dirige son élève. Est-ce qu’un maître intelligent veut dominer son élève au point de lui enlever toute liberté de pensée, de sentiment et d’action? Son but, au contraire, est de développer les forces dont Dieu a doué celui qu’il doit élever; partant il laisse une entière liberté à son développement, il n’intervient que pour l’inspirer et le guider. Dieu suivrait-il une autre voie dans l’éducation du genre humain? Il est vrai qu’ici le maître est un être parfait, et on pourrait croire que ce qu’il a de mieux à faire, c’est de donner ses pensées, ses sentiments, sa volonté à l’homme. Tel est en effet le but de l’éducation divine; mais le moyen de l’atteindre n’est pas de communiquer la perfection à l’homme; ce n’est pas la vérité que l’homme possède qui fait sa valeur, c’est la recherche de la vérité, les efforts qu’il fait pour la trouver, et les efforts qu’il fait pour la réaliser dans sa vie. Dieu se borne à inspirer et à guider; il laisse la liberté entière.
La liberté étant la condition de notre développement, conçoit-on que Dieu la détruise ou l’altère, alors que sa grâce et sa providence n’ont d’autre but que de nous aider à développer nos facultés? Nous laissons la grâce de côté, elle opère dans l’intimité de la conscience, et ne se produit pas sur le théâtre de l’histoire. Chaque homme peut sentir en lui la vive impulsion vers le bien qui lui vient de Dieu, et en même temps la liberté d’y résister; cette inspiration incessante et ces résistances forment le drame de notre vie intérieure. Chez les nations les effets du gouverne-
ment providentiel se produisent au grand jour, ainsi que les passions et les erreurs qui font dévier les sociétés humaines de la voie que Dieu leur trace. L’histoire entière présente un double spectacle, ce que les hommes veulent et ce que Dieu veut, les effets de la liberté humaine et ceux de l’action divine. Quand on s’en tient à l'apparence, on croirait que le monde est livré à l’empire des mauvaises passions, ou de l’aveugle intérêt. Ces mobiles jouent, il est vrai, un rôle dans les faits historiques; mais il ne faut pas croire que les destinées du genre humain soient livrées à l’arbitraire de ces instincts : c’est la part de l’homme. Il y a aussi la part de Dieu. Ce n’est pas la force ni le hasard qui gouvernent le monde, c’est la pensée. Dieu se sert même de nos erreurs et de nos crimes pour l’exécution de ses desseins. On l’a nié, on a dit que c’était un rêve de la philosophie, on a prétendu que cela voulait dire que Dieu était complice du mal qu’il n’empêchait point ou qui dans sa main devenait l’instrument du bien. Non, ce n’est pas un rêve: pour peu que l’on étudie les’faits, les mobiles de ceux qui y figurent et les dernières conséquences auxquelles ils aboutissent, on voit que les hommes font souvent le contraire de ce qu’ils ont voulu faire. Ce qu’ils ont voulu est d’ordinaire l’œuvre des passions que nous venons de signaler. Ce qu’ils font est un élément du progrès que l’humanité réalise. Qui a tiré le bien du mal? Il n’y a qu'une réponse à faire, quand on laisse de côté le hasard, mot vide de sens : c’est Dieu. Comment ce qui est un mal, au point de vue humain, devient-il un bien, dans les plans de la providence? Ceci est un mystère pour l’homme, comme tout ce qui regarde l’action de Dieu. L'histoire doit se borner à constater le fait. Est-ce à dire que Dieu soit le complice du mal? Le mal est l’œuvre de la liberté humaine, et il reste un mal, alors même que Dieu le tourne au bien de l’humanité. Les desseins de Dieu n’excusent point les hommes et les justifient encore moins. Mais aussi les desseins de la providence étant ignorés des hommes, ceux-ci nepeuvent être condamnés, par cela seul qu’ils se trouvent en opposition avec le plan de Dieu. L’histoire les jugera sur les sentiments qui les ont inspirés ; ont-ils obéi à la loi du devoir, elle les absoudra, elle les glorifiera même ; ont-ils agi par égoïsme, par ambition personnelle, elle les condamnera, quand même ils auraient, sans le savoir et;sans le vouloir, concouru aux desseins de la providence.
INIÏlOUUCTIOJi.
L’opposition entre ce que les hommes veulent et ce que Dieu veut est-elle éternelle? Oui, en ce sens que jamais l’homme n'aura conscience complète de ce que Dieu veut, et jamais il n’agira avec le désintéressement absolu qui caractérise l’action divine; car l’homme ne peut pas devenir Dieu. Mais l’opposition ira en diminuant, à mesure que l’homme approchera de son but idéal, qui est d’étre parfait comme son Père céleste. Dans l’enfance de l’humanité, l'homme ne sait pas même qu’il y a un plan divin auquel il obéit; il est alors à la lettre un instrument dans les mains de Dieu. Il faut un grand développement intellectuel et moral, pour que l’homme ait conscience qu’il vit en Dieu, et pour qu’il cherche à vouloir ce que Dieu veut. Cette conscience se développe progressivement. Cela répond aux reproches que l’on adresse à l’idée d’un gouvernement providentiel. On prétend quelle reproduit, sous une autre forme, le fatalisme antique. Qu’importe, dil-on, qu’une chose soit fatale ou providentielle, si la liberté humaine n’y est pour rien, si l’homme est dominé par une volonté supérieure qu’il ne peut pas même connaître? Le mot seul est changé : que la loi à laquelle l'homme est soumis s’appelle fatalité ou providence, il n'en est pas moins un instrument, il n’en fait pas moins le contraire de ce qu’il veut faire. Non, l’homme n’est jamais un instrument, car il est libre; ce qui prouve sa liberté, c’est précisément l’opposition dans laquelle il se trouve avec la volonté de Dieu. S’il concourt, sans en avoir conscience, à un plan divin, oela tient à son imperfection; mais s’il est imparfait, il est aussi perfectible. Passif à son berceau, il finit par apercevoir qu’il a une mission, qu’il poursuit un but; l'histoire le lui révèle, elle lui apprend aussi quel est le plan divin auquel il est appelé à concourir. A mesure qu'il s’approche de Dieu, sa liberté grandit, loin de diminuer, car la vraie liberté consiste à vouloir ce que Dieu veut.
Cela est vrai des nations, comme des individus. Il faut de longs siècles avant qu’elles aient conscience de leur vie propre, avant qu'elles sachent qu’elles ont une mission à remplir. Jusque-là elles obéissent à la main de Dieu, sans se douter de la voie qu'elles suivent, ni du but que la Providence leur assigne, il en a été ainsi dans l'antiquité et jusque dans les temps modernes. Ce n'est que depuis la Révolution que les nations figurent dans le
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monde; jusque-là elles étaient représentées par les rois, comme un mineur l’est par son tuteur. Devenues majeures, elles ont pris en main la direction de leur destinée; elles comprennent qu’elles font partie d’une grande société, et qu'elles concourent à réaliser un plan divin dont l’objet suprême est le perfectionnement de l’espèce humaine. Du jour où les nations savent qu’elles ont une individualité et une mission, elles ont conquis leur liberté, et cette liberté grandit à chaque pas qu’elles font avec conscience dans la voie que la providence leur a tracée.
L’histoire, quand elle sera écrite au point de vue du gouvernement providentiel, sera un enseignement de liberté. C’est elle qui nous révèle les desseins de Dieu, c’est donc elle qui fait connaître aux hommes et aux nations ce que Dieu veut, partant ce qu’elles doivent vouloir. L’histoire donne la conviction que les individus et les peuples font eux-mêmes leur destinée, par leur libre activité. II n’est pas vrai que le gouvernement providentiel aboutit à l'indifférence du fatalisme; car la première vérité qu’elle enseigne, c’est que Dieu n’aide que ceux qui s’aident eux-mêmes. En excitant les individus et les nations à travailler sans cesse «à leur perfectionnement, elle leur donne en même temps une force immense, l'appui de Dieu. C'est là un des grands bienfaits de l'histoire, lorsqu'elle s’inspire de l'idée d’un gouvernement providentiel. Les hommes se sentent libres, tout ensefnble et guidés par une main toute-puissante. Cette conviction les soutient et les fortifie dans le travail difficile de leur perfectionnement. Les faits sont toujours à une immense distance de l’idéal, parfois on dirait un abîme, et l’on désespère de l’avenir. Quelle consolation et quelle force, dans ces moments d’angoisse, nous donne la certitude que le plan divin se poursuit à travers nos égarements et nos défaillances! Jamais la main de Dieu ne se retire de nous; quand nous tombons, il nous relève; quand nous nous égarons, il nous ramène dans le chemin de la vérité. Il n'y a donc jamais lieu à désespérer. Écoutons la voix de la conscience, et agissons selon les inspirations de Dieu, nous pouvons être très sûrs que notre dévoùment ne sera point perdu. Si quelque nuage obscurcit la lumière qui nous guide, il se dissipera, et ce que nous ne voyons pas, nos enfants le verront.
INTHOUUCTiOX.
Le gouvernement providentiel, loin d’exclure la liberté, ou de la détruire, lui vient en aide, en éclairant les hommes et les nations et en les inspirant. Est-ce à dire que la liberté soit absolue, illimitée? Dieu n’est pas seulement providence, il est aussi justice. L’ordre moral exige qu’il y ait une rétribution du mal par le mal. Dans les mains de Dieu, la punition, ou l’expiation devient un instrument de notre perfectionnement. Ici encore nous voyons que ce qui à nos yeux est un mal, est un bien dans les desseins de Dieu. On ne peut nier la justice divine sans nier l’existence même de Dieu et l’ordre moral. La nécessité d’une intervention de la Divinité pour le maintien de l’ordre moral est si évidente, qu’elle a frappé les hommes, longtemps avant qu’ils se fussent élevés à l’idée d’un gouvernement providentiel. Il est vrai que l’on peut abuser de l’idée d’une justice divine, et l’on qn a abusé singulièrement. A entendre les écrivains catholiques, on croirait qu’ils siègent dans les conseils de Dieu : tous ceux qui s’écartent du christianisme traditionnel, tous ceux qui désertent l’Église, sont les ennemis de Dieu; coupables du plus grand des crimes, une punition éclatante les attend. Dans leur saint zèle, ces défenseurs de Dieu croient volontiers que tout mal qui arrive à leurs adversaires est un châtiment divin, et ils regardent comme un mal la maladie, la pauvreté, la mort, la privation d’un bien extérieur. Voilà l’abus; et l’abus, comme d'habitude, a dégoûté de la vérité dont on abusait. Les uns nient la justice divine, les autres disent qu’il est impossible de la constater. Aux premiers nous n’avons rien à répondre; on ne peut pas montrer le soleil à ceux qui sont aveugles. Qu’il soit difficile de prouver que tel individu est puni par Dieu, nous l’admettons. Cela est même impossible, sauf à celui qui subit la peine ; pour peu qu’il sonde sa conscience, il sentira que tout mal véritable qu’il éprouve est une expiation. Mais précisément parce que la justice s’exerce dans le for de la conscience, elle échappe aux regards humains. Elle n’en est pas moins certaine.
Il est tout aussi certain, qu’il y a une justice divine pour les nations. Dès qu’elles ont conscience de leur individualité, elles
deviennent des personnes, elles ont leur responsabilité, elles entrent dans l’ordre moral. Si elles abusent de leur puissance, si elles commettent des iniquités, pourquoi seraient-elles à l'abri de la justice divine? Est-ce parce que le crime est plus énorme qu’il doit échapper à la peine? Est-ce parce que le coupable est plus puissant, ou qu’il est difficile de le saisir? Toutes ces difficultés peuvent embarrasser la justice humaine : est-il nécessaire de dire qu’elles n’existent pas pour Dieu? Quand Dieu intervient dans les événements Historiques, que ce soit comme justice ou comme providence, son action éclate au grand jour, et l’historien doit noter ces jugements de Dieu , comme un témoignage de l’ordre qui règne au milieu d’un désordre apparent. C’est un enseignement pour la postérité et une consolation, une force pour ceux qui souffrent : les victimes de la violence peuvent être très sûres que le jour de la rétribution arrivera, et en même temps le jour de la réparation. Mais ces appréciations demandent une discrétion extrême; il ne faut pas que l’homme mette ses jugements sur le compte de Dieu ; il doit se borner à constater les actes éclatants de la justice divine, quand c’est Dieu lui-même qui les lui révèle par la succession des événements. C’est dire que rarement les contemporains peuvent invoquer les arrêts de la justice divine; ils doivent laisser ce soin à la postérité, et se contenter de la conviction, que si un crime se commet, la punition le suivra inévitablement.
Nous disons que dans les mains de Dieu, la justice est une éducation. Dieu ne punit pas seulement pour maintenir l’ordre moral, il punit pour ramener dans la voie du devoir ceux qui s'en sont écartés. Comment la peine sert-elle à perfectionner les coupables? En quoi consiste la peine? La réponse à ces questions est le secret de Dieu. Une chose est évidente, c’est que l'exercice de la justice divine altère en un certain sens la liberté. L’homme n’est pas libre en tant qu’il expie, car il expie nécessairement. Il n'est pas libre, en tant qu’il souffre du mauvais usage qu’il a fait de sa liberté. Ce qui est vrai des individus, l’est aussi des peuples. Il y a donc une diminution de liberté, suite inévitable de la faute. Ce n’est pas le seul obstacle que la liberté rencontre. Il y a des faits dont l’homme subit l’influence, sans que nous apercevions un lien entre ces faits et la liberté. Telles sont les circonstances au
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mili u desquelles l’homme naît et se développe; il a des qualités innées et des défauts innés, qualités et défauts qui déterminent toute sa vie. Il naît dans tel pays, au sein de la civilisation ou de la barbarie; il naît dans telle famille, riche ou pauvre, morale ou immorale, intelligente ou bornée; il naît dans tel siècle, guerrier ou industriel, religieux ou littéraire; il naît catholique ou protestant, mahométan ou juif, idolâtre ou incrédule. La naissance n’est pas un fait de liberté, pas plus que les mille et une circonstances au milieu desquelles ce fait àe produit; cependant l’existence entière en dépend. Est-ce un effet de la justice divine ou de sa providence? Est-ce la suite d’une vie antérieure? La foi peut le croire, l’histoire l’ignore : c’est le secret de Dieu.
Il en est de même des peuples. Ils sont aussi placés, par la main de Dieu, dans des circonstances physiques qui exercent une grande influence sur leur développement intellectuel ou moral. Ils ont des dispositions innées, des facultés particulières qui sont en harmonie avec la mission qu’ils ont à remplir. Ils viennent à telle période historique, qui détermine leur vocation. Voilà les éléments essentiels de la vie des nations. On ne dira pas qu’ils ont leur source dans la liberté. Nous ne parlons pas du hasard; donc il faut remonter à Dieu. C’est justice et providence. La liberté pour les peuples comme pour les individus consiste à vouloir ce que Dieu veut. Elle se développe progressivement à mesure que les hommes gagnent en intelligence et en moralité. On ne peut pas dire que l’influence providentielle que nous venons de constater soit une fatalité qui enlève la liberté aux peuples : elle la modifie, elle la limite. La force de la liberté va en augmentant, tandis que celle de la fatalité diminue. Il restera toujours pour les peuples comme pour les individus, un élément providentiel qui ne s’explique pas par la liberté, qui la limite au contraire.
Quand la liberté est limitée, la responsabilité l’est aussi. Voilà pourquoi la philosophie de l’histoire est indulgente dans l'appréciation des hommes qui ont joué un rôle historique. Les plus grands subissent l’influence du milieu social dans lequel ils naissent et ils se développent. Ils partagent les erreurs et les préjugés de leurs contemporains. Les condamnerons-nous pour s’être trompés avec tout le monde? Ce serait les condamner parce qu’ils
sont nés au douzième siècle plutôt qu’au dix-neuvième. La condamnation s’adresserait à Dieu et non aux créatures imparfaites qu’il fait naître là où il le veut, d’après les décrets mystérieux de sa justice, et d’après les desseins de sa providence. Est-ce à dire que l’histoire doive approuver le mal comme le bien? Non, certes; ceux qui accusent la philosophie de cette horrible confusion, la calomnient. La philosophie est indulgente comme Dieu, qui juge les hommes dans sa bonté autant que dans sa justice, en tenant compte des nécessités qui ont déterminé leurs sentiments et leurs idées, et par suite leurs actions.
L’on fait encore un autre reproche à la philosophie, c’est qu’à force de voir dans tous les faits historiques la main de Dieu, elle justifie tout. Si tout ce qui arrive a sa raison d’être dans les desseins de Dieu, ne faut-il pas dire que tout est fatal? Ce qui nous conduit de nouveau au fatalisme, sous le nom de gouvernement providentiel. Nous avons dit souvent, dans le cours de nos Études, qu’il y a des faits nécessaires, providentiels; il y a plus, nous avons trouvé la main de Dieu dans toute l’histoire; en ce sens, tout est providentiel. Est-ce à dire que tout soit fatal? Quand on croit à l’immanence de Dieu, l’on doit admettre aussi que Dieu est dans tout ce que les hommes font; son action est plus ou moins éclatante, mais elle est incessante et universelle. La libre activité de l’homme concourt avec l'action de Dieu, tantôt en harmonie avec ses desseins, tantôt en opposition. Il y a donc la part de Dieu, et il y a la part des hommes. La main de Dieu est partout, mais elle n’exclut point la liberté humaine.
On demande à quoi bon chercher les desseins de Dieu dans l’histoire? Pourquoi ne pas se borner à fàire connaître les mobiles des hommes et le jeu de leurs passions et de leurs intérêts? Nous répondrons d’abord que l'homme ne peut pas faire abstraction de Dieu, et l’écarter pour ainsi dire de l’histoire. Dieu est en lui, quoi qu’il fasse, et alors même qu’il voudrait le bannir, il ne le peut. Loin de chercher à se débarrasser de cet hôte invisible, il doit se familiariser avec lui, et le consulter sans cesse pour connaître sa volonté, car cette volonté se fera, que l’homme prête son concours ou qu’il le refuse. S’il le refuse, il est ramené forcément, et toujours par la souffrance, dans la voie de Dieu. Le but de tout homme qui croit en Dieu, doit donc être de pénétrer le
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plan divin pour y conformer ses sentiments, ses idées et ses actions. C'est là la loi de son salut, car c’est dans cette voie qu’il se rapprochera de Dieu, et qu’il deviendra parfait comme son Père céleste.
Il y a encore une autre raison pour laquelle la philosophie doit chercher les desseins de Dieu dans l’histoire. Quand on s’en tient aux événements tels qu’ils se produisent par l'action des passions humaines, on ne voit le plus souvent que l'égoïsme, qui veut se satisfaire en foulant aux pieds tout ce qui lui porte obstacle. Le spectacle est fait pour désespérer les hommes qui croient au droit et au devoir; et qui n’y croit point, dans l’intimité de la conscience? Pour se réconcilier avec leur destinée, il ne reste qu’une chose à faire, scruter les desseins de Dieu, et voir s’il n’y aurait pas un plan divin qui domine les passions humaines. Il suffit d'ouvrir les yeux pour apercevoir la lumière. La main de Dieu est sur chaque page de l'histoire. Du moment où nous la découvrons, le désespoir fait place à la foi, à la confiance, au calme de l'âme. N'est-ce pas là un bienfait inappréciable?
C’est en ce sens qu’un philosophe illustre dit que l’histoire est la justification de Dieu (1). Le mot de Hegel est profondément vrai. Non que Dieu ait besoin d’être justifié, mais l’homme en a besoin. Tant qu’il ne voit dans les faits historiques que le règne de la force unie à la ruse, il se désespère, et le désespoir peut le pousser à se livrer à ses mauvaises passions; il se dira : au plus fort, au plus fin, l’empire du monde! S’il était au pouvoir de l’humanité de bannir Dieu de son sein, elle périrait. Le mot de Hegel prête encore à un autre abus; si l’histoire est la justification de Dieu, n’en faut-il pas conclure la justification des hommes? Nous avons répondu d'avance à la question. Quand Dieu fait servir les erreurs et les fautes des hommes à ses desseins, cela n’implique certes pas que les erreurs et les fautes soient un bien; la philosophie condamnera les coupables, tout en glorifiant Dieu. Le plan divin auquel les hommes concourent malgré eux, n’excuse point leurs égarements et les justifie encore moins. Quand la passion aveugle fait place à la raison et à la conscience, l’homme
(I) Hegel, Vorlesuogeo üb«r die Philosophie il»r Geschichtc, pag. 50
se prosterne devant Dieu, et il adore celui qu’il avait méconnu. La philosophie de Hiistoire est une glorification de Dieu.
Bossuet dit que l’histoire est« la sage conseillère des princes (1). » Écoutons un instant les paroles magnifiques du grand orateur : « Quand l’histoire serait inutile aux autres hommes, il faudrait la faire lire aux princes. Il n’y a pas de meilleur moyen de leur découvrir ce que peuvent les passions et les intérêts, les temps et les conjonctures, les bons et les mauvais conseils... Si l’expérience leur est nécessaire pour acquérir cette prudence qui fait bien régner, il n’est rien de plus utile à leur instruction que de joindre aux exemples des siècles passés les expériences qu’ils font tous les jours (2)... » On a fait plus d’une fois la remarque, que si l’histoire est la conseillère des rois, elle est une mauvaise maîtresse, ou les rois sont de mauvais élèves, car ils ne profitent guère de ses leçons. Cela se comprend. Les princes, égoïstes de leur nature, cherchent dans l’histoire, en supposant qu’ils la consultent, des leçons de prudence, comme dit Bossuet; et les faits historiques sont d’une telle variété, que le passé ne peut guère servir d’enseignement à l’avenir. Non, l’histoire n’est pas faite pour les rois; elle est faite pour les peuples. Pour eux, elle est pleine d’enseignements, et ils finiront par en profiter. Ils doivent s’inspirer des desseins de Dieu, et marcher dans la voie qu’il leur a tracée, en voulant ce que lui veut. La grande leçon qu'ils puiseront dans l’histoire, c’est qu’ils doivent obéir à la loi du devoir, aussi bien que les individus, car eux aussi sont des individus ayant leur principe en Dieu, et ayant la même mission que les hommes. Ils y puiseront la conviction qu’ils obéissent à la loi du progrès; c’est cette conviction qui donne un sens à leur vie et un but.
(I) Bossuet, Oraison funèbre de Henriette d’Angleterre. ( Œuvres , t. Vil, pag. 660.) (3) Idem, Discours sur l'histoire universelle, Avant-propos. (Œuvres, l. IX, psg. 43.)
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§ 3. Le progrét
La notion d’un gouvernement providentiel ne suffit pas pour créer la philosophie de l’histoire. Pour s’en convaincre, on n’a qu’à voir ce que les Pères de l’Église et les écrivains catholiques font de .cette croyance. Elle leur sert à glorifier le christianisme et à flétrir toutes les autres manifestations du sentiment religieux, elle leur sert à maudire la libre pensée qui s’élève au dessus de ces formes transitoires. Le sens historique leur fait complètement défaut, parce qu’ils absorbent l’histoire dans la révélation, et que par suite ils se font une fausse conception de la destinée humaine. Il y a une idée qui leur manque, le progrès. Alors même qu’entraînés malgré eux par une loi qui domine tout ce qui a vie, ils inscrivent le progrès sur leur drapeau, ils mutilent le dogme qu’ils empruntent à la philosophie et l'allèrent. Ils ne veulent pas du progrès religieux, ils ne peuvent pas l’admettre, car pour eux le christianisme révélé est le dernier mot de Dieu. Ils ne veulent pas même du progrès moral, et ils ne peuvent pas l’admettre, car il ruinerait la croyance du péché originel, base de la religion traditionnelle.
Nous avons établi le dogme du progrès sur une base inébranlable, celle des faits (1). Il a un fondement philosophique tout aussi solide. Le gouvernement providentiel ne serait qu’un vain mot, s’il n’impliquait une éducation du genre humain, et l’éducation ne se conçoit pas sans développement, sans progrès. Nous naissons imparfaits, mais doués de la faculté de nous perfectionner. Gela suppose un guide, un éducateur. C’est Dieu, immanent dans l’humanité. L’immanence et le progrès sont deux formules différentes de la même idée. Voilà pourquoi les partisans du passé condamnent l’une et l’autre. A les entendre, le Dieu immanent est un Dieu inconscient qui se manifeste fatalement; c’est un Dieu sans liberté; dès lors l’homme aussi n’est pas libre, et l’histoire n'est plus
(f ) Voyez Ip tome XII* rte me* Eludes sur f histoire de l'humanité.
LE PROGRÈS
qu’une évolution nécessaire d'une pensée qui n’a point conscience d’elle-même ; c’est à dire que tout devient fatal. Non, le Dieu immanent n’est pas un Dieu sans conscience; non, la vie de l’humanité n’est pas la vie d’une plante, qui croît, fleurit et meurt, sans savoir qu’elle existe. Si l’homme a conscience de lui-même, comment l’Être des êtres serait-il inconscient? Le Dieu que nous adorons est providence; y a-t-il un gouvernement, sans que celui qui gouverne sache qu’il existe? Notre Dieu est éducateur; est-ce que l’on comprend un maître qui guide et qui inspire son élève, sans qu’il connaisse le but qu’il poursuit? Notre Dieu est aussi justice; et y a-t-il une justice quand le juge ne voit ni n’entend?
L’immanence de Dieu et l’idée du progrès qu’elle implique, loin de conduire à un aveugle fatalisme, donnent seules un sens ^l'histoire. Qu’est-ce que la destinée du genre humain, s’il n’a pas devant lui un but idéal dont il s’approche sans cesse? Sa vie ne serait plus qu’un cercle vicieux des mêmes erreurs et des mêmes fautes ; il y aurait de quoi maudire l'existence que Dieu nous a donnée, et de souhaiter que nous ne fussions jamais nés. Et que serait l’histoire dans cet ordre d’idées? Le récit des mauvaises passions de l’homme, le spectacle de la force, de la violence régnant sur la faiblesse opprimée. Autant vaudrait s’en tenir au récit des scènes qui se déroulent devant nos cours d’assises. Ou mieux encore: il serait préférable qu’il n’y eût point d’histoire. Sans l’idée du progrès l’histoire n’est guère qu’un cabinet d'antiquités. Mieux vaudrait la remplacer par un cabinet de curiosités; ce serait une distraction et un amusement. Tandis que le spectacle du crime qui triomphe, et de la folie qui gouverne soulève l’âme ou la remplit d’une irrémédiable tristesse.
Les hommes ne peuvent pas vivre sans idéal, parce qu’ils ne peuvent pas vivre sans Dieu. C’est une preuve vivante du Dieu immanent. Aussi longtemps que l'esprit humain pe s’était pas élevé à la notion du progrès, les hommes placèrent l’idéal dans le passé ; ils s’imaginaient qu’au berceau du genre humain il-y avait eu un âge de félicité sans bornes, âge d’or qui a fait place à l’âge de fer où se passe notre malheureuse existence. 11 y a longtemps que l’âge d’or a perdu tout crédit et qu’il est relégué parmi les fables. Mais il est resté à l’homme One tendance qu’on dirait irrésistible, à exalter le passé aux dépens du présent. On est obligé
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d’avouer qu'il y a progrès matériel, et même intellectuel, mais on est disposé à dire avec Rousseau que la culture de l’esprit ne sert qu’à vicier le cœur, et on aime à répéter avec Horace que nous valons moins que nos pères et que nos neveux seront plus méchants que nous. De là la négation du progrès moral. Conception tout aussi affligeante que la négation de tout progrès; et logiquement elle conduirait à cette désolante doctrine. Si les hommes étaient bien convaincus qu’en avançant en science, en intelligence, en richesses ou en aisance, ils vont en se corrompant sans cesse, certes ils laisseraient là ces funestes lumières et ce bienêtre corrupteur, pour retourner dans les forêts. Ils n’y retournent pas, loin de ^à; leur soif de progrès ne fait qu’augmenter. Ne serait-ce pas une preuve que la dégénérescence dont ils se plaignent est une illusion?
La réalité ne répond jamais au besoin impérieux de perfection que l’homme éprouve : de là la croyance que la perfection tant désirée a existé dans un temps et dans un lieu imaginaires. Alors même que les hommes cessent de croire à l’âge d’or, ils s’imaginent facilement que leurs ancêtres étaient plus heureux qu’eux. Nous ne connaissons le passé que par une tradition qui efface.le souvenir des plaintes et des gémissements. Les maux dont nous souffrons paraissent mille fois plus poignants que ceux dont nous lisons le récit ; l’imperfection qui choque à tout instant notre intelligence ou notre cœur, nous blesse bien plus vivement que les abus et les excès du temps jadis. Enfin l’humanité ressemble en un certain sens aux vieillards, qui regrettent leur enfance ou leur jeunesse, parce que les infirmités qui les accablent leur font illusion sur le bonheur dont ils ont joui dans leur jeune âge.
Le dogme du progrès nous guérit de ces préjugés. C’est seulement quand l'histoire s’inspirera de cette croyance, qu’elle appréciera avec justice le passé de l'humanité ainsi que le présent. Que d’illusions on nourrit encore aujourd’hui sur les républiques de l’antiquité et sur le moyen âge! Ne dirait-on pas que le genre humain a perdu la liberté dont il jouissait dans les heureuses cités de Grèce et d’Italie? Ne dirait-on pas que la foi de nos ancêtres était plus pure, plus profonde que la nôtre? Cependant quand on y regarde de près, on s’aperçoit que les citoyens de Sparte et de Rome ne savaient pas même ce que c’était que la liberté. Et il ne
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faut pas une grande clairvoyance pour voir que la religion tant regrettée du moyen âge était une honteuse superstition. En exaltant le passé, on fait plus qu’en donner une fausse idée, on calomnie le présent, et l’on nourrit par là dans les âmes faibles des regrets stériles et des dégoûts injustes. La doctrine du progrès rétablit la réalité des choses. Éclairée de cette lumière, l’histoire nous apprend que le berceau de l’humanité fut en proie à tous les abus de la force, à tous les excès de l’ignorance ; elle nous apprend que notre liberté est bien plus étendue et bien mieux garantie que ne l’était celle des Grecs et des Romains ; elle nous apprend que dans notre siècle prétendument incrédule, il y a plus de foi véritable que dans les temps que l’on appelle par excellence l’âge de foi. Ainsi le dogme du progrès, rétablissant la vérité daîis l’histoire, nous réconcilie avec notre destinée, il nous la fait aimer, et nous inspire la reconnaissance envers celui qui nous a donné l’existence et qui préside à son développement.
11 y a un écueil attaché au dogme du progrès, pour mieux dire un excès, où sont tombés ceux qui les premiers le formulèrent. Enivrés par l’avenir brillant qui s’ouvrait devant leurs regards, ils prirent en pitié la condition des hommes dans les temps anciens; rertversant en quelque sorte le préjugé de l’âge d’or, ils s’écrièrent qu’il n’était pas derrière nous, mais devant nous. Et comme ils trouvaient une résistance obstinée chez les hommes du passé, ils conçurent une haine violente pour les institutions que l’on voulait maintenir, alors qu’elles n’étaient plus qu’un obstacle au perfectionnement de l’humanité. C’est sous l’influence de ces sentiments passionnés que les philosophes du dernier siècle jugèrent et condamnèrent la tradition chrétienne et les temps barbares où l’Église exerça son empire. Qui ne voit qu’en maudissant le passé, les philosophes étaient infidèles à leur propre doctrine? Le dogme de la perfectibilité suppose des êtres imparfaits, un développement progressif, mais toujours incomplet. Donc l’âge d’or n’est pas plus devant nous que derrière nous. Tout en avançant sans cesse vers le terme de sa destinée, l’humanité ne l'atteindra jamais, car la perfection absolue n’existe pas pour les hommes, pas plus que la vérité absolue. Dès lors la philosophie ne doit pas maudire le passé, car ce passé était un progrès sur un état social plus imparfait. Loin de réprouver les institutions religieuses ou
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politiques des temps anciens, la doctrine du progrès montre quelle était leur raison d’être; eu ce sens, elle accepte le passé et le justifie.
Il faut cependant que la philosophie de l’histoire se garde d’un autre écueil. Justifier le passé, ce n’est pas le perpétuer, l’immobiliser. La justification n’est que relative, pour l'état social au sein duquel les institutions ont pris naissance et se sont développées. L'indulgence pour le passé implique la condamnation de ces mêmes institutions pour l’avenir. A ce point de vue, la philosophie de l'histoire doit être d'une sévérité inexorable ; sinon elle aboutirait à immobiliser la société, à éterniser la superstition et les abus de la force. Mais sévère pour les doctrines, elle peut, elle doit être indfilgente pour les hommes. L'historien ne .doit pas haïr, il doit aimer. Nous haïssons, parce que nous ignorons, parce que nous connaissons imparfaitement. Dieu qui voit tout, ne hait pas. Pour se rendre digne d’étudier la vie de l’humanité, il faut que l’historien se pénètre d’un rayon de l’amour divin. Il ne doit être sans pitié que pour l’erreur, et pour ceux qui l’embrassent volontairement, dans le but d’exploiter la faiblesse humaine. Il faut que l’histoire devienne une leçon de moralité. Elle sera par cela même un enseignement du devoir. L’intérêt aveugle les hommes et les pousse à l’injustice et au crime. Il faut que l’histoire leur apprenue que le devoir est le vrai intérêt, et que l’iniquité tourne toujours contre celui qui s’en rend coupable.
Le progrès est un mot vague, et si l’on ne précise point l'idée, elle peut conduire à des aberrations. Quand on dit que le progrès est une loi de l’humanité, on entend que les hommes et les sociétés avancent successivement vers le but que Dieu a assigné à leur destinée. Il y a donc un progrès individuel, il y a un progrès social. Pour l’individu, la philosophie peut maintenir l’idéal tracé par Jésus-Christ : être parfait comme notre Père céleste. C’est ici qu’il importe de définir en quoi consiste la perfection. L'on sait les incroyables égarements, les folies auxquelles se sont livrés les saints du désert, et à leur imitation les moines, tout eu croyant pratiquer la perfection évangélique. Au point de vue du progrès,
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il u’y a point de perfection, mais un développement progressif. Être parfait comme Dieu ne signifie donc pas que l’homme doive tendre à une perfection impossible pour une créature qui restera toujours imparfaite; cela signifie que l’homme doit développer les facultés dont Dieu l’a doué. Les chrétiens plaçaient la perfection à posséder la vérité absolue et à la pratiquer. Au point de vue du progrès, il n’y a pas de vérité absolue ; notre loi est de la chercher; les efforts que nous faisons pour la découvrir et pour mettre notre vie en harmonie avec notre doctrine, telle est pour nous la perfection.
Si les disciples du Christ se sont trompés sur l'idéal de perfection qu'ils poursuivaient, c’est que leur religion était une religion de l'autre monde, méconnaissant et dédaignant le monde réel et les conditions d’existence que Dieu même nous a faites. Ce spiritualisme excessif a provoqué une réaction tout aussi excessive. Les chrétiens aspiraient à une vie imaginaire dans un ciel imaginaire. Les philosophes, et parmi eux d’ardents sectateurs du progrès, se dirent que la vie future était un rêve, que l’homme était une plante de celte terre, et qu’il y devait vivre suivant les lois de sa nature. Il y a aberration des deux côtés. Écartons d’abord l’erreur des philosophes : elle est encore une fois en contradiction avec le dogme du progrès qui les inspire. Le progrès n’est autre chose que le développement de nos facultés; si ces facultés sont infinies, comment leur développement serait-il limité à cette courte existence? La vie est infinie puisque le but est infini. Si on la borne aux quelques jours que nous passons sur la terre, elle n’a plus de sens. Il y a même à craindre que l’homme, à force d’être attaché à cette terre, ne devienne matière comme le monde dont il fait partie. Uâlons-uous de répudier une doctrine qui aboutit h assimiler l’homme aux plantes et aux brutes. Quant à l'erreur chrétienne, elle n’est plus à redouter : les défenseurs mêmes du christianisme traditionnel semblent l’ignorer, tellement elle est devenue étrangère à nos sentiments et à nus idées. La doctrine d'une vie progressive et infinie concilie la philosophie et la religion. Elle nous attache à la vie présente, puisqu'elle nous fait une loi de remplir tous les devoirs que la société nous impose. Elle ne sacrifie pas la terre au ciel, mais aussi elle ne parque pas l’homme dans l’étroit cercle, où il nait et où il meurt. Les
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philosophes cesseront de nier la vie future, du moment oü la vie future s’identifiera avec la vie présente dont elle sera la continuation et le prolongement. Les chrétiens aussi peuvent l’accepter, car elle fait droit à leurs aspirations. L’homme ne vit pas seulement de ce monde, et en vue de ce monde, il est citoyen d’une patrie céleste; seulement le meilleur moyen de se préparer à la vie future, c’est de vivre de cette vie-ci, considérée comme un point dans une ligne sans fin.
La doctrine du progrès, tout en donnant satisfaction aux légitimes exigences de la religion et de la philosophie, assigne à l’homme une destinée différente de celle qu’avaient conçue les chrétiens et les philosophes. Pour les chrétiens le but idéal est le ciel, c’est à dire une félicité parfaite, une béatitude éternelle. Les philosophes du dernier siècle promettaient aussi le bonheur à l’homme, mais le bonheur terrestre. Ainsi la philosophie et la religion étaient d’accord en ce point, qu'elles représentaient le bonheur comme le but suprême de l’homme. La doctrine du progrès ne peut pas accepter cette conception de la vie, pas plus de la vie future que de la vie présente. En effet, le bonheur est un état de perfection, or, la perfection et le progrès sont inalliables. Nous avons déjà dit que le bonheur de l’homme ne peut pas consister à posséder la vérité absolue, puisque la vérité absolue n’existe pas pour lui; la béatitude parfaite est tout aussi impossible pour un être imparfait. La notion du bonheur doit donc changer de nature; ce ne peut plus être un état de jouissance, spirituelle ou matérielle, mais un développement de nos facultés, physiques, intellectuelles et morales. Cette manière de concevoir le bonheur donne en réalité satisfaction aux sentiments contraires du christianisme et de la philosophie. Le philosophe ne peut pas vouloir de plus grand bonheur que de penser et d'aimer; le chrétien aussi doit être heureux de la vérité que la religion lui enseigne, et de la carrière infinie de charité qui s'ouvre devant lui dans ce monde et dans le monde futur. Mais le progrès nous garde des aberrations de l’ascétisme chrétien, puisque, loin de maudire la nature, il y voit une condition nécessaire de notre développement. Le progrès écarte aussi les égarements de l’incrédulité, car il place le bonheur non à jouir, mais à se développer, non à posséder, mais à conquérir.
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Le progrès doit aussi être social. Sur ce point encore la philosophie et le christianisme sont en désaccord; nous parlons du christianisme traditionnel. Hegel dit que le but idéal de la destinée de l’humanité est le développement de la liberté (t). Spinoza avait déjà dit que la liberté est la fin de l'État. Nous n’acceptons cette doctrine qu’avec une réserve. Sans doute la liberté est de l’essence de l’homme, et la liberté doit toujours aller en grandissant. Mais est-ce bien là le but? ou n’est-ce pas plutôt un moyeu? La liberté consiste dans les droits que Dieu a donnés à l’homme, et que la loi ne fait que déclarer en les garantissant. Est-ce que la liberté de penser est un but? est-ce que la liberté de la presse est un but? est-ce que la liberté de s’associer est un but? Ce sont des moyens, des facultés, qui sont nécessaires à l’homme pour qu’il puisse remplir sa mission, mais ce n'est pas là sa mission. Dès lors la fin suprême de l’humanité ne peut pas être la liberté. Quand Spinoza dit que l’État a pour fin la liberté, il n’entend point que la fin de l’État soit aussi la fin de l’humanité, il entend que l’homme doit conserver la liberté au sein de l’État ; c’est à dire qu'il y doit jouir de ces droits naturels, inaliénables, imprescriptibles que l’Assemblée constituante a proclamés dans son immortelle Déclaration. L’homme sera donc libre, il pourra se développer comme il voudra, sans entrave aucune. Si l’État intervient, c’est pour lui donner un appui, là où les forces individuelles seraient insuffisantes. En ce sens la mission de l’État se confond avec celle des individus, et il n’en saurait être autrement; car qu’est-ce que l'État, sinon la société organisée, et la société ce sont les hommes qui se réunissent pour remplir leur destinée.
Le christianisme traditionnel ne veut pas reconnaître à l’homme la liberté que la philosophie réclame. Cette liberté absolue serait, dit l’Église, la liberté du mal. Dangereuse pour le salut, la liberté philosophique est d’ailleurs inutile; l’homme n’a pas besoin de la liberté pour chercher la vérité; l'Église la possède et la lui communique, il a le devoir de lui obéir; l’Église seule a besoin d'une liberté illimitée pour répandre la parole de vie, ce qui est la mission quelle tient de. Dieu. Sur ce point il y a antagonisme radical,
(I) Hegel, Vorlcsungen über die Philosophie der Geschichte, pag. 24 : • Die Weltgcsuhichle ut der Forlichrilt ira Bewtisstseln der Frciheit. »
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irrémédiable entre la philosophie et le christianisme. La lutte est une lutte à mort, mais l'issue n'est pas douteuse. Dès maintenant la victoire est à la philosophie, car c’est elle qui règne sur la pensée et c’est la pensée qui gouverne le monde. Le christianisme doit se transformer ou périr. Cette transformation s'opère dans le sein du protestantisme avancé. Là est le salut de l’humanité; il lui faut la liberté, et il lui faut la foi, il faut donc l’union de la liberté et de la religion. Cette union, que les partisans du passé proclament en vain au nom et au profit de l’Église, se fera au nom du christianisme libéral qui laisse à l'homme une entière liberté de penser, tout en maintenant la foi aux grandes vérités sans lesquelles l'humanité ne saurait vivre.
§ 4. Critique de le philosophie de l'histoire
N° 1. Dieu hors de f histoire
Le sens du divin s’affaiblit. C’est le malheur des époques de transition. Comme il est impossible aux hommes de croire à la religion traditionnelle, ils désertent toute foi, ou leur foi est vague et faible; on dirait qu’ils craignent, en conservant de fortes croyances, de retomber dans les vieilles superstitions. Les incrédules du dix-neuvième siècle ne s’aperçoivent pas que les doutes et les hésitations de la philosophie rejettent dans le sein de l’Église tous ceux qui éprouvent le besoin de croire, c’est à dire l’immense majorité des hommes. La foi du passé ne cédera que devant une foi meilleure; l’erreur ne se détruit que par la vérité. Au lieu de repousser les notions essentielles de toute religion, il faudrait au contraire leur donner une force nouvelle, en les mettant en harmonie avec les sentiments et les idées de l'humanité moderne. Telle est la notion de Dieu. Les hommes qui pensent, ne peuvent plus croire au Dieu miraculeux du christianisme. Faut-il pour cela répudier l’idée de Dieu, ou l’affaiblir à ce point qu’elle n’est plus qu’un vain son de mots? Il faut, au contraire, montrer que Dieu est en nous, que nous vivons en lui, et qu’il nous