DIEU HORS DE L’HISTOIRE
serait impossible de vivre sans lui. Tel est l’enseignement que la philosophie de l’histoire donne à chaque pas, et il n’y en a pas de plus salutaire. Voltaire était si pénétré de la nécessité de Dieu, qu’il disait qu’on devrait l’inventer s’il’n’existait pas. Nous n’avons pas besoin de l’inventer, il existe, il se manifeste dans la vie de l’humanité avec une telle évidence qu’il faut un singulier aveuglement pour le nier.
Cependant un écrivain célèbre, l’auteur de la Vie de Jésus, oppose à la philosophie de l’histoire une espèce de fin de non-recevoir. « Le déisme, dit M. Renan, est une mythologie abstraite, mais c’est une mythologie. Son Dieu intervenant providentiellement dans le monde, ne diffère pas au fond de celui de Josué arrêtant le soleil (1). » Nous demandons à M. Renan, -s’il croit à Dieu, ou s’il n’y croit pas. S'il n’y a point de Dieu, alors à quoi bon philosopher? à quoi bon parler de l’avenir religieux des sociétés modernes ? à quoi bon écrire la Vie de Jésus ? Il faut dire avec le psalmiste : Mangeons et buvons, car après nous il n’y aura plus rien. Y a-t-il un Dieu? Alors il faut essayer de nous faire une idée, sinon de son essence, au moins de spn action. Il y a une manière de concevoir Dieu, que l’on appelle le déisme. Dans celte doctrine Dieu est un législateur, il donne des lois au monde, à tous les êtres créés, puis il les abandonne à eux-mêmes. Ce n’est pas ce déisme-là que M. Renan critique, car ceux qui le professent nient que Dieu agisse sur les hommes et sur l’humanité, ils nient la grâce, ils nient le gouvernement providentiel. En cela M. Renan est d’accord avec les déistes. Ce Dieu législateur, et qui reste indifférent à la destinée des hommes et des peuples, ne trouve plus guère de partisans. C’était une doctrine de transition, une arme de guerre contre le christianisme, contre ses miracles, ses prophéties et ses mystères. La lutte a cessé, ou à peu près; dès lors le déisme n’a plus de raison d’être. Les déistes se sont confondus avec les indifférents et les incrédules; les plus logiques ont fini par éliminer Dieu ; ils ne le nient pas, ils l’ignorent. Qu’est-ce en effet qu’un Dieu qui ne se montre qu’un seul instant, pour donner des lois au monde et qui ensuite
(1) Renan, de l'Avenir religieui des sociétés modernes. ( Revue des Deux Mondes, 1860, t. V, pag. 791.)
INTKOOUCriON.
reste dans une inaction absolue pendant toute l’éternité T Ce n’est qu’un mot. Les positivistes se sont dit qu’il fallait laisser là un vain son de paroles, et s’en tenir aux lois générales qui seules sont réelles.
Laissons là le vieux déisme qui ne compte plus de partisans que parmi ceux qui ne se donnent pas la peide de penser. La lutte a changé de nature; elle n’est plus entre le christianisme et ses adversaires, elle est entre le panthéisme et une nouvelle conception de Dieu qu'ou peut appeler l'immanence. M. Renan est-il panthéiste? croit-il à un Dieu immanent? On ne le sait. Il attaque comme une crasse superstition l'idée du gouvernement providentiel. C’est d’abord la croyance du christianisme traditionnel; celle-là nous n’avons pas à la défendre, puisque ce n'est pas la nôtre. C’est aussi la croyance des protestants avancés qui re* jettent les miracles et tout surnaturel, et qui disent que Dieu est immanent dans le monde et dans l’humanité, ce qui implique une action incessante; et comme le Dieu immanent est aussi un Dieu ayant conscience de lui-même et de ce qu’il fait, l’action divine est en réalité un gouvernement providentiel. M. Renan donne-t-il le nom de déisme à celte conception de Dieu? Soit, peu importe le nom; remarquons seulement que les chrétiens orthodoxes flétrissent cette même doctrine comme étant en réalité le panthéisme. Ceci est une erreur, car un Dieu conscient exclut l’idée d'un Dieu qui se confond avec le monde. C’est donc en définitive la doctrine de l'immanence qui est en cause. Est-il vrai qu’eu enseignant que Dieu gouverne le monde, elle est aussi superstitieuse que ceux qui ont imaginé les miracles de la Bible et de l’Évangile?
Qu’est-ce que le miracle? et quelle est la conception de Dieu qui seule rend le miracle possible? Le miracle est l’intervention directe, exceptionnelle d’un Dieu placé hors du monde, dans quelque ciel imaginaire, qui vient corriger l'œuvre divine ou même l’anéantir. Dieu détruisant tout le genre humain, par le déluge, à l’exception d'one famille; Dieu sauvant ensuite l'humanité, eu se faisant homme, voilà le miracle. Il se conçoit quand Dieu est placé hors du monde, quand il habite le paradis, entouré des anges et des élus; il ne se conçoit plus quand il est dans le monde. A quoi bon une action miraculeuse, quand Dieu agit