‹ La philosophie de l'impérialismeChapitre 100 sur 230 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

des lectures, on y discutait sur tel ou tel événement de Thistoire ancienne. Les habitants du camp étaient fort assidus à ces réunions, où les plus habiles parlaient, tandis que les ignorants écoutaient et tâchaient de retenir, u II n'était pas jusqu'aux soldats qui ne voulussent avoir leur part de ces graves délassements. Bien souvent, on est venu me prendre pour arbitre d'une discussion. » Suffrage flatteur, et qui témoigne assez de la réputation éminente du Français sans morgue que Ton savait versé comme un mouUah dans les antiquités nationales. Aussi, comme il regrette, quand il va les quitter, ces aimables compagnons! Pour rentrer en Europe, il traverse le territoire turc. « Nous ne trouvions plus désormais cet air jovial et poli auquel nous étions habitué, mais un aspect sombre et des figures patibulaires, ignobles dans leur déférence. . . J'eus l'honneur de contempler dans le caïd du lieu une des figures les plus bassement ignobles que j'aie observées de ma vie. » Sévérité soudaine éveillée à quelques lieues de distance par un contraste qui fait honneur à ceux dont il confirme le charme.

Sans doute nous avons négligé les ombres en ce portrait éclatant des hôtes de Gobineau : il en met quelques-unes à l'occasion, mais comme pour faire mieux ressortir les points lumineux placés en évidence.

Et seule une véritable conquête opérée par les charmes magiques de l'Asie est capable d'expliquer ces phrases échappées, après si peu d'années, de la même plume qui traça les pages de VEssat^ qui tracera celles d'Ottar Jarl. « Non, rien qui ressemblât aux tristes impressions des climats du nord, rien qui rappelât ces navigateurs sauvages et terribles des mers septentrionales, dont les navires ne fendirent les flots que pour courir au pillage et au massacre. . . Ici, la mémoire évoquait sans peine les flottesde T^ret de Sidon, celles des royaumes hindous, qui, montées par de pieux bouddhistes (1), « s'en allaient commercer avec l'Occident. Pas un mot en tout cela qui ne doive faire bondir un adepte de l'aryanismc ethnique; il en est de même

(1) Trois ans, p. 90.

de ces invectives inattendues à l'adresse des Européens conquérants et coloniaux : a Pour ce genre d'esprits l'Europe représente Tombilic de Tunivers, et ce qui n'en est pas existe sans droits et vole sa part d'air et de soleil. Dans leur ignorance superbe, ce sont ces gens-là qui applaudissent à tous les abus de la force, sans en comprendre l'odieux, et qui couronnent des victoires dont ils n'aperçoivent pas Tinanité. Cruels comme l'enfance imbécile, tout Asiatique ruiné, fusillé ou pendu est à leurs yeux une hostie légitimement placée sur Tautel de Tavcnir.... Aux yeux d'un juge qui déciderait de rimportance et de la valeur des races par leur fécondité, ils l'emporteraient de beaucoup sur nous,n

Décidément, c'est un autre homme, c'est un Hercule Scandinave, filant, aux pieds d'une Omphale à la paupière allongée de kohl, un fuseau de sentences libérales et d'objurgations humanitaires. Ajoutons qu'il a gardé d'Ispahan un a tendre souvenir», et qu'entendant les Persans proclamer leur admiration pour leur pays, le prôner comme de beaucoup le plus agréable, le plus fertile, le plus sain de tous, répéter à satiété : (I L'Iran est un bon pays (Iran kfaoub memleket est), » l'homme qiii faillit perdre femme et enfants sous ce ciel enchanteur note dans l'accent de ces patriotes « un certain attendrissement par lequel on se laisse gagner ^ car leur opinion a beaucoup de vrai » , Larme discrète, qui pourrait provenir du regret des calomnies passées aussi bien que du sentiment des jouissances présentes. Et nous verrons qu'à certaines heures de sa vieillesse, souhaitant de terminer ses jours dans ce féerique Orient, il aurait peut-être dicté lui aussi une épitaphe analogue à celle de Stendhal : « Arthur de Gobineau, Iranien (1). »

(1) Il faut lire, dans V Histoire des Perses (t. II, p. 391), cette jolie description du paysage de l'Iran : ■ Le ciel n'est pas bleu comme dans le midi de l'Europe; il n'est pas de ce blanc de fournaise teinté de gris qui appartient à l'atmosphère égyptienne; le firmament qui s'étend sur TAttique y ressemble seul dans les jours particulièrement clairs et sereins ; encore ne peut-on établir de similitude parfaite, attendu que le voisinage de la mer dissout constamment dans le plus pur éther athénien une légère mais visible vapeur, tandis que le climat sec de la Perside laisse au ciel toute sa pureté, n'y souffre que le coloris de la turquoise la plus limpide et, dans la nuit, entoure la lune, les constella-

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