CHAPITRE PREMIER
tient pour un intrus dans l'héritage des monarques légitimes, pour un usufruitier sans titre, à qui rien n'appartient en propre dans son palais, pas même le tapis sur lequel il vous ofiFre de vous asseoir et dont il convient d'éviter soigneusement le contact. Voici le portrait de Tun de ces derviches, qui frappa particulièrement Gobineau (1) : a J'ai rencontré, dans une masure en ruine, aux environs de Rei, Tancienne Rhagès, un derviche venu de Lahore qui passa là plusieurs jours. Le lieu lui avait semblé agréable : un matin, il disparut et je ne le revis jamais. C'était un homme d'une rare instruction^ d'un langage recherché et fleuri, connaissant beaucoup de livres, ayant au moins soixante ans et l'expérience de beaucoup de catastrophes qu'il avait heureusement traversées. Son élégance était tout intellectuelle. Il était vêtu d'une robe de coton blanc tombant en lambeaux, les pieds, la tète nus, les cheveux flamboyants, la barbe grise en désordre, la peau calcinée et sillonnée de rides, mais l'air souriant et les yeux pleins de feu. V Et l'observateur sympathique de ces personnages mystérieux discerne fort clairement le grand rôle politique et surtout religieux qu'ils jouent dans l'ombre, alimentant ce continuel travail d'hérésie religieuse et de fermentation sociale dont le monde musulman est tourmenté tout comme la vieille Europe. Ce sont les journalistes de l'Orient, dirionsnous volontiers, et ce terme de comparaison ne s'imposait-il pas à Renan lorsqu'il parlait des prophètes, ancêtres lointains des derviches persans.
Les voyageurs qui montrent plus d'exigences et réclament plus de confort que ces pieux pèlerins doivent s'adresser aux muletiers, organisateurs de caravanes; et Gobineau de s'extasier devant ce nouveau type populaire. Cet homme, que ses services indispensables pourraient rendre exigeant et rapace, en un pays où les routes tracées sont inconnues, où c'est œuvre pie de ménager les ponts et de passer à côté pour ne pas les user quand leur secours n'est pas indispensable, où la police des chemins n'existe pas, même à l'état embryonnaire, cet
(i) Trois ans, p. 417.
I8ti LK COMTE DE GOBINEAU
homme est le plus souvent un modèle de droiture, d'ënergte et de tact. En route, il a les qualités d*un bon capitaine à son bord : il est despotique, il commande, il veut être obéi, maisc'est pour le bien de ses clients. Au gite d'étape, nul n'est plus modeste, plus serviable et plus patient.
Enfin, pour le commun du peuple, notre auteur n'a pas desregards moins favorables. Il ne se lasse jamais d'admirer chez, les Persans » leur air de bonne santé et de bonne humeur (1) » r « leur discrétion enjouée et respectueuse (2). » Dans les villes ce sont des paresseux sans doute, mais en revanche des gensd'esprit, et tt les sots sont si rares en Asie qu'on ne saurait faire une catégorie de leurs contraires v . Il n'est pas permis peut-être de leur accorder beaucoup de bon sens, mais a il est certain que cette faculté morale nous déprime pour le motns^ aussi souvent quelle nous guide (3) » . Et voilà qui nous entraîne bien loin de TArian utilitaire que nous avions appris à admirer jadis. « Je ne dirai pas que rien n'y est vulgaire, lisons-nous à propos du théâtre persan, car en aucune chose je n ai jamais aperçu la vulgarité en Asie (4) . n Enfin, un trait frappant du caractère iranien, c'est le goût de l'histoire nationale chez les gens du commun. En Perse, on ne rencontrejamais un homme de la plus humble condition qui ne connaisse au moins lestraits principaux de ces interminables annales, commençant avec le monde et se ramifiant jusqu'au souverain actuel; le passé de la nation est pour la populace elle-même un thèmefavori d'entretien, et, a dans sa pensée, c'est à la fois bien employer ses loisirs, et en même temps d'une manière agréable, que d'écouter soit la lecture d'un livre» soit, et ceci paraît encore supérieur, les récits de quelque personne instruite, n C'est ainsi qu'à ce u camp du choléra » , qui fut longtemps le séjour de la légation française, fuyant la capitale empestée, les serviteurs indigènes se réunissaient le soir sous la tente d'un des pichkhedmets ou maîtres d'hôtel. On y faisait
(1) Trois ans, p. 187,
(2) Jbid., p. 232.
(3) Religions^ p. 5,
(4) Ibid., p. 392.