CHAPITRE PREMIER
Aussi, les conclusions des deux ouvrages auxquels nous avons emprunté surtout ces traits caractéristiques sont-elles également indulgentes. Trois ans en Asie se termine par un rapprochement entre les méthodes intellectuelles de l'Occident et celles de TOrient, rapprochement qui tourne, sans ambages, à l'avantage des pays du soleil. On y manque de critique sans doute, mais c'est peut-être là précisément une condition de la fécondité perpétuelle par où ces régions furent la source et le réservoir des grands systèmes philosophiques et religieux qui ont guidé Thumanité noble. Si nous autres Occidentaux avons raison à notre point de vue sur ces sujets, les Asiatiques n'ont pas tort, et m leur façon d'être semble également avoir droit au respect » . Pour conclure, une symbolique anecdote résume avec bonheur le sentiment de notre compatriote sur les mérites de ses hôtes d'un temps. C'était dans le camp du choléra, qui a laissé à Gobineau de si vifs souvenirs; des tribus nomades passaient de temps à autre à proximité des abris européens. « Un jour, des Alavends, tribu turque, vinrent planter trois ou quatre de leurs tentes noires de l'autre côté du ruisseau. Tandis que les hommes allaient chasser et que les femmes s'occupaient de leurs travaux domestiques, un enfant de dix à douze ans, maigre, noirci par le soleil, à demi nu, ayant la figure la plus intéressante et la plus triste, s'approchait de la rive opposée à la nôtre. Il ne nous regardait pas, et tous les jours il revenait de même et ne nous regarda jamais. Il ramassait des pierres sur le bord, les tenait dans sa main et les considérait avec attention, puis les rejetait dans l'eau loin de lui. Quelquefois, il examinait plus longtemps un de ces cailloux, et, le mettant à part, il reprenait son travail et continuait à chercher... Ce petit infortuné avait été frappé du soleil et avait perdu la raison... Il ne songeait plus qu'à chercher un trésor, de la nature duquel il ne pouvait rendre compte, mais pour lequel il oubliait tout ce qui au monde est réel. »
tions, les étoiles, d'une profondeur si merveilleuse que l'on voit les clartés célestes se dégager et se mouvoir suspendues comme d'innombrables lampes au milieu de l'espace sans bornes, sans taches, sans mystères. »
Or Tcnfant turc représentait à ce voisin raffiné que le hasard lui avait donné pour un moment le génie dominant de TAsie. (( Il a sans doute ramassé dans les ruisseaux bien des cailloux sans valeur, quelques-uns, par fortune, d'une merveilleuse beauté... il a persévéré toujours, et toujours il persévère; c'est là une puissance dont le reste du monde devrait être reconnaissant, puisqu'il lui doit en somme tout ce qu'il possède et a possédé jamais du haut domaine intellectuel. »
Puis, en achevant son volume sur les religions dans l'Asie centrale par une description enthousiaste du théâtre persan, il se pose enfin ce problème : une nation, dans sa vieillesse, peutelle produire de pareilles œuvres? Elle est vieille pourtant, usée en apparence. « J'ai posé la difficulté, conclut-il, mais comme je ne sais absolument que dire pour la résoudre, et que je ne pourrais me livrer là-dessus qu'à d'assez pauvres raisonnements, je laisse la question à un plus sagace, n
Quelle est donc cette subite timidité spéculative? Ainsi l'homme qui, dans la conclusion de VEssaij se voyait à la veille de la déchéance irrémédiable de l'humanité tout entière et sentait avec un frisson d'horreur les mains rapaces de la destinée posées déjà sur les races arianes elles-mêmes, cet homme, à peine vieilli de quelques années, n'ose même plus conclure à la déchéance définitive d'une des nations les plus sémitisées qui soient au monde. Nous le verrons suivi dans cette voie nouvelle, comme s'il devait avoir l'honneur de les ouvrir toutes à l'aryanisme contemporain. Et telle fut l'action, presque incroyable sur un esprit à ce point systématique, d'un contact intime et prolongé avec les peuples de l'Asie antérieure.
Si nous voulions faire saillir davantage cette étonnante partialité, il nous suffirait de jeter les yeux sur les sensations contemporaines de diplomates britanniques qui, aux côtés de Gobineau, rédigèrent pour leur parties impressions suscitées dans leur âme saxonne par le spectacle de la Perse de Nasr- Eddin-Shah. Le Journal of a Diplomates three years* Résidence in Persia (1860-1863), par M. Eastwick (1), et aussi
(l; London, 1864,2 vol.