CHAPITRE PREMIER
•des souvenirs anonymes publiés sous le titre de a Persian Papers » dans la revue Dickens' s AU the year round (I) vers le même temps vont nous fournir une note bien différente de celle qui résonna si mélodieuse en somme à notre oreille charmée. Combien Eastwick se montre moins sympathique à ses hôtes d'un temps! Les dispositions d'esprit qui inspirent «es croquis de voyageur forment à elles seules un parfait contraste avec cette bonne humeur devant les difBcultés, avec ce parti pris de bienveillance légèrement ironique qui nous a séduit chez notre compatriote. C'est ici une mauvaise humeur évidente, mal contenue par une rigide tension du sentiment du devoir : c'est le ton d'une bouderie maussade sans cesse exaspérée par le climat odieux et les horizons désolés de ce M bon paysn d'Iran. Le gentleman exilé soulignera par exemple la tristesse des campagnes désertes que son confrère nous montrait si joliment peuplées de joyeux compagnons; il stigmatisera ces ruines accumulées dans les vieilles cités par la négligence orientale, mais que Gobineau savait excuser avec un si vif sentiment artistique (2). u II ne faut pas non plus se plaindre trop amèrement des ruines, disait ce dernier... leur présence fait partie nécessaire de la physionomie d'une cité persane... Je le confesse encore, il ne m'ennuie pas de voir, auprès d'un édifice scintillant d'émaux de toutes couleurs et étalant la plus coquette magnificence, un écroulement de briques crues, couvertes de poussière, au milieu desquelles dorment péle-méle les chiens du bazar avec leurs petits. » Misères inouïes dans les villes, s'exclame encore l'Anglais ; la vraie misère est inconnue sous ce ciel clément, nous assure pour sa part le Français (3), car la vie à bon marché, la charité universellement exercée, ne lui laissent pas de prise : et l'on ne remarque en Perse ni haines de classes ni exaspération du pauvre contre le riche. Gobineau jugeait que la liberté politique demeure considérable en une constitution qui limite
(1) Volumes VII, IX et X. Ces deux publications ont été analysées par Forguet (Hcvue des Deux Mondes, 15 mai 1864).
(2^ Trois ans, p. Î19.
(3) Ibid., p. 412.
légalement ractîon de raulorîté sur tous les points (1), a où les privilèges des mouUahs, ceux des nomades, ceux des marchands, ceux des corporations arrêtent sans cesse aussi bien la volonté du roi que celle des gouverneurs de province, v Eastwick ne met, pour sa part, en évidence que le côté brutal du despotisme oriental, le droit du monarque à faire couper les tètes sur un signe. Après s*étre fait expliquer, raconte-t-il, les droits constitutionnels du roi d'Angleterre, Nasr-Eddin lui repartit un jour : a Peut-être un pareil pouvoir est-il durable, mais il n'offre pas de grandes jouissances. Le mien n'a de limites que ma volonté... Je puis faire couper la tète à tous ces personnages, même aux plus éminents, continuait-il en désignant ses principaux officiers ; n'est-ce pas vrai, ce que je dis là? V Et celui qu'il interrogeait répondit prosterné : a Idole du monde, rien de plus facile si cela peut vous être agréable. » Les deux points de vue sont exacts bien qu'antithétiques en apparence (2), mais le choix particulier qu'en font les deux témoins demeure révélateur.
Contemplez, dans le miroir anglo-saxon, ces derviches que Gobineau juge si pittoresques et si sages : pour Eastwick, ce sont des drôles faméliques et impudents, contre qui tout est permis quand il s'agit de se soustraire à leurs importunités odieuses. L'un d'eux, confiant dans les privilèges de sa profession, n'eut-il pas un jour l'audace de se venir loger, en plein air, au milieu des jardins de la légation de Sa Gracieuse Majesté ! Et, en effet, ses hôtes forcés n'osèrent le jeter brutalement à la rue; mais le ministre imagina cet aimable stratagème d'emmurer Tintrus durant son sommeil, en sorte que rinfortuné, terrifié au réveil par l'aspect de la prison déjà presque refermée sur lui, s'échappa comme il put de ce petit
(1) Trois ans, p. Hi.
(2) Gobineau raconte auMÎ bien qu'Eastwick la brutale exécution du kalantar ou maire de Tébéran à la suite des émeutes de mars 1861 . Mais, dans l'Histoire des Perses (t. II, p. 41), il explique ainsi cette antinomie apparente : arbitraire complet du souverain, privilèges assurés des sujets. Le monarque persan, dit-il, a des droits absolus sur ses « domestiques » , premier ministre compris. Il ne peut toncber, en dehors des prescriptions légales, à un marchand, un artisan, à plus forte raison à un homme de tribu. - -