CHAPITRE PREMIER
territoire européen, si reconnaissable aux aventures qu'y rencontraient les pieux voyageurs. L'Anglais nous assure pourtant qu'il eut de son côté les rieurs de Téhéran dans cette occasion (i).
Il stigmatise encore aigrement l'ignorance des classes inférieures, que l'auteur de Trois ans en Asie nous peignait si délicatement lettrées. Il se sent derrière les murs de sa demeure comme un prisonnier d'État livré sans cesse au caprice possible d'une foule bestiale, à la même heure peutêtre où son confrère français présidait gravement, au milieu d'un cercle populaire, une soirée de discussions historiques et de controverses philosophiques. Il éprouve un morne ennui faute de s'intéresser à ce qui l'entoure; enfin, pour résumer ses impressions, il ne reconnaît chez ses hôtes que deux mobiles moraux : la crainte des coups et l'espoir du lucre. Voilà la Perse aux yeux de ce fils d'Albion; et si, comparant à ce mépris glacial les chaudes appréciations que nous avons lues tout à l'heure, nous nous avisions d'appliquer à ces symptômes intellectuels les théories de VEssaiy ne faudrait-il pas avouer que le gentilhomme français trahit peut-être son origine gasconne et ses antécédents sémitiques par ses imprudentes sympathies? '
Chose singulière, on retrouverait sous la plume d'un observateur tout récent, de nationalité allemande, une vision très proche de celle de notre compatriote, dont il apparaît comme le disciple. M. Hermann Franck, dans son ouvrage sur l'Orient et l'Occident (2), souligne à son tour tout ce que l'Europe
(1) Ces deux conceptions opposées du derviche sont peut-être, d'ailleurs, égalepient défendables, de même que Tétaient tout à l'heure celles de l'autorité royale chez nos deux écrivains. Renan les unissait vers le même temps dans son appréciation des Séances de Hariri éditées en arabe par Sacy (Essais de morale et de critique). Culture intellectuelle et bassesse morale sont les traits du pèlerin mendiant qui est le héros de cette oeuvre classique du onzième siècre, toujours populaire en Orient, et à laquelle l'édition critique du savant français venait d'apporter un regain d'actualité dans son propre pays d'origine. Ce sont le» Croisés, [«rands-pères d'Eastwick, qui ont réduit Abou-Zeid à demander son pain à la ruse, et sus coreligionnaires, à l'exemple de Gobineau, tont pleins d'indulgence pour ses friponneries colorées de rhétorique.
(2) Leipzig, Seemann, 1901.
devrait, à Fen croire, retenir des enseignements de TÂsie. La force brutale nous y donne une temporaire prépondérance, mais il faut nous garder de dédaigner pour cela les mérites d'une conception de la vie si différente de la nôtre. Et M. Franck reconnaît de nouveau chez les Persans la dignité, Tempire sur soi-même, la patience dans la poursuite d'un dessein une fois formé, la modération dans les désirs, le don des langues. L'homme du peuple, dit-il, goûte davantage Hafis ou Saadi que le paysan allemand n^apprécie Goethe et Schiller. Enfin, il voudrait nous mettre à l'école des soufis, afin de résoudre chez nous la question sociale, de même que Gobineau nous eût volontiers conduits pour le même objet vers les disciples du Bâb (1). Une fois de plus, la pensée allemande, celtisée ou romanisée si l'on veut, se montre donc ici bien plus proche de la française que celle des Ârians d'Outre- Manche.
(i) Beligiontf p. 356.