CHAPITRE II
€n un mot, intelligent et rare emploi des loisirs d'un jeune diplomate qui s'efforce à faire rayonner, dans le lieu de son exil momentané, Tinfluence de la pensée française. Non pas, nous répond brusquement Fauteur des Religions dans F Asie centrale : mauvaise plaisanterie froidement combinée, ironie cruelle d'humoriste impitoyable, jouissance satanique ou baudelairiennc à égarer un voyageur sous prétexte de le guider vers la lumière. Lisez ces lignes singulières (1) : m Bien ne saurait faire concevoir l'anarchie de pensée et d'opinions que les croisements incessants des théories les plus antipathiques engendrent en Asie, et cela tous les jours; ce sont des pensées, ce sont des opinions d'où rien d'heureusement pratique ne saurait sortir, et qui frappent l'observateur désintéressé d'une sorte d'étonnement voisin de l'admiration par leur hardiesse et par leur nombre, par leur fécondité et leur vitalité terrible... Il est intéressant de voir s'augmenter sans cesse ou du moins se soutenir ce désordre, et Von y prend un certain plaisir nerveux. . . Dans certaines situations données, où l'on peut soi-même compliquer le nœud qu'ils cherchent à résoudre, il y a du plaisir à ia faire. Cet antique et mystérieux pontife qui s'amusa jadis à attacher le joug de Cordes au timon d'un char d'une telle façon que peu de gens assez subtils pour défaire le nœud pouvaient être supposés, ce vénérable prêtre, j'imagine, ne laissa pas que d'avoir dans sa vie un moment de malice bien satisfaite... Il m'a paru qu'il y aurait un intérêt de curiosité à fournir aux gens de l'Asie centrale quelque nouvelle pâture intellectuelle pour redoubler leur activité et produire de nouvelles combinaisons philosophiques, n'importe lesquelles. J'ai donc procuré aux Persans le Discours sur la méthode. Il m'a paru que, dans toute notre philosophie, rien ne pouvait avoir chance de produire des résultats plus singuliers parmi eux. En réalité, il est impossible de deviner ce qu'ils en feront, mais ils en feront probablement quelque chose. » Le choix seul du livre en question proteste contre cette interprétation bizarre et presque maladive d'un effort qui fiit certainement bienveillant
(1) Les Bêtifions et les phiiosophies dans VAsit centrale ^ p. 138.
dans son principe, et la pensée d^une mystification possible n'a sans doute germé qu'ultérieurement dans le cerveau du fan* tasque traducteur.
Quoi qu'il en soit, ce sont là les premiers mouvements, à peine conscients, par où se manifestent à nouveau des sentiments aryanistes qu'on pouvait croire à jamais terrassés sous le rude assaut des séductions iraniennes, et qui se relevèrent pourtant à peu près intacts, quoique peut-être différemment nuancés. Toute cette période du second Empire, la plus brillante, au moins par les apparences, qu'ait connue la France du dix-neuvième siècle (après 1815), Gobineau la passa dans un rêve de haschisch, amusé par ses voyages, rassuré par le triomphe de l'ordre, délivré des préoccupations financières qui assombrirent le début comme le terme de sa carrière : l'esprit libre en somme, sans craintes et sans haines. Il se réveille aux approches de 1870, comme s'il entendait gronder l'orage intérieur et extérieur sur la France impériale et pressentait pour lui-même les approches d'une crise morale aussi rude que celle de 1848 le fut à sa studieuse jeunesse. Là^ Histoire des Perses (1869) est un effort pour se ressaisir enfin, pour rapporter tant bien que mal à la source ariane tout ce qu'il avait connu de bon, de sympathique en Asie, pour justifier en un mot devant sa propre conscience ses trop peu conséquents accès d'orientalisme. Et cela, en dépit de contradictions évidentes, de dislocations périlleuses du sens logique et d'impossibilités matérielles de plus en plus frappantes à mesure qu'il avancera dans sa tâche historique et se rapprochera des âges modernes. Aussi l'ouvrage sorti de cette préoccupation est-il au total un roman beaucoup plus paradoxal encore que V Essaie dont il n'a ni la portée ni la valeur; et on le considérerait à bon droit comme une simple fantaisie de dilettante, presque de maniaque, si la séduction exercée malgré tout par la personnalité de Gobineau n'appelait Tattention sur la totalité de son œuvre, si surtout certains chapitres n'en devenaient symptomatiques par leurs excès même, par l'imprévu de leurs rapprochements comme de leurs distinctions, de leurs ferveurs comme de leurs colères.
Peut-être Gobineau fut-il aussi ramené vers ses premières amours par la fréquentation d'un véritable aryaniste persan, dont il a esquissé à. deux reprises (1) la curieuse silhouette. Hussein-Kouly-Agha avait fait ses études militaires à Saint- Gyr; ce fut sous Tuniforme populaire de notre école spéciale militaire qu'il assista aux événements de 1848, et mit sous les verroux de ses propres mains quelques émeutiers parisiens ; en sorte qu'il possédait u sur l'état de notre société française des vues plus complètes qu'il n'aurait pu en acquérir en temps de calme » .
De retour en Perse, il se sentit beaucoup plus choqué que le ministre de France par le spectacle de son propre pays et se prit d'une belle passion pour les antiquités de sa nation, o Sa haine pour l'islamisme n'avait pas de bornes : il voyait dans cette religion l'importation et la marque de l'oppression arabe dans son pays; et toute sa sympathie, tout son amour était pour la foi des Guèbres, sous laquelle la Perse à été si grande... Quant au christianisme, il ne s'en occupait en aucune manière. En somme, il ne voyait d'avenir et de salu^ pour sa patrie que dans le retour aussi complet que possible aux choses du passé le plus ancien et ce qu'il imaginait, dans ses théories archéologiques fort approximatives ^ avoir été la religion et la philosophie de ses plus anciens aïeux. » Les réserves de ces lignes atteignent en plein leur auteur, moins clairvoyant vis-à-vis de lui-même que devant les faiblesses du Persan réformateur, et nous estimons que Hussein était digne d'écrire V Histoire des Perses, digne au moins d'inspirer à son émule occidental en archéologie ethnique la pensée de l'écrire. Si nous en jugeons par certaines allusions, des Nouvelles asiatiqueSj l'existence de cet utopiste fut d'ailleurs lamentable, et il rencontra chez ses compatriotes un accueil plus dur incontestablement que celui dont Gobineau vieilli se plaignait de la part des siens. Qu'on nous excuse d'avoir évoqué sa mémoire au moment d'entrer dans une atmosphère intellectuelle telle que dut être à peu près celle où il se complut.
(1) BehgionSf p. 133. Noutellet asiatiques. Guerre des Turcomans.
LES S0VKCK8
Dès 1858, l'actif secrétaire d'ambassade, qai revenait de son premier yoyage en Perse, publiait chez Didot le résultat de ses études sommaires sur la Lecture des textes cunéiformes : résumé fort technique, que devaient compléter quelques années après les deux gros volumes du Traité des écritures cunéiformes^ dont nous parlerons plus loin. L'envers de la brochure portait cependant : pour paraitre prochainement : Histoire généalogique des nations iraniennes. Or, cette promesse prématurée ne fut réalisée que onze ans plus tard par la publication de V Histoire des Perses j où les généalogies de personnes tiennent une grande place, comme dans la conception aryaniste et nobiliaire en général, et dont les généalogies de peuples forment, en effet, l'objet principal.
Cette histoire fut écrite, si nous en croyons les indications de son sous-titre, u d'après les auteurs orientaux, grecs et latins, et particulièrement d'après les manuscrits orientaux inédits, les monuments figurés, les médailles, les pierres gravées, etc. » Donnons un instant à l'examen de ces diverses sources, afin d'apprécier au préalable la portée possible de l'œuvre qui prétend tirer son autorité de la leur.
Nous pourrions négliger sans trop d'injustice les médailles et les pierres gravées, dont Gobineau avait recueilli toute une collection qu'il nomme d'ordinaire son « cabinet » à la mode du dix-huitième siècle. Car, outre qu'il avoue lui-même avoir été souvent trompé par ses vendeurs (et la critique confirme cet aveu), il n'a vraiment tiré qu'un parti insignifiant de ce genre de documents. Qu'il prétende fournir par la description de trois cylindres artistiques en jaspe vert a la preuve matérielle d'une accession des populations helléniques aux dogmes orientaux (1) » , c'est là un argument qu'un Roeth n'aurait
(1) Histoire des Perses, t. II, p. 46.