CHAPITRE II
pramantha, qui donna naissance au mythe de Prométhée (1), permettait sans doute de rallumer le brasier éteint, mais, pour plus de sûreté, on préférait garder sans cesse une étincelle de la source divine de lumière et de chaleur. A côté du Pyrée, Ton creusait un bassin protégé contre la malpropreté par des lois sévères, et les prescriptions les plus rigoureuses sont encore édictées en Perse afin d'éviter toute souillure à Teau potable. La sécurité générale était assurée par les chiens, ani* maux qui tiennent une grande place dans la vie iranienne antique et ont mérité par les services rendus à leurs maîtres une sorte de consécration mystique.
La religion de ces peuples, par certains côtés pourtant si grossière, si proche de Tanimisme sauvage et si pénétrée de naïve barbarie, n'en inspire pas moins à Gobineau de véritables transports. L'âme de leur société, dit-il, et le pivot de toutes leurs actions était de se tenir dans une communion incessante avec tout ce qui nous semblera être le monde surnaturel, et qui n'était pour eux que le monde même dans lequel ils croyaient vivre. Et nous retrouvons ici les euphémismes si plaisants quelquefois par lesquels la plume passionnée de notre auteur, conduite avec une sorte d'habile négligence, métamorphose insensiblement les défauts en vertus dans les objets de son amour aveugle. Voyez comment il transfigure les vestiges trop évidents de terreur magique ou d'appréhension superstitieuse devant les fantômes des morts, qu'il est facile de signaler dans la Bonne Loi. « S'estimant comme des créatures d'ordre décidément supérieur, il ne leur coûtait pas d'avouer qu'au-dessus d'eux il existait encore d'autres forces; et d'autant moins que, s'imaginant leurs ancêtres au milieu de celles-ci, ils ne doutaient pas de pouvoir s'élever à leur tour à une telle égalité; et dès lors ils considéraient avec respect sans doute, mais non pas avec crainte, non pas avec servilité, ces dieux, leurs futurs compagnons. S'ils les rabaissaient par de telles opinions, c'était en cela seulement qu'ils s'exal-
(1) Voir dans la Revue des Deux Mondes du 15 août 1862 une étude de M. BévilU sur ce sujet.
taient eux-mêmes sans mesure. Ils se rangeaient sans scrupule dans les limites du monde supérieur (1) . » Cette interprétation a pour objet de justifier et d'anoblir par avance Texclusivisme non seulement hautain, mais encore haineux, qui est demeuré au fond de Taryanisme impérialiste et se montre à cru chez les premiers Aryans : non pas du tout comme un trait particulier de cette race, ainsi que Tinsinue son apologiste, mais comme une survivance universelle de Fétat de nature et de Tégoïsme violent du sauvage. « La foi qu'ils portaient à ce monde supérieur était aussi le résultat de leur mépris et de leur haine pour tout ce qui n'était pas eux dans l'humanité ou pour les formes de la création qu'ils reconnaissaient comme impures ou haïssables. » Cette doctrine par laquelle l'univers et son contenu sont séparés en deux parties a antagonistiques » nécessairement odieuses Tune à l'autre est « le point le plus capital, le plus saillant, le plus vital, de la religion primitive des peuples blancs » . En supprimant l'inutile épithète de blanc et en avouant que le cœur de l'homme ne change guère au cours des siècles, on serait, croyons-nous, assez près de la vérité et l'on pourrait juger à la fois le fort et le faible de certain impérialisme excessif. » Aimer ce qui est pur, détester ce qui ne l'est pas, voilà le premier principe, je dis le plus ancien : voilà la base sur laquelle s'est développée toute la morale humaine. » Remarque singulièrement profonde, si l'on s'empresse d'y ajouter cependant que chaque peuple, sans en excepter les plus jaunes et les plus noirs, s'estime parfaitement pur et considère volontiers l'étranger comme un démon vomi par l'enfer. Le Chinois d'aujourd'hui ne le cède nullement sur ce point à l'Iranien du temps jadis, car les diables européens, à l'œil infernalement bleu, provoquent chez le Céleste les mêmes réactions de dégoût et d'horreur que nous verrons suscitées par le nègre bestial dans l'àme du guerrier de la Bonne Loi.
Et pourtant, malgré la ténacité de préventions favorables que nous retrouverons encore plus marquées quand il opposera les Perses à leurs rivaux, Gobineau a fait quelques découvertes