‹ La philosophie de l'impérialismeChapitre 118 sur 230 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

pétie8 de la lutte, que, loin d'oublier ce8 dernières, ils en exagèrent continuellement le souvenir (1). En sorte que la créature •effroyable et hhie finit par t apothéose, ce qui explique le déguisement noir de Gyrus peut-être. Mais dans VEssai c'était le blanc qui éprouvait une telle destinée, et cette interversion inattendue des rôles est vraiment surprenante de la part de guerriers si dédaigneux de ce qui n'était pas eux-mêmes. Nous y verrions volontiers, plus conséquent que Gobineau lui-même avec ses propres principes, le résultat de la prédominance rapide du sang noir dans les veines de Tlranien comme jadis •du Chamite : il aurait alors glorifié bientôt, avec une sorte de terreur sacrée, son plus direct ancêtre; mais en ce cas Thistoire arianc des Perses se clorait à son premier chapitre, et nous devons nous empresser de rejeter une telle supposition. Quelle que soit la raison de leur fortune surnaturelle, les djinns des Mille et une nuits sont bien les nègres autochtones, et, à qui en douterait, Gobineau offrirait de contempler les « cornalines de son cabinet» . Sur ces gemmes, les génies dyws sont toujours figurés dansant, a les jambes pliées, les bras avancés, les mains pendantes, dans Tattitude bestiale que réclament la plupart des danses africaines (2). » Voilà qui est convaincant.

Au total, nous n'avons fait qu'exagérer tout à l'heure, dans notre supposition irrévérencieuse sur la divinisation du djinn, des événements ethniques que Gobineau s'empresse d'avouer. Gomme il arrive après toutes conquêtes, dit-il, les dyws ne furent pas le moins du monde exterminés, mais se mélangèrent rapidement à leurs vainqueurs. Une fois de plus se révéla la terrible faiblesse du blanc pour la femme de couleur, qui est la cause réelle de la dégénérescence humaine. Gar, chose singulière, les femelles de ces dyws repoussants n'étaient pas tou^ jours laides, mais au contraire se signalaient souvent par un charme séducteur, ainsi qu'on le reconnut à vivre ensemble.

(2) Qa'eût dit le comte s*il avait appris que vingt ans après sa mort la bamboula nègre ferait fureur dans les salons de New- York et de Londres sous le nom de Cake Walk, ses attitudes bestiales à peine corrigées par les bienséances.

De plus, nous ravons annoncé tout à Theure, voici qu'à Faction jadis omnipotente du mélange s'associe maintenant à titre d'éclaircissement historique une influence purement sociale des races inférieures qui en diffère sensiblement. Les dyws, nous laisse entendre Gobineau, agirent dans Tlran non seulement par leur sang, mais par les habitudes de paresse et de mollesse dont ils favorisèrent le développement chez leurs maîtres : il accepte donc ici un nouveau ressort dans la philosophie de rhistoire, qui ressemble de façon frappante à Taction du milieu et ne touche plus directement à la race. En effet, nous apprenons qu'entouré désormais d'esclaves empressés le guerrier de la Bonne Loi négligea sans scrupules une quantité de soins matériels qui jadis ne lui semblaient pas au-dessous de sa dignité. La « fille » de la maison ne fut plus, selon Tétymologie ariane du mot, u celle qui trait les vaches (1), n mais au contraire « la jeune héritière iranienne se fit gloire de laisser des soins fatigants, communs ou vulgaires au travail des filles dyws... On cultiva plus de terre, on obtint plus de produit; de la richesse, on passa à C opulence^ et on employa ^es ressources à augmenter le nombre des dépendants afin d'accroitre l'ancien pouvoir et les respects qui s'y attachaient ^ . Ne croyons-nous pas lire inopinément un chapitre de Marx sur les origines du Capital, et l'action toute puissante des facteurs économiques dans l'évolution humaine? Bien plus, la religion, devenant, par ses prescriptions étroites sur les professions défendues, un obstacle à l'industrie, on s'avisa d'apprendre les métiers dégradants aux dyws, déjà impurs sans cela, en sorte que le progrès matériel fut aussi rapide que la décadence morale. Enfin, et c'est là une observation qui, cette fois, rappelle bien la manière habituelle de Gobineau, on vit les rois, comme cela a toujours lieu en pareilles circonstances^ constater que les gens de demi-sang étaient des serviteurs plus soumis, plus dévoués et surtout plus dépendants que les feudataires d'origine pure ; ils cherchèrent donc et réussirent à en tirer un certain nombre de

Tabjection. C'est encore le reproche de V Essai aux Konungrs germains devenus patrices ou consuls, et celui d'un Saint-Simon ou d'un Boulainvilliers à la monarchie d'un Louis XIV : s'ap* puyer sur la roture pour asseoir l'absolutisme .

LES 8CTTHBS TOURANIBNS

Ces dangers étaient fort menaçants pour l'avenir. Toutefois si, devant leurs pas, les Iraniens rencontrèrent les dyws, et bientôt, comme nous le verrons, les bâtards des dyws, les Sémites noircis, ils laissaient en revanche derrière eux, mais non pas tout à fait hors de leur portée, une source inépuisable de rajeunissement et de vigueur : véritable fontaine de Jouvence, dont Gobineau nous assure qu'ils usèrent durant tout le cours de leur histoire et dont la vertu miraculeuse manqua rarement de répondre à leur attente. Nous voulons dire l'ensemble des tribus arianes demeurées plus proches de la patrie originelle et mieux protégées contre les contacts dégradants, en un mot les Scythes, qui représentaient à cette heure lointaine le groupement, encore asiatique, des futures nations germaniques. Cette conviction est la raison d'être de Taryanisme oriental de Gobineau et la clef de VHistoire des Perses. Sans doute, il a fallu quelques sacrifices logiques pour l'asseoir. Nous avons lu dans VEssai que, sur la foi d'autorités scientifiques éminentes, l'auteur avait d'abord considéré les Scythes comme des jaunes apparentés aux tribus mongoles, mais qu'il avait trouvé dès lors quelque commodité à les blanchir, trahissant même, par la facilité de cette opération, l'analogie foncière de la psychologie blanche et de la jaune à l'heure des origines. Dans l'histoire iranienne, une difficulté nouvelle vient compliquer cette assimilation indispensable pourtant : c'est la tradition invétérée qui pousse les historiens perses à opposer brutalement le Touran scythique à l'Iran pur, comme si ces deux régions étaient peuplées de créatures plus étrangères

encore les unes aux autres que pouvaient Tétre dyws et guerriers de la Bonne Loi. Cette distinction a passé jusque dans la science européenne, où le Touranien fut longtemps considéré comme Tancétre des bruns enfants de Bohème (1) . ?4ous savons d^avance que Gobineau ne s'embarrassera pas pour si peu. Il tient du chevaleresque scrdar afghan Kandahary, Mir-Elem khan, que le mot « touranien » veut dire dans sa patrie homme de race noire, et non pas de race jaune (2). Il n'en faut pas davantage : cette divergence avec les autorités grecques suffit pour enlever au terme en litige tout caractère d'une désignation de race ; il est évident dès lors aux yeux de noire historien que Tlran l'appliquait tout simplement à ses ennemis du nord-ouest, remuants et gênants sans aucun doute, mais en somme frères par le sang des guerriers perses et demeurés, grâce à la feveur des circonstances, plus purs que les conquérants blancs déjà gâtés par leurs victoires.

Cette découverte de Gobineau, qui flatta singulièrement ses complaisances orientales et fut probablement Torigine de son entreprise d'histoire généalogique, se trouva fortement appuyée dans son esprit par certaines descriptions du Koush-Nameh^ ce poème du treizième siècle de notre ère qui représente Gyrus sous l'apparence d'un dyw, mais qui est devenu néanmoins bien cher au diplomate français pour l'indication précieuse que nous allons reproduire.

Après une longue et assez confuse énumération géographique des contrées voisines de l'Iran antique, dans laquelle Gobineau découvre néanmoins toutes sortes d'analogies, ingénieusement déduites, avec le mythe eschylien du voyage d'Io, le poète du Koush-Nameh conduit son lecteur vers un royaume scythique du voisinage de la Caspienne, dont la capitale, Bésila, est a un des séjours les plus brillants, une des places les plus fortes du monde v ; et c'est là un renseignement que, seul, il fournit parmi les annalistes persans.

(1) Et c'eat encore le nom qu'un disciple de Gobineau dont nous avons parlé, le docteur Hentscuell, dans Varuna y emploie pour désigner la race jaune.

Ici, le traducteur passionné du Koush^Nameh s'efforce d'abord •<l*atténuer dans notre esprit Tétonnement qui y pourrait nattre à la mention de ces splendeurs et de cette civilisation raffinée au sein de la froide Hyrcanie (1). D'après les ^ idées » que les tt modernes » se sont faites des Scythes et de leur prétendue barbarie, une pareille description d'une ville de Textrème Nord, à des époques aussi éloignées que celles dont il s'agit dans le Koush-Nameh, u a tout sujet de choquer la vraisemblance. » Mais le témoignage persan est confirmé de bien des manières. En premier lieu, les Grecs ne pensaient pas des Scythes autant de mal que nous; et cette insinuation est amusante, car elle suppose que nous possédons sur les Scythes des préjugés personnels et des données différentes de celles que nous ont fournies les historiens helléniques. Mais voilà qui est plus spécieux encore : Hérodote parle de ces peuples avec une estime respectueuse et vante leur justice, ce qui, dans le langage du temps, s'applique mieux a à la régularité des institutions qu'on remarquait chez ces peuples qu'à des notions générales et naturelles d'équité n . Cet argument est un pur jeu de mots.

Quoi qu'il en soit de la civilisation de Bésila, le Koush- Nameh nous apprend qu'on y professait la même religion que dans l'Iran, c'est-à-dire, conclut le comte, celle de la patrie commune des premiers Arians, et ce fait est » l'un des plus importants de l'histoire du monde m , car il explique l'ie/entité (?) des opinions de nos aïeux germains, descendants des Scythes touraniens, avec les doctrines premières de la Perse et de l'Inde. Dans ces conditions, Bésila ou quelque ville voisine ne serait-elle pas la cité JCAsgard{^)^ forteresse des futurs Scandinaves, séjour radieux où, nous le verrons plus tard, Gobineau aimait à placer ses propres ancêtres directs en ligne paternelle? Quelle surprise et quelle joie, quelle a image séduisante » , que de trouver ces demi-dieux germaniques, les Âses, en relation avec l'Iran chevaleresque, fournissant à plusieurs reprises des épouses aux Grands Rois et, d'après le

22g LE COMTE DE GOBINEAU

Shah^Namehj engendrant la mère de Férydoun aussi bien que celle de Gyrus (I), que le Koush-Nameh a, par contre, la malheureuse inspiration de donner pour une dyw; mais Gobineau néglige ce trait de son auteur favori. La psychologie de ce dernier conquérant va nous renseigner, d'ailleurs, sur Testime respective que son historien accorde aux deux races dont il est issu, la scythique et Tiranienne (2). Hérodote raconte qu'un des chevaux blancs sacrés qui couraient libres dans les rangs de Tarmée s'étant noyé dans le Gyndès, afBuent du Tigre, Cyrus jura de châtier la rivière coupable et de Thumilier pour jamais : il la fit, en e£Fet, détourner par un système de canaux qui n'y laissa qu'un étiage insignifiant. Plus tard, quand Xerxès en marche pour son expédition hellénique fera corriger l'Hellespont de trois cents coups de fouet, Gobineau révoquera en doute la véracité de cette anecdote, a qui ressemble à une calomnie grecque (3). » Par une de ces contradictions dont il est coutumier, il fait pourtant à Gyrus, d'une action tout à fait analogue, un mérite religieux et un titre de noblesse. Sans doute, dit-il, rien n'était moins conforme aux notions de la théologie mazdéenne (irano-sémitique), même la plus ancienne (4), qu'une telle vénération du cheval et surtout qu'une offense à l'eau, élément sacré par excellence : l'Iran devait y voir une impiété au premier chef, a Mais, si F on se place dans tordre des notions scythiques, il n'en est plus ainsi, et Gyrus venge noblement et justement un des êtres les plus vénérables du monde. Le cheval de guerre mérite toute attention, tout respect : on ne saurait trop faire pour lui. En outre, l'honneur du chef a le droit de s'en prendre à qui que ce soit au monde : il se sent à la hauteur du respect et de la vénération universelle. » Loin de faire tort à ce héros, son acte puéril doit nous fournir, au contraire, une induction de plus en faveur de son origine à demi scythique, et, en tout cas, l'on voit nettement par ces

(2) Qu'il fût UD métif, c*ett ce qui est certain : un « mulet ■ , disaient avant sa naissance les présages rapportés par les auteurs grecs.

(3) T. II, p. 184.

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