CHAPITRE II
ces supériorités éclatantes, Gobineau se croit obligé, sans grande conviction, d'associer une infériorité unique : les blancs se montreraient dans la lutte pour la vie beaucoup moins doués que les jaunes et les noirs sous le rapport sensuel,mais ils n'en seraient que u moins sollicités et moins absorbés par Faction corporelle ». Est-ce dont bien une ombre au tableau ? Elle est en tout cas pénétrée de rose plutôt que de noir, comme les préfère la coquetterie peu clairvoyante de certains modèles féminins. Nous reviendrons sur cette physionomie, qu'on se trouverait embarrassé cette fois de résumer par un mot, malgré l'abondance des superlatifs qui l'illustrent. S'il fallait pourtant le faire, ce serait, croyons-nous, non celui d'apogée ou de a grandeur » ^ comme paraît le désirer l'auteur, mais bien plutôt celui de juste milieu, si exécré des romantiques de sa sorte, ou même celui d'opportunisme, non moins honni en son temps, qui semblerait le plus convenable. Juste milieu entre les deux extrêmes noirs et jaunes : passionné sans excès pour des choses dignes d'amour, utilitaire sans bassesse et sans sacrifice de la liberté individuelle au bien-être social, tBl apparaît le blanc sous la plume de Gobineau. Et les partisans d'une égalité possible entre les races humaines pourraient à bon droit lui faire observer qu'il les peindra bientôt toutes trois fort analogues dans son exposition historique, en signalant seulement chez deux d'entre elles des outrances qui ont retardé leur évolution, progressive, en réservant à celle qui s'est montrée la mieux douée dans le passé le monopole de l'équilibre heureux entre les diverses impulsions qui sollicitent l'àme humaine. Opinion qui est sans doute assez près de la vérité.
Toutefois, une pareille précision de vues est loin d'appartenir à notre psychologue, et ce serait fausser sa pensée fondamentale que d'en annoncer sous cette forme le développement dans VEssai, Il demeure entendu que la race blanche garde au contraire le privilège d'une suprématie évidente et d^tine mission divine. Et ne nous étonnons pas trop de nous heurter d'abord à quelques difficultés en ces subtiles matières : les nombreux exemples empruntés par l'auteur de VEssai à
rhistoire universelle éclaireront seuls la réalité de sa pensée^ à mesure qu^ils se presseront dans les chapitres narratifs de son œuvre. Voilà cependant les trois grandes familles humaines, en possession de leur caractère propre, prêtes à entrer en con* currence sur la surface du globe à Taurore des âges historiques. Observons encore que, pour brasser à son aise ses mélanges fondamentaux et trouver des raisons claires aux. événements les plus mystérieux, Gobineau a soin d'étendre préalablement sur le monde entier, ici une couche noire, là un enduit jaune, presque partout même, et c'est évidemment la préparation la plus favorable, une superposition de ces deux teintes; ceci fait, la race blanche, venue d'ordinaire en conquérante, n'aura plus qu'à modifier différemment ces assises ethniques, suivant les circonstances et les lieux. C'est ainsi qu'on nous invite à admettre dès l'origine du monde une immense diffusion de la famille noire vers le sud : toute l'Afrique, toute l'Asie méridionale, sont d'abord couvertes de nations mélaniennes. Pour les jaunes, qui, par une hypothèse gratuite et justement combattue dès son apparition, viendraient d'Amérique à travers le détroit de Behring, ils auraient rencontré, dans leurs migrations asiatiques, les nations blanches^ cantonnées sur les hauts plateaux du centre de cette dernière partie du monde ; et alors, ruisselant sur les flancs d'un obstacle pour eux insurmontable, ils inondèrent d'une part la Chine, de l'autre l'Europe tout entière, où nous les retrouverons ultérieurement.
Au contraire, les futurs organisateurs de tout empire durable, les blancs, sont à cette heure établis dans une région fort limitée, celle de l'Indou-Koush, et c'est dès lors un merveilleux spectacle qu'ils offrent au regard du croyant aryaniste. Affirmant en effet une conviction que l'on retrouve, sans l'excuse de sa date ancienne, chez quelques-uns de ses disciples, Gobineau proclame que ces peuples élus a n'ont jamais connu la barbarie » . Dès leurs premiers pas dans le monde, ils se montrent relativement cultivés et en possession des principaux éléments d'un état social supérieur : ils vivent dans de grands villages ornés de pyramides, d'obélisques, de