‹ La philosophie de l'impérialismeChapitre 120 sur 230 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

valeur morale respective des moyens. Les industries les plus notoirement avilissantes pour ceux qui s'y livrent, les genres de commerce les moins propres à relever Thomme, toutes les façons de spéculer sur les passions, les vices et les faiblesses des multitudes ont plu à Tesprit de lucre, à la soif de bien-être et de feste de ces populations abâtardies; la seule et unique fraction de Thumanité qui ait considéré le travail comme une vertu ennoblissante, comme un acte religieux, et flétri la paresse comme un vice dégradant fut la race ariane (1), la partie sémitique ou finnique n'ayant jamais accepté la contention d'esprit et de corps que comme la vengeance la plus terrible dont le ciel ait pu s'aviser pour châtier les crimes des humains, et ayant tiré de cette doctrine « le droit d'appliquer indifféremment des efforts toujours regrettés à n'importe quel genre d'occupation ». Cette fraction-là, m de beaucoup la plus nombreuse, est tombée d'accord avec elle-même quelle était le plus digne déloges et de sympathie (2) » . Voilà de l'excellent Gobineau; jamais son style n'a montré tant de hauteur mordante, ni sa pensée tant de prévention aveugle. Plus monstrueuse encore est cette formule qui résume l'impression du comte sur les religions primitives des deux races qu'il se plaît à opposer : la prière est ariane et les enchantements, sémitiques! Non pas, s'il vous plaît : les Arians furent d'abord fort préoccupés des enchantements aussi bien que tous les peuples primitifs^ dont les initiales notions religieuses ont partout un air de famille (3) ;

(i) C'est à peu près une contre-vérité. Voyez Lacédémone et Tanecdote que nous avons déjà citée sur l'oisiveté obligatoire du (juerrier Spartiate.

(3) Il est curieux de noter que quelques années plus tard, et, par une singulière coïncidence, à propos de la littérature persane (le Shanameh dans set Mélange* tt histoire et de voyages), Renan écrivit précisément le contraire. « La mafrie, si antipathique aux peuples monothéistes (c'est-à-dire à ses yeux sémitiques), qui y voient non sans raison une impiété, une façon de disposer de la nature sans l'aveu de Dieu, est au fond de toute la théologie indo-européenne. Lisez les Tautras de Tlnde, les Tables eugubines. Ces singulières recettes pour forcer Dieu viennent toutes d'une même idée, c'est que l'homme commande à la nature et réussit par certains procédés à prendre le rùlr que le monothéisme attribue à Dieu seul... En tout cas, les deux antipodes du monothéisme sont bien la science et la magie, toutes deux rendant la prière inutile. •

â34 LE COMTE DE GOBINEAU

Ton ne saurait en aucun cas distinguer, lors de ces débuts pénibles de la pensée métaphysique, d'une part un trésor de poésie, de Taulre un abime de perversion, sous peine d'en venir à des sophismes de ce genre : « Dans le culte arian, les sacrifices et les cérémonies rituelles constituaient des hommages et des marques d'adoration dont les dieux avaient le droit de se montrer jaloux, » Dans le culte sémitique, ■ ces mêmes sacrifices exerçaient sur les puissances célestes une action savamment combinée à laquelle celles-ci n'échappaient pas. M Ici un Dieu ion, là un Dieu fort et capricieux. Et, à l'image de leur dieu, les Àrians seraient, en effet, beaucoup plus doux, plus modérés que les Sémites, à ce point qu'après la révolte de Babylone contre Darius ils crucifièrent seulement trois mille hommes (1) : ce n'est vraiment pas la peine d'en parler et la « douceur iranienne » demeure un des thèmes favoris de VHistoiredes Perses. Aussi, de si ingénieuses oppositions alimentant ses antipathies théoriques, notre auteur est amené à retirer en définitive Tune des concessions de VEssai vers laquelle il ne laisse pas de pencher encore parfois (2j, l'origine commune des Sémites et des Arians. Il serai t/ieur-^/re dangereux, conclut-il, d'admettre que cette identité ait été entière au début, et que le mélange survenu dans les veines des descendants de Sem par l'action des populations noires autochtones ait suffi à lui seul « pour donner à leur intelligence une direction si complètement étrangère à celle qui parait avoir été naturelle aux Arians (3) » .

Quoi qu'il en soit de la supériorité de ces derniers, presque à leur premier pas dans le monde, aussitôt après le fabuleux empire des Djemshidites, les Iraniens de la Bonne Création commencèrent par subir pour mille ans (moins un -jour) la domination sémitique personnifiée dans leurs traditions légendaires par le règne du chef assyrien Zohak. Il faut même noter ici que, si Gobineau n'avait pas l'intention de poursuivre à

(i)T. II, p. 98. L'antisémitUme de notre temps ne célèbre-t-il pas, lui aussi,, l'Aryen « bon garçon » et trop indulgent à ses exploiteurs ?

tout prix et pour longtemps encore son roman aryaniste sur le sol de riran, il devrait de bonne foi en interrompre dès à présent le développement. A quel autre peuple accorderait-il que mille ans d^une domination étrangère et antagoniste lui ont laissé le sang assez pur pour être susceptible encore de quelque réveil? Un argument spécieux vient pourtant le tirer d'embarras : si les Iraniens réduits en esclavage ont conservé la mémoire des débauches monstrueuses de Zohak, le roi sémite, s'ils le représentent les épaules dévorées par deux serpents bourgeonneant de sa propre chair, d'autre part, ils n'ont pas gardé mauvais souvenir de ses ménagements pour l'honneur conjugal de ses sujets de la Bonne Loi. Zohak u a toujours respecté la vertu des femmes iraniennes (1) » , et c'est ce renseignement précieux qui fut transmis à Gobineau par un cavalier nomade de la tribu des Kourbatjehs, Mohammed-Taghy. Admettons donc que les dames de la Perse n'eurent point trop à souffrir des empressements de leurs vainqueurs, mais il est un fait avoué par notre auteur lui-même, c'est que l'Iran se laissa tenter de bonne heure par le grandiose spectacle de la civilisation sémitique (2), choquante par sa démoraUsation profonde, autant que séduisante par sa force redoutable, par la discipline et la cohésion des populations assyriennes. Les armées permanentes et obéissantes de Zohak avaient vaincu les paladins des premiers empereurs de l'Iran, les Djems, comme plus tard les légionnaires trappus subjugèrent d'abord les Germains trop amis du combat en ordre dispersé. L'Iranien a dut penser que l'organisation inventée par ses aïeux était loin de donner les beaux résultats dont il admirait les fruits chez ses voisins de l'Ouest» . A distance, il n'apercevait pas l'impiété fondamentale, le pouvoir absolu de 1» force sans autre contrepoids que la force elle-même, l'absence de droits chez le gouverné, la discipline de fer. Il ne réBéchissait pas à la noblesse des institutions qu'il allait perdre : il ne se souvenait plus que, chez lui, le roi avait à respecter à la fois les droits des.

(J) T. I, p. iW.

dieux et ceux de son peuple; que la puissance souveraine, contrôlée parles grands, était partout limitée, et par le pouvoir féodal, et par les lois religieuses ; que le père de famille était un personnage si vénérable qu'il était lui même son prêtre, et que, dans cette société libre, la moralité était si haute, la notion de Tindépendance, du droit personnel, si vaste, que rien ne pouvait les embrasser ni les contenir! Voilà un bel hymne à la société ariane, en attendant que Gobineau accorde sa lyre pour célébrer l'organisation sémitique, comme nous le lui verrons faire tout à Theure, quand il aura un peu oublié cette précédente inspiration de sa muse. Pour Tinstant il est encore tout entier au regret de voir les Arians séduits par le vice et désertant la vertu : c'est que, dira-t-il plus tard (l), s'ils tenaient à l'immutabilité de leurs institutions politiques, par une tnconséquence naturelle chez des hommes libres, ils aimaient et recherchaient les nouveautés dans les idées, dans les mœurs, dans les habitudes, sans apercevoir les dangers auxquels les exposait cette imprudence. Plaintes trop justifiées par le spectacle de rhistoire et que nous verrons plus d'un disciple de Gobineau reprendre à son compte pour pleurer sur les Germains égarés par le voisinage latin.

Une première réaction se produisit cependant dans les rangs du peuple pur après mille ans (moins un jour) de patience, et la cause principale en aurait été l'Impiété sémitique, u La population d'Ispahan ne supportait qu'avec colère les sacrifices humains, imposés par Zohak (2), » écrit imperturbablement Gobineau, qui paraît avoir oublié déjà tout ce qu'il a concédé quelques pages auparavant sur l'origine essentiellement ariane de cette institution. En général, l'antagonisme des deux religions était trop marqué : l'Iranien, mazdéen, voulait exposer ses morts, et il les offrait en pâture aux animaux des champs et aux oiseaux de l'air. Au contraire, l'Assyrien, prêt à souiller sans scrupules le sein vénérable de la terre, inhumait les siens. Il faisait pis : il pratiquait les embaumements, sources de mille

(i) T. II, p. 47.

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