CHAPITRE II
ajouterait un spectateur moins prévenu, les conséquences économiques et sociales de la civilisation matérielle grandissante.
Né sous Gyrus, ce fut principalement sous les Acfaéménides que se développa le système administratif des satrapies. Hérodote nous raconte le conseil délibératif tenu, au lendemain même de l'élévation de Darius, par les sept seigneurs perses vainqueurs de Smerdis le Mage, afin de déterminer la forme du futur gouvernement de Tempire; et Gobineau donne une interprétation caractéristique de cette mémorable discussion constitutionnelle. On se trouvait, dit-il, à un tournant de l'histoire iranienne, car il s'agissait de concilier autant que possible Arians et Sémites. L'isonomie (égalité des droits), motion d'Otanès, était-elle à admettre? Sans aucun doute pour une partie des intéressés; les Iraniens de vieille souche, ou mieux encore ceux qui se réclamaient parmi eux d'une origine scythique devaient la comprendre dans tous ses avantages et la préférer, bien qu'ils fussent loin de la concevoir à la manière grecque, les villes n'étant rien chez eux, et les campagnes, tout. Il ne s'agissait pas, comme à Athènes ou à Argos, d'une communauté de citoyens décidant de tout sur un agora, en présence de métèques et d'esclaves impuissants, mais d'un peuple de propriétaires ruraux, de seigneurs féodaux, maîtres chez eux à différents degrés et obéissant à des lois coutumières que personne n avait qualité pour changer; l'isonomie toute ariane qu'ils concevaient ne pouvait donc convenir à la majorité sémitisée des sujets de l'empire.
Quant à l'oligarchie, amendement de Mégabyze, c'était manifestement le gouvernement par les grands feudalaires réunis en conseil, quelque chose comme cette cour des pairs que rêvait encore le duc de Saint-Simon; et il faut admirer ici combien Gobineau se montre plus indépendant, plus égalitaireau sens arian du mot, que le grand seigneur de Versailles. Évidemment, dit-il, cette doctrine n'avait aucune chance de succès; les hommes libres. Iraniens et Scythes, devaient la repousser avec horreur, tandis que d'autre part les Occidentaux sémitiques, désireux d'un maître unique, n'y pouvaient rien comprendre.
La monarchie fot donc préférée, mais il est à remarquer que, dans Feictension qu*on allait lui donner, extension que tétat des choses rendait inévitable , chacun des membres du conseil délibératif, Darius lui-même, qui en profitait, savait tout ce qu'un Arian y trouvait de répugnance^ et que, suivant la tradition, le roi n'avait droit qu*à une sorte de présidence au milieu des autres chefs '1^. Aussi, des exemptions, des privilèges, des garanties de dignité et d'indépendance furent-elles stipulées en faveur de ceux qui avaient délivré Tlran de la domination des Mages chaldéens.
A part ces concessions légères, imposées à la monarchie des Achéménides par les débris des grands lignages arians, afhiblis au cours des siècles, le gouvernement passa dès lors aux mains des satrapes^ délégués directs du roi, qui développa tant qu'il put leurs attributions. La société iranienne faisait peu de chose pour ses rois et ne trouvait pas en elle les moyens défaire davantage. Une fidélité militaire exacte, mais limitée aux courtes périodes de service actif; une obéissance conditionnelle, que restreignait le prestige de ces lois immuables auxquelles les souverains devaient être les premiers soumis, et qui constituaient l'autorité suprême dans la nation; un respect qui s'adressait plus au sang et à la famille du monarque qu'à luimême, voilà ce que le vassal iranien pouvait el , bien plus, « ce qu'il voulait donner [2). « Les populations sémitiques, au contraire, plus savantes, plus intelligentes des choses de la vie, plus industrieuses et plus riches que les nobles militaires de l'Est et que les vassaux agriculteurs de ces derniers, offraient une soumission complète, absolue, au libre arbitre du souverain et ne demandaient en retour que la protection, la paix et le moins possible d'occupations guerrières. De son côté, le Grand Roi, devenu souverain de l'Occident sémitique, voulait plus d'obéissance, et elle était évidemment devenue nécessaire, dit Gobineau, par une concession aux exigences du milieu et du moment qu'il n'eût peut-être pas consenti dans VEssai. Aussi les sujets
[i) T. II, p. 17.
(2) T. Il, p. 39.