‹ La philosophie de l'impérialismeChapitre 130 sur 230 · CHAPITRE II S · texte numérisé non relu

CHAPITRE II S

-se mettant d'accord que pour mal faire ou se tirer d'un mauvais pas. Le voisinage des Perses, leurs alliés, les affole d'abord de terreurs « entièrement imaginaires ». Car vit-on jamais compagnon plus débonnaire que Texcellent Tissapberne, qui va fournir une frappante illustration de la fameuse « douceur iranienne » ? Le chef asiatique, « avec sa bonhomie habituelle (1), « et même a plus affable que jamais (2) w , fait bien mettre à mort quatre généraux grecs, vingt capitaines et deux cents soldats qui avaient répondu à une invitation amicale de sa part. Mais cela ne compte pas aux yeux de Gobineau; il persiste à nous affirmer que son Iranien n'en voulait pas aux autres Hellènes, et que ceux-ci avaient le plus grand tort de s'effrayer. Ainsi Venise punit plus tard le seul Carmagnola et n'inquiéta pas ses subordonnés. Sans doute, objecterons-nous, mais on ne peut vraiment reprocher à Xénophon d'avoir ignoré ce précédent futur. En tout cas, il se trompait dans ses alarmes ridicules : « ce coup frappé, l'harmonie la plus parfaite se serait rétablie sans peine entre les satrapes et les bandes, si la peur dont celles-ci étaient travaillées depuis Cunaxa ne les avait poussées à des extravagances qui les couvrirent d^une gloire immortelle {2). » En effet, se croyant menacés sans aucun sujet, les malheureux, a toujours préoccupés non d'un danger présent assez petit, mais d'un danger futur qu'ils se représentaient comme accablant, » s'enfuirent vers leur patrie sans regarder derrière eux. Tissapherne, charmé d'en être débarrassé, les poursuivit mollement, et ils ne trouvèrent de périls à courir que quelques rencontres avec les intrépides tribus du Kurdistan, arianes pour la plupart. Encore n'eurent-ils jamais sérieusement affaire qu'à des montagnards surpris et fâchés de les voir, mais satisfaits dès qu'ils avaient quitté les limites de leur territoire. Et ils étaient dix mille parfaitement armés, et tous homme de guerre par profession! Voilà une caricature bien plaisamment tracée, et Gobineau persistera jusqu'au bout dans son parti pris sur la bravoure ionienne. Car il voit des héros

1) T. II, p. 319,

1) T. II, I v«) T. II, I (3; T. II, I

du même genre que ceux de tAnabase dans ces stipendiés grecs qui prennent avec le temps une place de plus en plus grande sur les rôles des armées persanes. La presque totalité de ces capitaines étrangers étaient « des butors effrontés, des pillards sans conscience et sans entrailles » ; mais « on avait admis à Fétat de lieu commun que ces gens avaient appris un métier fort difficile et qu'eux seuls le pouvaient exercer, parce qu'ils avaient grand soin de ne pas savoir autre chose » .

Arrêtons ici la peinture de Tignominie grecque, en remarquant que ces lignes ont été écrites peut-être, publiées en tout cas sans modification par Gobineau après sa mission à Athènes (1864-1868). Il est même vraisemblable qu'il dut retarder par prudence jusqu'à la fin de son séjour près de l'Acropole l'apparition de VHistoire des Perses (1869). Car, offenser les héros de Plutarque, c'est déjà toucher au point sensible les sujets du roi Georges, qui n'auraient pas pardonné ses sarcasmes à notre ministre plénipotentiaire ; et, de plus, les Grecs modernes ne sont pas moins maltraités à l'occasion dans son ouvrage que leurs prédécesseurs sur le sol balkanique. Ce n'est pas à Constantinople seulement que Gobineau retrouve maint écho des traditions iraniennes d'étiquette et de gouvernement. « Dans le royaume hellénique, tout chrétien qu'il est, tout européen qu'il aspire à devenir, des traces vraiment persanes se font encore apercevoir dans les noms, dans les mots, dans les choses et même dans les mœurs. » Il est vrai que, de la part de son auteur, si fort indécis sur les apports sémitiques et sur les survivances arianes dans la psychologie iranienne, ce rapprochement pourrait passer à la rigueur pour un compliment. Maïs voici qui est plus nettement ironique; il s'agit d'établir que les Orientaux, gênés par leur imagination grossissante, n'ont aucune capacité de calcul précis ou d'appréciation de sang-froid. J'ai vu, dit notre représentant (1), se former à Athènes un corps de volontaires destiné à Candie, sans que personne ait jamais pu savoir si ce corps qui paradait sous les yeux de tout le monde était fort de six cents hommes ou de

(1) T. II, p, lit.

Page 1