CHAPITRE II
blâmé Alexandre du changement de son attitude et les a rhéteurs de tous les temps h ont considéré cette façon d'agir comme une preuve que les grands esprits succombent à rivresse de la fortune. Mais il eut raison de se montrer a rhomme de la fusion » . Fallait-il donc imposer à Tlran les a lois brutales de Lycurgue avec leur pratique éhontée » ou a les lois sentimentales de Solon avec leurs applications démagogiques » . Pourquoi introduire de pareils ferments d'anarchie dans la populeuse^ florissante^ savante et vieille Asie (1)? Qui ne verrait que Tantihellénisme de Gobineau lui fait oublier en ce lieu jusqu'à son antisémitisme, et qu'ayant jadis montré à satiété la vieille et savante Asie corruptrice de la Grèce, il nous présente soudain l'exemple de la Grèce comme dangereux pour la florissante Asie.
Mais écoutez la scène du meurtre de Clitus. Ce frère de la nourrice d'Alexandre était particulièrement aimé da roi et commandait Tune des deux divisions des hétaires. Il avait pourtant de longue main l'habitude, quand il se trouvait avec les autres chefs, de dénigrer son bienfaiteur à cœur joie. C^ était la maladie grecque (2), Un jour, à la table du souverain, se trouvant « plus ivre que de coutume » , il prétendit démontrer que les exploits accomplis en Asie appartenaient bien moins à Alexandre qu'aux Macédoniens, dont le courage avait tout fait. Et s'exaltant de plus en plus il poursuivit : « Voilà cette main qui t'a sauvé du Granique. Dis ce qui te platt, mais n'invite plus désormais d'hommes libres à ta table. Contente-toi de barbares et d'esclaves pour baiser le bord de ton habit et adorer ta ceinture. » On sait le reste, et qu'Alexandre, fou de colère, arracha la lance des mains d'un garde du corps pour en percer l'audacieux protestataire. N'importe, c'était là une belle scène d'indépendance ariane, et Gobineau devrait frémir d'aise à de si nobles accents, qu'il n'a pas même l'excuse de croire sincèrement helléno-démocratiques, puisque les Macédoniens sont des Arians à ses yeux. Malgré tout
(1) T, II, p. 406.
(Î)T. II,p. Aîl.
il les dira maintenant Grecs, c'est-à-dire méprisables, et plaindra Tinfortuné despote, a Être un héros, le plus grand des hommes, avoir soumis et réglé l'Europe et TAsie... et ^e voir harcelé comme une bête fauve par les injures, les grossièretés et les opprobres d'un soldat ivre, interprète maladroit mais 5mcère de l'esprit d*envie et de basse opposition répandu dans le camp, ce n'était pas possible... En principe Alexandre était dans son droit, dans la justice : c'était une fois par hasard la grandeur mettant le pied sur la bassesse, et, pour la rareté du fait, il n'y a rien là que de très beau (I) ! » Les pareils de CHtus méritaient-ils donc quelque ménagement pour leurs pr^/enribfts^ soldatesques et pour ce qu'il leur plaisait de nommer la liberté grecque. Le sophisme est vraiment ici trop visible : écrire partout tt soldatesque » au lieu de » féodal v , « grec » au lieu de « macédonien v , voilà le secret pour transformer la noblesse blanche en abjection nègre, l'aryanisme en sémitîsme, et un preux du Nord de l'Hellade en un condottiere du Sud.
Plus puéril encore sera le plaidoyer de Gobineau en faveur des prétentions divines de son favori. Car il nous déclare tout d'abord qu'Alexandre se croyait sincèrement dieu (2), et trouvait en se contemplant lui-même des raisons si fortes et si personnelles de penser ainsi, que nul être au monde ne pouvait en avoir de pareilles. Si nous songeons que ce privilège était accordé volontiers dans VEssai aux héros arians des premiers âges, nous concéderons que le roi de Macédoine semble bien digne, en effet, d'hériter d'une pareille fortune, même après l'heure des mélanges, et cette appréciation aura du moins à nos yeux le mérite de la franchise. Pourquoi donc, un peu plus loin, oubliant, selon son habitude, ses précédentes déclarations, notre homme va-t-il soudain plaider les circonstances atténuantes et assimiler de son mieux les honneurs divins réclamés par le « fils d'Ammon » à une simple formule de politesse? Avec quelle amusante mauvaise foi d'enfant pris en défaut et niant contre l'évidence, que l'on en juge par ce qui
(i) T. II, p. 428-4S4.
(î) T. II, p. 387.
suit! Il insinue tout d'abord qu'Alexandre « désirait » ces hommages religieux, mais ne les «imposa pas » ; que d'ailleurs les Grecs l'eussent satisfait plus volontiers sur ce point que les Perses, puisqu'ils rendaient sans scrupules de tels honneurs aux morts illustres, aux athlètes défunts du stade même, et que toute la question était pour eux de savoir si on pouvait faire une exception en faveur d'Alexandre vivant; tandis que chez les Perses une telle profanation répugnait également aux partisans de l'antique doctrine de l'Iran et aux mazdéens de religion modernisée. Aussi bien, tout ce qu'Alexandre réclama de ses sujets, Grecs ou autres, ce fut, non pas un culte véritable comme le crurent les premiers dans leur orgueil, mais simplement la «prosternation » (1). Or, la prosternation n'était qu'une formule d'urbanité en Asie, n'y avait pas d'autre sens que «je suis à vos pieds », ou encore « votre serviteur», et constituait en un mot le salut usité dans la bonne compagnie. Les Assyriens en avaient répandu l'habitude, et comme ils avaient longtemps passé pour les arbitres des belles manières^ on leur avait emprunté autour d'eux cette coutume . Quant aux faits que les Assyriens étaient des Sémites, à l'Âme rampante, il vaut mieux n'y pas songer pour le moment; nous sommes tout à la joie d'avoir expliqué un malentendu regrettable. Ce sont les Grecs qui ont mal compris leur héros, et ce qui n'était chez lui que simple exigence de maître de maison sachant vivre. « En voyant les Macédoniens et les Grecs lui refuser un acte de déférence devenu (tailleurs assez banal^ les Asiatiques pouvaient en induire que le Grand Roi n'exerçait pas sur tous ses alentours indistinctement une égale autorité (2). » Tournons quelques pages, et voici pourtant de nouveau l'aveu sans ambages des aberrations du prétendu fils d'Ammon. Il avait « le sens du divin » et voulait qu'on le crût dieu, « parce qu'il était convaincu de l'être. « Les devins l'entouraient; nuit et jour avaient accès dans sa tente quelques-unes de ces femmes prophètes, dont YEssai nous a dit l'hystérie finnoise ou méla-
(i) T. II, p. 4S5 et suîyantet.
{«)T. II,p.*65.
26i LE COMTE DE GOBINEAU
nienne. En un mot, Alexandre était ivre de Dieu^ et les Asiatiques, « toujours préoccupés de cet ordre d'idées, Tont reconnu pour un des leurs. » Triste honneur qu'une telle naturalisation pour un héros de Taryanisme (1) !
C'est un curieux problème psychologique que cette approbation obstinée des faits et gestes d'un grand homme évidemment déséquilibré. En cette circonstance plus encore qu'en toute autre» notre fantaisiste écrivain perd de vue la logique et se complaît dans l'incohérence. Douze ans avant l'apparition de VHistoire des Perses^ appréciant Y Histoire grecque de ce même Grote que Gobineau récuse pour ses sentiments philhelléniques, Mérimée le trouvait plutôt sévère, mais juste malgré tout, envers la mémoire d'Alexandre. « A ses yeux, il fut seulement un grand destructeur, comme Attila, Gengiskhan et Tamerlan; et, si nous le mettons au-dessus de ces terribles fléaux de l'humanité, c'est peut-être parce que notre éducation occidentale nous a laissé une admiration traditionnelle pour les vertus chevaleresques. Dans Alexandre, nous voyons le type accompli de ces preux du moyen âge à qui nous passons tout en faveur de leurs beaux coups de sabre, » Il y a certainement quelque chose de ce sentiment au point de départ de l'enthousiasme de Gobineau, qui, tout jeune encore, avait fait d'Alexandre le héros d'une tragédie en cinq actes dont nous reparlerons. Plus tard, malgré le progrès de ses théories ethniques, la seconde partie de la vie du Macédonien ne lui parut pas inconciliable avec la première, surtout en conséquence de cette illusion d'optique, née de son séjour en Asie, dans laquelle il s'est complu jusqu'à se fausser le regard, et qui lui montre à présent la Grèce odieuse jusque dans ses
(1) Par un assez singulier contraste, un penseur que Gobineau jugerait à bon droit fort sémisé, Spinoza, 8*est servi précisément de Texemple d'Alexandre pour condamner cette inspiration politique familière aux tyrans usurpateurs et qui les porte li se donner pour enfiants des dieux. Alexandre, dit-il, le fit surtout pour les Perses et les Indiens, tandis qu'il cbercbait li s'en excuser auprès de ses Macédoniens. « Mais ceux-ci étaient trop éclairés pour être dupes, et il n'est pas d'hommes (ii moins qu'ils ne soient entièrement barbares) qui se laissent tromper si grossièrement et qui, de sujeU, consentent à devenir esdaves et à renoncer à eux-mêmes. » [Tractatut theoIogico-potiticuSf cb. XVII.)