‹ La philosophie de l'impérialismeChapitre 141 sur 230 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

nier que ces lignes sévères ne contiennent une critique justifiée des méthodes trop souvent appliquées par notre aryaniste aux sujets les plus divers. A ses yeux, comme à ceux de ses professeurs orientaux, la contradiction logique n^existe pas, la passion seule voit juste, et c'est le secret de bien des traits de caractère que nous aurons encore à découvrir dans sa complexe personnalité. Ajoutons, pour être juste, que ces défauts réels ne devaient nulle part saillir davantage que sur le terrain de Térudition exacte. Il perd là tous ses avantages, tandis que, dans les études psychologiques, la méthode passionnelle et intuitive peut donner parfois des résultats au moins curieux et suggestifs, dévoiler des horizons que la raison serait plus paresseuse à entrevoir et plus lente à explorer.

Enfin, nous pensons qu'il est à propos de joindre à ses écrits d'inspiration asiatique un Essai philosophique que noire ministre à Athènes rédigea en allemand, durant Tannée 1867, et publia en 1868 dans Idi Zeitschrift f tir Philosophie und philosophische Krilik (volumes 52 et 53) sous ce titre : Recherches sur différents phénomènes delaviesporadique. Il donne expressément ces pages comme un appendice nécessaire à l'épilogue de V Essai sur l^ inégalité des races j qui n'a jamais été bien compris parles lecteurs. Nous avons vu en efiFet que les considérations apocalyptiques qui terminent son ouvrage de jeunesse firent grand tort à l'impression d'ensemble laissée par cette vaste synthèse : jelles furent raillées et facilement réfutées. Or l'auteur avait eu, dit-il, l'iDtention d'y établir (1) l'existence d'une àme véritable de la race, vivant de sa vie propre et possédant une individualité définie. Ainsi Fechner rajeunissait alors pour l'Allemagne philosophique la vieille doctrine babylonienne qui attribue des Ames aux planètes et aux corps célestes. Par une sorte de réalisme, renouvelé du moyen âge mystique, qui fut disciple lui-même de l'Orient par Alexandrie et les Arabes, le comte prête expressément la vie aux concepts abstraits que le nominalisme de la philosophie moderne a ramenés à leur juste portée. Om/ie con^ cipiendum vivit^ et la vie a sporadique » est cette sorte d'exis-

(i) Voir Euai, t. II, p. 546.

tence spIriUque, dégagée des liens de la matière, que mènent dans i*azur les créations de Tintelligence humaine. Car si ellesapparaissent en effet vers la fin de VEssaiy il faut constater que Gobineau a singulièrement précisé et développé ces idées fumeuses par le commerce des sages de Téhéran et les conversations de Mulla Lalazar, sinon par la lecture de cet Hegel, qu*il a nommé lui-même un pur Asiatique. A ses yeux, ce ne sont pas seulement les idées qui mènent une vie propre et indépendante de celle de Tesprit humain, mais ce sont surtout les langues, expressions directes des races. Et par là il marie avec délices ses vues favorites en ethnographie aux antiques spéculations orientales sur le Logos. Les langues sont des habitants vivants, constitués par leur propre activité, de ce milieu spirituel qui est Tesprit humain, propice, selon les individus et les races, à la naissance et à la prospérité de tels concepts, de tels mots particuliers. Transformé profondément dans sa constitution par le mélange des races, un pareil milieu spirituel ne pourra plus nourrir les mêmes conceptions intellectuelles et les mêmes existences sporadiques. Voyez le français des nègres de Haïti, le jargon allemand des Juifs alsaciens. Car Tesprit n'a pas d'action directe sur cet Être-Langage et ne peut s'efibrcer de Tadapter à ses besoins, comme il le fait des animaux domestiques, incapable qu'il est de le modifier dans son essence. Et, en présence de cette suggestive comparaison. Ton songe involontairement à ces contemporains de Sénèque qui discutaient gravement sur ce problème : les Vertus sontelles des animaux? Tel est Taboutissement du réalisme alexandrin. Poursuivant ses ingénieuses déductions, Gobineau accepte non seulement la survie et l'immortalité des âmes, humaines ou idéelles, en possession de leur pleine conscience; mais encore il suppose que dans l'au-delà elle mèneront une existence plus heureuse et plus parfaite, en sorte que la Langue, le Logos, nourri dans Tempyrëe par un plus puissant afflux d'idées^ prendra lui-même une ampleur et une perfection suprême au sein d'un milieu amélioré et désormais si bien adapté à sa prospérité. Ce sera sans doute le règne glorieux du Verbe-Race.

Les disciples du dix-huitième siècle français raillaient déjà au début de dix-neuvième le mysticisme allemand mis à la mode par les Ancillon et les Cousin avec ces génies volant entre ciel et terre qui « magnétisent nos âmes (1) » . Les voilà ressuscites pour une revue d'outre-Rhin par un Français qui est retourné s'abreuver à la source levantine de ces rêves. Ces pages sont précieuses pour nous faire comprendre mieux encore à quel point cette plastique intelligence subit, pour un temps, Tinfluence du milieu oriental où elle se plongeait avec délices. Ajoutons qu'on ne passe pas impunément par des écarts de température morale aussi excessifs. Nous retrouverons dans plusieurs des écrits ultérieurs du comte quelques traces d'égarement mystique.

(i) Voir Stbhdhal, Amuince.

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