‹ La philosophie de l'impérialismeChapitre 143 sur 230 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

lu dans les. souvenirs de voyage du comte une partie de ses aventures. Enfin la Guerre des Turcomans est une page de rhistoire persane contemporaine, et nous y reconnaissons, à peine déguisé, cet aryaniste iranien, qui fut d'abord élève de Saint-Gyr, ne récolta dans sa patrie que disgrâces ou tribulations et devint la victime d'acquisitions morales tout à fait déplacées dans son milieu ethnique. Seulement, une nuance indéfinissable frappe bientôt un spectateur attentif de ces tableaux, tracés maintenant de mémoire, où les concours s'estompent par l'effet de la distance et du temps écoulé. -La physionomie des personnages, leurs tendances dominantes, leurs faiblesses plus ou moins vénielles^ sont ici tout autrement traitées que dans les notes au jour le jour du jeune diplomate. Le ton s'est fait plus ironique, l'appréciation plus dénigrante ; une certaine indulgence dédaigneuse se joue encore à la surface de ces récits humoristiques; l'âme du narrateur n'est plus la même.

Au cours de sa préface, il nous donne son livre comme un complément à l'œuvre d'un de ses collègues de la légation britannique, Morier, qui, dans l'excellent roman Hadjy-Baba^ a peint surtout la légèreté, l'inconsistance d'esprit, la ténuité des idées morales chez les Persans; qui, en un mot, à l'exemple d'Eastwick, dont nous avons dit la sévère appréciation de ses hôtes, s'est montré de parti pris ironique et mordant. Gobineau entend bien mettre en relief le même aspect des âmes asiatiques, car il en reconnaît expressément la vérité, mais il veut souligner aussi a la bravoure des uns, l'esprit sincèrement: romanesque des autres, la bonté native de ceux-ci, la probité foncière de ceux-là; che^ tels, la passion patriotique pousséeau dernier excès; chez tels, la générosité complète, le dévouement, l'affection; chez tous un laisser aller incomparable et la tyrannie du premier mouvement » . Excellente intention, et qui ferait revivre les indulgences de sa jeunesse si, par malheur, elle ne s'appliquait bien qu'à l'ensemble du livre. En fait, nous y verrons réellement héroïques, probes et chevaleresques cette fois parmi les Asiatiques, non pas des Persans, mais des Arians supposés plus authentiques : Caucasiens dans la Danseuse de

Shamaka ou Afghans dans les Amants de Kandahar: L'Iran pro» prement dit apparaît au contraire intellectuellement ridicule dans [Illustre Magicien^ moralement dégradé dans Gamber Aly, menant une véritable parodie militaire dans la Guerre des Tur^ comans. En un mot, par Teffet du recul et du temps, la distinction s^est faite plus nettement devant le regard du comte entre les éléments ethniques qu'il se plaisait jadis à évoquer dans une aimable confusion, et les Persans ne sont plus parmi les élus de son cœur. Examinons par exemple la Guerre des Tur^ comans : Timpression qui s'en dégage, malgré quelques traits^ d'indulgence relative, est certes celle d'une cruelle satire de la défense nationale en Perse. Et dans Trots ans en Asie on lisait cette appréciation du soldat persan, précisément à propos de cette même expédition désastreuse (1) : a II est admirable d'intelligence, et je dirai aussi de courage, car il me parait beau que des hommes ainsi traités, marchant pieds nus, ayant des fusils sans chiens, et conduits par des officiers comme ceux qui les mènent, aient cependant attaqué les Anglais à la baïonnette dans la dernière guerre. » Ou ailleurs (2) : u On aurait grand tort de croire que le courage militaire manque à ce peuple; il en a beaucoup, mais il lui faut une raison pour se battre et repousser une invasion étrangère. » On dira qu'entre les deux jugements les diCFérences sont surtout dans le ton et dans l'impression finale qu'ils nous laissent, puisque les éléments du procès sont demeurés les mêmes. Mais cette dissonance-là est du moins sensible ; à la lune de miel a succédé l'heure des clairvoyances amicales.

Les heureux objets des sympathies orientales demeurées intactes chez Gobineau habitent, nous Tavons dit, hors des frontières de l'Iran. C'est, tout d'abord, une jeune fille lesghy, la danseuse de Shamaka, dont les compatriotes forment une peuplade montagnarde du Caucase oriental, et pourraient élever en effet quelques prétentions arianes. Nous avons lu dans V Essai {Z) que, vers le dixième siècle avant notre ère, les Sarmates, der-

(3) T. Il, p. 338.

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