CHAPITRE III
Tauteur devait nécessairement rencontrer chez un peuple qui «e proclame lui-même issu des patriarches bibliques. L'inspiration de Mohsen, c'est le pundonor espagnol, dont nous avon« <iit Tabsurde code de violence froide et de sauvagerie calculée. L'atmosphère qu'il respire est celle de Tltalie de la Renaissance, chère à l'individualisme et au romantisme méridional -d'un Stendhal.
Ârrétons-nous un instant pour souligner dès à présent chez <;e8 Afghans une sorte d'ascétisme, d'ordre très particulier, qui :se trahit dans cette conception outrée du devoir à laquelle Gobineau s'arrête avec tant de complaisance. Nous montrerons en effet qu'à Theure de la rédaction des Nouvelles asiatiques son esprit s'était engagé dans une voie nouvelle, dont tous ses écrits de ce temps portent l'empreinte. Et nous appellerons ascétique cette période de son activité intellectuelle. Nous parlions ici tout à rheure de point d'honneur à l'espagnole. Schopenhauer, qui aimait tant les compatriotes de don Balthazar Oracian, semble avoir voulu donner dans U Monde comme volonté (1) la théorie des principes que les frères de caste de Mohsen mettent si bien en pratique. Il prétend en effet nous montrer un premier degré de l'ascétisme, une sorte d'appel intérieur à la justice immanente, dans le cas, si fréquent en Espagne^ d'un homme qui se résigne à mourir sûrement luimême pour assurer sa vengeance. N'étant guidé désormais par nul intérêt terrestre, un tel exalté parait vouloir seulement qu'un forfait semblable à celui qu'il punit ne se puisse plus perpétrer après l'exemple qu'il va donner. Il a le désir que l'Idée (platonicienne) de l'homme demeure pure à l'avenir d'une pareille souillure morale, et c'est là une inspiration par quelques côtés transcendante, un beau trait de caractère. Sans doutCy mais assez inattendu chez un Arian de la façon de Gobineau, qui nous a peint jadis des conquérants trop avisés, trop avertis sur leurs intérêts bien entendus, trop normands en un mot, pour entrer dans ces farouches considérations. C'est que le Gobineau de VEssai^ jeune et vibrant dans le pré-
(i) T. I, p. 424 (édition BecUm).
sent, en dépit de son pessimisme d'avenir, a fait place en 1876 à un penseur assombri et fatigué de la vie. Les Amants deKandahar rappellent les légendes de Roméo et Juliette, ou de Tristan et Iseult, et nous verrons que certaine école aryaniste proclame d'ailleurs très germanique la conception du triomphe dans la mort. Gomme si le comte avait été prédestiné à ouvrir de sa main toutes les sources de ce mouvement contemporain des esprits.
Par la même fortune qui nous est échue au sujet de Tlran, nous possédons à propos de T Afghanistan deux témoignages anglais, Tun antérieur au séjour de Gobineau en Asie, Tautre contemporain de sa mission, qui pourront nous éclairer sur la valeur de ses appréciations et sur le degré d'aryanisme de ses favoris (1). Le premier document vient d'Elphinstone, qui fut au début du dix-neuvième siècle Tun des promoteurs de Tinfluence anglaise sur les frontières de Tlnde, L'autre émane d*un médecin militaire, H. W. Bellew, qui accompagna en 1857 une mission britannique envoyée pour soutenir Témir de Kandahar dans sa lutte contre la Perse et préparer la répartition des subsides qui lui fournissait TAngleterre, déjà préoccupée à cette époque de combattre Tinfluence russe au voisinage de sa grande colonie asiatique.
Elphinstone avait trouvé avant Gobineau quelque chose de sympathique à son tempérament dans Tesprit guerrier de ces tribus indomptables, qui évoquaient dans son imagination les vieux clans de TÉcosse. L'émir exerce, dit-il, un pouvoir presque illimité sur les villes et sur les territoires urbains : il tient encore dans une sujétion plutôt précaire les clans très voisins des cités, mais les plus éloignés jouissent d'une indépendance presque absolue. Cet ordre de choses, poursuit l'Anglais, a ses inconvénients, il faut l'avouer, et l'on peut se demander s'il engendre la même somme de bon ordre, de tranquillité, de bonheur par conséquent, que peut fournir une monarchie absolue, même constituée à l'asiatique; mais en posant ainsi la question, on se placerait à un point de vue
(i) Voir rétade de Foi^goes, Revue des Deux Mondet^ V novembre iSM.