CHAPITRE II
LA GRISE DE 1870 — LES « SOUVENIRS DE VOYAGE n
Notre ministre plénipotentiaire représenta la France durant les dernières années de TEmpire à Rîo-de-J.ineîro, où il fut fort éprouvé par le climat et par la privation des aliments intellectuels nécessaires à l'activité de sa pensée. Pour tenter son esprit investigateur, le continent américain du sud lui apparaissait ou trop récemment, trop défavorablement peuplé par ses conquérants européens, ou trop impénétrable dans ses civilisations disparues. Les splendeurs de la nature tropicale n'avaient d'ailleurs nul attrait pour ce psychologue-né, avide de matériaux humains, et qui « nommait ces paysages sans histoire des paysages inédits (1) *. L'amitié délicate, le commerce séduisant de l'empereur dom Pedro d'Âlcantara, qui demeura plus tard son correspondant fidèle, n'offrirent que des distractions insuffisantes à son moral éprouvé. Il prit un congé au printemps de 1870 et vint le passer dans son château de Trye^ en-Vexin. Ce fut là que le surprit l'orage de la guerre francoallemande.
Quels sentiments suscita dans son àme ce duel meurtrier entre le pays de sa naissance et celui de ses complaisances, au moins scientifiques? Ses biographes nous affirment qu'il avait prévu le choc; que, sympathique à l'Empire lors de ses débuts, il s'en était peu à peu détaché et voyait clairement l'abîme vers lequel « une politique d'aventures et de caprices condui* sait la France «, Nos défaites le désolèrent donc sans l'étonner et sa sévérité pour certaines tendances de ses compatriotes
(1) Estai, t. I, p. XKvi.
s'augmenta au spectacle du mauvais succès si évident de leur politique inconsistante. Un écrivain de beaucoup d^esprit le nommait alors, nous assure-t-on, TAlceste du patriotisme. Mais ceci n'est pas à dire qu'il se soit montré inférieur à ses devoirs de Français; bien au contraire. Maire de sa commune, conseiller général de TOise, il obtint du vainqueur des concessions qui lui valurent après l'armistice les remerciements publics de la ville de Beauvais.
Toutefois cette crise, terrible à tous les vaincus, le fut particulièrement, on le conçoit, dans un esprit disposé de la sorte : un véritable fossé se creusa dès cette heure entre son passé, maintenant scellé dans la tombe, et les années qui lui restaient à vivre. Tous ses écrits postérieurs à 1870 portent ainsi la marque d'un état d'àme renouvelé que nous caractérisons de notre mieux en nommant ce temps la période ascétique de son existence. L'auteur de la préfiace d*AmadiSy si aveuglément admirateur de son poète, avoue néanmoins qu'à cette époque il commença de vieillir, de cette vieillesse saine, dit-il pourtant, « qui nous détache peu à peu de toutes les illusions, de toutes les ambitions, qui amène l'esprit à la contemplation de la vérité pure et rajeunit le cœur en lui donnant la gaieté, l'épanouissement de la vie intérieure. » Nous ne saurions souscrire entièrement à cette appréciation amicale : la gaieté n'apparaît guère dans les derniers livres de Gobineau ou s'y montre quelque peu fébrile et forcée. On ne peut même prétendre qu'il acquit l'indulgence avec Texpérience agrandie : tout au contraire. — Non, l'ascétisme personnel, une certaine sérénité intermittente, alternant avec l'acceptation de la souffrance inévitable et le culte du travail consolateur, tels furent pour cette àme, malgré tout rare et haute, les fruits des épreuves de son existence. Nous retrouverons sous des formes analogues cet ascétisme aryaniste qui a joué un grand rôle dans la pensée philosophique du temps présent. 11 n'est pas autre chose qu'un aspect de la réaction individualiste de l'esprit moderne, que nous allons voir s'accentuer dans les écrits du comte, et c'est une tendance qu'il est intéressant de signaler dès à présent chez Gobineau, ce précurseur aux multiples aspects, ce véri-