CHAPITRE II
table enfant du siècle ou plutôt du demi-siècle qui vient de se clore.
Cependant un rayon d^espoir nouveau éclaire parfois de lueurs au moins passagères une pensée qui s'assombrit si fort à d'autres instants. Il semble que le triomphe de la force, même dirigée contre son pays, ressuscita plus ou moins consciemment dans cette âme vibrante des espérances à peine avouées pour Tavenir de la race, comme de l'individualité ariane. Gobineau, à l'exemple de tant de ses contemporains éclairés par les événements de 1870 (Taine et Renan à leur tête), parut vouloir alors reporter du passé dans l'avenir quelque reflet de son impérialisme latent et se plaire à des prévisions auiquelles il n'avait pas arrêté jusque-là sa pensée, mais que nous retrouverons épanouies chez plus d'un de ses continuateurs. L'Allemagne purement celtique, l'Angleterre bientôt celtisée ou romanisée de VEssai^ sont souvent oubliées maintenant. Â leur place surgissent de puissantes nations arianes, capables d'offrir au moins une résistance de quelque durée à la dégénération menaçante, et la rechute dans le pessimisme sombre ne viendra qu'aux derniers jours de la vie du comte. Nous avons montré déjà un symptôme de cette évolution néoimpérialiste dans le ton des Nouvelles asiatiques : elle apparaîtra bien plus sensible encore par le rapprochement que nous ferons bientôt entre le Voyage à Terre-Neuve de 1861 et le dernier récit des Souvenirs de voyage (1872).
Les Souvenirs de voyage portent en sous-titre : Céphalonie^ Nazie et Terre-Neuve^ pour indiquer les théâtres successifs des trois nouvelles que l'auteur a réunies dans ce petit volume. Ce sont des productions d'inégale valeur qui nous arrêteront pour un temps fort inégal aussi, et proportionnel à leur intérêt.
La première, le Mouchoir rouge^ fait songer par le ton du récit a Mérimée, l'ami de l'auteur, et surtout à About, dont l'influence est toujours sensible dans la technique de Gobineau nouvelliste. L'aventure met en relief les mœurs violentes à peine dissimulées sous un vernis de civilisation trompeuse, l'énergie sémitique, à la Stendhal, des gentilshommes grecs
mâtinés de sang vénitien, qu'on rencontre dans les îles de la mer Ionienne. Le comte Lanza a réputation de galant homme quoiqu'on le sache quelque peu usurier à l'occasion : il foit assassiner froidement un amoureux trop empressé auprès de sa maîtresse, et sera tué lui*méme par les ordres d'un soupirant de sa fille adoptive, tandis qu'il le menaçait d'un semblable sort. Gobineau montre pour ces fantoches sanguinaires un dédain demi-narquois, demi-indulgent, qui rappelle les plus mordants chapitres du Roi des montagnes.
Bien autrement intéressant nous parait le second morceau du livre, Akrivie Phrangopoulo, dans lequel il est même permis de voir l'ouvrage littéraire le plus achevé du comte. C'est aussi Fa vis de M. le professeur Schemann (1), et nous sommes trop heureux de cet accord entre nos appréciations pour ne pas le signaler avec d'autant plus d'empressement qu'il est plus exceptionnel. Les pages de cette nouvelle sont véritablement charmantes de couleur simple, d'exécution achevée, d'originalité sans recherche, de délicatesse de touche. Rien d'ailleurs mieux que cette réussite si complète ne démontre que l'auteur était au fond un méditerranéen, malgré ses préjugés d'origine. Car il a trouvé dans le paysage tout provençal des rivages helléniques le cadre propre à son talent; et les intentions un peu forcées de germanisme qui vont se glisser dans la trame de son récit ne serviront ici qu'à montrer une fois de plus sa belle insouciance des probabilités de l'anthropologie. Entre ses mains, l'aryanisme se fait sans cesse plus purement idéal et, il faut bien le dire, plus arbitraire et plus imaginatif.
Voici en eCFèt les traits essentiels du récit. Une avarie contraint VAurorUy navire de guerre anglais, à relâcher dans le port de Naxie, l'une des plus importantes parmi ces îles Gyclades qui dressent leurs rochers pittoresques sur la mer de l'Archipel. Le capitaine, Henri Norton, a trente-trois ans, <» une jolie figure blonde et douce, » et montre ce mélange, si commun chez ses compatriotes, d'esprit positif, d'esprit roma-
(1) Prélace de ta traduction des youvelies asiati^ues^ p. 16.