‹ La philosophie de l'impérialismeChapitre 154 sur 230 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

nesque et d'énergie. Norton occupe le premier rang dans cette galerie de portraits britanniques que nous allons voir s'offrir désormais à nos regards dans Tceuvre de Gobineau, si variés de physionomie, et toujours peints de si radieuses et de si délicates couleurs. On dirait que son aryanisme> rajeuni par les progrès des nations saxonnes, mais gêné par les événements du côté de TAUemagne, se soulage délicieusement dans les hommages qu'il peut du moins rendre sans arrière-pensée à nos voisins d'outre-Manche. Et nous trouvons dès à présent aux côtés de son commandant un petit aspirant écossais qui est bien gentiment esquissé et que son angélique aspect d'adolescent naïf et sincère n'empêche pas d'échanger, à l'occasion d'une futile querelle d'amoureux, quelques vigoureux coups de poing avec un camarade. Cependant, la frégate de Norton est bientôt accostée dans le port de Naxie par une barque qui porte deux indigènes fort originaux. Ils se présentent comme agents consulaires non rétribués, mais honoraires et héréditaires, l'un du royaume britannique, l'autre des villes hanséatiques. Ce sont des descendants authentiques des chevaliers croisés : M. de Moncade se donne encore des parents dans le sud de la France, et le nom de M. Phrangopoulo signifie précisément u fils des Francs n . Cependant ces vieux débris de la noblesse européenne, qui n'ont pas oublié l'ancien duché français des Cyclades, ne parlent que le grec et vivent pauvrement dans un pays perdu que nul service postal régulier ne soude à la civilisation moderne : véritables Robinsons, prospérant dans des conditions d'anarchie pacifique et digne, a dans une sorte d'état paradisiaque » bien propre à séduire l'esprit utopique de Gobineau. Les prétentions franques de ces gentilshommes naxiotes ont pourtant de quoi nous faire sourire ; on les voit confier leurs enfants à des nourrices syriennes, et certes, depuis huit siècles, leurs alliances sont avec l'Asie plutôt qu'avec les nations germanisées. Qu'importe! à notre homme, la ligne paternelle suffit, et pour cause, comme nous le verrons. C'est donc de celte source vraisemblablement assez contaminée qu'il va faire jaillir sous nos yeux une perle exquise d'aristocratie naturelle, la femme ariane de pur sang.

En effet, Norton est conduit par ses deux nourelles connaissances à la maison de campagne de M. Phrangopoulo, pittoresque castel posé sur la pointe des rochers dorés, et dont les tourelles défensives se découpent dans Fazur presque noir du ciel; car c*est aussi une petite forteresse, destinée jadis à déjouer à Toccasion une tentative de coup de main de la part des pirates barbaresques. L'accueil du maître de céans est cordial et digne : la distinction vraie, la noblesse native des manières de ce patriarche, sont peintes en traits excellents par rhomme du monde raffiné qu'élait notre ministre à Athènes. L'amphitrj'on présente sa famille à ses hôtes : sa femme a «les grands yeux noirs du pays « , sa belle-fille possède une profondeur de regard qui provoque Tadmiration, mais peut-être n'y avait-il rien au fond; c'est là un mystère à laisser à Técart, écrit le nouvelliste, qui semble se souvenir un instant que Saxie n'est pas si fort éloignée de Céphalonie, théâtre du Mouchoir rouge ^ patrie d'âmes inconscientes et impulsives. Mais laissons ce rapprochement injurieux, car voici paraître la déesse du lieu, la fille de la maison, Akrivie. «Une taille élancée, forte, ferme, saine; la carnation d'une des Néréides de Rubens, des yeux merveilleux, brillants comme des saphirs bleus et de la même transparence que ses pierres; une chevelure mordorée épaisse, abondante, tordue, et, semblait-il, avec quelque impatience de la peine qu'elle donnait pour la soumettre. V Cette description physique, qui s'étend encore davantage, et le portrait moral qui va la suivre sont fort séduisants. On y croit sentir la joie d'un amoureux du temps jadis retrouvant pour une fois, derrière le présent si prosaïque à ses yeux, le reflet, la réincarnation d'un passé adoré; ou encore le plaisir d'un collectionneur aristocratique de bibelots précieux, qui apercevrait soudain, égaré dans quelque chaumière par les hasards des révolutions, un objet d'art accompli portant les armes de sa maison.

Norton est profondément impressionné, comme bien on pense, par le charme pénétrant de la beauté d'Akrivie; mais il attend avec angoisse une désillusion assurée dès que cette petite sauvage ouvrira la bouche; n'en jaillira-t-il pas, comme

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