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CHAPITRE II

dans le conte de fées, quelque crapaud vulgaire, capable de mettre en fuite Tadmirateur trop vite séduit par une apparence trompeuse? La première conversation des deux jeunes gens est un chef-d'œuvre d'analyse spirituelle; la belle Grecque y montre un si singulier mélange de simplicité enfantine, de superstition gracieuse, de spontanéité parfaite, que Norton ne peut parvenir n à la trouver sotte » . o II arriva même tout le contraire. Des éclairs du jugement le plus droit, de la conviction la plus imperturbable et la plus absolue; une vigueur, une santé certaine dans cet esprit quasi sauvage... L'entretien le promenait non dans une plaine stérile, mais sur une terre inculte, ce qui est fort différent pour celui qui cherche à se rendre compte des ressources d'un pays. »

Aussi, revenu vers son bateau, le marin entame-t-il un examen de conscience approfondi sur l'origine et la portée de son amour naissant. Cet entraînement n'a pas la beauté pour unique cause, car a on n'aime plus aujourd'hui une femme uniquement parce qu'elle est belle; cela arrivait autrefois, dans les temps antiques, dans les temps barbares... II mit du temps à découvrir le secret, à la fin il y réussit, et cela lui faisait honneur... Les conditions d'existence réunies autour d'Âkrivie étaient exactement celles où se trouvaient les femmes (T il y a trois mille ans » . Isolement presque complet, cercle d'affections limité, ignorance absolue du monde extérieur; par là, les qualités natives de la jeune fille n'avaient pas été supprimées, mais concentrées; rien de ce qu'elle possédait d'énergies pensantes n'avait été distrait de ce qu'elle devait aimer. Encore une fois, Akrivie m était la femme des temps homériques^ ne vivant, n'existant, n'ayant de raison d'être que par le milieu où elle se trouvait; fille, sœur, exclusivement, en attendant qu'elle devint d'une manière non moins absolue épouse et mère » . L'être indépendant se retrouve peu dans de telles natures; ce sont des reflets, et la comparaison qui vient ici à la mémoire de l'auteur, c'est (tout à l'heure il a dit Bethsabée) a une de ces belles jeunes filles peintes sur les vases athéniens^ puisant l'eau dans leur amphore à la fontaine de la cité » . Son Akrivie nous paraît en effet bien différente des viriles matrones germaniques de

VEssai^ en dépit du sang franc qui coule dans ses Ternes, et nous la croyons plus proche parente des canëphores sémitisées de Phidias.

Pourtant Norton se prépare à épouser, sans scrupules étroits, cette fille saine et dénuée d'artifices, si parfaitement digne d'être son initiatrice à une vie meilleure et plus libre, plus logique et plus vraiment mâle que celle dont il a jusqa*alors suivi les pratiques. L'entente des deux cœurs se parachève au cours d'une excursion marine que le capitaine de VAurora ofire à ses hôtes, et qui les amène devant le volcan de Santorin. Les sentiments d'Akrivie en présence de ce grand spectacle de la nature sont encore pour Gobineau l'occasion d'une page bien finement pensée. « Elle ne savait rien, mais elle sentait bien, et avec justesse. Elle n'allait pas chercher de petites choses, elle courait au-devant des grandes, et, ne les comprenant pas toujours, elle les regardait volontiers... Akrivie parut grandir devant la merveille o£Ferle à sa vue. Rien de mesquin, aucune curiosité banale, aucune prétention maladroite d'émotion factice, aucune exclamation niaisement admiratrice ne sortit de ses belles lèvres serrées. Tout fut sincère, franc, comme la cause de l'émotion était elle-même digne de l'inspirer, n Cependant, Norton lui explique de son mieux le phénomène physique dont ils sont les témoins; mais « il s'aperçut bientôt qu'Akrivie accueillait avec quelque dédain l'exposition 'des causes trop misérablement disproportionnées, trop humbles^ pour convenir aux impressions extrêmes dont son âme était possédée. Il démêla sans peine qu'elle aurait cru beaucoup .plus volontiers à ses discours s'il lui avait parlé de géants coupables, ensevelis sous les eaux afin d'expier leurs crimes, et soufflant leur désespoir; ou de dieux en travail pour étonner l'univers. Probablement, comme bonne chrétienne, elle eût préféré encore que tout cet appareil fût provenu de la puissance de saint Georges, ou de saint Dimitri... Le résultat obligé de ce désaccord entre les sentiments et les explications fut que la belle enthousiaste oublia les dernières à mesure qu'elle les entendait, et se composa pour son propre usage, dans le fond de sa pensée, une sorte didée vague, obscure, mais très convenable

et très poétique de ce qu'était un volcan » . Quant à Norton, il fut a en réalité enchanté de voir qu'elle ne se démentait pas. Les caractères logiques aiment leurs pareils, et Tabsurde leur cause moins de peine que Tinconséquence » .

Pages charmantes encore une fois, et nous devons remercier les préjugés de Gobineau de nous les avoir données; mais combien elles mettent en relief Taspect singulièrement rétrograde et préhistorique en quelque sorte de son aryanisme. Les sentiments de la délicieuse Âkrivie rassemblent à Tanimisme instinctif du sauvage, et Chateaubriand ne peindrait pas autrement une exquise ]Natchez, ou M. Pierre Loti une ravissante Maori. A la suite de ces illustres voyageurs, Norton éprouve pour la fille des Ases un entraînement d'ordre plutôt littéraire. C'est le robinsonisme ou le florianisme du dix-huitième siècle, c'est le culte des vierges énergies populaires prêché par le romantisme du dix-neuvième ; il n'est pas besoin d'une intimé parenté de race pour l'expliquer. Le capitaine saxon épousera donc la jeune Franque de Naxie, après avoir toutefois préalablement convaincu Phrangopoulo qu'il est bien gentilhomme authentique et figure dans le Peerage. Pour Akrivie, elle avait rêvé d'un Hellène aux cheveux couleur de l'aile du corbeau, d'un fils de Miaoulis sans aucun doute, car elle ignore que vers le temps même où il dut faire sa connaissance au cours de quelque voyage, son peintre enthousiaste appliquait à de tels héros l'aimable épithète des « détritus des Paléologues » . Mais, probablement en vertu de l'inspiration secrète de ce conseiller d'aryanisme, son esprit s'habitue sans retard à sa destinée inattendue, et bientôt elle sera fière de se suspendre au bras du blond Norton.

Dans ce suggestif récit apparaît aussi pour la première fois une idée nouvelle chez Gobineau, et qui, nous l'avons dit, caractérisera en partie sa dernière période littéraire. C'est celle de l'ascétisme considérée comme une tendance ariane en général, et anglo-saxonne en particulier. Idée nouvelle, disonsnous, ou plutôt peu à peu développée jusqu'à l'épanouissement complet dans un esprit qui l'eût d'abord écartée avec quelque dédain ; et tout à la fois problème important dans l'aryanisme.

OÙ nous le reirouveroDS ailleurs bien plus vivement débattu. Car VEssai se montrait plutôt sévère à Fascétisme, que Thistoire voit naître chez les Aryas de Tlnde avec le développement du brahmanisme. Déjà les premiers peintres de ces époques reculées, Lassen ou Pavie, Tattribuent à un certain accablement devant les peines de Texistence, à Faction d*une nature trop forte, trop difficile à dompter, à Tinfluence d'un climat dévorant; le pessimisme qui conduit à ces renoncements extrêmes traduit « de Tennui mêlé à de Tirritation » . C'est en somme une sorte de dégénérescence, déjà sensible en des races trop raffinées pour avoir les premières abusé de la pensée. Ajoutons-y cet orgueil et cette supercherie du magicien prétendu, qu'on retrouve à l'origine de tous les sacerdoces orientaux, et qui s'efforce de frapper les imaginations crédules par un genre de vie en quelque façon surnaturel. Le succès de tels imposteurs est d'ailleurs favorisé par cette conviction si fortement ancrée dans les âmes asiatiques, persanes ou indoues, que le penseur, méditant, inlassable et solitaire, sur l'essence de la divinité, soutire à lui les rayons de la puissance céleste et leur emprunte une énergie irrésistible, une force surhumaine. En tout cela, plus ou moins consciemment senti par Gobineau, il y a peu des qualités arianes telles qu'il aimait à les imaginer, car l'action est évidemment rejetée au second plan, et remplacée par une contemplation de douteuse efficacité. C'est même certainement pour avoir envisagé ces aspects inquiétants du brahmanisme que VEssai reconnaissait plusieurs des facultés de la race noire commençant de déteindre sur les prêtres géniaux des Aryas, et, dans la grandeur même de leurs plans, condamnait la passion mélanienne, désormais prépondérante aux dépens de la raison blanche diminuée. Ne voit-on pas peu après les précurseurs du bouddhisme, cette doctrine si condamnable, enseigner la pratique d'un ascétisme « individuel et arbitraire (1) ». Ne lit-on pas que les Abyssins, foncièrement mélanisés par le voisinage du Soudan, appréciaient pour cette raison le christianisme des Pères du désert, a ces terribles

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