CHAPITRE II
anachorètes, rompus aux plus rudes austérités, aux macérations les plus effrayantes, voire enclins aux mutilations les plus énergiques (1). » Excès de nature à frapper les imaginations de ces peuples, qui se seraient montrés bien incapables de comprendre « les douces et sublimes vertus d*un saint Hilaire de Poitiers » .
Dans ses écrits asiatiques, et surtout dans le Traité des écritures cunéiformes^ Gobineau commence à se réconcilier avec une disposition d'esprit qu'il rencontre si souvent autour de lui, dans le passé comme dans le présent des nations orientales. Pourtant, ce qui est remarquable et assez en accord avec les leçons de VEssaiy Tascétisme lui apparaît d'abord sous un aspect sémitique, c'est-à-dire encore blanc noir, a à la mode araméenne (2). » Et, comme Tavait fait Schopenhauer, il ne se refuse même pas absolument à accepter les miracles de ses adeptes. « On peut se demander si l'ascète assyrien, nourri d'une forte conviction, agissant d'après des données singulières, mais profondes, n'a pas atteint en certaines occasions à des résultats dont l'analyse nous est difficile et donne ainsi tout sujet de croire qu'il disposait d'une puissance surnaturelle^ dont il est convaincu lui-même, t Voilà une demi-conversion, et le don des miracles ferait vraiment bonne figure dans Técrin des vertus arianes.
Et en effet dans Y Histoire des Perses, où le sémitisme latent du comte s'épanouit davantage encore, l'ascétisme vient se ranger de lui-même parmi les joyaux de la Bonne Création. Ne tient-il pas une place prépondérante dans le Koush-Nameh^ l'épopée du Gyrus noir aux dents proéminentes, le poème qui inspire tant de confiance à l'heureux possesseur de son unique exemplaire, a Les peuples héroïques, écrit-il (3) en conséquence, ont aisément admis qu'au-dessus du guerrier fameux il y avait encore un degré sublime à franchir, celui de l'anachorète. Chez les Hellènes avant Homère, c'était une sorte d'ascétisme qu'avait pratiqué Ghiron et qui avait fait sa grandeur... De même les
(2) Cunéiformes^ p. 317.
(3) Histoire des Perses, t. I, p. 497. ,
Scandinaves IrouYaient rapothéose dans la mort. « Nous avons signalé déjà chez Mohsen ce dernier trait d'ascétisme guerrier. Toutefois, en dépit de cette adhésion de principe, il est visible que Gobineau insiste le moins possible sur les prodiges de macérations exagérées qu'il rencontre dans ses sources persanes : par exemple sur cet ancêtre de Darius qui habita durant quarante ans dans un souterrain, voué à une immobilité absolue (1). Il sent trop bien que c'est là une inspiration plus intelligible à des fakirs basanés qu'à des guerriers arians.
Quand ses voyages et le cours des événements du dix-neuvième siècle développèrent ses sympathies anglaises, Gobineau vieillissant, amené lui-même par les injures du sort et i'aCFaiblissement de sa santé à l'acceptation stoïcienne des renoncements nécessaires, crut reconnaître une propension ascétique dans ces originalités insulaires, célèbres en effet dans le monde entier, et que le vieux vaudeville de nos pères caractérise si bien par son titre : t Anglais ou le Fou raisonnable. Sous les latitudes les plus diverses, dit-il dans Akrivie PhrangopoulOj on rencontre des Anglais voués à la vie d'ermite, et dont la culture raffinée, les habitudes d'élégance et de confort se sont résumées soudain a en un besoin de simplicité presque barbare, mais jamais vulgaire» . Lui-même vit de semblables anachorètes dans la Nouvelle-Ecosse, dans les forêts voisines de Sydney, dans les montagnes de la Mingrélie, sur la frontière gréco-turque; et ce goût pour la retraite, cette soif de renoncement, sont si prononcés dans une race à la personnalité puissante qu'on les retrouve même chez les femmes, telles que ladv Stanhope et Zanthe. L'avouerons-notts, ces précédents, en partie destinés d'ailleurs à nous faire accepter sans protestations le mariage d'un aristocratique officier de la marine britannique avec une petite sauvage de l'Archipel, ne nous ont guère convaincu. Tous ces gens-là ne sont pas plus des pénitents que Norton lui-même, dont l'ascétisme consiste à épouser une jolie fille; ce sont des fantaisistes, des déséquilibrés même ; ils cherchent tout au plus à satisfaire leurs penchants ances-
(1)T. II.p.«.