CHAPITRE II
trauxy bien loin de les combattre, lorsqu'ils reprennent la vie isolée, mais active, de leurs grands-parents saxons. Et ce traitlà ne feit pas non plus défaut dans Rousseau (1). Nous montrerons qu'à leur exemple Gobineau fut un stoïcien inconscient, acceptant les renoncements prudents et hautains du Portique, mais glissant parfois, comme plus d'un sage de cette dernière école, sur la pente insidieuse de ses tendances méridionales, vers Tascétisme mystique et passionné des tropiques.
En attendant, c'est du côté du Nord que se reportent, au lendemain de 1870, ses regards admiratifs, et nous allons trouver une fois de plus, dans le dernier des Souvenirs de voyage^ l'occasion de mettre en relief des erreurs de perspective incessantes chez un peintre qui place trop près de lui son point de vue et prête de plus en plus volontiers ses propres dispositions d'esprit aux modèles favorisés de sa sympathie.
La Chasse au caribou a pour théâtre l'ile de Terre-Neuve et fut composée avec des réminiscences du voyage de 1861, comme les Nouvelles asiatiques le seront un peu plus tard avec les lointaines impressions de Trois ans en Asie. Déjà la comparaison du ton de ces deux derniers ouvrages nous fut instructive et précieuse pour entrevoir l'évolution de la pensée de leur auteur. Un rapprochement analogue va nous édifier ici bien davantage encore. Feuilletons donc au préalable, en cet instant propice, les pages légères du Voyage à Terre-Neuve.
Nous sommes dans l'entr'acte de la période asiatique : récemment éloigné de Téhéran, notre diplomate y retournera bientôt, mais il s'est vu charger, pour occuper son temps, d'une enquête sur les difficultés toujours renaissantes le long de cette côte poissonneuse du French Shore dont le traité d'Utrecht nous assure la jouissance, en stipulant que les Fran* çais ne s'y doivent pas établir à demeure, mais que nul Anglais n'y peut jeter ses filets. Enquête de pure forme, semble-t-il,
(1) Voir Emile, Iît. V. « Tou8 les hommes qui se retirent de la grande société sont utiles, lorsqu'ils peuvent ramener dans les lieux déserts la yie, la culture et l'amour de leur premier état. « Voir aussi chez Tolstoï, ce disciple de Rousseau, et chez Rosegger, le nouvelliste styrien récemment étudié par nous (Bévue det Deux Mondes, 1902), des utopies agricoles du même genre.
et destinée seulement à endormir pour quelque temps les avidités conquérantes des habitants de la grande fie américaine. Car Tentente est en ce moment parfaite entre Tempereur Napoléon III et le gouvernement de Saint-James : de part et d^autre, on est déterminé à la tolérance et empressé à la courtoisie.
Ajoutons que, pas plus le long des rivages de TÂtlantique que sur les plateaux de Tlran, le brillant secrétaire d*ambas8ade ne semble avoir emporté son bagage d^érudition ethnique, et que, cette fois encore, nous allons trouver bien peu de survivances apparentes des théories de VEssai. Les conseils pratiques de Drouyn de Lhuys ont pour un moment porté leurs fruits, et plus d^un collègue du plénipotentiaire, moins préparé par de profondes éludes, aurait pu signer comme lui, sans nul danger pour son avancement, cet ouvrage badin le plus souvent, fin, agréable, mais d'ordinaire peu pénétrant.
Voyons cependant de quels traits il nous peint la race anglosaxonne, qu'il contemple pour la première fois de près, dans une de ses variétés coloniales les plus énergiques et les plus caractéristiques. Le paysage de ces régions brumeuses à lui seul, ces collines basses sans lignes précises ni relief plastique, semblent déplaire au voyageur, hier encore ébloui par Taspect du ciel radieux delà Perse, parle cône éclatant du Demawend. £n Amérique, la nature matérielle conserve « un air d'en- £ance » ; tous ces cantons paraissent « nés d'hier » ; ils manquent de vigueur, et la u brume du chaos » les environne encore. Ce sont les impressions que Tauteur retrouvera plus tard dans la magnifique baie de Rio-de-Janeiro, mais elles nous étonnent davantage devant ces horizons nordiques, ces sites du Winland Scandinave qui, réveillant les secrets instincts ataviques en son cœur, auraient dû mériter plus d'indulgence de la part du descendant d'Ottar. Quant aux habitants de Terre- Neuve, tout en leur accoi*dant certains témoignages d'estime et d'approbation, il apporte beaucoup de réserve et mêle à l'occasion un peu d^aigréur dans ses appréciations sur leur compte. La population, dit-il, n'a rien de rustique ni d'agreste; il n'y a là que des spéculateurs : on serait tenté de prendre